X

Comme si Panouille ne fût pas sorti de prison le jour même, les organisateurs du métigne de la salle Wagram n’avaient fait aucun changement au programme de la manifestation. Ils n’en avaient du moins annoncé aucun.

Au milieu de l’estrade réservée aux orateurs, on avait laissé un fauteuil vide :

— Le fauteuil du camarade Panouille, déclara le président de séance, sous la présidence d’honneur de qui nous plaçons la manifestation d’aujourd’hui en hommage fraternel à celui qui souffre dans les prisons du capitalisme criminel pour la libération du prolétariat ouvrier et paysan.

Et une clameur avait approuvé le président.

— Vive Panouille !

— A bas la guerre !

— Vivent les Soviets !

— Vive Panouille !

— A bas Poincaré !

— Vive Lénine !

Avec force gestes pacificateurs, le président amena un silence relatif.

Les premiers orateurs inscrits devaient parler contre la guerre du Sud-Algérien, qui s’éternisait.

— La parole est au camarade…

Le camarade dont on n’entendit pas le nom crié par le président, se leva, et, à mi-voix, comme s’il renonçait avant plus d’effort à se faire entendre, commença :

— Camarades ! Depuis près de deux ans, la campagne d’Algérie, chaque jour, vide un peu plus la France de son or et de son sang. Les communistes ont démontré à la Chambre et dans le pays, sans que personne ait jamais pu les contredire, que nous nous battons là-bas pour satisfaire les appétits d’un petit groupe de forbans financiers.

Est-ce parce qu’il manquait de souffle ou de conviction, ou parce qu’il répétait ce qu’il avait lu dans une brochure de propagande éditée par le parti ? L’orateur ne s’emparait point du public, et sa voix ne dominait pas le brouhaha de la salle surpeuplée. Il n’en fut pas moins plusieurs fois interrompu par des applaudissements et des vociférations.

Des deux orateurs qui lui succédèrent, le dernier eut un sort plus heureux. On l’écoutait avec plus d’attention : il se servait d’un langage plus vert. Quand il disait que l’aube allait luire où le prolétariat pendrait les généraux aux réverbères de la place de la Concorde, toute la salle trépignait de satisfaction. Et il en profita pour menacer du même supplice les banquiers, les mercantis, les curés, M. Loucheur, le directeur de la Compagnie des autobus et Léon Daudet.

Il n’oublia que de parler de la guerre dont il devait parler. Mais on l’applaudit tellement qu’on ne s’en aperçut pas. Et la parole fut donnée au camarade député Fesselard qui ne prononçait jamais un discours sans lire des fragments d’articles dont il avait les poches gonflées.

Le camarade député Fesselard tenait à la main une feuille de papier, quand il se leva pour parler en faveur de l’amnistie.

— Camarades !

Il assujettit son binocle. Il voulait citer d’abord les termes exacts d’une déclaration que le ministre de la Marine avait faite naguère à la Chambre.

— Le ministre déclarait…

Et il lut :

— «Lorsque les sanctions judiciaires deviennent susceptibles de provoquer dans la nation des sentiments de colère, nous devons tenter par tous les moyens d’apaiser ce ressentiment et conclure le plus tôt possible ce traité de paix civile qui s’appelle l’amnistie.»

Un roulement d’applaudissements l’arrêta. Le camarade député, fâché que la salle se méprît, agitait les bras pour la réduire au silence. On applaudissait le ministre, on avait tort. On avait tort, dit-il, car le gouvernement ne tint pas la promesse du ministre et le ministre n’avait pas l’intention de la tenir plus que les autres membres du gouvernement.

Il continua.

Tout bourré de lectures qu’il était, et capable de présenter comme siennes des idées ou simplement des phrases qui ne lui appartenaient pas, — mais rien appartient-il à personne pour un vrai communiste ? — on peut croire, quand on sait ce qui s’ensuivit, qu’il avait préparé son discours avec soin. En effet, rassemblant ses forces pour dominer le brouhaha de la salle, il dit, en détachant les mots :

— Les sentiments de colère qui auraient pu obliger le gouvernement à déposer un vrai projet d’amnistie, n’ont pas été déchaînés. La nation a trop escompté la clémence des gouvernants. Aujourd’hui, ceux-ci, d’un ton rogue, osent dire : « Jamais ! » Au pays de répondre : « Demain ! »

Il se retourna. Et il sourit.

Au milieu des applaudissements que son appel avait excités, on vit s’avancer sur l’estrade, poussé par plusieurs hommes parmi lesquels on reconnut le camarade député Maître Pigace, un inconnu sans faux-col qui semblait fort embarrassé de son chapeau.

Maître Pigace cria :

— Camarades, nous avons vaincu ! Voici le camarade Panouille, que je vous amène.

Coup de théâtre. Tous les manifestants s’étaient dressés. Et soudain, sans que personne en eût donné l’ordre ou le signal, il se passa une chose magnifique, une chose magnifique et profondément émouvante ; car, si l’estrade où péroraient les chefs avait des airs de théâtre, la salle, confiante, crédule, mais sincère et prête au sublime, était émue ; et soudain, le refrain révolutionnaire éclata, chanté par tous les manifestants debout :

C’est la lutte finale !Groupons-nous, et demainL’InternationaleSera le genre humain !

C’est la lutte finale !Groupons-nous, et demainL’InternationaleSera le genre humain !

C’est la lutte finale !

Groupons-nous, et demain

L’Internationale

Sera le genre humain !


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