Comme il allait sortir du quartier, salué par l’homme de garde à la porte, le capitaine Joussert, ayant rendu le salut, s’apprêtait à saluer le colonel, qui venait de sortir aussi et allumait une cigarette. Le colonel l’arrêta.
— Eh bien ! Joussert, avez-vous beaucoup de volontaires ?
— Nous en aurons, mon colonel.
— Certainement, nous en aurons.
— Nous en aurions davantage, si les journaux de gauche ne menaient pas la campagne qu’ils mènent.
— Les journaux de gauche ?
— Oui, mon colonel :l’Humanité,le Prolétaire,l’Ami du Peuple.
— Ce ne sont pas des journaux de gauche, Joussert : ce sont des feuilles communistes.
— Si vous voulez, mon colonel, mais le gouvernement devrait interdire de pareilles publications.
Le colonel prit le bras du capitaine.
— Comme vous êtes entier ! Toujours le même, alors ? Toujours le Joussert qui pleura, le jour de l’armistice, parce que, à son avis, on signait quinze jours trop tôt ?
Respectueusement, mais fermement, le capitaine se dégagea de l’étreinte de son supérieur.
— L’intérêt de la France, après tant de sacrifices consentis…
— La France n’a pas voulu verser une goutte de sang de plus qu’il n’était nécessaire.
— C’est pourquoi elle en versera des litres et des litres, avant que ses régions dévastées soient reconstruites.
— Votre Maurras le dit.
— Mon colonel, je ne suis pas royaliste : je suis Français.
Le ton du capitaine devenait sec.
— Ne vous emportez pas, Joussert, je ne vous parlais pas en supérieur. Nous sommes deux Français qui causons de notre pays.
— J’aime mon pays, mon colonel.
— Qui ne l’aime pas ? Reste à savoir si vous ne l’aimez pas comme font ces jaloux qui rendent la vie, sinon impossible, du moins très dure à celle qu’ils aiment. Je connais vos opinions, Joussert. Elles ne me regardent pas quand nous sommes en service ; mais ici, dans la rue, nous pouvons en discuter. Nous en discutions là-haut, sur le front, en toute franchise.
— La guerre est finie, mon colonel.
— Et vous ne pardonnez pas à la République de l’avoir gagnée ?
— Mon colonel, la République l’a gagnée en se servant de tous les Français, sans chercher à savoir s’ils étaient républicains, et par des moyens d’une orthodoxie douteuse.
— Oui, Clemenceau, la censure, le Parlement muselé, toute l’antienne ! Mais avouez donc que la République fut intelligente.
— Je conçois mal l’intelligence d’une entité aussi vague.
— Géomètre, va !
— Sans doute, mon colonel, et avouez à votre tour que j’ai le droit de m’étonner que, si peu de temps après l’armistice, cette République, rentrée dans son ornière, se laisse entraîner vers une guerre de diversion qu’elle peut achever du jour au lendemain, si elle le désire.
— Vous en tranchez à votre aise.
— Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se sont déjà soulevés pendant la grande guerre : la répression fut immédiate et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose qu’un peu d’argent.
— Hé ! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous n’ignorez pas ? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une politique d’humanité plutôt que par les armes : elle saura garder sa conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un soulèvement de trois ou quatre tribus : pour nous, une promenade militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente pas, Joussert ? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de colonel : je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.
Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au capitaine.
— Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche ?
— C’était sans le vouloir, fit-il de suite.
Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition :
— L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux locaux disciplinaires. Rien de grave ?
— Non, mon colonel. Rien.
— Au revoir.
Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.