Ce qui frappait le plus Panouille, dans la prison où on l’avait transféré après les manifestations organisées par le parti communiste, c’était d’échapper aux autorités militaires à mesure que l’heure tournait.
A la vérité, l’opinion publique menaçant d’intervenir sans aménité, l’affaire Panouille avait cessé d’appartenir à la justice militaire. Elle appartenait à la Politique. De jour en jour, à mesure qu’il échappait à la discipline de l’armée et que s’estompaient en lui les souvenirs de ses chefs et de ses compagnons de chambrée, dans ce monde étroit de sa cellule où, n’entendant qu’un son de cloche, il acceptait de se regarder comme un personnage, Panouille éprouvait que ses geôliers, obéissant à un ordre ou opérant d’eux-mêmes, s’ingéniaient presque à lui rendre le moins insupportable possible sa prison.
Il en fit la remarque à son avocat qui, toujours plein de faconde et d’orgueil, visitait parfois son client.
— Hé ! répondit Maître Pigace, ne perdez pas de vue que le fond de votre affaire est politique. Supprimez-en l’élément politique, isolez votre action des circonstances de la guerre algérienne, qu’en reste-t-il ? La faute assez vulgaire d’un simple soldat qui injurie l’un de ses chefs. Au lieu de cela, Panouille est le citoyen conscient de ses droits et de ses devoirs qui, devant un crime dont sa patrie se rendait coupable, s’insurge et en appelle au peuple. Car tel est bien le sens de votre action.
— Oui, oui, dit Panouille qui enviait son avocat pour cette aisance avec laquelle il s’exprimait. Lui, demeurait le paysan gêné qui s’exprimait lentement en mêlant à ses phrases laborieuses ses ordinaires jurons.
— C’est ce qui vous sauve, continuait l’avocat. Condamné politique, victime politique, vous avez tout le peuple derrière vous. A la moindre injustice que l’on vous infligerait maintenant, le peuple en demanderait compte.
— Mais, interrompait Panouille.
— Plaît-il ?
— Mais on m’a condamné : c’est une injustice.
Maître Pigace sourit. Il souriait avec une distinction de grand style.
— Félicitons-nous de cette injustice. Elle nous a permis de resserrer l’union des travailleurs autour de vous, qui symbolisez la haine de la guerre et du militarisme odieux. Et puis, ne sois pas ingrat, camarade. Il en est plus d’un qui payerait cher pour être à ta place !
— A ma place !
— Dame ! Regarde le journal de ce matin.
Panouille déplia le journal que maître Pigace lui tendait.
Il vit, lut et se passa la main sur le front.
Un titre en caractères gras annonçait qu’aux prochaines élections municipales du dix-septième arrondissement de Paris, les travailleurs feraient triompher la candidature de Panouille, candidat du parti.
Ce fut pour Panouille un éblouissement.
Maître Pigace savourait son plaisir.
— Mais… mais…
Panouille était effaré.
— Mais, arriva-t-il pourtant à énoncer, je ne saurais pas être conseiller municipal.
— Tu seras député, mon ami.
— Député !
— Député.
— Alors, on m’acquittera ?
Et Maître Pigace sourit encore, comme un homme qui est heureux d’être le premier à porter une bonne nouvelle.
Panouille demanda quelques renseignements. Passé le moment de la surprise, il désirait être mieux éclairé.
Il s’inquiétait déjà du nom de ses adversaires, les autres candidats. Maître Pigace avoua son ignorance.
Panouille eut l’air dépité.
— Qu’importe ? dit Maître Pigace. Entre nous, tu joues sur le velours. Tu n’as même pas besoin de présenter un programme comme tes concurrents. Tu es Panouille, et ton titre te suffit. Tout le prolétariat votera pour toi.
Son avocat parti, Panouille, qui était modeste, se reprit à réfléchir. Cette nouvelle apportée par Maître Pigace, donnait un tour imprévu à ses réflexions.
— Et Marguerite ? se dit Panouille.
Elle serait aussi étonnée que Panouille. Mais quelle punition pour elle ! Conseiller municipal de Paris ? Ce Panouille, qu’elle avait dédaigné aux jours de sa misère, serait conseiller municipal, et de Paris ?
Panouille rêva. L’avenir lui apparut sous des couleurs moins sombres.
— Combien qu’ils gagnent, les conseillers municipaux de Paris ? se dit-il.
Il avait oublié de poser la question à Maître Pigace.
— Faudra pas que j’oublie ! songea-t-il.
Puis :
— Faudrait peut-être avertir Marguerite : elle se marierait peut-être pas.
Puis :
— Conseiller municipal, dame, c’est quelque chose.
Et aussi :
— Qu’est-ce qu’il dirait de ça, le capitaine Joussert ? Il était bon fieu, il serait content.
Puis :
— Et le lieutenant Calorgne ? Ah ! celui-là…
Panouille le qualifia vertement et se frotta les mains.