CE BÉLIER ENFONCE TOUT.(Page 221.)En effet, avec les rafales de l'ouest, sous les coups de lanièred'un chasse-neige, P'tit-Bonhomme n'aurait pu remonter contre le vent. Les circonstances le favorisaient donc, et il en remercia la Providence.Il est vrai, peut-être avait-il à redouter quelques mauvaises rencontres,—une bande de loups entre autres? C'était là le vrai danger. Quoique l'hiver n'eût pas été extrêmement rigoureux, ces animaux emplissaient de leurs lugubres hurlements les forêts et les plaines du comté. P'tit-Bonhomme n'était pas sans y avoir songé. Aussi son cœur battait-il, lorsqu'il se trouva seul, en rase campagne, sur cet interminable chemin, où grimaçaient le squelette des arbres festonnés de givre.Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du parcours.Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures encore que le soleil eût débordé l'horizon.P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A quatre heures et quart, il reprit sa route.Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer. Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on était heureux... si loin maintenant!La route était toujours déserte. Pas un piéton,—ce dont P'tit-Bonhomme n'avait cure,—mais pas une charrette allant vers Tralee et dans laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites jambes,—petites, oui! solides pourtant.Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à enlever.Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à s'étendre sur un large secteur.En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de Tralee.La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi, instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui se montraient.C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine, accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades organisées par les ordres du lord lieutenant.P'tit-Bonhomme n'aurait donc pas eu lieu d'être surpris de cette rencontre. Mais un cri faillit lui échapper, quand il reconnut au milieu du groupe le régisseur Harbert, suivi de deux ou trois de ces recors qui sont d'habitude employés aux expulsions.Quel pressentiment lui serra le cœur! Était-ce à la ferme que le régisseur se rendait avec ses hommes? Et cette escouade d'agents, allait-elle procéder à l'arrestation de Murdock?P'tit-Bonhomme ne voulut pas rester sur cette pensée. Dès que le groupe eut disparu, il sauta sur la route, courut tant que cela lui fut possible, et, vers huit heures et demie, il atteignait les premières maisons de Tralee.Son soin fut d'abord de se rendre chez un pharmacien, où il attendit que la potion eût été composée selon l'ordonnance. Puis, pour en payer le prix, il présenta sa pièce d'or—toute sa fortune. Le pharmacienlui changea cette guinée, et comme c'était très cher, cette potion, il ne revint à l'acheteur qu'une quinzaine de shillings. Ce n'était pas le cas de marchander, n'est-ce pas?...Mais si P'tit-Bonhomme n'y songea point, puisqu'il s'agissait de Grand'mère, il se promit d'économiser sur son déjeuner. Au lieu de fromage et de bière, il se contenta d'une grosse tranche de pain qu'il dévora à belles dents, et d'un morceau de glace qu'il fit fondre entre ses lèvres. Un peu après dix heures, il avait quitté Tralee et repris le chemin de Kerwan.En toute autre circonstance, à ce moment de la journée, la campagne eût présenté quelque animation. Les routes auraient été parcourues par des charrettes ou des jauntings-cars, transportant gens ou marchandises aux diverses bourgades du comté. On aurait senti palpiter la vie commerciale ou agricole. Hélas! à la suite des désastres de l'année, la famine et la misère effroyable qu'elle engendre avaient dépeuplé la province. Combien de paysans s'étaient décidés à quitter le pays où ils ne pouvaient plus vivre! Même en temps ordinaire, n'évalue-t-on pas à cent mille par an les Irlandais qui s'en vont dans le Nouveau-Monde, en Australie ou dans l'Afrique méridionale, chercher un coin de terre, où ils aient lieu d'espérer de ne pas être tués par la faim? Et n'existe-t-il pas des compagnies d'émigration qui, au prix de deux livres sterling, transportent les émigrants jusque sur les rivages du Sud-Amérique?Or, cette année-ci, c'était dans une proportion plus considérable que les contrées de l'Irlande occidentale avaient été abandonnées, et il semblait que ces routes, autrefois si vivantes, ne desservaient plus qu'un désert, ou, ce qui est plus désolant encore, un pays déserté...P'tit-Bonhomme allait toujours d'un pas rapide. Il ne voulait pas s'apercevoir de la fatigue, et déployait une extraordinaire énergie. Il va sans dire qu'il lui avait été impossible de rejoindre l'escouade qui le devançait de deux ou trois heures. Toutefois, les traces de pas laissées sur la neige indiquaient que le constable et ses hommes,Harbert et ses recors, suivaient la route qui conduit à la ferme. Raison de plus pour que notre jeune garçon voulût se hâter d'y arriver, bien que ses jambes fussent raidies par une si longue traite. Il se refusa même une halte de quelques minutes, ainsi qu'il se l'était permise à l'aller. Il marcha, il marcha sans s'arrêter. Vers deux heures après midi, il ne se trouvait plus qu'à deux milles de Kerwan. Une demi-heure après, se montrait l'ensemble des bâtiments au milieu de la vaste plaine où tout se confondait dans une immense blancheur.Ce qui surprit tout d'abord P'tit-Bonhomme, ce fut de ne distinguer aucune fumée en l'air, et, pourtant, le foyer de la grande salle ne devait pas manquer de combustible.De plus, un inexprimable sentiment de solitude et d'abandon semblait se dégager de cet endroit.P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui fermait la cour...Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché. Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de l'homme?...P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait s'approcher de la maison...Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient encore là, il fallait le savoir...P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela...Personne ne lui répondit.Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.Voici ce qui s'était passé pendant son absence.Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes, des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?...Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue, l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse, que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra plus s'y blottir.Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité, comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur du paysan irlandais!Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus effroyables encore.En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main sur lui.Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors, pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte.A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est juste et humain.La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés, avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi.Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter, suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre ses bras, au milieu des constables et des recors.Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille femme?...P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles, appelant toujours... et personne... personne!Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait d'anéantir!...Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact.Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte, voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante.Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours—du 20 octobre 1877 au 7 janvier 1882—vécus à la ferme.Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre la famille qui avait été sienne.Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux...Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule.FIN DE LA PREMIÈRE PARTIEDERNIÈRES ÉTAPESILEURS SEIGNEURIES.Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières, souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet, dérangeales journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe de chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris de fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son regard d'un imperceptible mouvement de sourcil.C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses contrariétés les plus vives.Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée.Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la porte et s'y tint immobile.«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord Piborne.John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides.Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit.Second froncement du sourcil de lord Piborne.«Où est lady Piborne? demanda-t-il.—Dans ses appartements, répondit le valet de chambre.—Et le comte Ashton?—Il se promène dans le parc.—Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.»John tourna tout d'une pièce sur lui-même,—un domestique bien stylé n'a point à s'incliner dans le service,—et il sortit du cabinet, d'un pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître.Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans—cinquante ans à joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable dela Chambre haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui, des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes, moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à disparaître,—heureusement,—même de cet aristocratique royaume de Grande-Bretagne et d'Irlande.Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour les recevoir en son saint paradis!La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça:«Sa Seigneurie lady Piborne.»La marquise,—quarante ans avoués,—grande, maigre, anguleuse, les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules fuyantes,—n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir.John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il se retira.Le noble époux s'exprima en ces termes:«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien dans mon cabinet.»Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton, d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque» de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé «le perrucobalivernage».«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question désirez-vous m'adresser?—Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos souvenirs.—Je vous écoute.—Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird, notre attorney?»L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du Royaume-Uni.«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne.—Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait dans la calèche?—Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant.—Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière?—Oui, comme il convient.—Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous sommes menacés par la paroisse...—Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter! ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très significative.—Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée à notre attorney.—Vos souvenirs sont exacts, marquis.—Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu de s'opposer aux prétentions de la paroisse...—Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme attentatoires aux droits seigneuriaux...»Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa présence.«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit commençait à tomber.»La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine d'avril.«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de le retrouver.—Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre cabinet?—Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes papiers...—Personne n'est venu ici depuis hier?...—Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de suspecter...—Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady Piborne, quitte à reconnaître son erreur.—Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche...—Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir s'approprier cette somme de cent livres...—Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits vis-à-vis de la paroisse...—La paroisse!» répéta lady Piborne.Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche, en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses.«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute justice...—Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute de pouvoir produire ces actes...—La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les Plantagenet?...—Oui, marquise.—Ce serait abominable!...—Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande, ces revendications deshome-rulers, cette rétrocession des terres aux paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...»En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut sur le seuil.«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne.Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance s'il n'eût répondu:«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!»Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la main.Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années, ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise, et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse.C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de l'instruire.Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs, montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là.La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que mylord son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où ilquittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ de Newmarket.John souleva le tapis. (Page 228.)«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la marquise.—Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de la voiture.«Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)—Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore, lorsque nous sommes arrivés au château...—D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,» ajouta lady Piborne.Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils ne sont pas des voleurs,—les deux le plus souvent,—et que l'on devraitavoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la Grande-Bretagne.—Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais eu des serfs?—Et son vif regret était que le marquis et la marquise n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier, ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être corrigé de main de maître, etc...C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage, reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines!Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice.Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et, quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs Seigneuries.Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne, un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans arrogance, les caressant avec des griffes.En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé.On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à cette place.Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis.Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût impliqué undéfaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain?«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été commise...—Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta l'intendant.—Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de notre famille vis-à-vis de la paroisse!»Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des Piborne,—abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les privilèges de la naissance étaient universellement respectés,—non! qui n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre, ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre dans l'art des grimaces.«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin.—Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec.—Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être...—Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait féodale.—Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un «affidavit»[6], requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est plus permis de l'exercer sur son propre domaine!—Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti prendra Sa Seigneurie?—Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!»Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre ses chiens dans le parc.M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée. Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne. Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait... dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et rendre responsable du crime le premier sortant.Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence, et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et, de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un membre de la famille royale...M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouerl'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête, l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné aucun résultat.