Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de librairie, dirigeantle magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de «bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?...Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. (Page 323.)Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir, il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bienqu'à la fin de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s'il eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, chez lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque semaine, les bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt.Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune garçon,—l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires. Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage, où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin... C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver...L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883. P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge, acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère. Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages du Royaume-Uni,ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que possible,—l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi, accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown—deux bons petits bourgeois, qui se promènent après toute une semaine de travail!Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites.«Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?...—Un grand pays, Bob.—Plus grand que le nôtre?...—Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu vois, au moins huit jours de traversée!—Et il y a des journaux dans ce pays-là?...—Des journaux, Bob?... Oh! par centaines... des journaux qui se vendent jusqu'à six pence...—Tu es sûr?...—Très sûr... même qu'il faudrait des mois et des mois pour les lire tout entiers!»Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P'tit-Bonhomme, qui était capable d'affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments, à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus vif désir eût été de s'élancer sur le pont, de grimper dans la mâture, tandis que P'tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et la cargaison...Mais, jusqu'alors, ni l'un ni l'autre n'avait osé embarquer sans l'autorisation du capitaine—un personnage dont ils se faisaient une idée!... Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de beaucoup! Songez donc, «le maître après Dieu», comme l'avait entendu dire P'tit-Bonhomme, qui l'avait répété à Bob.Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons qu'ils pourront le satisfaire un jour,—ainsi que tant d'autres qui s'éveillaient en eux!VIIIPREMIER CHAUFFEUR.Ainsi s'acheva l'année 1882, qui fut marquée à l'actif et au passif de P'tit-Bonhomme par tant d'alternatives de bonne et de mauvaise fortune, la dispersion de la famille Mac Carthy, dont il n'entendait plus parler, les trois mois passés à Trelingar-castle, la rencontre de Bob, l'installation à Cork, la prospérité de ses affaires.Pendant les premiers mois de l'année nouvelle, si le commerce ne se ralentit pas, il semblait qu'il eût atteint son maximum. Comprenant que cela n'avait aucune chance de s'accroître, P'tit-Bonhomme était-il toujours hanté de l'idée d'entreprendre quelque opération plus fructueuse—pas à Cork,—non, dans une ville importante de l'Irlande... Et sa pensée se dirigeait vers Dublin... Pourquoi une occasion ne se présenterait-elle pas?...Janvier, février, mars s'écoulèrent. Les deux enfants vivaient en économisant penny sur penny. Par bonheur, leur petit pécule s'augmenta, grâce à une certaine vente, qui procura en peu de temps un joli bénéfice. Il s'agissait d'une brochure politique, relative à l'élection de M. Parnell, et dont P'tit-Bonhomme obtint le privilège exclusif dans les rues de Cork et de Queenstown. Voulait-on acheter cette brochure, il fallait s'adresser à lui, à lui seul, et Birk en eut des charges sur le dos. Ce fut un véritable succès, et, quand on arrêtales comptes au commencement d'avril, il y avait en caisse trente livres, dix-huit shillings et six pence. Jamais les boys ne s'étaient vus si riches.Alors s'établirent de longs débats sur la question de louer une étroite boutique, dans le voisinage de la gare. Ce serait si beau d'être chez soi! Ce diable de Bob, qui ne doutait de rien, y pensait... Voyez-vous ce magasin, son étalage de journaux et d'articles de librairie, avec un patron de onze ans et un employé de huit,—des patentés chez lesquels le collecteur serait venu toucher des taxes! Oui! c'était tentant, et ces deux enfants, si dignes d'intérêt, auraient certainement trouvé quelque crédit... La clientèle ne leur aurait pas fait défaut. Aussi P'tit-Bonhomme réfléchissait-il aux aléas divers, pesant le pour et le contre... Et puis, son idée était toujours de se transporter à Dublin, où l'attirait on ne sait quel pressentiment de sa destinée... Enfin, il hésitait, il résistait aux instances de Bob, lorsqu'une circonstance se présenta, qui allait décider de son avenir.On était au dimanche 8 avril. P'tit-Bonhomme et Bob avaient formé le projet de passer la journée à Queenstown. Le principal attrait de cette partie de plaisir devait être de déjeuner et de dîner dans un modeste cabaret de matelots.«On mangera du poisson?... demanda Bob.—Oui, répondit P'tit-Bonhomme, et même du homard, ou, à défaut, du crabe, si tu veux...—Oh! oui... je veux!»Les enfants mirent leurs plus beaux habits bien nettoyés, ils chaussèrent leurs souliers bien cirés, et les voilà partis à la pointe du jour, avec Birk dûment brossé.Il faisait un superbe temps, un rayonnement de soleil printanier, une légère brise assez chaude. La descente de la Lee à bord d'un ferry-boat fut un enchantement. Il y avait des musiciens à bord, des virtuoses de la rue, dont la musique excita l'admiration de Bob. La journée s'annonçait d'une agréable façon, et ce serait délicieux, si elle finissait de même.A peine débarqué sur le quai de Queenstown, P'tit-Bonhomme avisa une auberge, à l'enseigne deOld Seeman, toute disposée, semblait-il, à les recevoir.A la porte, dans un baquet, une demi-douzaine de crustacés remuaient leurs pinces et leurs pattes, en attendant l'heure du bouillon final, si quelque consommateur voulait y mettre le prix. D'une table, placée près de la fenêtre, on ne perdrait pas de vue les navires amarrés aux estacades du port.P'tit-Bonhomme et Bob allaient donc entrer dans ce lieu de délices, lorsque leur attention fut attirée par un grand bâtiment, arrivé de la veille, en relâche à Queenstown, et qui procédait à sa toilette dominicale.C'était leVulcan, un steamer de huit à neuf cents tonneaux, venant d'Amérique, et devant repartir le lendemain pour Dublin. C'est, du moins, ce qu'un vieux matelot, coiffé d'un surouet jaunâtre, répondit aux questions qui lui furent posées.Or, tous deux examinaient ce navire, mouillé à une demi-encablure, lorsqu'un grand garçon, la figure encharbonnée, les mains noires, s'approcha de P'tit-Bonhomme, le regarda, ouvrit une large bouche, ferma les yeux, puis s'écria:«Toi... toi!... c'est toi?»P'tit-Bonhomme demeura interloqué, et Bob ne le fut pas moins. Cet individu qui le tutoyait!... Et un nègre, qui plus est!... Pas de doute, il y avait erreur.Mais voici que le prétendu nègre, tournant et retournant la tête, devint encore plus démonstratif.«C'est moi... Tu ne me reconnais pas?... C'est moi... La ragged-school... Grip!...—Grip!» répéta P'tit-Bonhomme.C'était Grip, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, échangeant leurs baisers avec une telle effusion que P'tit-Bonhomme en sortit noir comme un charbonnier.Quelle joie de se revoir! L'ancien surveillant de la ragged-schoolétait maintenant un gaillard de vingt ans, dégourdi, vigoureux, solidement campé, ne rappelant en rien le souffre-douleur des déguenillés de Galway, si ce n'est qu'il avait conservé sa bonne physionomie d'autrefois.«Grip... Grip... c'est toi... c'est toi!... ne cessait de redire P'tit-Bonhomme.—Oui... moi... et qui n' t'ai jamais oublié, mon boy!—Et tu es matelot?...—Non... chauffeur à bord duVulcan!»Cette qualification de chauffeur fit sur Bob une impression considérable.«Qu'est-ce que vous faites chauffer, monsieur? demanda-t-il. La soupe?...—Non, p'tiôt, répondit Grip, la chaudière qui fait marcher not' machine, qui fait marcher not' bateau!»Et, là-dessus, P'tit-Bonhomme présenta Bob à son ancien protecteur de la ragged-school.«Une sorte de frère, dit-il, que j'ai rencontré sur la grande route... et qui te connaît bien, car je lui ai souvent raconté notre histoire!... Ah! mon bon Grip, que tu dois avoir de choses à me dire... depuis près de six ans que nous sommes séparés!—Et toi?... répliqua le chauffeur.—Eh bien! viens... viens déjeuner avec nous... dans ce cabaret où nous allions entrer...—Ah! non! dit Grip. Ça s'ra vous qui d'jeunerez avec moi! Mais auparavant, v'nez à bord...