XIV

Les révélations del’Humanitéet del’Ami du Peupleavaient moins ému les hommes que les officiers. Les hommes, qui s’étaient instruits auprès de leurs camarades de la 5ebatterie, savaient que l’incident Panouille se réduisait à peu de chose et que les journaux exagéraient. Certes, chacun possédait de l’incident une version qui n’était ni celle du capitaine Joussert, ni celle du lieutenant Calorgne, ni celle de Rechin, ni celle de Panouille. Mais tous, ou presque tous, n’éprouvaient, à l’annonce du scandale, qu’une impression de joie.

Au milieu des petits tracas de leur vie quotidienne, l’incident Panouille, se greffant sur les événements du Sud-Algérien dont tous s’occupaient, procurait aux canonniers un sujet de conversation facile où le tempérament de chacun s’exerçait, et le plaisir, si humain, qu’on éprouve en face des ennuis d’un supérieur qu’on n’aime pas. La vie de caserne, si elle enseigne les vertus de la solidarité, c’est longtemps après que l’on n’est plus soldat. Tant qu’on la mène, ou qu’on la subit, elle ne développe pas, chez ceux qu’elle assemble, l’amour du prochain. Et la plupart des jeunes soldats étant incapables, par leur âge ou leur éducation, de se hausser jusqu’aux idées générales les plus modestes, imputent en bloc à leurs chefs immédiats, officiers et sous-officiers, les petites misères de cette vie de caserne que leur imposent la loi du service militaire obligatoire et les lois informulées, mais aussi strictes, qui régissent toutes les communautés d’hommes. L’incident Panouille, exagéré par la presse révolutionnaire, ne pouvait pas ne pas causer maints ennuis à la gradaille du régiment, et tous les canonniers, peu ou prou, s’en réjouissaient. Mais, dans ce concert de bavardages, nul ne se souciait de Panouille. Panouille n’existait pas. Seul existait l’incident Panouille, l’affaire Panouille.

— N’empêche qu’on est consignés, grognaient les uns.

— Encore heureux si on ne nous expédie pas tous en Algérie, d’office, franco de poste et d’emballage ! enchérissaient les autres.

— Tas d’idiots ! criait un malin. C’est le colonel qui encaissera, et ils amélioreront l’ordinaire.

Dans l’affaire Panouille, Panouille disparaissait pour ses camarades. Si peu d’entre eux le connaissaient ! Et ceux qui le connaissaient auraient été bien empêchés de dire si l’humble Panouille était capable de se révolter contre ses chefs. L’affaire Panouille introduisait au quartier une distraction : les camarades du prisonnier n’en demandaient pas davantage. L’affaire leur arrivait du dehors, avec les journaux : elle leur en paraissait plus grosse et plus vague, et par conséquent plus passionnante.

Mais ce fut différent quand on apprit, après la soupe du matin, la dernière nouvelle, colportée sans retard par Rechin et par les plantons de la salle des services : Panouille, le prisonnier Panouille, avait lancé sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine. Et Panouille devint un personnage extraordinaire. Parce qu’il avait osé lancer sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine, on crut ce qu’affirmaient les journaux trop rapidement lus ; on crut qu’il avait refusé de partir pour le Sud-Algérien ; on crut qu’il avait répondu : « A bas la guerre ! » N’en était-il pas capable ?

L’effervescence au quartier s’accrut d’autant, et, comme il est naturel, elle se traduisit par un silence qui pesa sur tout le quartier pendant toute l’après-midi. Les canonniers, si bavards à l’heure de la soupe, se regardaient sans parler. Ou, s’ils parlaient, ils parlaient à voix basse, comme dans la chambre d’un malade. On vit, dès deux heures, revenir le colonel Bouteril, en auto, un colonel pressé qui s’enferma dans son bureau jusqu’à l’heure de la soupe du soir. On vit le capitaine Joussert se diriger vers le bureau du colonel, — bâtiment C. On vit s’y diriger également le lieutenant Calorgne, le canonnier Rechin, l’adjudant de semaine, le brigadier de garde, puis le prisonnier Panouille, encadré par deux servants en armes, puis encore le capitaine Joussert, et l’adjudant de semaine encore. Le même planton faisait la navette entre le bâtiment C et les autres bâtiments. L’immense cour du quartier semblait plus déserte que jamais. Dehors, derrière la grille fermée, on voyait des civils qui s’arrêtaient, regardaient, et s’en allaient, ou tenaient des conciliabules qui intriguaient les artilleurs.

A l’heure de la soupe du soir, le quartier étant consigné, la cantine fut envahie. Jusqu’à l’heure de l’appel, elle fut pleine d’un brouhaha inaccoutumé. Le vin aidant, et les alcools versés en cachette au comptoir dans les verres de café, les esprits s’échauffèrent. Le brigadier de garde dut emmener au poste un canonnier ivre que le cantinier expulsa brutalement.

Au crépuscule, quand les usines s’ouvrent pour laisser fuir leurs ouvriers fatigués, des rassemblements, plus importants que ceux du matin, se formèrent devant la porte du quartier. Un journaliste, arrivé de Paris, insista longtemps, pour être reçu par le colonel. On vit le colonel sortir, en auto, parmi les huées des civils rassemblés devant la grille. Et la nuit était noire, quand on vit passer un capitaine, petit, maigre, voûté, triste, que la foule hua comme elle avait hué le colonel. La foule ignorait que, contraint par son colonel qui prétendait l’ordonner de la part du général, le capitaine Joussert avait remis à son colonel une plainte en conseil de guerre contre le canonnier Panouille, et, en même temps, mais de lui-même, sa démission, qu’il adressait au ministre.


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