«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se sont pas partagé le produit du vol?...—Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces gens.—Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles, Scarlett?—Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais le faire efficacement sans la présence du constable...—C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne puisse quitter le château avant la fin de l'enquête.—Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés.—Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui, monsieur Scarlett...—Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas d'y satisfaire.—Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je l'attends au château.—Il sera prévenu aujourd'hui.—Vous partez?...—A l'instant. Je serai de retour avant ce soir.—Bien!»Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter, lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de l'habitation du concierge.La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le seuil.C'était P'tit-Bonhomme.IIPENDANT QUATRE MOIS.La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un des plus fréquentés de l'Irlande.Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;—l'une d'elles, par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk, et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar.Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables du pays.Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comtéde Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de pratiquer l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, soit à Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, depuis avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle.Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités. Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain, leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître... Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela faisait tant de peine à Leurs Seigneuries.Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal, en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis, sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse qui ne se baissait jamais.A l'intérieur se développaient de spacieux appartements, plus confortables qu'ils n'eussent été du temps d'Édouard IV ou de Jean-Sans-Terre. C'était là une tache de modernisme, que devaient tolérer des personnages, au fond très soucieux de leurs aises et de leur confort.Sur les côtés du château s'élevaient les communs et les annexes,écuries, remises, bâtiments de service. Au-devant, s'élargissait une vaste cour d'honneur, plantée de hêtres superbes, flanquée de deux pavillons que séparait une grille monumentale, et dont l'un, à droite, servait de logement au concierge, ou mieux au portier, pour se servir d'un mot plus moyen-âge.C'était à la porte de ce pavillon que venait de sonner notre héros, au moment où la grille s'ouvrait pour livrer passage à l'intendant Scarlett.Quatre mois environ se sont écoulés depuis ce jour inoubliable où l'enfant adoptif de la famille Mac Carthy a quitté la ferme de Kerwan. Quelques lignes suffiront à dire ce qu'il était devenu pendant cette période de son existence.Lorsque P'tit-Bonhomme abandonna la maison en ruines, vers cinq heures du soir, la nuit tombait déjà. N'ayant point rencontré M. Martin ni les siens sur la route qui conduit à Tralee, il eut d'abord la pensée de se diriger vers Limerick, où les constables, sans doute, avaient ordre de conduire leurs prisonniers. Retrouver la famille Mac Carthy, la rejoindre afin de partager son sort quel qu'il fût, cela lui semblait tout indiqué. Que n'était-il assez grand, assez fort, pour gagner un peu d'argent par son travail? Il aurait loué ses bras, il ne se serait pas épargné à la peine... Hélas! à dix ans, que pouvait-il espérer? Eh bien, plus tard, quand il recevrait de bons salaires, ce serait pour ses parents adoptifs, et plus tard encore, sa fortune faite,—car il saurait la faire,—il assurerait leur aisance, il leur rendrait le bien-être dont il avait joui à la ferme de Kerwan.«SOME LIGHT».(Page 247.)En attendant, sur cette route déserte, en pleine région dévastée par la misère, abandonnée de ceux qu'elle ne suffisait plus à nourrir, perdu au milieu d'une obscurité glaciale, jamais P'tit-Bonhomme ne s'était senti si seul. A son âge, il est rare que les enfants ne tiennent point par un lien quelconque, sinon à une famille, du moins à un établissement de charité, qui les recueille et les élève. Mais, lui, était-il autre chose qu'une feuille arrachée et roulée sur le chemin? Cettefeuille, elle va où le vent la pousse, et il en sera ainsi jusqu'au moment où elle ne sera plus que poussière. Non! personne, il n'y a personne qui puisse le prendre en pitié! S'il ne retrouve pas les Mac Carthy, il ne saura que devenir... Et où les aller chercher?... A qui demander ce qu'il est advenu d'eux?... Et s'ils se décident à quitter le pays, en admettant qu'ils n'aient point été emprisonnés, s'ils veulent émigrer, comme tant d'autres de leurs compatriotes, vers le Nouveau-Monde?...Notre garçonnet se résolut donc à marcher dans la direction de Limerick,—à travers la plaine blanche de neige. La température glaciale n'aurait pas été supportable, s'il eût soufflé quelque âpre bise. Mais l'atmosphère était calme, et le moindre bruit se fût fait entendre de loin. Il alla ainsi pendant deux milles, sans rencontrer âme qui vive, à l'aventure peut-on dire, car il ne s'était jamais risqué sur cette partie du comté, où naissent les premières ramifications des montagnes. En avant, les massifs des sapinières rendaient l'horizon plus obscur.A cet endroit, P'tit-Bonhomme, déjà très fatigué de son voyage à Tralee, sentit que les forces menaçaient de lui manquer, si endurant qu'il fût. Ses jambes fléchissaient, ses pieds butaient dans les ornières. Et pourtant, il ne voulait pas, non! il ne voulait pas s'arrêter, et, se traînant avec peine, il parvint néanmoins à franchir un demi-mille. Ce dernier effort accompli, il tomba le long d'un talus, planté de grands arbres, dont les branches ployaient sous les festons du givre.Il y avait là un carrefour, formé par le croisement de deux routes, en sorte que, s'il eût été capable de se relever, P'tit-Bonhomme n'aurait su quelle direction il devait suivre. Étendu sur la neige, les membres gelés, tout ce qu'il put faire, au moment où ses yeux se fermèrent, où le sentiment des choses s'éteignit en lui, ce fut de crier:«A moi... à moi!»Presque aussitôt, des aboiements éloignés traversaient l'air sec et froid de la nuit. Puis, ils se rapprochèrent, et un chien se dressa autournant de la route, le nez en quête, la langue pendante, les yeux étincelants comme des yeux de chat.En cinq ou six bonds, l'animal fut sur l'enfant... Que l'on se rassure, ce n'était pas pour le dévorer, c'était pour le réchauffer, en se couchant à son côté.P'tit-Bonhomme ne tarda pas à reprendre ses sens. Il ouvrit les yeux, et sentit qu'une langue chaude et caressante léchait ses mains glacées.«Birk!» murmura-t-il.C'était Birk, son unique ami, son fidèle compagnon à la ferme de Kerwan.Comme il lui rendit ses caresses, tandis que la chaleur l'enveloppait entre les pattes du bon animal. Cela le ranima. Il se dit qu'il n'était plus seul au monde... Tous deux se mettraient à la recherche de la famille Mac Carthy... Il n'était pas douteux que Birk n'eût voulu l'accompagner après l'éviction... Mais pourquoi était-il revenu?... Sans doute, les recors et les agents de la police l'avaient chassé à coups de pierres, à coups de bâton?... En effet, les choses s'étaient ainsi passées, et Birk, brutalement repoussé, avait dû revenir vers la ferme. Maintenant, il saurait retrouver les traces des constables... P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à se fier à son instinct pour rejoindre M. Mac Carthy...Il se mit donc à causer avec Birk, ainsi qu'il le faisait pendant leurs longues heures sur les pâtures de Kerwan. Birk lui répondait à sa manière, poussant de ces petits aboiements qu'il n'était pas difficile de comprendre.