Les affaires du genre de l’affaire Panouille deviennent névralgiques peu à peu par périodes. Ce n’est pas d’abord et une fois pour toutes qu’elles prennent leur signification et leur gravité. Au moment où Panouille passa devant les juges du conseil de guerre, l’intérêt commençait à se détourner de lui. Le procès le raviva. La condamnation, désirée pour les uns, redoutée, au moins en apparence, par les autres, fut pour tous une surprise.
— Comment ? Encore ?
— Ce n’était donc pas fini ?
— Qu’a donc fait ce malheureux ?
Condamné, Panouille fut la victime et le martyr indiscutable.
Le parti communiste tenait en lui un otage sérieux. Par ses journaux, par ses députés, il le mit au premier plan. L’heure était bonne : dans le Sud-Algérien, les rebelles d’Abd El Kracine, utilisant au mieux les retraites des montagnes de l’Aurès, tenaient tête sans peine au corps expéditionnaire. Condamné pour des motifs mal établis, mais aussi pour avoir probablement levé la main sur ses chefs, et certainement pour s’être levé contre la guerre, Panouille, élu chef de file du parti communiste, était devenu un symbole ardent.
On plaçait sous sa présidence d’honneur les métignes de protestation, organisés à Paris. Car le parti communiste, on ne l’ignore pas, organise des métignes de protestation à propos de tout et de rien, afin de témoigner de son existence et pour mériter les subsides qu’il reçoit de Moscou.
Un soir, à la salle Wagram, on laissa vide un fauteuil au milieu des orateurs inscrits, et, lorsque le président de la séance eut déclaré que ce fauteuil était le fauteuil du camarade Panouille, une puissante acclamation lui répondit.
— Vive Panouille !
— A bas la guerre !
— Vivent les Soviets !
— Vive Panouille !
Les employés, receveurs et conducteurs de la Compagnie des Transports en commun de la région parisienne décrétèrent une grève de vingt-quatre heures pour prouver leur sympathie à Panouille et pour exiger que, soldat condamné à cause de ses opinions, il fût traité au régime des prisonniers politiques.
N’ayant pas obtenu satisfaction, ils décrétèrent, un mois plus tard, la grève sans limite.
Après huit jours de résistance, et une interpellation au Sénat, et une menace de grève de solidarité des employés des Postes et Télégraphes, le gouvernement capitula.
Panouille fut transporté dans une nouvelle prison et bénéficia de faveurs auxquelles il ne s’attendait pas. Sans le savoir, sans le vouloir, il était devenu l’épouvantail que les révolutionnaires agitaient devant les bourgeois inquiets.
Lui-même ne comprenait pas bien comment il pouvait avoir tant d’importance, puisqu’on l’avait condamné sans égards. Mais, réfléchissant, et considérant que son crime avait été fort exagéré, il acceptait cette manière de compensation qu’on lui offrait.
Il en vint ainsi à ne plus s’étonner de ce changement de régime dont il profitait. Homme simple, il regardait comme normal et naturel tout ce que toutes les autorités ordonnaient. Et, sur la foi de ce qu’imprimaient les journaux communistes qui lui arrivaient dans sa prison, il se tenait pour une victime digne d’un sort meilleur.
Qu’il fût un personnage d’exception, comme ces mêmes journaux le laissaient entendre, il en doutait. Trois mois après sa condamnation, il était encore un pauvre homme qui eût préféré qu’on parlât moins de lui dans tous les journaux.
Cependant, peu à peu, sous l’influence déprimante de la vie qu’il menait, et à mesure qu’il se voyait davantage l’objet de l’attention publique, il comprit différemment.
Peu à peu, parce qu’il ne lisait guère d’autres feuilles, il approuva sans réserve ce qu’il lisait dansl’Humanitéet dansl’Ami du Peuple.
Il s’émut de toutes les injustices, de toutes les misères, de tous les crimes dont la société bourgeoise, militariste, impérialiste et capitaliste, était quotidiennement accusée. Il s’émut, comme aurait pu le faire un étranger, de la misère et de l’injustice dont il souffrait. Et souvent il avait envie de dire, ou d’écrire, à ces hommes compatissants, qu’il approuvait leurs rancœurs, leurs campagnes.
Quelle ne fut pas son émotion, un matin, en ouvrantl’Ami du Peuple! Un article d’une colonne était signé :Panouille.
Panouille lut rapidement, puis relut.
L’article, dénonçant la situation précaire des prolétaires de la campagne, invitait les ouvriers agricoles à s’unir, dans le sein du parti communiste, aux ouvriers de la ville. « Tous frères ! » clamait Panouille dans cet article généreux. Et Panouille, lisant cet article signé de son nom, n’y trouvait rien à reprendre.
« Mariez étroitement la faucille et le marteau ! » concluait le Panouille du journal.
Alors, le Panouille de la prison se rappela que Maître Pigace s’était exprimé en ces propres termes devant lui, la première fois qu’il l’avait vu dans sa prison.
— Sûr et certain, se dit Panouille, qu’il faut marier la faucille et le marteau.
Il répéta :
— La faucille et le marteau.
C’est l’emblème dont s’ornent en manchette les journaux communistes.
Panouille regarda longuement l’emblème mystérieux. Puis, il relut l’article qu’on avait signé de son nom.