VII

Le nom de Panouille revenait de temps en temps comme une obsession devant les yeux du public. Pour les uns, il signifiait : remords ; pour les autres : menace ; pour tous : prison. Un véritable prestige, pour tous et pour chacun, bon gré, mal gré, émanait des mornes syllabes de ce nom de Panouille. Quand il s’afficha sur les murs du quartier des Épinettes parmi ceux de ses concurrents, le nom de Panouille, candidat du Bloc Ouvrier et Paysan, éclata comme celui du favori.

Il ne s’agissait que d’une élection partielle, pour remplacer un conseiller mort d’un accident de voiture. Six candidats s’affrontaient : ils menèrent entre eux, les uns contre les autres, une campagne féroce. Réunions, placards, prospectus, toute la pompe électorale habituelle fut exploitée sans merci. Panouille seul ne présenta pas lui-même aux élections son programme. Des militants du parti communiste s’en chargèrent pour lui, rédigèrent le texte de ses affiches, convoquèrent les électeurs.

Panouille fut élu, dès le premier tour de scrutin.

Le lendemain, toute la presse annonçait, avec ou sans commentaires, la victoire de ce martyr du prolétariat ouvrier et paysan. Mais la plupart des journaux ne cachaient ni leur dépit ni leur réprobation.

Des controverses s’allumèrent. L’affaire Panouille, qui sommeillait, se réveilla. Pendant plusieurs jours, elle eut à nouveau les honneurs de la publicité. Pour la plupart des commentateurs, Panouille élu discréditait l’institution nationale du suffrage universel.

Panouille, en effet, et l’on en donnait au moins deux raisons, n’était pas éligible.

Sans valeur, l’élection devait être annulée. Elle le fut.

Il fallut procéder à une nouvelle consultation des électeurs.

Panouille, encore candidat, fut encore élu.

Il fallut procéder à une nouvelle annulation.

Les journaux républicains s’indignèrent ; les communistes se turent ; d’autres se réjouirent. Pendant toute une longue année, un quartier de la capitale n’eut pas de représentant à l’Hôtel de Ville.

Entre la deuxième et la troisième élection, une nouvelle place de conseiller municipal se trouva disponible, dans le treizième arrondissement cette fois.

Panouille fut candidat, et il fut élu.

Cette fois, les feuilles républicaines découvrirent qu’il était absurde et révoltant que de pareilles plaisanteries pussent entraver la vie politique du pays. Mais, en attendant que le Conseil d’État eût annulé ces différentes élections, Panouille était, en fait, sinon de droit, l’élu de deux quartiers de Paris où il n’avait jamais paru.

Dans sa prison, Panouille connaissait des heures étranges d’espoir, de joie, de contrariété, de découragement. Lui non plus n’estimait pas que la plaisanterie fût excellente ; mais c’est la sottise du régime républicain et l’infamie de ses lois bourgeoises qu’il accusait, avec ses amis qui le jetaient dans cette aventure. Il ne concevait pas que, choisi par ses électeurs, ils n’eussent pas le droit de le choisir.

Cependant, les communistes saisissaient l’occasion de réclamer, au Parlement et par des métignes en plein air, l’amnistie que Maître Pigace avait promise à Panouille.

Sur ces entrefaites, un député mourut. Il était de Lyon. Pour le remplacer, le parti communiste présenta Panouille.

Panouille fut élu député.

Cette élection n’était naturellement pas plus valable que les autres.

Dans sa prison, Panouille attendait impatiemment d’être libéré par l’amnistie. Il rêvait. Conseiller municipal, député, quel avenir se préparait devant lui !L’Ami du Peuplepubliait souvent des articles signés Panouille, que Panouille lisait avec curiosité, et qui vantaient à ses frères les ouvriers agricoles la nécessité de l’union communiste. « A bas la guerre, camarades ruraux ! » clamait le Panouille de ces articles. Et il engageait les prolétaires de la ville et de la campagne à former front unique contre l’ennemi capitaliste.

— Et Marguerite ? se disait-il.

Était-elle mariée ? Il aurait tant voulu la voir, ne fût-ce qu’une fois, avant son mariage ! Mais elle le méprisait sans doute, parce qu’il était en prison, et parce qu’elle ignorait sans doute aussi qu’il avait été élu conseiller municipal de Paris et député de Lyon.

— Marguerite…

Pensait-elle à lui quelquefois ?

— Marguerite…

Et il n’osait rien dire de Marguerite à Maître Pigace, qui eût dédaigné de si maigres soucis.


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