«Allons, mon chien, dit-il, allons!»Et Birk, gambadant, s'élança sur une des routes, en précédant son jeune maître.Mais il arriva ceci: c'est que Birk, se souvenant d'avoir été maltraité par les gens de l'escorte, ne voulut pas prendre le chemin de Limerick. Il suivit celui qui longe la limite du comté de Kerry et conduit à Newmarket, une des bourgades du comté de Cork. Sansle savoir, P'tit-Bonhomme s'éloignait de la famille Mac Carthy, et, lorsque le jour revint, rompu de fatigue, accablé de besoin, il s'arrêta pour demander asile et nourriture dans une auberge, à une douzaine de milles au sud-est de la ferme.En outre de son paquet de linge, P'tit-Bonhomme avait en poche, on ne l'a pas oublié, ce qui restait de la guinée échangée chez le pharmacien de Tralee. Une grosse somme, n'est-ce pas, cette quinzaine de shillings! On ne va ni loin ni longtemps avec cela, quand on est deux à se nourrir, même en économisant le plus possible, en ne dépensant quotidiennement que quelques pence. C'est ce que fit notre garçon, et, après vingt-quatre heures dans cette auberge, n'ayant eu qu'un grenier pour chambre, rien que des pommes de terre à ses repas, il se remit en route avec Birk.Aux questions relatives aux Mac Carthy, l'aubergiste avait répondu négativement, n'ayant jamais entendu parler de cette famille. Et, au vrai, les évictions avaient été trop fréquentes cet hiver, pour que l'attention publique se fût attachée aux scènes si attristantes de la ferme de Kerwan.P'tit-Bonhomme continua de marcher derrière Birk dans la direction de Newmarket.Son existence durant cinq semaines, jusqu'à l'arrivée dans cette bourgade, on la devine. Jamais il ne tendit la main, non jamais! Sa fierté naturelle, le sentiment de sa dignité, n'avaient pas fléchi au milieu de ces nouvelles épreuves. Que parfois de braves gens, émus de voir cet enfant presque sans ressources, lui eussent fait un peu plus forte sa portion de pain, de légumes, de lard, qu'il venait acheter dans les auberges, et qu'il ne payât qu'un penny ce qui en valait deux, ce n'est pas mendier, cela. Il allait ainsi, partageant avec Birk, tous deux couchant dans les granges, se blottissant sous les meules, souffrant de la faim et du froid, épargnant le plus possible sur ce qui restait de la guinée...Il y eut quelques aubaines. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme profita d'un peu de travail. Pendant quinze jours, il demeura dansune ferme pour soigner la bergerie en l'absence du berger. On ne le payait pas, mais son chien et lui y gagnaient le logement et la nourriture. Puis, la besogne achevée, il repartit. Quelques commissions qu'il fit d'un village à l'autre lui valurent aussi deux ou trois shillings. Le malheur, c'est qu'il ne trouva pas à se placer d'une façon durable. C'était la mauvaise saison, celle où les bras sont inoccupés, et la misère était si grande cet hiver!D'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'avait pas renoncé à rejoindre la famille Mac-Carthy, bien qu'il se fût vainement enquis de ce qu'elle était devenue. Marchant au hasard, il ne savait guère s'il se rapprochait d'elle ou s'il s'en éloignait. A qui se serait-il adressé et qui aurait pu le renseigner à cet égard? Dans une ville, une vraie ville, il s'informerait.Son unique crainte était qu'on s'inquiétât de le voir seul, abandonné, sans protecteur, à son âge, et qu'on le ramassât comme vagabond pour l'enfermer dans quelque ragged-school ou quelque workhouse. Non! Toutes les duretés de la vie errante plutôt que de rentrer dans ces honteux asiles!... Et puis, c'eût été le séparer de Birk, et cela, jamais!«N'est-ce pas, Birk, lui disait-il en attirant la bonne grosse tête du chien sur ses genoux, nous ne pourrions pas vivre l'un sans l'autre?»Et, certainement, le brave animal lui répondait que cela serait impossible.Puis, de Birk, sa pensée remontait vers son ancien compagnon de Galway. Il se demandait si Grip n'était pas comme lui, sans feu ni lieu. Ah! s'ils s'étaient rencontrés, à deux, lui semblait-il, ils auraient pu se tirer d'affaire!... A trois même, avec cette bonne Sissy, dont il n'avait plus eu aucune nouvelle depuis qu'il avait quitté le cabin de la Hard!... Ce devait être une grande fille maintenant... Elle avait de quatorze à quinze ans... A cet âge, on est en condition au village ou à la ville, on gagne sa vie rudement, sans doute, mais on la gagne... Lui, quand il aurait cet âge, se disait-il, il ne seraitpas embarrassé de trouver une place... Quoi qu'il en fût, Sissy ne pouvait l'avoir oublié... Tous ces souvenirs de sa première enfance lui revenaient avec une surprenante intensité, les mauvais traitements de la mégère, les cruautés de Thornpipe, le montreur de marionnettes... Et alors, par comparaison, seul, libre, il se sentait moins à plaindre qu'il ne l'avait été en ces temps maudits!Cependant, à courir les routes du comté, les jours s'écoulaient, et la situation ne se modifiait guère. Par bonheur, le mois de février ne fut pas rigoureux cette année-là, et les indigents n'eurent point à souffrir d'un froid excessif. L'hiver s'avançait. Il y avait lieu d'espérer que l'époque des labours et des semailles de printemps ne serait pas retardée. Les travaux des champs pourraient être repris de bonne heure. Les moutons, les vaches seraient envoyés au pacage sur les pâtures... P'tit-Bonhomme obtiendrait peut-être de l'ouvrage dans une ferme?...Il est vrai, durant cinq ou six semaines, il faudrait vivre, et, des quelques shillings gagnés çà et là, aussi bien que de la guinée qui constituait tout l'avoir de notre garçon, il ne restait plus qu'une demi-douzaine de pence vers le milieu de février. Il avait pourtant économisé sur sa nourriture quotidienne, et encore disons-nous quotidienne, quoiqu'il n'eût ni mangé une seule fois à sa suffisance, ni même mangé tous les jours. Il était très amaigri, la figure pâlie par les privations, le corps affaibli par les fatigues.Birk, efflanqué, la peau plissée sur ses côtes saillantes, ne paraissait pas être en meilleur état. Réduit aux détritus jetés au abords des villages, est-ce que P'tit-Bonhomme en serait bientôt à les partager avec lui?...Et pourtant, il ne désespérait pas. Ce n'était pas dans son caractère. Il conservait une telle énergie qu'il se refusait toujours à mendier. Alors, comment ferait-il, lorsque son dernier penny aurait été échangé contre un dernier morceau de pain?...Bref, P'tit-Bonhomme ne possédait plus que six à sept pence, lorsque, le 13 mars, Birk et lui arrivèrent à Newmarket.Il y avait deux mois et demi que, tous deux, ils suivaient ainsi les chemins du comté, sans avoir pu se fixer nulle part.Newmarket, située à vingt milles environ de Kerwan, n'est ni très importante ni très peuplée. Ce n'est qu'une de ces bourgades dont l'indolence irlandaise ne parvient jamais à faire une ville, et qui périclitent plutôt qu'elles ne progressent.Peut-être était-il regrettable que le hasard n'eût pas conduit P'tit-Bonhomme dans la direction de Tralee? On le sait, la pensée de la mer l'avait toujours hanté,—la mer, cette inépuisable nourricière de tous ceux qui ont le courage de chercher à vivre d'elle! Lorsque le travail manque dans les villes ou les campagnes, on ne chôme pas sur l'Océan. Des milliers de navires le parcourent sans cesse. Le marin a moins à redouter la pauvreté que l'ouvrier ou le cultivateur. Pour le constater, ne suffisait-il pas de comparer la situation de Pat, le second fils de Martin Mac Carthy, avec celle de la famille chassée de la ferme de Kerwan? Et, bien que P'tit-Bonhomme se sentît plus séduit par l'attrait du commerce que par le goût de la navigation, il se disait qu'il avait l'âge où l'on peut s'embarquer en qualité de mousse!...C'est entendu, il ira plus loin que Newmarket; il poussera jusqu'au littoral, du côté de Cork, centre d'un important mouvement maritime, il cherchera un embarquement... En attendant, il fallait vivre, il fallait gagner les quelques shillings nécessaires à la continuation du voyage, et, cinq semaines après être arrivé à Newmarket avec Birk, il s'y trouvait encore.On doit se le rappeler, ce qui l'inquiétait surtout, c'était la crainte d'être arrêté comme vagabond, de se voir enfermé dans quelque maison de charité. Très heureusement, ses vêtements étaient en bon état, il n'avait point l'apparence d'un petit pauvre. Le peu de linge dont il s'était muni lui suffisait, ses souliers avaient résisté à la fatigue du voyage. Il n'aurait pas à rougir de son accoutrement, quand il se présenterait quelque part. On ne serait pas tenté de l'habiller et, en même temps, de le nourrir aux frais de la paroisse.Bref, il vécut de ces humbles métiers à la portée des enfants pendant son séjour à Newmarket, commissions faites pour l'un ou pour l'autre, légers bagages à porter, vente de boîtes d'allumettes qu'il put acheter avec une demi-couronne gagnée un certain jour, et dont grâce à son précoce instinct du commerce, il sut tirer un passable bénéfice. Sa physionomie sérieuse le rendait intéressant, et les promeneurs étaient disposés à lui prendre sa marchandise, lorsqu'il criait d'une voix claire:
CE BÉLIER ENFONCE TOUT.(Page 221.)
CE BÉLIER ENFONCE TOUT.(Page 221.)
En effet, avec les rafales de l'ouest, sous les coups de lanièred'un chasse-neige, P'tit-Bonhomme n'aurait pu remonter contre le vent. Les circonstances le favorisaient donc, et il en remercia la Providence.