—A bord duVulcan?...—Oui.»A bord... tous les deux?... Bob et P'tit-Bonhomme ne pouvaient en croire Grip. C'est comme si on leur eût proposé de les mener au paradis!...«Et notre chien?...—Què chien?C'était Grip! Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.(Page 326.)—Birk.—C'te bête, qui tourn' autour d' moi?... C'est vot' chien?...—Notre ami... Grip... un ami... dans ton genre!»Croyez que Grip fut flatté de la comparaison, et que Birk reçut de sa part une amicale caresse!«Mais le capitaine?... dit Bob, qui manifestait une hésitation bien naturelle.Le chauffeur fit descendre ses invités. (Page 330.)—L' capitaine est à terre, et le s'cond-maître vous r'cevra comme des milords!»Pour cela, Bob n'en doutait pas... En compagnie de Grip... Un premier chauffeur... c'est quelqu'un!«Et, d'ailleurs, reprit Grip, il faut que j' fasse un bout d' toilette, que je m' lave de la tête aux pieds, maint'nant qu' mon service est terminé.—Ainsi, Grip, tu vas être libre toute la journée?...—Tout' la journée.—Quelle excellente idée, Bob, nous avons eue de venir à Queenstown!—Je te crois, dit Bob.—Et pis, ajouta Grip, faut qu' tu t' débarbouilles aussi, car je t'ai tout noirci, P'tit-Bonhomme! Tu t'appelles toujours comm' ça?...—Oui, Grip.—J' l'aim' mieux.—Grip... je voudrais t'embrasser encore une fois.—Ne t' gêne pas, mon boy, puisque on va s' tremper l' nez dans une baille!—Et moi?... dit Bob.—Toi d' même!»C'est ce qui eut lieu, et c'est ce qui rendit Bob non moins nègre que Grip.Bah! on en serait quitte pour se savonner la figure et les mains à bord duVulcan, dans le poste où couchait le chauffeur. A bord... le poste... Bob ne pouvait y croire!Un instant après, les trois amis—sans oublier Birk—embarquaient dans le you-you que Grip conduisait à la godille,—à l'extrême joie de Bob de se sentir balancé de cette façon—et, en moins de deux minutes, ils avaient accosté leVulcan.Le maître d'équipage adressa un signe de la main à Grip,—un signe de franche amitié, et le chauffeur fit descendre ses invités par le capot de la chaufferie, laissant Birk courir sur le pont.Là, une cuvette, disposée au pied du cadre de Grip, fut remplie d'une belle eau claire,—et leur permit de recouvrer leur couleur naturelle. Puis, tandis qu'il s'habillait, Grip raconta son histoire.Lors de l'incendie de la ragged-school, assez grièvement blessé, il était entré à l'hôpital, où il resta six semaines environ. Il n'en sortit qu'en parfait état de santé, toutefois sans aucune ressource. La ville s'occupait alors de réinstaller l'école des déguenillés, car on ne pouvaitlaisser ces misérables à la merci des rues. Mais, au souvenir des quelques années passées dans cet abominable milieu, Grip ne se sentait aucun désir de le réintégrer. Vivre entre M. O'Lobkins et la vieille Kriss, surveiller de mauvais garnements tels que Carker et ses camarades, cela n'avait rien d'enviable. Et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'était plus là. Grip savait qu'il avait été emmené par une belle dame. Où?... Il l'ignorait, et, lorsqu'il fut hors de l'hôpital, les recherches faites à ce sujet demeurèrent sans résultat.Voilà donc que Grip abandonne Galway. Il court les campagnes du district. Entre temps, il trouve un peu de travail dans les fermes à l'époque de la moisson. Pas de position fixe, et c'est ce qui l'inquiète. Il va devant lui de bourgade en bourgade, pouvant à peine se suffire, moins malheureux cependant qu'il avait été du temps de la ragged-school.Un an plus tard, Grip était arrivé à Dublin. Il eut alors l'idée de naviguer. Être marin, ce métier lui semblait plus sûr, plus «nourrissant» que n'importe quel autre. Mais, à dix-huit ans, il est trop tard pour être mousse et même pour être novice. Eh bien! puisqu'il n'était plus d'âge à embarquer comme matelot, puisqu'il ne connaissait rien de cet état, il embarquerait comme soutier, et c'est ce qu'il avait fait à bord duVulcan. Loger au fond des soutes, au milieu d'une atmosphère de poussière noire, respirer un air étouffant, ce n'est peut-être pas l'idéal du bien-être ici-bas. Bon! Grip était courageux, laborieux, résolu, et c'était la vie assurée. Sobre, zélé, il s'accoutuma vite à la discipline du bord. Jamais il n'encourut aucun reproche. Il conquit l'estime du capitaine et de ses officiers, qui s'intéressèrent à ce pauvre diable sans famille.LeVulcannaviguait de Dublin à New-York ou autres ports du littoral est de l'Amérique. Pendant deux ans, Grip traversa nombre de fois l'Océan, étant chargé de l'arrimage des soutes et du service du combustible. Puis l'ambition lui vint. Il demanda à être employé comme chauffeur sous les ordres des mécaniciens. On le prit à l'essai, et il ne tarda pas à satisfaire ses chefs. Aussi, son apprentissageterminé, lui confia-t-on la place de premier chauffeur, et c'est en cette qualité que P'tit-Bonhomme venait de retrouver son ancien compagnon de la ragged-school sur les quais de Queenstown.Il va sans dire que le brave garçon, de parfaite conduite, éprouvant peu de goût pour les coureurs de bordées et les forcenés noceurs dont il y a tant dans la marine marchande, avait toujours voulu mettre de côté sur ce qu'il gagnait. Il possédait donc quelques économies qu'il voyait mensuellement grossir,—une soixantaine de livres, dont il n'avait jamais voulu opérer le placement. Tirer intérêt de son argent, est-ce que cela lui serait venu à l'idée, et n'était-ce pas déjà d'une invraisemblance rare que Grip eût de l'argent à placer?Telle fut l'histoire que Grip raconta gaiement,—histoire à laquelle P'tit-Bonhomme répliqua en racontant la sienne. Eh! elle était autrement mouvementée, et Grip ne put en croire ses oreilles, lorsqu'il entendit parler des succès dramatiques de miss Anna Waston, de cette existence honnête et heureuse des fermiers de Kerwan, des malheurs qui avaient frappé la famille, maintenant dispersée, et dont on n'avait plus de nouvelles, puis, de l'opulence de Trelingar-castle et des prouesses du comte Ashton, enfin de la façon dont tout cela avait fini.Bob dut aussi donner quelques renseignements biographiques sur lui-même. La biographie de Bob!... Mon Dieu, que c'était simple: il n'en avait pas. Sa vie ne commençait véritablement que du jour où il avait été recueilli sur la grande route, ou plutôt repêché dans le courant de la Dripsey, alors qu'il avait voulu mourir...Quant à Birk, son histoire était celle de son jeune maître. Aussi s'abstint-il de la raconter,—à quoi il n'aurait pas manqué, sans doute, si on l'en eût prié.«Et, à présent, il n'est qu' temps d'aller déjeuner! dit le premier chauffeur duVulcan.—Pas avant d'avoir visité le navire! répondit vivement P'tit-Bonhomme.—Et grimpé au haut des mâts! ajouta Bob.—Comme ça vous plaira, mes boys!» répliqua Grip.On débuta par descendre dans la cale à travers les panneaux du pont. Quel plaisir éprouva notre négociant en herbe à voir ce superbe arrimage: des balles de coton, des boucauts de sucre, des sacs de café, des caisses de toutes sortes renfermant les produits exotiques du Nouveau-Continent. Il flairait à plein nez cette pénétrante odeur de commerce. Et dire que toutes ces marchandises avaient été achetées au loin pour le compte des armateurs duVulcan, qui allaient les revendre sur les marchés du Royaume-Uni... Ah! si jamais P'tit-Bonhomme...Grip interrompit ce rêve, invitant son boy à remonter sur le pont afin de le conduire aux cabines du capitaine et des officiers, disposées sous la dunette, tandis que Bob, grimpant aux enfléchures des haubans, s'achevalait sur les barres du mât de misaine. Non! de sa vie il n'avait été si heureux, si joyeux, si souple, si singe, et peut-être y avait-il en lui l'étoffe d'un mousse?...A onze heures, Grip, P'tit-Bonhomme et Bob étaient assis devant une table dans le cabaret de l'Old Seeman, Birk, sur son derrière, la bouche à la hauteur de la nappe, et, si tous avaient appétit, nous le laissons à imaginer.Mais aussi quel repas dont Grip avait voulu prendre la dépense à son compte, des œufs au beurre noir, du jambon froid, doublé d'une tremblottante gelée couleur d'or, du fromage de Chester, le tout arrosé d'une excellente ale écumeuse! Et il y eut du homard,—non le vulgaire crabe, le tourteau du pauvre,—du vrai homard d'un blanc rosé dans sa carapace rougie à l'eau bouillante, du homard des riches, et que Bob déclara supérieur à tout ce qu'on peut inventer de meilleur pour «se mettre dans le ventre!»Il va de soi que manger n'empêchait point de causer. On parlait la bouche pleine, et, si cela ne se pratique pas chez les gens comme il faut, nos jeunes convives donneront pour excuse qu'ils n'avaient point de temps à perdre.Et alors, que de souvenirs échangés entre Grip et P'tit-Bonhomme,tandis qu'ils subissaient cette existence dégradante de la ragged-school... Et l'affaire de la pauvre mouette... et le cadeau du fameux gilet de laine... et les abominations de Carker!...«Què qu'il est dev'nu, c' gueux? demanda Grip.—Je ne sais, et ne tiens guère à le savoir, répondit P'tit-Bonhomme. Ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux, ce serait de le rencontrer.—Sois tranquille, tu n' le rencontreras point! affirma Grip. Mais, puisque tu vends des tas d' journaux, mon boy, je t' conseille d' les lire què'quefois!—C'est ce que je fais.—Eh bien... tu liras un d' ces jours que ce ch'napan d' Carker est mort d'un' fièvre de chanvre!—Pendu?... Oh! Grip...—Oui... pendu! Et ça... il n' l'aura pas volé!»Puis, les détails de l'incendie de l'école revenaient à la mémoire. C'était Grip qui avait sauvé l'enfant au péril de sa vie, et c'était la première fois que celui-ci avait l'occasion de l'en remercier, et il l'en remerciait en lui serrant les mains.«C'est que j'ai toujours pensé à toi depuis que nous avons été séparés! dit-il.—T'as eu raison, mon boy!—Il n'y a que moi qui n'ai pas pensé à Grip! s'écria Bob avec l'accent d'un profond regret.—Puisque tu m' connaissais que d' nom, pauv' Bob! répondit Grip. Maint'nant tu m' connais...—Oui, et je parlerai toujours de toi, quand nous causerons, nous deux Birk!»Birk répondit par un aboiement confirmatif,—ce qui lui valut une épaisse sandwiche au lard, dont il ne fit qu'une bouchée. En dépit de ce que lui affirmait Bob, il ne semblait point avoir de goût pour le homard.Grip fut alors interrogé sur ses voyages en Amérique. Il parla desgrandes villes des États-Unis, de leur industrie, de leur commerce, et P'tit-Bonhomme l'écoutait si avidement qu'il en oubliait d'avaler.«Et puis, fit observer Grip, il y a aussi d' ces grandes villes en Angleterre, et si tu t' rends jamais à Londres, à Liverpool, à Glasgow...—Oui... Grip, je sais... J'ai lu dans les journaux... des villes de négoce... Mais c'est loin...—Non... pas loin.—Pas loin pour les marins qui y vont en bateau, tandis que pour les autres...—Eh bien... et Dublin?... s'écria Grip. C' n'est qu'à trois cents milles d'ici... Les trains vous y débarquent en une journée... et pas d' mer à traverser...—Oui... Dublin!» murmura P'tit-Bonhomme.Et cela répondait si directement à son plus ardent désir, qu'il demeura pensif.«Vois-tu, reprit Grip, c'est un' belle ville, où l'on fait des mille d'affaires... Les navires s' contentent pas d'y r'lâcher comme à Cork... ils prennent des chargements... ils r'viennent avec des cargaisons...»P'tit-Bonhomme écoutait toujours, et sa pensée l'entraînait... l'entraînait...«Tu d'vrais v'nir t'installer à Dublin, dit Grip. J' suis sûr que tu f'rais les choses mieux qu'ici... et s'il t' fallait un peu d'argent...—Nous avons des économies, Bob et moi, répondit P'tit-Bonhomme.—Je crois bien, appuya Bob, qui tira un shilling et six pence de sa poche.—Moi aussi, j'en ai, dit Grip, et je n' sais où les fourrer!—Pourquoi ne les places-tu pas... dans une banque... quelque part?...—Ai pas confiance...—Mais alors tu perds ce que cela pourrait te rapporter en intérêts, Grip...—Ça vaut mieux que d' perdre c' qu'on a!... Par exemple, sij' n'ai pas confiance dans les autres, j'aurais confiance en toi, mon boy, et si tu v'nais à Dublin, qui est l' port d'attache duVulcan, on s' verrait souvent!... Què bonheur, et j' te le répète, si, pour entreprendre un commerce, il t' fallait un peu d'argent, j' te donnerais volontiers tout c' que j'ai...»L'excellent garçon était prêt à le faire. Il était si heureux, si heureux d'avoir retrouvé son P'tit-Bonhomme... Est-ce qu'il ne semblait pas qu'ils fussent liés l'un à l'autre par un lien que nul incident ne saurait jamais rompre?«Viens donc à Dublin, répéta Grip. Veux-tu que j' te dise c' que j' pense?...—Dis, mon Grip.—Eh bien... j'ai toujours eu c' t'idée... comme ça... que tu f'rais fortune...—Moi aussi... j'ai toujours eu cette idée-là!» répondit simplement P'tit-Bonhomme, dont les yeux brillaient d'un éclat vraiment extraordinaire.«Oui... continua Grip, j' te vois riche... un jour... très riche... Mais c' n'est pas à Cork que tu gagneras beaucoup d'argent!... Réfléchis à c' que j' te dis là, car il n' faut pas agir sans avoir réfléchi...—Comme de juste, Grip.—Et maintenant qu'il n'y a plus rien à manger... soupira Bob en se levant.—Tu veux dire, mousse, répliqua Grip, maint'nant qu' tu n'as plus faim...—Oui... peut-être... je ne sais pas... C'est la première fois que cela m'arrive...—Allons nous promener,» proposa P'tit-Bonhomme.Et ce fut ainsi que s'acheva cette après-midi, et que de projets formèrent les trois amis, tandis qu'ils parcouraient les quais et les rues de Queenstown, escortés de Birk!Puis, lorsqu'on fut au moment de se séparer, et que Grip eut reconduit les deux enfants à l'appontement du ferry-boat:Les enfants se donnaient du mal. (Page 340.)«Nous nous r'verrons, dit-il... On n' peut pas s'être r'trouvés pour n' pas se r'voir...—Oui... Grip... à Cork... la première fois que leVulcany relâchera...—Pourquoi pas à Dublin, où il reste des s'maines què'quefois? oui... à Dublin, si tu t' décides...—Adieu, Grip!—Au r'voir, mon boy!»Ils s'embrassèrent de bon cœur, non sans une profonde émotion dont ni l'un ni l'autre ne cherchait à se défendre.Bob et Birk eurent leur part des adieux, et, lorsque le ferry-boat eut démarré, Grip le suivit longtemps des yeux, tandis qu'il remontait en haletant le cours de la rivière.IXUNE IDÉE COMMERCIALE DE BOB.A un mois de là, sur la route qui descend vers le sud-est de Cork dans la direction de Youghal, en traversant les territoires orientaux du comté, un garçon de onze ans, un garçonnet de huit, poussaient par l'arrière une légère charrette que traînait un chien attelé entre ses brancards.Les deux enfants étaient P'tit-Bonhomme et Bob. Le chien était Birk.Les incitations de Grip avaient porté leur fruit. Avant d'avoir rencontré le premier chauffeur duVulcanà Queenstown, P'tit-Bonhomme rêvait de quitter Cork pour aller tenter fortune à Dublin. Après la rencontre, il se décida à faire de son rêve une réalité. Et ne vous imaginez point qu'il n'eût réfléchi aux conséquences de cette grave détermination: c'était abandonner le certain pour l'incertain, pourquoi se le dissimuler? Mais, à Cork, sa situation ne pouvait guère s'accroître. A Dublin, au contraire, un plus vaste champ s'ouvrait à son activité. Bob, appelé à donner son avis, se déclara prêt à partir au premier jour, et un avis de Bob méritait d'être pris en considération.Il suit de là que notre héros alla retirer ses économies de chez l'éditeur, lequel ne laissa pas de lui faire quelques observations sur ses futurs projets. Il n'obtint rien de cet enfant, si supérieur à son âge, et qui n'avait pas l'habitude de se payer de chimères,—disposition d'esprit trop commune aux Paddys de tous les temps. Non! P'tit-Bonhomme était fermement résolu à suivre les chemins qui montent: c'est le seul moyen d'arriver haut, et son précoce instinct lui disait que de quitter Cork pour Dublin, c'était s'élever sur la route de l'avenir.Et, maintenant, quelle voie prendrait P'tit-Bonhomme, et quel moyen de transport?La voie la plus courte, c'est celle que suit le railway jusqu'à Limerick, et de Limerick à travers la province de Leinster jusqu'à Dublin. Le moyen de transport le plus rapide, c'est de prendre le train à Cork et d'en descendre, dès qu'il s'arrête dans la capitale de l'Irlande. Mais ce mode de locomotion avait l'inconvénient de ne pouvoir s'effectuer qu'en dépensant une guinée par personne, et P'tit-Bonhomme tenait à ses guinées. Quand on a des jambes, et de bonnes jambes, pourquoi se faire brouetter en wagon? De la question de temps, il n'y avait point à s'inquiéter. On arriverait quand on arriverait. On était dans la belle saison, et les chemins du comté ne sont point mauvais de mai à septembre. Et quel avantage, quelle entrée de jeu, si, au lieu de coûter gros, le voyage rapportait, au contraire!Telle avait été la préoccupation de notre jeune négociant,—gagner de l'argent au lieu d'en perdre en frais de route, continuer, de village à village, de bourgade à bourgade, le trafic qui lui avait réussi à Cork, vendre des journaux, des brochures, des articles de librairie et de papeterie, en un mot, faire le commerce en se dirigeant vers Dublin.Et, pour exercer ce commerce, que fallait-il? Rien qu'une charrette, dans laquelle serait déposée la pacotille du marchand forain, et qu'une toile cirée permettrait d'abriter contre la poussière oula pluie. Cette charrette, attelée de Birk, qui ne refuserait pas de tirer en avant, les deux enfants la pousseraient par derrière. On parcourrait la voie du littoral, parce qu'elle dessert des villes d'une certaine importance, Waterford, Wexford, Wicklow, et aussi diverses stations balnéaires très suivies à cette époque de l'année. Sans doute, il y aurait près de deux cents milles à enlever dans ces conditions. Eh bien! dût-on y employer deux mois, trois mois, peu importait, si la boutique ambulante réalisait des gains en marchant au but!Voilà pourquoi, à cette date du 18 avril, un mois après avoir rencontré Grip à Queenstown, P'tit-Bonhomme, Bob et Birk, l'un traînant, les autres poussant, cheminaient sur la route de Cork à Youghal, où ils arrivèrent dans la matinée, sans être trop fatigués de leur étape.Ils n'avaient point à se plaindre, et, en tous les cas, ce n'est pas Birk qui eût songé à grommeler. D'ailleurs, on ne le surmenait pas, et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal que lui. Très légère, cette charrette à deux roues,—une véritable occasion dont P'tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork. Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares, brochures politiques—quelques-unes assez lourdes d'idées et de style, cependant,—papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les meilleurs débitants à l'enseigne du montagnard écossais peinturluré, enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice.Que voulez-vous? Les gens de village s'intéressaient à ces deux enfants, l'un sérieux comme un négociant de vieille roche, l'autre d'une physionomie si souriante qu'on aurait eu honte de le marchander!La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants, doublée d'un port de cabotage, au fond de l'estuaire de la Blackwater. Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur!Et Paddy pourrait-il jamais oublier que c'est aux environs de Youghal que sir Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le véritable pain de l'Irlande?P'tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit à prendre du repos qu'après avoir entièrement réassorti son étalage, lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner substantiel à la table d'une auberge, un lit pour Bob et pour lui, une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en s'arrêtant aux fermes, et il s'en comptait de deux à trois par mille. C'est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette, lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer nuitamment sur les routes. Oui! c'était préférable, malgré que Birk fût chien à défendre son maître et son étalage à deux roues.Et, lorsque P'tit-Bonhomme se rappelait ce qu'il avait autrefois souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette époque! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi! Ces choses ne se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille royale et la cour d'Angleterre en tournant la mécanique... Il ne vivait point du produit de l'aumône, mais des bénéfices quotidiennement réalisés. Et puis, quelle confiance en l'avenir, et quel espoir il avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu'il avait réussi à Cork!Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre la route de Dungarvan.«Voilà un pont! s'écria Bob. Je n'en ai jamais vu de cette longueur!—Moi, non plus,» répondit P'tit-Bonhomme.En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de la Blackwater, et faute duquel on s'allongerait d'une bonne journée de marche!La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche brise de l'ouest.«C'est comme si on était sur un bateau! fit remarquer ce fin observateur de Bob.—Oui... Bob... un bateau avec vent arrière... sens-tu comme le vent nous pousse!»Le pont traversé sans dommage, il n'y eut plus qu'à s'engager dans le comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province de Leinster.P'tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés? L'essentiel, c'était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés à Youghal, avant d'avoir atteint Dungarvan où l'on se réassortirait de nouveau. Il va de soi qu'en deux ou trois jours, la charrette aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente milles, en tenant compte des crochets, ce n'eût été qu'une promenade de quelques jours. Mais, s'il n'existait que de rares villages à l'approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette circonstance offrait des chances de débit qu'il convenait de ne point négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et les paysans s'y approvisionnent difficilement des choses usuelles. Aussi, P'tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en conscience.Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après s'être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence récoltés depuis le matin, et P'tit-Bonhomme les inscrivait sur son «livre de caisse», à la colonne des recettes, en regard de la colonne des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles, nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d'aligner cette monnaie, rien ne plaisait à P'tit-Bonhomme comme d'additionner son avoir, rien ne plaisait à Birk comme d'être couché près d'eux, pendant qu'ils réglaient leurs affaires en attendant l'heure de se livrer au sommeil!Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan. Elle était vide—pas la bourgade, la charrette,—et le réassortiment dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d'avoir une certaine importance. C'est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom, dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante toises. Même avantage qu'à Youghal; on peut traverser la baie sans être obligé de la contourner.P'tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente idée,—celle d'acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d'un débit courant dans la campagne. Ce n'était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait pas de la surcharge.Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l'abandonne pas, et P'tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu'il arrivera dans la capitale. D'ailleurs, si la tournée foraine s'accomplissait sans incidents dignes d'être relatés, elle était exempte d'accidents—ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces enfants? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n'a point de ces instincts qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n'est pas si pauvre qu'en maints comtés,—tels ceux du Connaught ou de l'Ulster. La mer lui est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage.C'est dans ces conditions favorables que la charrette dépassaTramore, à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard, Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster. P'tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan, au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début commercial à Cork. D'ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés déjà. Il ne se souvenait que des trois annéesau milieu de la famille des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on regrette les joies du foyer domestique!«Bob, dit-il, est-ce que je ne t'ai pas promis que l'on se reposerait à Waterford?—Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux continuer?...—Non... Restons quelques jours ici...—A rien faire, alors?...—Il y a toujours à faire, Bob.»Et, en effet, n'est-ce rien que de visiter une agréable ville de vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit un beau pont de trente-neuf arches? Ajoutons que Waterford est un port très fréquenté,—ce qui intéressait toujours notre jeune négociant,—le port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin.Tous deux, ayant fait choix d'une auberge convenable, où fut remisée leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s'y promenèrent quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient, comment aurait-on pu s'ennuyer un instant?«Hein! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d'un coup?...—Non, Bob, répondit P'tit-Bonhomme. LeVulcanne relâche pas à Waterford, et j'ai calculé qu'il doit être loin maintenant... du côté de l'Amérique...—Là-bas... là-bas? fit Bob, en étendant le bras vers l'horizon circonscrit par le ciel et l'eau.—Oui... à peu près... et j'ai lieu de croire qu'il sera de retour, lorsque nous serons à Dublin.—Quel plaisir de retrouver Grip! s'écria Bob. Est-ce qu'il sera encore tout noir?...—C'est probable.—Oh! ça n'empêche pas de l'aimer!...—Tu as raison, Bob, car il m'a bien aimé, lui, quand j'étais si malheureux...
Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)
Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)
P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de librairie, dirigeantle magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de «bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?...
Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. (Page 323.)
Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont. (Page 323.)
Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir, il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bienqu'à la fin de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s'il eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, chez lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque semaine, les bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt.
Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune garçon,—l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires. Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage, où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin... C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver...
