A la vérité, tout s’était passé trop vite et dans une fièvre trop grande.
Que pouvait comprendre Panouille ? Il s’était déjà tellement senti dépaysé, lors de son arrivée au régiment, au milieu d’un monde nouveau ! Il commençait à peine de s’y trouver moins gêné quand son affaire éclata, le retirant de ce monde plein de pièges et de surprises de la caserne pour l’enfermer, pendant des semaines et des semaines, dans une prison. Là, comme sous un vase clos, et l’air lui manquant, Panouille déconcerté n’avait pas pu se défendre contre les amitiés tapageuses qui s’offraient à lui de la façon que l’on sait. Après la dangereuse solitude où mainte tête plus solide eût tourné comme la sienne, l’ivresse de la gloire que le Paris communiste lui réservait l’avait achevé. Que pouvait-il comprendre au caprice d’une Romaine Vacaza ?
Romaine, qu’on nommait si souvent Zaza sans aucune espèce de considération, et que l’on tutoyait avec désinvolture, il avait fini par comprendre qu’elle n’était point une « dame » fort respectée, sinon fort respectable.
— Une créature, quoi ! se dit-il, quand elle l’eut laissé en plant dans l’avenue de Wagram, à la sortie de la réunion des postiers.
Et il regarda autour de lui, après l’avoir regardée qui s’éloignait. Mais, si deux ou trois manifestants des P. T. T. le saluèrent au passage, les autres, qui discutaient entre eux en gagnant la station de métro la plus proche, ne firent même pas attention à lui. Et bientôt, il fut seul.
Il fut seul dans Paris pour la première fois. Pour la première fois depuis sa sortie de prison, il se sentit embarrassé de ses puissantes mains sans emploi. Alors il eut soif, et, avisant un bar d’aspect modeste, il s’attabla à la terrasse.
— Une chopine de blanc, commanda-t-il.
Et il ajouta pour le garçon qui le servait d’un air distrait :
— Il faisait rudement chaud là-dedans !
— Ah ! oui, répondit l’autre sans plus d’entrain. Qu’est-ce que c’était, le métingue de ce soir ? Les ouvriers du bâtiment ?
— Les P. T. T.
— Ah ! dit encore le garçon. Vous êtes dans les postes ?
— Non, non, je…
— J’ai un frère facteur à Saint-Bali…
Mais un client réclamait le garçon. Le garçon coupa court et disparut.
Panouille haussa les épaules.
— Quel veau ! songea-t-il, mais l’expression qui lui vint à la pensée était obscène.
Ce garçon de café ne connaissait point Panouille, ou ne l’avait pas reconnu.
Panouille examina les gens qui l’entouraient, puis ceux qui défilaient sur le trottoir devant lui. Nul ne semblait le reconnaître. Et il s’en étonnait.
— Tiens ! se dit-il tout à coup. On jurerait le lieutenant Calorgne !
Un passant le regardait, mais ne s’arrêta pas et ne parut rien voir.
— On jurerait, se dit Panouille, mais c’est pas lui.
— Quelle vache, celui-là ! songea-t-il.
Cependant il eût été heureux de rencontrer le lieutenant Calorgne, pour l’écraser de sa gloire.
— Oui, mon vieux ! songeait-il qu’il dirait à son bourreau de jadis. Cette nouille de Panouille, on l’a élu député, oui, mon vieux, et conseiller municipal de Paris, et on l’applaudit quand il prononce des discours à la salle Wagram.
Douce vengeance. Panouille était satisfait. Sans doute, tout le monde encore ne le reconnaissait pas. Mais on n’avait pas eu le temps de s’accoutumer à sa présence. Dans deux ou trois mois, assurément, Panouille ne pourrait plus passer inaperçu, même dans cette ville de Paris où les hommes grouillent comme vers en fromage, nuit et jour.
— Quelle heure qu’il est ? demanda Panouille au garçon qui essuyait une table voisine.
— Minuit vingt.
— Je vas me pieuter. Combien que je vous dois ?
Autre sujet d’embarras : à minuit, Panouille était dehors, seul, sans savoir où il dormirait, puisque Zaza l’avait abandonné. Il s’enquit d’un hôtel.
— Un bon hôtel, précisa-t-il.
— Y a que ça dans le quartier, répondit le garçon en empochant son pourboire. Vous n’avez qu’à prendre la première rue à main gauche.
L’hôtel où Panouille se présenta, l’avait attiré par sa double porte à petits carreaux ouvrant sur un large couloir généreusement éclairé. Et ce fut le patron en personne, lequel était sur le point de se coucher lui-même, qui accueillit le client d’allure assez peu dégagée que faisait Panouille.
L’hôtelier, un gaillard solide et rubicond, jaugeait le client.
— Un lit à un ?
— Oui.
— Sans bagages ?
— Oui.
L’hôtelier consulta le tableau de ses chambres disponibles.
— Le trente-six, au quatrième. Dix francs. On paye d’avance, ça vous va ?
— Ça va, dit Panouille.
— Donnez une fiche à Monsieur, Édouard.
Le veilleur de nuit tendit à Panouille un porte-plume et la fiche d’identité à remplir. Panouille ôta son chapeau, comme s’il avait à exécuter un ouvrage de force. Il ne savait guère écrire, en effet. Il fut lent.
Quand il eut fini, et remis sa fiche :
— Panouille ! exclama le patron. C’est vous, Panouille ?
— Oui, c’est moi.
Il souriait, savourant son plaisir.
— Ah ! C’est vous ! reprit l’hôtelier. Eh bien ! vous pouvez retourner là d’où vous venez. Je ne reçois que les honnêtes gens, moi, vous entendez ? Et les fainéants qui se tapent la cloche aux frais de Moscou en attendant de se les rouler aux nôtres, vous entendez, je n’en veux pas chez moi. Vous entendez, monsieur Panouille ? Vous entendez, camarade Panouille ? Les communistes et les anarchistes, moi, je les ai quelque part, et ils ne me font pas peur, vous savez ! Allez, ouste ! Du balai !
Et, colosse chassant l’autre colosse, il montrait la porte à Panouille.
Stupide, son chapeau à la main, Panouille battit en retraite sans répliquer d’un mot.