MIMES

(1894)

τέττιξ, διόπτρον, ἄνθος

PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Cos sous le bon roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle léger refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts: car j'oubliai ma vie présente.

L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves aux joues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.

Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d'or, des pavots mûrs, une tresse d'asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les bords du Léthé. Aussitôt j'eus le désir de la sagesse et de la connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur les pavots, et je mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit l'ombre par la main afin de descendre vers le Ténare.

L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l'ombre aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'amertume de leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le calme des plantes et la joie des tiges immobiles.

Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette fluette ombre infernale.


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