L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883. P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge, acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère. Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages du Royaume-Uni,ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que possible,—l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi, accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown—deux bons petits bourgeois, qui se promènent après toute une semaine de travail!
Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites.
«Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?...
—Un grand pays, Bob.
—Plus grand que le nôtre?...
—Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu vois, au moins huit jours de traversée!
—Et il y a des journaux dans ce pays-là?...
—Des journaux, Bob?... Oh! par centaines... des journaux qui se vendent jusqu'à six pence...
—Tu es sûr?...
—Très sûr... même qu'il faudrait des mois et des mois pour les lire tout entiers!»
Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P'tit-Bonhomme, qui était capable d'affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments, à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus vif désir eût été de s'élancer sur le pont, de grimper dans la mâture, tandis que P'tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et la cargaison...
Mais, jusqu'alors, ni l'un ni l'autre n'avait osé embarquer sans l'autorisation du capitaine—un personnage dont ils se faisaient une idée!... Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de beaucoup! Songez donc, «le maître après Dieu», comme l'avait entendu dire P'tit-Bonhomme, qui l'avait répété à Bob.
Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons qu'ils pourront le satisfaire un jour,—ainsi que tant d'autres qui s'éveillaient en eux!
Ainsi s'acheva l'année 1882, qui fut marquée à l'actif et au passif de P'tit-Bonhomme par tant d'alternatives de bonne et de mauvaise fortune, la dispersion de la famille Mac Carthy, dont il n'entendait plus parler, les trois mois passés à Trelingar-castle, la rencontre de Bob, l'installation à Cork, la prospérité de ses affaires.
Pendant les premiers mois de l'année nouvelle, si le commerce ne se ralentit pas, il semblait qu'il eût atteint son maximum. Comprenant que cela n'avait aucune chance de s'accroître, P'tit-Bonhomme était-il toujours hanté de l'idée d'entreprendre quelque opération plus fructueuse—pas à Cork,—non, dans une ville importante de l'Irlande... Et sa pensée se dirigeait vers Dublin... Pourquoi une occasion ne se présenterait-elle pas?...
Janvier, février, mars s'écoulèrent. Les deux enfants vivaient en économisant penny sur penny. Par bonheur, leur petit pécule s'augmenta, grâce à une certaine vente, qui procura en peu de temps un joli bénéfice. Il s'agissait d'une brochure politique, relative à l'élection de M. Parnell, et dont P'tit-Bonhomme obtint le privilège exclusif dans les rues de Cork et de Queenstown. Voulait-on acheter cette brochure, il fallait s'adresser à lui, à lui seul, et Birk en eut des charges sur le dos. Ce fut un véritable succès, et, quand on arrêtales comptes au commencement d'avril, il y avait en caisse trente livres, dix-huit shillings et six pence. Jamais les boys ne s'étaient vus si riches.
Alors s'établirent de longs débats sur la question de louer une étroite boutique, dans le voisinage de la gare. Ce serait si beau d'être chez soi! Ce diable de Bob, qui ne doutait de rien, y pensait... Voyez-vous ce magasin, son étalage de journaux et d'articles de librairie, avec un patron de onze ans et un employé de huit,—des patentés chez lesquels le collecteur serait venu toucher des taxes! Oui! c'était tentant, et ces deux enfants, si dignes d'intérêt, auraient certainement trouvé quelque crédit... La clientèle ne leur aurait pas fait défaut. Aussi P'tit-Bonhomme réfléchissait-il aux aléas divers, pesant le pour et le contre... Et puis, son idée était toujours de se transporter à Dublin, où l'attirait on ne sait quel pressentiment de sa destinée... Enfin, il hésitait, il résistait aux instances de Bob, lorsqu'une circonstance se présenta, qui allait décider de son avenir.
On était au dimanche 8 avril. P'tit-Bonhomme et Bob avaient formé le projet de passer la journée à Queenstown. Le principal attrait de cette partie de plaisir devait être de déjeuner et de dîner dans un modeste cabaret de matelots.
«On mangera du poisson?... demanda Bob.
—Oui, répondit P'tit-Bonhomme, et même du homard, ou, à défaut, du crabe, si tu veux...
—Oh! oui... je veux!»
Les enfants mirent leurs plus beaux habits bien nettoyés, ils chaussèrent leurs souliers bien cirés, et les voilà partis à la pointe du jour, avec Birk dûment brossé.
Il faisait un superbe temps, un rayonnement de soleil printanier, une légère brise assez chaude. La descente de la Lee à bord d'un ferry-boat fut un enchantement. Il y avait des musiciens à bord, des virtuoses de la rue, dont la musique excita l'admiration de Bob. La journée s'annonçait d'une agréable façon, et ce serait délicieux, si elle finissait de même.
A peine débarqué sur le quai de Queenstown, P'tit-Bonhomme avisa une auberge, à l'enseigne deOld Seeman, toute disposée, semblait-il, à les recevoir.
A la porte, dans un baquet, une demi-douzaine de crustacés remuaient leurs pinces et leurs pattes, en attendant l'heure du bouillon final, si quelque consommateur voulait y mettre le prix. D'une table, placée près de la fenêtre, on ne perdrait pas de vue les navires amarrés aux estacades du port.
P'tit-Bonhomme et Bob allaient donc entrer dans ce lieu de délices, lorsque leur attention fut attirée par un grand bâtiment, arrivé de la veille, en relâche à Queenstown, et qui procédait à sa toilette dominicale.
C'était leVulcan, un steamer de huit à neuf cents tonneaux, venant d'Amérique, et devant repartir le lendemain pour Dublin. C'est, du moins, ce qu'un vieux matelot, coiffé d'un surouet jaunâtre, répondit aux questions qui lui furent posées.
Or, tous deux examinaient ce navire, mouillé à une demi-encablure, lorsqu'un grand garçon, la figure encharbonnée, les mains noires, s'approcha de P'tit-Bonhomme, le regarda, ouvrit une large bouche, ferma les yeux, puis s'écria:
«Toi... toi!... c'est toi?»
P'tit-Bonhomme demeura interloqué, et Bob ne le fut pas moins. Cet individu qui le tutoyait!... Et un nègre, qui plus est!... Pas de doute, il y avait erreur.
Mais voici que le prétendu nègre, tournant et retournant la tête, devint encore plus démonstratif.
«C'est moi... Tu ne me reconnais pas?... C'est moi... La ragged-school... Grip!...
—Grip!» répéta P'tit-Bonhomme.
C'était Grip, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, échangeant leurs baisers avec une telle effusion que P'tit-Bonhomme en sortit noir comme un charbonnier.
Quelle joie de se revoir! L'ancien surveillant de la ragged-schoolétait maintenant un gaillard de vingt ans, dégourdi, vigoureux, solidement campé, ne rappelant en rien le souffre-douleur des déguenillés de Galway, si ce n'est qu'il avait conservé sa bonne physionomie d'autrefois.
«Grip... Grip... c'est toi... c'est toi!... ne cessait de redire P'tit-Bonhomme.
—Oui... moi... et qui n' t'ai jamais oublié, mon boy!
—Et tu es matelot?...
—Non... chauffeur à bord duVulcan!»
Cette qualification de chauffeur fit sur Bob une impression considérable.
«Qu'est-ce que vous faites chauffer, monsieur? demanda-t-il. La soupe?...
—Non, p'tiôt, répondit Grip, la chaudière qui fait marcher not' machine, qui fait marcher not' bateau!»
Et, là-dessus, P'tit-Bonhomme présenta Bob à son ancien protecteur de la ragged-school.
«Une sorte de frère, dit-il, que j'ai rencontré sur la grande route... et qui te connaît bien, car je lui ai souvent raconté notre histoire!... Ah! mon bon Grip, que tu dois avoir de choses à me dire... depuis près de six ans que nous sommes séparés!
—Et toi?... répliqua le chauffeur.
—Eh bien! viens... viens déjeuner avec nous... dans ce cabaret où nous allions entrer...
—Ah! non! dit Grip. Ça s'ra vous qui d'jeunerez avec moi! Mais auparavant, v'nez à bord...
—A bord duVulcan?...
—Oui.»
A bord... tous les deux?... Bob et P'tit-Bonhomme ne pouvaient en croire Grip. C'est comme si on leur eût proposé de les mener au paradis!...
«Et notre chien?...
—Què chien?
C'était Grip! Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.(Page 326.)
C'était Grip! Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.(Page 326.)
—Birk.
—C'te bête, qui tourn' autour d' moi?... C'est vot' chien?...
