Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre » de Robespierre.
Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Naga, des champs pierreux et roux, pauvres d’ailleurs… Mais les « directeurs », les « inspecteurs » et autres fonctionnaires d’Alger, chargés de « peupler » l’Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus.
Pendant un mois, les paperasses s’étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n’était que la ruine d’une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.
Qu’importait ? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d’Alger…
Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.
Mais l’expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droitslégauxde chacun des fellahs au terrain occupé. Pour cela, on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.
Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là, encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains…
** *
Le soleil de l’automne, presque sans ardeur, patinait d’or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruines et l’herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.
En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s’entassait. Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d’une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.
Il y avait là toutes les variétés du type tellien : profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d’oiseau de proie ; faces alourdies de sang noir, lippues, glabres ; visages arabes, aquilins et sévères.
Les voiles roulés de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyants au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d’archaïsme, et sans les laides constructions « européennes » d’en face, la vision eût été sans âge.
Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l’œil soucieux, attendait un peu à l’écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d’or terne flottait.
Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.
On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu’on avait, avant la pression définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.
Et une angoisse leur venait d’attendre aussi longtemps… On les avait convoqués pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.
Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment, attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C…, mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d’un sou… Puis à une heure, ils retournaient s’asseoir le long du mur et attendre… Au « magh’reb », ils s’en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation… et la houle d’or rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, parait leur lente souffrance.
A la fin, beaucoup d’entre eux n’avaient plus ni pain ni argent pour rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d’un mur, roulés dans leurs haillons…
Devant les bureaux, un groupe d’hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.
Parfois, un fellah, timidement, venait les consulter… Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, lesmakhzenia[16]et leschenâbeth[17]qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient :
[16]Mokhazni, cavalier d’administration.
[16]Mokhazni, cavalier d’administration.
[17]Chenâbeth, pluriel, par formation arabe, du mot sabirChambith, garde champêtre.
[17]Chenâbeth, pluriel, par formation arabe, du mot sabirChambith, garde champêtre.
— Osbor !… Patiente…
Le fellah courbait la tête, retournait à sa place, murmurant :
— Il n’est d’aide et de force qu’en Dieu le Très Haut !
Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d’avoir cédé ses terres. Son cœur de paysan saignait à la pensée qu’il n’avait plus de terre…
De l’argent ?
D’abord, combien lui en donnerait-on ?… puis, qu’en ferait-il ? où irait-il acheter un autre champ, à présent qu’il avait vendu le lopin de terre nourricière ?…
Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et fermé, vint procéder à l’appel nominatif des gens de sa tribu… Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux. Les fellahs s’étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés… Ils voulurent saluer leur caïd… Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l’appel. Son garde champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l’appel de leur nom, soit par le «naâm» traditionnel, soit par : « C’est moi… » Quelques-uns risquèrent même un militaire « brésent ! » (présent).
Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu’ils désignent du nom générique de « Domaine » (recette, contributions, domaines, etc.).
Le caïd entra. On lui offrit une chaise.
Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisait un à un.
Parmi les derniers, Mohammed Achouri fut introduit.
Devant un bureau noir tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout.
— Achouri Mohammed ben Hamza… Tu es l’arrière-petit-cousin d’Admed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains du lieu dit « Oued-Nouar », fraction des Bou-Achour. Tu as donc des droits légaux de propriété sur les champs dit Zebboudja et Nafra… Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme deonze centimes et demi[18]… Comme il n’y a pas de centimes, voilà.
[18]Rigoureusement authentique (Note de l’auteur).
[18]Rigoureusement authentique (Note de l’auteur).
Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah.
Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours.
— Allez,roh ! balek !
— Mais j’ai vendu ma terre, une charrue et demie de champs et plusieurs hectares de forêts (broussailles)… Donne-moi mon argent !
— Mais tu l’as touché… C’est tout ! Allez, à un autre ! Abdallah ben Taïb Djellouli !
— Mais ce n’est pas un payement, deux sous !… Dieu est témoin…
— Nom de Dieu d’imbécile !Balek fissaâ !
Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter.
En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d’espoir leur restait dans l’inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l’abattoir.
— Il faut aller réclamer à l’administrateur, suggéra Mohammed Achouri.
Et ils se rendirent en petit nombre vers les bureaux de la commune mixte, au milieu de la ville.
L’administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains… — Je n’y peux rien… Je leur ai bien dit, à Alger, que c’était la ruine pour la tribu… Ils n’ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons… Il n’y a rien à faire.
Et il avait honte en disant cela, honte de l’œuvre mauvaise qu’on l’obligeait à faire.
Alors, puisque lehakemqui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu’il n’y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s’en allèrent, vers la vallée natale, où ils n’étaient que des pauvres désormais.
Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre, et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d’entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu’occupaient d’autres qui n’avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri.
Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer la cause de cette inégalité de traitement.
— Mais qu’importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde ? dit Achouri. Puisque nous vivions en commun, il fallait donner le plus d’argent à celui qui labourait le plus de terre !…
— Que veux-tu ? Ce sont leshokkam… Ils savent mieux que nous… Dieu l’a voulu ainsi…
Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s’engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour.
M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d’ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête.
Il avait remarqué l’attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais.
Au lendemain de la moisson, comme le cœur des fellahs saignait de voir s’entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée flambèrent par une belle nuit obscure et chaude.
Des preuves écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense… Et il fut condamné.
Son esprit obtus d’homme simple, son cœur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu’il ne pouvait comprendre, avaient, dans l’impossibilité où il était de se venger du Beylik, dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l’usurpateur. C’était celui-là, probablement, qui s’était moqué des fellahs et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoiresdeux sousd’indemnité pour toute cette terre qu’il lui avait prise ! Lui, au moins, il était à la portée de la vengeance…
Et, l’attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une œuvre de justice, le colon se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu’il avait fait à cet Arabe à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point… Ils ne se doutaient guère, l’un et l’autre, qu’ils étaient maintenant les solidaires victimes d’une même iniquité grotesquement triste !
Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d’Alger… Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté.