Trahi par sa fiancée, condamné par les hommes, Panouille ruminait dans sa prison.
Il avait cru d’abord que Marguerite n’était pas informée du malheur qui frappait Panouille. Mais Rechin avait certainement écrit à Marguerite pour lui conter le comment et le pourquoi de l’affaire. Mais l’excellent Maître Pigace avait certainement écrit aussi à Marguerite. Et elle ne répondait rien. Et Panouille, dans sa prison, se désolait de l’indifférence de sa Marguerite.
Pouvait-elle être indifférente ? Elle non. Brave fille au cœur loyal, elle plaignait sans doute l’infortuné Panouille. Mais il songeait qu’on le desservait sans doute auprès d’elle, et il cherchait un moyen de l’avertir. Or, tandis qu’il luttait contre l’inquiétude, il avait appris que Marguerite se disposait à se marier. Il ne pouvait dès lors plus douter de quoi que ce fût : Marguerite le trahissait. Et Panouille s’assombrit.
Seul désormais au monde, et libre de réfléchir à loisir, il réfléchit tristement. Des phrases lues soutenaient ses pensées. Il attribuait ses infortunes à sa naissance.
Il était né… De qui était-il né ? On l’avait trouvé au pied de la colline de Passenans, près du ruisseau où les paysannes lavent le linge. Un fermier s’était offert pour l’élever. L’élever ? Ou le préparer à lui servir d’esclave ? Panouille avait grandi en paria. D’autres enfants se moquaient de lui. Hommes et femmes ne s’adoucissaient pas plus pour lui que pour le chien de la ferme. Panouille enfant ne comptait pas. Panouille adolescent tint l’emploi d’un valet. On abusait de lui plus que d’une machine. Un jour, il avait trouvé un peu de sympathie chez une fille que ses maîtres venaient d’engager. C’était Marguerite, sa Marguerite.
Et voilà que sa Marguerite le trahissait. Loin de lui envoyer quelque lettre de consolation ou d’encouragement, elle se préparait à épouser un rival de Panouille.
Panouille était écœuré, dolent, découragé. Il se disait :
— Si j’étais riche…
Mais il n’était pas riche, et, depuis qu’il lisait les journaux communistes, il savait que les riches sont la cause de tous les malheurs que subissent les pauvres. On lui avait pris sa fiancée, on l’avait condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Comment n’eût-il pas été écœuré ?
Dans sa prison, Panouille exhalait à voix haute d’ignobles jurons. A quel avenir pouvait-il rêver ? Quand sortirait-il de cette prison ? Et où se rendrait-il ? Qui lui donnerait du travail ? Ne refuserait-on pas d’embaucher un valet de ferme qui sortirait de prison ? Les fermiers sont gens qui n’ouvrent pas si facilement leur porte.
Maître Pigace, avocat et député, lui disait bien de ne pas désespérer avant l’heure.
— Tout n’est pas fini pour toi, précisait-il. Au contraire, ton affaire commence à peine.
Panouille eût mieux aimé des précisions plus franches. Il n’avait plus grande confiance en la justice. Que lui parlait-on de révision et, à défaut de révision, d’amnistie ?
— Le parti ne te lâchera pas, lui affirmait le camarade Pigace.
Panouille n’espérait plus rien que du parti communiste.
— Des hommes comme toi font la force de nos revendications sociales, déclarait encore l’avocat.
Et Panouille, indécis, ne demandait qu’à se laisser persuader.
Quand le souvenir de Marguerite ne le harcelait pas trop, il se voyait, réalisant les ambitions de son avocat, apportant sa pierre à l’édifice commun, tel que Maître Pigace l’obligeait à se voir. S’il pensait douloureusement à Marguerite, un goût de vengeance et de rancune se mêlait à son envie de réussir. Il n’imaginait pas que ses nouveaux amis dussent ne pas l’aider, lorsqu’il sortirait de prison. Ne parlaient-ils pas de lui dans les termes les plus flatteurs ? Ne parlaient-ils pas déjà de susciter toutes les grèves nécessaires pour arracher au gouvernement une amnistie totale, que les journaux voulaient complète et totale ?
De sa prison, Panouille s’exagérait à la fois les facilités et les difficultés de l’entreprise. Il faisait figure de personnage célèbre dont tout le pays avait prononcé ou prononcerait toujours le nom. Il n’ignorait pas enfin la campagne que ses amis menaient en faveur de Marty et de Badina, et, se jugeant plus intéressant, il attendait un secours efficace de ses défenseurs del’Ami du Peupleet del’Humanité.
Ainsi Panouille aurait sa revanche. Marguerite regretterait de s’être tant hâtée à conclure le mariage qu’on lui imposait, et les maîtres de la ferme regretteraient d’avoir si mal conseillé Marguerite. Lui seul, Panouille, sourirait. Mais de quel sourire !