—Notre ami... Grip... un ami... dans ton genre!»
Croyez que Grip fut flatté de la comparaison, et que Birk reçut de sa part une amicale caresse!
«Mais le capitaine?... dit Bob, qui manifestait une hésitation bien naturelle.
Le chauffeur fit descendre ses invités. (Page 330.)
Le chauffeur fit descendre ses invités. (Page 330.)
—L' capitaine est à terre, et le s'cond-maître vous r'cevra comme des milords!»
Pour cela, Bob n'en doutait pas... En compagnie de Grip... Un premier chauffeur... c'est quelqu'un!
«Et, d'ailleurs, reprit Grip, il faut que j' fasse un bout d' toilette, que je m' lave de la tête aux pieds, maint'nant qu' mon service est terminé.
—Ainsi, Grip, tu vas être libre toute la journée?...
—Tout' la journée.
—Quelle excellente idée, Bob, nous avons eue de venir à Queenstown!
—Je te crois, dit Bob.
—Et pis, ajouta Grip, faut qu' tu t' débarbouilles aussi, car je t'ai tout noirci, P'tit-Bonhomme! Tu t'appelles toujours comm' ça?...
—Oui, Grip.
—J' l'aim' mieux.
—Grip... je voudrais t'embrasser encore une fois.
—Ne t' gêne pas, mon boy, puisque on va s' tremper l' nez dans une baille!
—Et moi?... dit Bob.
—Toi d' même!»
C'est ce qui eut lieu, et c'est ce qui rendit Bob non moins nègre que Grip.
Bah! on en serait quitte pour se savonner la figure et les mains à bord duVulcan, dans le poste où couchait le chauffeur. A bord... le poste... Bob ne pouvait y croire!
Un instant après, les trois amis—sans oublier Birk—embarquaient dans le you-you que Grip conduisait à la godille,—à l'extrême joie de Bob de se sentir balancé de cette façon—et, en moins de deux minutes, ils avaient accosté leVulcan.
Le maître d'équipage adressa un signe de la main à Grip,—un signe de franche amitié, et le chauffeur fit descendre ses invités par le capot de la chaufferie, laissant Birk courir sur le pont.
Là, une cuvette, disposée au pied du cadre de Grip, fut remplie d'une belle eau claire,—et leur permit de recouvrer leur couleur naturelle. Puis, tandis qu'il s'habillait, Grip raconta son histoire.
Lors de l'incendie de la ragged-school, assez grièvement blessé, il était entré à l'hôpital, où il resta six semaines environ. Il n'en sortit qu'en parfait état de santé, toutefois sans aucune ressource. La ville s'occupait alors de réinstaller l'école des déguenillés, car on ne pouvaitlaisser ces misérables à la merci des rues. Mais, au souvenir des quelques années passées dans cet abominable milieu, Grip ne se sentait aucun désir de le réintégrer. Vivre entre M. O'Lobkins et la vieille Kriss, surveiller de mauvais garnements tels que Carker et ses camarades, cela n'avait rien d'enviable. Et d'ailleurs, P'tit-Bonhomme n'était plus là. Grip savait qu'il avait été emmené par une belle dame. Où?... Il l'ignorait, et, lorsqu'il fut hors de l'hôpital, les recherches faites à ce sujet demeurèrent sans résultat.
Voilà donc que Grip abandonne Galway. Il court les campagnes du district. Entre temps, il trouve un peu de travail dans les fermes à l'époque de la moisson. Pas de position fixe, et c'est ce qui l'inquiète. Il va devant lui de bourgade en bourgade, pouvant à peine se suffire, moins malheureux cependant qu'il avait été du temps de la ragged-school.
Un an plus tard, Grip était arrivé à Dublin. Il eut alors l'idée de naviguer. Être marin, ce métier lui semblait plus sûr, plus «nourrissant» que n'importe quel autre. Mais, à dix-huit ans, il est trop tard pour être mousse et même pour être novice. Eh bien! puisqu'il n'était plus d'âge à embarquer comme matelot, puisqu'il ne connaissait rien de cet état, il embarquerait comme soutier, et c'est ce qu'il avait fait à bord duVulcan. Loger au fond des soutes, au milieu d'une atmosphère de poussière noire, respirer un air étouffant, ce n'est peut-être pas l'idéal du bien-être ici-bas. Bon! Grip était courageux, laborieux, résolu, et c'était la vie assurée. Sobre, zélé, il s'accoutuma vite à la discipline du bord. Jamais il n'encourut aucun reproche. Il conquit l'estime du capitaine et de ses officiers, qui s'intéressèrent à ce pauvre diable sans famille.
LeVulcannaviguait de Dublin à New-York ou autres ports du littoral est de l'Amérique. Pendant deux ans, Grip traversa nombre de fois l'Océan, étant chargé de l'arrimage des soutes et du service du combustible. Puis l'ambition lui vint. Il demanda à être employé comme chauffeur sous les ordres des mécaniciens. On le prit à l'essai, et il ne tarda pas à satisfaire ses chefs. Aussi, son apprentissageterminé, lui confia-t-on la place de premier chauffeur, et c'est en cette qualité que P'tit-Bonhomme venait de retrouver son ancien compagnon de la ragged-school sur les quais de Queenstown.
Il va sans dire que le brave garçon, de parfaite conduite, éprouvant peu de goût pour les coureurs de bordées et les forcenés noceurs dont il y a tant dans la marine marchande, avait toujours voulu mettre de côté sur ce qu'il gagnait. Il possédait donc quelques économies qu'il voyait mensuellement grossir,—une soixantaine de livres, dont il n'avait jamais voulu opérer le placement. Tirer intérêt de son argent, est-ce que cela lui serait venu à l'idée, et n'était-ce pas déjà d'une invraisemblance rare que Grip eût de l'argent à placer?
Telle fut l'histoire que Grip raconta gaiement,—histoire à laquelle P'tit-Bonhomme répliqua en racontant la sienne. Eh! elle était autrement mouvementée, et Grip ne put en croire ses oreilles, lorsqu'il entendit parler des succès dramatiques de miss Anna Waston, de cette existence honnête et heureuse des fermiers de Kerwan, des malheurs qui avaient frappé la famille, maintenant dispersée, et dont on n'avait plus de nouvelles, puis, de l'opulence de Trelingar-castle et des prouesses du comte Ashton, enfin de la façon dont tout cela avait fini.
Bob dut aussi donner quelques renseignements biographiques sur lui-même. La biographie de Bob!... Mon Dieu, que c'était simple: il n'en avait pas. Sa vie ne commençait véritablement que du jour où il avait été recueilli sur la grande route, ou plutôt repêché dans le courant de la Dripsey, alors qu'il avait voulu mourir...
Quant à Birk, son histoire était celle de son jeune maître. Aussi s'abstint-il de la raconter,—à quoi il n'aurait pas manqué, sans doute, si on l'en eût prié.
«Et, à présent, il n'est qu' temps d'aller déjeuner! dit le premier chauffeur duVulcan.
—Pas avant d'avoir visité le navire! répondit vivement P'tit-Bonhomme.
—Et grimpé au haut des mâts! ajouta Bob.
—Comme ça vous plaira, mes boys!» répliqua Grip.
On débuta par descendre dans la cale à travers les panneaux du pont. Quel plaisir éprouva notre négociant en herbe à voir ce superbe arrimage: des balles de coton, des boucauts de sucre, des sacs de café, des caisses de toutes sortes renfermant les produits exotiques du Nouveau-Continent. Il flairait à plein nez cette pénétrante odeur de commerce. Et dire que toutes ces marchandises avaient été achetées au loin pour le compte des armateurs duVulcan, qui allaient les revendre sur les marchés du Royaume-Uni... Ah! si jamais P'tit-Bonhomme...
Grip interrompit ce rêve, invitant son boy à remonter sur le pont afin de le conduire aux cabines du capitaine et des officiers, disposées sous la dunette, tandis que Bob, grimpant aux enfléchures des haubans, s'achevalait sur les barres du mât de misaine. Non! de sa vie il n'avait été si heureux, si joyeux, si souple, si singe, et peut-être y avait-il en lui l'étoffe d'un mousse?...
A onze heures, Grip, P'tit-Bonhomme et Bob étaient assis devant une table dans le cabaret de l'Old Seeman, Birk, sur son derrière, la bouche à la hauteur de la nappe, et, si tous avaient appétit, nous le laissons à imaginer.