Il est vrai, peut-être avait-il à redouter quelques mauvaises rencontres,—une bande de loups entre autres? C'était là le vrai danger. Quoique l'hiver n'eût pas été extrêmement rigoureux, ces animaux emplissaient de leurs lugubres hurlements les forêts et les plaines du comté. P'tit-Bonhomme n'était pas sans y avoir songé. Aussi son cœur battait-il, lorsqu'il se trouva seul, en rase campagne, sur cet interminable chemin, où grimaçaient le squelette des arbres festonnés de givre.
Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du parcours.
Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures encore que le soleil eût débordé l'horizon.
P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A quatre heures et quart, il reprit sa route.
Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer. Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on était heureux... si loin maintenant!
La route était toujours déserte. Pas un piéton,—ce dont P'tit-Bonhomme n'avait cure,—mais pas une charrette allant vers Tralee et dans laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites jambes,—petites, oui! solides pourtant.
Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à enlever.
Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à s'étendre sur un large secteur.
En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de Tralee.
La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi, instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui se montraient.
C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine, accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades organisées par les ordres du lord lieutenant.
P'tit-Bonhomme n'aurait donc pas eu lieu d'être surpris de cette rencontre. Mais un cri faillit lui échapper, quand il reconnut au milieu du groupe le régisseur Harbert, suivi de deux ou trois de ces recors qui sont d'habitude employés aux expulsions.
Quel pressentiment lui serra le cœur! Était-ce à la ferme que le régisseur se rendait avec ses hommes? Et cette escouade d'agents, allait-elle procéder à l'arrestation de Murdock?
P'tit-Bonhomme ne voulut pas rester sur cette pensée. Dès que le groupe eut disparu, il sauta sur la route, courut tant que cela lui fut possible, et, vers huit heures et demie, il atteignait les premières maisons de Tralee.
Son soin fut d'abord de se rendre chez un pharmacien, où il attendit que la potion eût été composée selon l'ordonnance. Puis, pour en payer le prix, il présenta sa pièce d'or—toute sa fortune. Le pharmacienlui changea cette guinée, et comme c'était très cher, cette potion, il ne revint à l'acheteur qu'une quinzaine de shillings. Ce n'était pas le cas de marchander, n'est-ce pas?...
Mais si P'tit-Bonhomme n'y songea point, puisqu'il s'agissait de Grand'mère, il se promit d'économiser sur son déjeuner. Au lieu de fromage et de bière, il se contenta d'une grosse tranche de pain qu'il dévora à belles dents, et d'un morceau de glace qu'il fit fondre entre ses lèvres. Un peu après dix heures, il avait quitté Tralee et repris le chemin de Kerwan.
En toute autre circonstance, à ce moment de la journée, la campagne eût présenté quelque animation. Les routes auraient été parcourues par des charrettes ou des jauntings-cars, transportant gens ou marchandises aux diverses bourgades du comté. On aurait senti palpiter la vie commerciale ou agricole. Hélas! à la suite des désastres de l'année, la famine et la misère effroyable qu'elle engendre avaient dépeuplé la province. Combien de paysans s'étaient décidés à quitter le pays où ils ne pouvaient plus vivre! Même en temps ordinaire, n'évalue-t-on pas à cent mille par an les Irlandais qui s'en vont dans le Nouveau-Monde, en Australie ou dans l'Afrique méridionale, chercher un coin de terre, où ils aient lieu d'espérer de ne pas être tués par la faim? Et n'existe-t-il pas des compagnies d'émigration qui, au prix de deux livres sterling, transportent les émigrants jusque sur les rivages du Sud-Amérique?
Or, cette année-ci, c'était dans une proportion plus considérable que les contrées de l'Irlande occidentale avaient été abandonnées, et il semblait que ces routes, autrefois si vivantes, ne desservaient plus qu'un désert, ou, ce qui est plus désolant encore, un pays déserté...
P'tit-Bonhomme allait toujours d'un pas rapide. Il ne voulait pas s'apercevoir de la fatigue, et déployait une extraordinaire énergie. Il va sans dire qu'il lui avait été impossible de rejoindre l'escouade qui le devançait de deux ou trois heures. Toutefois, les traces de pas laissées sur la neige indiquaient que le constable et ses hommes,Harbert et ses recors, suivaient la route qui conduit à la ferme. Raison de plus pour que notre jeune garçon voulût se hâter d'y arriver, bien que ses jambes fussent raidies par une si longue traite. Il se refusa même une halte de quelques minutes, ainsi qu'il se l'était permise à l'aller. Il marcha, il marcha sans s'arrêter. Vers deux heures après midi, il ne se trouvait plus qu'à deux milles de Kerwan. Une demi-heure après, se montrait l'ensemble des bâtiments au milieu de la vaste plaine où tout se confondait dans une immense blancheur.
Ce qui surprit tout d'abord P'tit-Bonhomme, ce fut de ne distinguer aucune fumée en l'air, et, pourtant, le foyer de la grande salle ne devait pas manquer de combustible.
De plus, un inexprimable sentiment de solitude et d'abandon semblait se dégager de cet endroit.
P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui fermait la cour...
Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché. Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de l'homme?...
P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait s'approcher de la maison...
Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient encore là, il fallait le savoir...
P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela...
Personne ne lui répondit.
Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.
Voici ce qui s'était passé pendant son absence.
Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes, des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?...
Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue, l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse, que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra plus s'y blottir.
Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité, comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur du paysan irlandais!
Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus effroyables encore.
En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main sur lui.
Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors, pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte.
A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est juste et humain.
La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés, avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi.
Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter, suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre ses bras, au milieu des constables et des recors.
Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille femme?...
P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles, appelant toujours... et personne... personne!
Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait d'anéantir!...
Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact.
Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte, voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante.
Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours—du 20 octobre 1877 au 7 janvier 1882—vécus à la ferme.
Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre la famille qui avait été sienne.
Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux...
Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DERNIÈRES ÉTAPES
DERNIÈRES ÉTAPES
Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières, souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet, dérangeales journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe de chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris de fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son regard d'un imperceptible mouvement de sourcil.
C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses contrariétés les plus vives.
Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée.
Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la porte et s'y tint immobile.
«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord Piborne.
John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides.
Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit.
Second froncement du sourcil de lord Piborne.
«Où est lady Piborne? demanda-t-il.
—Dans ses appartements, répondit le valet de chambre.
—Et le comte Ashton?
—Il se promène dans le parc.
—Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.»
John tourna tout d'une pièce sur lui-même,—un domestique bien stylé n'a point à s'incliner dans le service,—et il sortit du cabinet, d'un pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître.
Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans—cinquante ans à joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable dela Chambre haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui, des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes, moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à disparaître,—heureusement,—même de cet aristocratique royaume de Grande-Bretagne et d'Irlande.
Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour les recevoir en son saint paradis!
La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça:
«Sa Seigneurie lady Piborne.»
La marquise,—quarante ans avoués,—grande, maigre, anguleuse, les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules fuyantes,—n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir.
John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il se retira.
Le noble époux s'exprima en ces termes:
«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien dans mon cabinet.»
Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton, d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque» de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé «le perrucobalivernage».
«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question désirez-vous m'adresser?
—Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos souvenirs.
—Je vous écoute.
—Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird, notre attorney?»
L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du Royaume-Uni.
«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne.
—Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait dans la calèche?
—Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant.
—Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière?
—Oui, comme il convient.
—Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous sommes menacés par la paroisse...
—Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter! ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très significative.
—Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée à notre attorney.
—Vos souvenirs sont exacts, marquis.
—Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu de s'opposer aux prétentions de la paroisse...
—Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme attentatoires aux droits seigneuriaux...»
Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa présence.
«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit commençait à tomber.»
La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine d'avril.
«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de le retrouver.
—Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre cabinet?
—Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes papiers...
—Personne n'est venu ici depuis hier?...
—Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de suspecter...
—Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady Piborne, quitte à reconnaître son erreur.
—Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche...
—Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir s'approprier cette somme de cent livres...
—Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits vis-à-vis de la paroisse...
—La paroisse!» répéta lady Piborne.
Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche, en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses.
«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute justice...
—Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute de pouvoir produire ces actes...
—La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les Plantagenet?...
—Oui, marquise.
—Ce serait abominable!...
—Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande, ces revendications deshome-rulers, cette rétrocession des terres aux paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...»
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut sur le seuil.
«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne.
Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance s'il n'eût répondu:
«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!»
Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la main.
Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années, ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise, et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse.
C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de l'instruire.
Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs, montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là.
La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que mylord son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où ilquittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ de Newmarket.
John souleva le tapis. (Page 228.)
John souleva le tapis. (Page 228.)
«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la marquise.
—Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de la voiture.
«Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)
«Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)
—Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore, lorsque nous sommes arrivés au château...
—D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,» ajouta lady Piborne.
Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils ne sont pas des voleurs,—les deux le plus souvent,—et que l'on devraitavoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la Grande-Bretagne.—Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais eu des serfs?—Et son vif regret était que le marquis et la marquise n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier, ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être corrigé de main de maître, etc...
C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage, reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines!
Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice.
Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et, quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs Seigneuries.
Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne, un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans arrogance, les caressant avec des griffes.
En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé.
On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à cette place.
Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis.
Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût impliqué undéfaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain?
«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été commise...
—Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta l'intendant.
—Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de notre famille vis-à-vis de la paroisse!»
Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des Piborne,—abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les privilèges de la naissance étaient universellement respectés,—non! qui n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre, ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre dans l'art des grimaces.
«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin.
—Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec.
—Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être...
—Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait féodale.
—Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un «affidavit»[6], requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est plus permis de l'exercer sur son propre domaine!
—Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti prendra Sa Seigneurie?
—Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!»
Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre ses chiens dans le parc.
M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée. Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne. Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait... dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et rendre responsable du crime le premier sortant.
Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence, et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et, de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un membre de la famille royale...
M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouerl'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête, l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné aucun résultat.
«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se sont pas partagé le produit du vol?...
—Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces gens.
—Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles, Scarlett?
—Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais le faire efficacement sans la présence du constable...
—C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne puisse quitter le château avant la fin de l'enquête.
—Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés.
—Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui, monsieur Scarlett...
—Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas d'y satisfaire.
—Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je l'attends au château.
—Il sera prévenu aujourd'hui.
—Vous partez?...
—A l'instant. Je serai de retour avant ce soir.
—Bien!»
Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter, lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de l'habitation du concierge.
La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le seuil.
C'était P'tit-Bonhomme.
La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un des plus fréquentés de l'Irlande.
Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;—l'une d'elles, par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk, et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar.
Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables du pays.
Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comtéde Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de pratiquer l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, soit à Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, depuis avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle.
Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités. Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain, leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître... Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela faisait tant de peine à Leurs Seigneuries.
Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal, en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis, sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse qui ne se baissait jamais.
A l'intérieur se développaient de spacieux appartements, plus confortables qu'ils n'eussent été du temps d'Édouard IV ou de Jean-Sans-Terre. C'était là une tache de modernisme, que devaient tolérer des personnages, au fond très soucieux de leurs aises et de leur confort.
Sur les côtés du château s'élevaient les communs et les annexes,écuries, remises, bâtiments de service. Au-devant, s'élargissait une vaste cour d'honneur, plantée de hêtres superbes, flanquée de deux pavillons que séparait une grille monumentale, et dont l'un, à droite, servait de logement au concierge, ou mieux au portier, pour se servir d'un mot plus moyen-âge.
C'était à la porte de ce pavillon que venait de sonner notre héros, au moment où la grille s'ouvrait pour livrer passage à l'intendant Scarlett.
Quatre mois environ se sont écoulés depuis ce jour inoubliable où l'enfant adoptif de la famille Mac Carthy a quitté la ferme de Kerwan. Quelques lignes suffiront à dire ce qu'il était devenu pendant cette période de son existence.
Lorsque P'tit-Bonhomme abandonna la maison en ruines, vers cinq heures du soir, la nuit tombait déjà. N'ayant point rencontré M. Martin ni les siens sur la route qui conduit à Tralee, il eut d'abord la pensée de se diriger vers Limerick, où les constables, sans doute, avaient ordre de conduire leurs prisonniers. Retrouver la famille Mac Carthy, la rejoindre afin de partager son sort quel qu'il fût, cela lui semblait tout indiqué. Que n'était-il assez grand, assez fort, pour gagner un peu d'argent par son travail? Il aurait loué ses bras, il ne se serait pas épargné à la peine... Hélas! à dix ans, que pouvait-il espérer? Eh bien, plus tard, quand il recevrait de bons salaires, ce serait pour ses parents adoptifs, et plus tard encore, sa fortune faite,—car il saurait la faire,—il assurerait leur aisance, il leur rendrait le bien-être dont il avait joui à la ferme de Kerwan.
«SOME LIGHT».(Page 247.)
«SOME LIGHT».(Page 247.)
