XV

Dans les affaires du genre de l’affaire Panouille, il vient un moment où, avec la meilleure volonté du monde, l’homme le moins partial ne discerne plus le vrai du faux, et le possible de l’invraisemblable ; et la suite des événements échappe à ceux qu’elle intéresse le plus.

Importe-t-il de relever ici, minutieusement, le détail des interrogatoires que le colonel Bouteril, prenant l’affaire en main, fit subir aux principaux acteurs de ce drame ? Panouille ne comprenait rien à tout ce qu’on lui reprochait. Secret et têtu comme tous les simples quand ils croient avoir raison, intimidé par ce colonel qu’il n’avait toujours aperçu qu’au milieu d’une pompe militaire propre à faire impression sur lui, dérouté par cet article de journal mal lu qui gâtait tout lorsque tout s’arrangeait, abasourdi par les griefs de communisme, antimilitarisme, bolchevisme, pacifisme, etc., que le colonel inscrivait à sa charge, il ne sut ni se défendre, puisqu’il n’était pas coupable, ni dire la vérité, car elle lui paraissait sans rapport aux crimes dont on le chargeait. Rechin, lui, on s’en doute peut-être, se montra d’une candeur digne d’éloges ; le lieutenant Calorgne et l’adjudant de semaine, victime de la fureur de Panouille, déposèrent sans haine, mais aussi sans bienveillance ; les autres gradés ne savaient et ne pouvaient pas dire grand’chose ; et le capitaine Joussert, qui ne s’expliquait pas le dernier geste de Panouille, exaspéra le colonel par son calme et par sa volonté de n’agir que selon sa conscience.

Devant les manifestations, encore isolées et bénignes, mais redoutables pour les jours suivants, que les civils avaient déjà provoquées à la porte du quartier d’artillerie et qui révélaient une intention de désordres, le colonel jugeait nécessaire de ne plus étouffer le scandale ; mais il estimait qu’il le résoudrait en donnant à l’affaire du canonnier Panouille des dessous que le capitaine Joussert ne voulait pas admettre. Sommé d’accomplir enfin son devoir, le capitaine Joussert avait rédigé la plainte en conseil de guerre que motivaient les gestes du canonnier Panouille ; toutefois, sans tenir compte des dessous mystérieux que le colonel vitupérait, il n’avait pas négligé de noter honnêtement ce qui sauverait l’accusé. Le colonel mécontent et le capitaine tenace s’étaient affrontés sans témoins. L’un avait poussé l’autre à bout en lui reprochant de travailler à la ruine de la France républicaine, et l’autre, refoulant ses larmes et son envie de châtier celui qui l’injuriait, avait décidé d’abandonner la partie.

Loin de s’atténuer, l’affaire Panouille s’enfla. Vainement le colonel s’était enfermé dans son bureau avec le capitaine Joussert : on sut que le capitaine Joussert donnait sa démission. Pas plus que Panouille, les canonniers ne comprirent.

— Faut pas chercher à comprendre ! disaient-ils.

C’est le refrain éculé de la philosophie militaire. Mais pouvaient-ils comprendre ? Qui pouvait comprendre ? Des bruits, ramenés de la ville par les plantons, couraient de chambre en chambre au moment de l’appel du soir. On chuchotait que le général avait infligé trente jours d’arrêts simples au colonel ; que le député Cachin, du parti communiste, était arrivé, à fin d’enquête, par le train de huit heures ; que les chasseurs à cheval, par crainte de grabuge, étaient consignés au quartier comme les artilleurs, mais en outre alertés ; que les fantassins partaient le surlendemain pour l’Algérie au grand complet, jusqu’aux hommes libérables dans trois mois ; que le capitaine Joussert avait giflé le colonel Bouteril, cependant que certains affirmaient le contraire, ce qui compliquait la situation ; quoi encore ?

Mais rien de ce qui se chuchotait au quartier, ce soir-là, ne faisait présumer ce que réservaient les journaux du lendemain.

Les grands journaux d’informations étaient vides pour la plupart, et les curieux en concluaient déjà que l’affaire Panouille n’était pas si terrible que d’aucuns l’imaginaient. En revanche, les journaux d’extrême-gauche ne consacraient pas moins de trois colonnes au nouveau crime dont se souillait le militarisme bourgeois. Ainsi les canonniers avides — que le cycliste du colonel avait cette fois largement approvisionnés, apprirent que leur camarade Panouille, martyr du Prolétariat, faisait dans sa prison, — un taudis immonde, — la grève de la faim, pour protester contre la barbarie de l’impérialisme capitaliste. Et le Prolétariat était convié à protester aussi, par les moyens dont il disposait et dès que le Comité d’Action le décréterait opportun, contre les procédés indignes que la bourgeoisie employait pour obtenir des volontaires en vue de la guerre sud-algérienne. Après quoi,l’Ami du Peuplelaissait présumer que le Comité d’Action préparait des mesures énergiques, annonçait de prochains détails sur la conduite singulière d’un capitaine qui avait donné sa démission, et publiait le texte de la demande d’interpellation que le député communiste Vaillant-Couturier avait déposée sur le bureau de la Chambre pour le président du Conseil, ministre de la guerre.

Les canonniers ne riaient plus. Ils sentaient trop que, pour une affaire où ils ne comprenaient rien, ils seraient les premières victimes de ce beau mouvement que préparait le Comité d’action del’Ami du Peuple. Ils savaient que, depuis le matin, toutes les troupes de la garnison étaient consignées et que des patrouilles de gendarmerie circulaient dans la ville. Et le cycliste du colonel glissait à l’oreille de qui voulait l’entendre, que, par le train de Paris, avaient débarqué des voyageurs dont le nombre insolite dissimulait à la fois des chefs du parti communiste et des agents de la sûreté.


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