Mais aussi quel repas dont Grip avait voulu prendre la dépense à son compte, des œufs au beurre noir, du jambon froid, doublé d'une tremblottante gelée couleur d'or, du fromage de Chester, le tout arrosé d'une excellente ale écumeuse! Et il y eut du homard,—non le vulgaire crabe, le tourteau du pauvre,—du vrai homard d'un blanc rosé dans sa carapace rougie à l'eau bouillante, du homard des riches, et que Bob déclara supérieur à tout ce qu'on peut inventer de meilleur pour «se mettre dans le ventre!»
Il va de soi que manger n'empêchait point de causer. On parlait la bouche pleine, et, si cela ne se pratique pas chez les gens comme il faut, nos jeunes convives donneront pour excuse qu'ils n'avaient point de temps à perdre.
Et alors, que de souvenirs échangés entre Grip et P'tit-Bonhomme,tandis qu'ils subissaient cette existence dégradante de la ragged-school... Et l'affaire de la pauvre mouette... et le cadeau du fameux gilet de laine... et les abominations de Carker!...
«Què qu'il est dev'nu, c' gueux? demanda Grip.
—Je ne sais, et ne tiens guère à le savoir, répondit P'tit-Bonhomme. Ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux, ce serait de le rencontrer.
—Sois tranquille, tu n' le rencontreras point! affirma Grip. Mais, puisque tu vends des tas d' journaux, mon boy, je t' conseille d' les lire què'quefois!
—C'est ce que je fais.
—Eh bien... tu liras un d' ces jours que ce ch'napan d' Carker est mort d'un' fièvre de chanvre!
—Pendu?... Oh! Grip...
—Oui... pendu! Et ça... il n' l'aura pas volé!»
Puis, les détails de l'incendie de l'école revenaient à la mémoire. C'était Grip qui avait sauvé l'enfant au péril de sa vie, et c'était la première fois que celui-ci avait l'occasion de l'en remercier, et il l'en remerciait en lui serrant les mains.
«C'est que j'ai toujours pensé à toi depuis que nous avons été séparés! dit-il.
—T'as eu raison, mon boy!
—Il n'y a que moi qui n'ai pas pensé à Grip! s'écria Bob avec l'accent d'un profond regret.
—Puisque tu m' connaissais que d' nom, pauv' Bob! répondit Grip. Maint'nant tu m' connais...
—Oui, et je parlerai toujours de toi, quand nous causerons, nous deux Birk!»
Birk répondit par un aboiement confirmatif,—ce qui lui valut une épaisse sandwiche au lard, dont il ne fit qu'une bouchée. En dépit de ce que lui affirmait Bob, il ne semblait point avoir de goût pour le homard.
Grip fut alors interrogé sur ses voyages en Amérique. Il parla desgrandes villes des États-Unis, de leur industrie, de leur commerce, et P'tit-Bonhomme l'écoutait si avidement qu'il en oubliait d'avaler.
«Et puis, fit observer Grip, il y a aussi d' ces grandes villes en Angleterre, et si tu t' rends jamais à Londres, à Liverpool, à Glasgow...
—Oui... Grip, je sais... J'ai lu dans les journaux... des villes de négoce... Mais c'est loin...
—Non... pas loin.
—Pas loin pour les marins qui y vont en bateau, tandis que pour les autres...
—Eh bien... et Dublin?... s'écria Grip. C' n'est qu'à trois cents milles d'ici... Les trains vous y débarquent en une journée... et pas d' mer à traverser...
—Oui... Dublin!» murmura P'tit-Bonhomme.
Et cela répondait si directement à son plus ardent désir, qu'il demeura pensif.
«Vois-tu, reprit Grip, c'est un' belle ville, où l'on fait des mille d'affaires... Les navires s' contentent pas d'y r'lâcher comme à Cork... ils prennent des chargements... ils r'viennent avec des cargaisons...»
P'tit-Bonhomme écoutait toujours, et sa pensée l'entraînait... l'entraînait...
«Tu d'vrais v'nir t'installer à Dublin, dit Grip. J' suis sûr que tu f'rais les choses mieux qu'ici... et s'il t' fallait un peu d'argent...
—Nous avons des économies, Bob et moi, répondit P'tit-Bonhomme.
—Je crois bien, appuya Bob, qui tira un shilling et six pence de sa poche.
—Moi aussi, j'en ai, dit Grip, et je n' sais où les fourrer!
—Pourquoi ne les places-tu pas... dans une banque... quelque part?...
—Ai pas confiance...
—Mais alors tu perds ce que cela pourrait te rapporter en intérêts, Grip...
—Ça vaut mieux que d' perdre c' qu'on a!... Par exemple, sij' n'ai pas confiance dans les autres, j'aurais confiance en toi, mon boy, et si tu v'nais à Dublin, qui est l' port d'attache duVulcan, on s' verrait souvent!... Què bonheur, et j' te le répète, si, pour entreprendre un commerce, il t' fallait un peu d'argent, j' te donnerais volontiers tout c' que j'ai...»
L'excellent garçon était prêt à le faire. Il était si heureux, si heureux d'avoir retrouvé son P'tit-Bonhomme... Est-ce qu'il ne semblait pas qu'ils fussent liés l'un à l'autre par un lien que nul incident ne saurait jamais rompre?
«Viens donc à Dublin, répéta Grip. Veux-tu que j' te dise c' que j' pense?...
—Dis, mon Grip.
—Eh bien... j'ai toujours eu c' t'idée... comme ça... que tu f'rais fortune...
—Moi aussi... j'ai toujours eu cette idée-là!» répondit simplement P'tit-Bonhomme, dont les yeux brillaient d'un éclat vraiment extraordinaire.
«Oui... continua Grip, j' te vois riche... un jour... très riche... Mais c' n'est pas à Cork que tu gagneras beaucoup d'argent!... Réfléchis à c' que j' te dis là, car il n' faut pas agir sans avoir réfléchi...
—Comme de juste, Grip.
—Et maintenant qu'il n'y a plus rien à manger... soupira Bob en se levant.
—Tu veux dire, mousse, répliqua Grip, maint'nant qu' tu n'as plus faim...
—Oui... peut-être... je ne sais pas... C'est la première fois que cela m'arrive...
—Allons nous promener,» proposa P'tit-Bonhomme.
Et ce fut ainsi que s'acheva cette après-midi, et que de projets formèrent les trois amis, tandis qu'ils parcouraient les quais et les rues de Queenstown, escortés de Birk!
Puis, lorsqu'on fut au moment de se séparer, et que Grip eut reconduit les deux enfants à l'appontement du ferry-boat:
Les enfants se donnaient du mal. (Page 340.)
Les enfants se donnaient du mal. (Page 340.)
«Nous nous r'verrons, dit-il... On n' peut pas s'être r'trouvés pour n' pas se r'voir...
—Oui... Grip... à Cork... la première fois que leVulcany relâchera...
—Pourquoi pas à Dublin, où il reste des s'maines què'quefois? oui... à Dublin, si tu t' décides...
—Adieu, Grip!
—Au r'voir, mon boy!»
Ils s'embrassèrent de bon cœur, non sans une profonde émotion dont ni l'un ni l'autre ne cherchait à se défendre.
Bob et Birk eurent leur part des adieux, et, lorsque le ferry-boat eut démarré, Grip le suivit longtemps des yeux, tandis qu'il remontait en haletant le cours de la rivière.
A un mois de là, sur la route qui descend vers le sud-est de Cork dans la direction de Youghal, en traversant les territoires orientaux du comté, un garçon de onze ans, un garçonnet de huit, poussaient par l'arrière une légère charrette que traînait un chien attelé entre ses brancards.
Les deux enfants étaient P'tit-Bonhomme et Bob. Le chien était Birk.
Les incitations de Grip avaient porté leur fruit. Avant d'avoir rencontré le premier chauffeur duVulcanà Queenstown, P'tit-Bonhomme rêvait de quitter Cork pour aller tenter fortune à Dublin. Après la rencontre, il se décida à faire de son rêve une réalité. Et ne vous imaginez point qu'il n'eût réfléchi aux conséquences de cette grave détermination: c'était abandonner le certain pour l'incertain, pourquoi se le dissimuler? Mais, à Cork, sa situation ne pouvait guère s'accroître. A Dublin, au contraire, un plus vaste champ s'ouvrait à son activité. Bob, appelé à donner son avis, se déclara prêt à partir au premier jour, et un avis de Bob méritait d'être pris en considération.
Il suit de là que notre héros alla retirer ses économies de chez l'éditeur, lequel ne laissa pas de lui faire quelques observations sur ses futurs projets. Il n'obtint rien de cet enfant, si supérieur à son âge, et qui n'avait pas l'habitude de se payer de chimères,—disposition d'esprit trop commune aux Paddys de tous les temps. Non! P'tit-Bonhomme était fermement résolu à suivre les chemins qui montent: c'est le seul moyen d'arriver haut, et son précoce instinct lui disait que de quitter Cork pour Dublin, c'était s'élever sur la route de l'avenir.
Et, maintenant, quelle voie prendrait P'tit-Bonhomme, et quel moyen de transport?
La voie la plus courte, c'est celle que suit le railway jusqu'à Limerick, et de Limerick à travers la province de Leinster jusqu'à Dublin. Le moyen de transport le plus rapide, c'est de prendre le train à Cork et d'en descendre, dès qu'il s'arrête dans la capitale de l'Irlande. Mais ce mode de locomotion avait l'inconvénient de ne pouvoir s'effectuer qu'en dépensant une guinée par personne, et P'tit-Bonhomme tenait à ses guinées. Quand on a des jambes, et de bonnes jambes, pourquoi se faire brouetter en wagon? De la question de temps, il n'y avait point à s'inquiéter. On arriverait quand on arriverait. On était dans la belle saison, et les chemins du comté ne sont point mauvais de mai à septembre. Et quel avantage, quelle entrée de jeu, si, au lieu de coûter gros, le voyage rapportait, au contraire!
Telle avait été la préoccupation de notre jeune négociant,—gagner de l'argent au lieu d'en perdre en frais de route, continuer, de village à village, de bourgade à bourgade, le trafic qui lui avait réussi à Cork, vendre des journaux, des brochures, des articles de librairie et de papeterie, en un mot, faire le commerce en se dirigeant vers Dublin.
Et, pour exercer ce commerce, que fallait-il? Rien qu'une charrette, dans laquelle serait déposée la pacotille du marchand forain, et qu'une toile cirée permettrait d'abriter contre la poussière oula pluie. Cette charrette, attelée de Birk, qui ne refuserait pas de tirer en avant, les deux enfants la pousseraient par derrière. On parcourrait la voie du littoral, parce qu'elle dessert des villes d'une certaine importance, Waterford, Wexford, Wicklow, et aussi diverses stations balnéaires très suivies à cette époque de l'année. Sans doute, il y aurait près de deux cents milles à enlever dans ces conditions. Eh bien! dût-on y employer deux mois, trois mois, peu importait, si la boutique ambulante réalisait des gains en marchant au but!
Voilà pourquoi, à cette date du 18 avril, un mois après avoir rencontré Grip à Queenstown, P'tit-Bonhomme, Bob et Birk, l'un traînant, les autres poussant, cheminaient sur la route de Cork à Youghal, où ils arrivèrent dans la matinée, sans être trop fatigués de leur étape.
Ils n'avaient point à se plaindre, et, en tous les cas, ce n'est pas Birk qui eût songé à grommeler. D'ailleurs, on ne le surmenait pas, et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal que lui. Très légère, cette charrette à deux roues,—une véritable occasion dont P'tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork. Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares, brochures politiques—quelques-unes assez lourdes d'idées et de style, cependant,—papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les meilleurs débitants à l'enseigne du montagnard écossais peinturluré, enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice.
Que voulez-vous? Les gens de village s'intéressaient à ces deux enfants, l'un sérieux comme un négociant de vieille roche, l'autre d'une physionomie si souriante qu'on aurait eu honte de le marchander!
La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants, doublée d'un port de cabotage, au fond de l'estuaire de la Blackwater. Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur!Et Paddy pourrait-il jamais oublier que c'est aux environs de Youghal que sir Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le véritable pain de l'Irlande?
P'tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit à prendre du repos qu'après avoir entièrement réassorti son étalage, lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner substantiel à la table d'une auberge, un lit pour Bob et pour lui, une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en s'arrêtant aux fermes, et il s'en comptait de deux à trois par mille. C'est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette, lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer nuitamment sur les routes. Oui! c'était préférable, malgré que Birk fût chien à défendre son maître et son étalage à deux roues.
Et, lorsque P'tit-Bonhomme se rappelait ce qu'il avait autrefois souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette époque! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi! Ces choses ne se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille royale et la cour d'Angleterre en tournant la mécanique... Il ne vivait point du produit de l'aumône, mais des bénéfices quotidiennement réalisés. Et puis, quelle confiance en l'avenir, et quel espoir il avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu'il avait réussi à Cork!
Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre la route de Dungarvan.
«Voilà un pont! s'écria Bob. Je n'en ai jamais vu de cette longueur!
—Moi, non plus,» répondit P'tit-Bonhomme.
En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de la Blackwater, et faute duquel on s'allongerait d'une bonne journée de marche!
La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche brise de l'ouest.
«C'est comme si on était sur un bateau! fit remarquer ce fin observateur de Bob.
—Oui... Bob... un bateau avec vent arrière... sens-tu comme le vent nous pousse!»
Le pont traversé sans dommage, il n'y eut plus qu'à s'engager dans le comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province de Leinster.
P'tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés? L'essentiel, c'était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés à Youghal, avant d'avoir atteint Dungarvan où l'on se réassortirait de nouveau. Il va de soi qu'en deux ou trois jours, la charrette aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente milles, en tenant compte des crochets, ce n'eût été qu'une promenade de quelques jours. Mais, s'il n'existait que de rares villages à l'approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette circonstance offrait des chances de débit qu'il convenait de ne point négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et les paysans s'y approvisionnent difficilement des choses usuelles. Aussi, P'tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en conscience.
Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après s'être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence récoltés depuis le matin, et P'tit-Bonhomme les inscrivait sur son «livre de caisse», à la colonne des recettes, en regard de la colonne des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles, nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d'aligner cette monnaie, rien ne plaisait à P'tit-Bonhomme comme d'additionner son avoir, rien ne plaisait à Birk comme d'être couché près d'eux, pendant qu'ils réglaient leurs affaires en attendant l'heure de se livrer au sommeil!
Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan. Elle était vide—pas la bourgade, la charrette,—et le réassortiment dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d'avoir une certaine importance. C'est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom, dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante toises. Même avantage qu'à Youghal; on peut traverser la baie sans être obligé de la contourner.
P'tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente idée,—celle d'acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d'un débit courant dans la campagne. Ce n'était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait pas de la surcharge.
Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l'abandonne pas, et P'tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu'il arrivera dans la capitale. D'ailleurs, si la tournée foraine s'accomplissait sans incidents dignes d'être relatés, elle était exempte d'accidents—ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces enfants? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n'a point de ces instincts qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n'est pas si pauvre qu'en maints comtés,—tels ceux du Connaught ou de l'Ulster. La mer lui est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage.
C'est dans ces conditions favorables que la charrette dépassaTramore, à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard, Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster. P'tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan, au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début commercial à Cork. D'ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés déjà. Il ne se souvenait que des trois annéesau milieu de la famille des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on regrette les joies du foyer domestique!
«Bob, dit-il, est-ce que je ne t'ai pas promis que l'on se reposerait à Waterford?
—Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux continuer?...
—Non... Restons quelques jours ici...
—A rien faire, alors?...
—Il y a toujours à faire, Bob.»
Et, en effet, n'est-ce rien que de visiter une agréable ville de vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit un beau pont de trente-neuf arches? Ajoutons que Waterford est un port très fréquenté,—ce qui intéressait toujours notre jeune négociant,—le port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin.
Tous deux, ayant fait choix d'une auberge convenable, où fut remisée leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s'y promenèrent quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient, comment aurait-on pu s'ennuyer un instant?
«Hein! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d'un coup?...
—Non, Bob, répondit P'tit-Bonhomme. LeVulcanne relâche pas à Waterford, et j'ai calculé qu'il doit être loin maintenant... du côté de l'Amérique...
—Là-bas... là-bas? fit Bob, en étendant le bras vers l'horizon circonscrit par le ciel et l'eau.
—Oui... à peu près... et j'ai lieu de croire qu'il sera de retour, lorsque nous serons à Dublin.
—Quel plaisir de retrouver Grip! s'écria Bob. Est-ce qu'il sera encore tout noir?...
—C'est probable.
—Oh! ça n'empêche pas de l'aimer!...
—Tu as raison, Bob, car il m'a bien aimé, lui, quand j'étais si malheureux...