En attendant, sur cette route déserte, en pleine région dévastée par la misère, abandonnée de ceux qu'elle ne suffisait plus à nourrir, perdu au milieu d'une obscurité glaciale, jamais P'tit-Bonhomme ne s'était senti si seul. A son âge, il est rare que les enfants ne tiennent point par un lien quelconque, sinon à une famille, du moins à un établissement de charité, qui les recueille et les élève. Mais, lui, était-il autre chose qu'une feuille arrachée et roulée sur le chemin? Cettefeuille, elle va où le vent la pousse, et il en sera ainsi jusqu'au moment où elle ne sera plus que poussière. Non! personne, il n'y a personne qui puisse le prendre en pitié! S'il ne retrouve pas les Mac Carthy, il ne saura que devenir... Et où les aller chercher?... A qui demander ce qu'il est advenu d'eux?... Et s'ils se décident à quitter le pays, en admettant qu'ils n'aient point été emprisonnés, s'ils veulent émigrer, comme tant d'autres de leurs compatriotes, vers le Nouveau-Monde?...
Notre garçonnet se résolut donc à marcher dans la direction de Limerick,—à travers la plaine blanche de neige. La température glaciale n'aurait pas été supportable, s'il eût soufflé quelque âpre bise. Mais l'atmosphère était calme, et le moindre bruit se fût fait entendre de loin. Il alla ainsi pendant deux milles, sans rencontrer âme qui vive, à l'aventure peut-on dire, car il ne s'était jamais risqué sur cette partie du comté, où naissent les premières ramifications des montagnes. En avant, les massifs des sapinières rendaient l'horizon plus obscur.
A cet endroit, P'tit-Bonhomme, déjà très fatigué de son voyage à Tralee, sentit que les forces menaçaient de lui manquer, si endurant qu'il fût. Ses jambes fléchissaient, ses pieds butaient dans les ornières. Et pourtant, il ne voulait pas, non! il ne voulait pas s'arrêter, et, se traînant avec peine, il parvint néanmoins à franchir un demi-mille. Ce dernier effort accompli, il tomba le long d'un talus, planté de grands arbres, dont les branches ployaient sous les festons du givre.
Il y avait là un carrefour, formé par le croisement de deux routes, en sorte que, s'il eût été capable de se relever, P'tit-Bonhomme n'aurait su quelle direction il devait suivre. Étendu sur la neige, les membres gelés, tout ce qu'il put faire, au moment où ses yeux se fermèrent, où le sentiment des choses s'éteignit en lui, ce fut de crier:
«A moi... à moi!»
Presque aussitôt, des aboiements éloignés traversaient l'air sec et froid de la nuit. Puis, ils se rapprochèrent, et un chien se dressa autournant de la route, le nez en quête, la langue pendante, les yeux étincelants comme des yeux de chat.
En cinq ou six bonds, l'animal fut sur l'enfant... Que l'on se rassure, ce n'était pas pour le dévorer, c'était pour le réchauffer, en se couchant à son côté.
P'tit-Bonhomme ne tarda pas à reprendre ses sens. Il ouvrit les yeux, et sentit qu'une langue chaude et caressante léchait ses mains glacées.
«Birk!» murmura-t-il.
C'était Birk, son unique ami, son fidèle compagnon à la ferme de Kerwan.
Comme il lui rendit ses caresses, tandis que la chaleur l'enveloppait entre les pattes du bon animal. Cela le ranima. Il se dit qu'il n'était plus seul au monde... Tous deux se mettraient à la recherche de la famille Mac Carthy... Il n'était pas douteux que Birk n'eût voulu l'accompagner après l'éviction... Mais pourquoi était-il revenu?... Sans doute, les recors et les agents de la police l'avaient chassé à coups de pierres, à coups de bâton?... En effet, les choses s'étaient ainsi passées, et Birk, brutalement repoussé, avait dû revenir vers la ferme. Maintenant, il saurait retrouver les traces des constables... P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à se fier à son instinct pour rejoindre M. Mac Carthy...
Il se mit donc à causer avec Birk, ainsi qu'il le faisait pendant leurs longues heures sur les pâtures de Kerwan. Birk lui répondait à sa manière, poussant de ces petits aboiements qu'il n'était pas difficile de comprendre.
«Allons, mon chien, dit-il, allons!»
Et Birk, gambadant, s'élança sur une des routes, en précédant son jeune maître.
Mais il arriva ceci: c'est que Birk, se souvenant d'avoir été maltraité par les gens de l'escorte, ne voulut pas prendre le chemin de Limerick. Il suivit celui qui longe la limite du comté de Kerry et conduit à Newmarket, une des bourgades du comté de Cork. Sansle savoir, P'tit-Bonhomme s'éloignait de la famille Mac Carthy, et, lorsque le jour revint, rompu de fatigue, accablé de besoin, il s'arrêta pour demander asile et nourriture dans une auberge, à une douzaine de milles au sud-est de la ferme.
En outre de son paquet de linge, P'tit-Bonhomme avait en poche, on ne l'a pas oublié, ce qui restait de la guinée échangée chez le pharmacien de Tralee. Une grosse somme, n'est-ce pas, cette quinzaine de shillings! On ne va ni loin ni longtemps avec cela, quand on est deux à se nourrir, même en économisant le plus possible, en ne dépensant quotidiennement que quelques pence. C'est ce que fit notre garçon, et, après vingt-quatre heures dans cette auberge, n'ayant eu qu'un grenier pour chambre, rien que des pommes de terre à ses repas, il se remit en route avec Birk.
Aux questions relatives aux Mac Carthy, l'aubergiste avait répondu négativement, n'ayant jamais entendu parler de cette famille. Et, au vrai, les évictions avaient été trop fréquentes cet hiver, pour que l'attention publique se fût attachée aux scènes si attristantes de la ferme de Kerwan.
P'tit-Bonhomme continua de marcher derrière Birk dans la direction de Newmarket.
Son existence durant cinq semaines, jusqu'à l'arrivée dans cette bourgade, on la devine. Jamais il ne tendit la main, non jamais! Sa fierté naturelle, le sentiment de sa dignité, n'avaient pas fléchi au milieu de ces nouvelles épreuves. Que parfois de braves gens, émus de voir cet enfant presque sans ressources, lui eussent fait un peu plus forte sa portion de pain, de légumes, de lard, qu'il venait acheter dans les auberges, et qu'il ne payât qu'un penny ce qui en valait deux, ce n'est pas mendier, cela. Il allait ainsi, partageant avec Birk, tous deux couchant dans les granges, se blottissant sous les meules, souffrant de la faim et du froid, épargnant le plus possible sur ce qui restait de la guinée...
Il y eut quelques aubaines. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme profita d'un peu de travail. Pendant quinze jours, il demeura dansune ferme pour soigner la bergerie en l'absence du berger. On ne le payait pas, mais son chien et lui y gagnaient le logement et la nourriture. Puis, la besogne achevée, il repartit. Quelques commissions qu'il fit d'un village à l'autre lui valurent aussi deux ou trois shillings. Le malheur, c'est qu'il ne trouva pas à se placer d'une façon durable. C'était la mauvaise saison, celle où les bras sont inoccupés, et la misère était si grande cet hiver!
D'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'avait pas renoncé à rejoindre la famille Mac-Carthy, bien qu'il se fût vainement enquis de ce qu'elle était devenue. Marchant au hasard, il ne savait guère s'il se rapprochait d'elle ou s'il s'en éloignait. A qui se serait-il adressé et qui aurait pu le renseigner à cet égard? Dans une ville, une vraie ville, il s'informerait.
Son unique crainte était qu'on s'inquiétât de le voir seul, abandonné, sans protecteur, à son âge, et qu'on le ramassât comme vagabond pour l'enfermer dans quelque ragged-school ou quelque workhouse. Non! Toutes les duretés de la vie errante plutôt que de rentrer dans ces honteux asiles!... Et puis, c'eût été le séparer de Birk, et cela, jamais!
«N'est-ce pas, Birk, lui disait-il en attirant la bonne grosse tête du chien sur ses genoux, nous ne pourrions pas vivre l'un sans l'autre?»
Et, certainement, le brave animal lui répondait que cela serait impossible.
Puis, de Birk, sa pensée remontait vers son ancien compagnon de Galway. Il se demandait si Grip n'était pas comme lui, sans feu ni lieu. Ah! s'ils s'étaient rencontrés, à deux, lui semblait-il, ils auraient pu se tirer d'affaire!... A trois même, avec cette bonne Sissy, dont il n'avait plus eu aucune nouvelle depuis qu'il avait quitté le cabin de la Hard!... Ce devait être une grande fille maintenant... Elle avait de quatorze à quinze ans... A cet âge, on est en condition au village ou à la ville, on gagne sa vie rudement, sans doute, mais on la gagne... Lui, quand il aurait cet âge, se disait-il, il ne seraitpas embarrassé de trouver une place... Quoi qu'il en fût, Sissy ne pouvait l'avoir oublié... Tous ces souvenirs de sa première enfance lui revenaient avec une surprenante intensité, les mauvais traitements de la mégère, les cruautés de Thornpipe, le montreur de marionnettes... Et alors, par comparaison, seul, libre, il se sentait moins à plaindre qu'il ne l'avait été en ces temps maudits!
Cependant, à courir les routes du comté, les jours s'écoulaient, et la situation ne se modifiait guère. Par bonheur, le mois de février ne fut pas rigoureux cette année-là, et les indigents n'eurent point à souffrir d'un froid excessif. L'hiver s'avançait. Il y avait lieu d'espérer que l'époque des labours et des semailles de printemps ne serait pas retardée. Les travaux des champs pourraient être repris de bonne heure. Les moutons, les vaches seraient envoyés au pacage sur les pâtures... P'tit-Bonhomme obtiendrait peut-être de l'ouvrage dans une ferme?...
Il est vrai, durant cinq ou six semaines, il faudrait vivre, et, des quelques shillings gagnés çà et là, aussi bien que de la guinée qui constituait tout l'avoir de notre garçon, il ne restait plus qu'une demi-douzaine de pence vers le milieu de février. Il avait pourtant économisé sur sa nourriture quotidienne, et encore disons-nous quotidienne, quoiqu'il n'eût ni mangé une seule fois à sa suffisance, ni même mangé tous les jours. Il était très amaigri, la figure pâlie par les privations, le corps affaibli par les fatigues.
Birk, efflanqué, la peau plissée sur ses côtes saillantes, ne paraissait pas être en meilleur état. Réduit aux détritus jetés au abords des villages, est-ce que P'tit-Bonhomme en serait bientôt à les partager avec lui?...
Et pourtant, il ne désespérait pas. Ce n'était pas dans son caractère. Il conservait une telle énergie qu'il se refusait toujours à mendier. Alors, comment ferait-il, lorsque son dernier penny aurait été échangé contre un dernier morceau de pain?...
Bref, P'tit-Bonhomme ne possédait plus que six à sept pence, lorsque, le 13 mars, Birk et lui arrivèrent à Newmarket.
Il y avait deux mois et demi que, tous deux, ils suivaient ainsi les chemins du comté, sans avoir pu se fixer nulle part.
Newmarket, située à vingt milles environ de Kerwan, n'est ni très importante ni très peuplée. Ce n'est qu'une de ces bourgades dont l'indolence irlandaise ne parvient jamais à faire une ville, et qui périclitent plutôt qu'elles ne progressent.
Peut-être était-il regrettable que le hasard n'eût pas conduit P'tit-Bonhomme dans la direction de Tralee? On le sait, la pensée de la mer l'avait toujours hanté,—la mer, cette inépuisable nourricière de tous ceux qui ont le courage de chercher à vivre d'elle! Lorsque le travail manque dans les villes ou les campagnes, on ne chôme pas sur l'Océan. Des milliers de navires le parcourent sans cesse. Le marin a moins à redouter la pauvreté que l'ouvrier ou le cultivateur. Pour le constater, ne suffisait-il pas de comparer la situation de Pat, le second fils de Martin Mac Carthy, avec celle de la famille chassée de la ferme de Kerwan? Et, bien que P'tit-Bonhomme se sentît plus séduit par l'attrait du commerce que par le goût de la navigation, il se disait qu'il avait l'âge où l'on peut s'embarquer en qualité de mousse!...
C'est entendu, il ira plus loin que Newmarket; il poussera jusqu'au littoral, du côté de Cork, centre d'un important mouvement maritime, il cherchera un embarquement... En attendant, il fallait vivre, il fallait gagner les quelques shillings nécessaires à la continuation du voyage, et, cinq semaines après être arrivé à Newmarket avec Birk, il s'y trouvait encore.
On doit se le rappeler, ce qui l'inquiétait surtout, c'était la crainte d'être arrêté comme vagabond, de se voir enfermé dans quelque maison de charité. Très heureusement, ses vêtements étaient en bon état, il n'avait point l'apparence d'un petit pauvre. Le peu de linge dont il s'était muni lui suffisait, ses souliers avaient résisté à la fatigue du voyage. Il n'aurait pas à rougir de son accoutrement, quand il se présenterait quelque part. On ne serait pas tenté de l'habiller et, en même temps, de le nourrir aux frais de la paroisse.
Bref, il vécut de ces humbles métiers à la portée des enfants pendant son séjour à Newmarket, commissions faites pour l'un ou pour l'autre, légers bagages à porter, vente de boîtes d'allumettes qu'il put acheter avec une demi-couronne gagnée un certain jour, et dont grâce à son précoce instinct du commerce, il sut tirer un passable bénéfice. Sa physionomie sérieuse le rendait intéressant, et les promeneurs étaient disposés à lui prendre sa marchandise, lorsqu'il criait d'une voix claire: