LA VILLA DES CHIFFONNIERS

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Là-bas, bien loin, au fond d’un faubourg impossible, plus loin que le Japon, plus inconnu que l’intérieur de l’Afrique, dans un quartier où personne n’a jamais passé, il existe quelque chose d’incroyable, d’incomparable, de curieux, d’affreux, de charmant, de désolant, d’admirable. On vous a parlé de carbets de Caraïbes, d’ajoupas de nègres marrons, de wigwams de sauvages, de tentes d’Arabes; rien ne ressemble à cela. C’est plus extraordinaire que tout ce qu’on peut dire. Les camps de Tartares doivent être des palais auprès. Et cependant cette chose, qui ferait frissonner un habitant de la rueVivienne, est dans Paris, à deux pas du chemin de fer d’Orléans, à dix minutes du Jardin des Plantes, à la barrière des Deux-Moulins en un mot.

Cela a nom la cité Doré, non par antiphrase, mais parce que M. Doré, chimiste distingué, est propriétaire du terrain. Vu d’en haut, c’est une réunion de cabanes à lapins où logent des chrétiens. Vu de près, c’est douteux, mais après tout c’est consolant. C’est une ville dans une ville, c’est un peuple égaré au milieu d’un autre peuple. La cité ne ressemble pas plus à l’autre Paris que Canton ne ressemble à Copenhague. C’est la capitale de la misère se fourvoyant au milieu de la contrée du luxe; c’est la république de Saint-Marin au centre des États d’Italie; c’est le pays du bonheur, du rêve, du laisser-aller, posé par le hasard au cœur d’un empire despotique.

Laissez-moi vous dire ce que j’ai vu, ce qui m’a été dit, ce que j’ai observé. Attendez-vous à voir du laid, mais ne lâchez pas trop la bride à votre imagination: elle pourrait se figurer de l’horrible, quand ce n’est que triste; de la pastorale, quand ce n’est qu’un rayon de soleil; des larmes, des gémissements, des grincements de dents, quand il y a joie, bonheur et gaieté. Il ne sera question ni de voleurs, ni d’assassins, ni de tapis-francs. Tout cela se passera en famille, au sein de la pauvreté honnête et travailleuse, jamais au milieu du dénûment hideux. En un mot, nous allons vous conduire dans une colonie de propriétaires, les plus pauvres de tous les propriétaires du monde entier peut-être, et non parmi la race vivant au jour le jour, dans des garnis sans nom dans aucune langue.

Le château de Bellevue, qui a servi jadis de siège à la société connue, au temps de la Restauration et pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, sous le nom de Brasserie anglaise, est situé au carrefour formé par les cinq rues ou chemins qui arrivent à la barrière des Deux-Moulins. Une pareille entreprise, montée sur une grande échelle, devait occuper un grand espace et nécessiter de vastes constructions: aussi le propriétaire d’alors, le lord amiral C..., fut-il obligé, pour loger ses nombreux chevaux et ses cuves, de faire abattre presque tous les arbres qui ombrageaient un des plus beaux parcs de Paris: il avait douze cents mètres de superficie. Malgré tous ces sacrifices, l’entreprise périclita; château et parc furent vendus à la criée et achetés par M. Doré, le propriétaire actuel. Les constructions, telles qu’écuries, ateliers, furent démolies. Et ce parc, jadis si beau, si ombreux, si fleuri, devint une manière de marais qui n’était plus séparé du chemin de ronde de la ville que par une simple haie vive à laquelle les gamins du quartier faisaient en une heure autant de trouées qu’en réclamaient les besoins du jeu dubergerou decache-cache. Le maraîcher, qui ne pouvait rien récolter sur son terrain, se fatigua bientôt de planter des salades et de petites raves pour les retrouver arrachées ou foulées aux pieds des enfants. Il abandonna cette terre ravagée, dont la surveillance était fort difficile, pour ne pas dire impossible, à cause des mœurs du voisinage, et le pauvre parc ne fut plus qu’un simple terrain vague.

En 1848, M. Doré eut l’idée de diviser sa propriété pour la louer par lots aux bourgeois de Paris, qui, comme on sait, ont une passion toute particulière pour le jardinage. Ils louent à cet effet de petits carrés de terre trois fois grands comme unmouchoir dans quelque faubourg éloigné, et tous les dimanches ils vont, accompagnés de leur famille, jouer à l’horticulteur dans leur jardinet. L’afficheTerrain à vendre ou à louer au mètrese pavanait au vent depuis quelques jours, quand M. Doré, qui s’attendait à y voir entrer pour le moins quelque Némorin de la rue Saint-Denis ou un Daphnis et une Chloé du quartier du Temple, vit apparaître un chiffonnier de la plus belle espèce, hotte au dos, crochet à la main. Sa surprise était grande, mais elle redoubla lorsque notre homme lui dit qu’il venait pour louer du terrain. Aux questions du propriétaire il répondit qu’il voulait se bâtir une maison de campagne pour lui et sa famille. Le bail fut passé pour dix mètres de terrain, à raison de cinquante centimes le mètre par an.

C’était un homme laborieux, intelligent, plein de courage. Dès l’aube du jour suivant, il était à l’ouvrage, entouré de sa nombreuse famille. Ils creusaient les fondations de leur villa champêtre, ils achetaient, à cinquante centimes le tombereau, des garnis de démolition, et quelques jours après ils se mettaient bravement à édifier. Mais, hélas! l’architecte improvisé n’était guère habile, les travaux marchaient lentement, et l’impatience était grande: on voulait prendre possession de la propriété, on avait déjà la fièvre qu’a tout homme qui acquiert une terre, fièvre qui ne se guérit que par l’usage de la propriété. Avant tout il faut que tout honnête acquéreur taille, rogne, remue sa terre, gâte son jardin, plante à tort et à travers pour qu’il croie à sa propriété. Notre famille de chiffonniers était atteinte de cette maladie. Ils voulaient demeurer chez eux. Mais à cela il y avait un grand empêchement: c’est qu’il n’y avait pas de maison. La belle saison verdoyait, l’air était chaud.Ma foi, tant pis! à la guerre comme à la guerre. On planta une manière de tente sur le terrain, et toute la famille se mit à habiter sous la tente en plein Paris, absolument comme si elle se fût trouvée dans les déserts de la Syrie ou dans les forêts de l’Amérique. Diogène, qui a dû être quelque peu chiffonnier dans Athènes, sa lanterne le prouve d’ailleurs suffisamment, avait bien habité dans un tonneau.

Au bout de trois mois, la maison était construite de fond en comble. Le toit était posé. Ce toit avait été fait avec de vieilles toiles goudronnées sur lesquelles on avait posé de la terre battue. Au printemps suivant, on planta des clématites, des capucines et des volubilis sur ce toit, de façon que, lorsque vint l’été, la famille semblait habiter dans un nid parfumé.

Cette merveille fut visitée par les confrères; chacun envia le bonheur du chiffonnier propriétaire qui, pour cinq francs de loyer par an et une dépense une fois faite de cent écus environ, se trouvait posséder en propre une charmante villa, en plein soleil, au grand air. Chacun voulut avoir aussi son coin: on se disputa le terrain; le parc de Bellevue fut bientôt converti en un vaste chantier. Une ville nouvelle s’y bâtissait. C’était à qui édifierait son palais le plus promptement. On se piquait d’amour-propre, on se stimulait, les baraques semblaient sortir de dessous terre comme par enchantement. Les rues, les places, étaient marquées. Il y avait cinq avenues, deux places, celle de la Cité et celle du Rond-Point, le carrefour Dumathrat, un passage, le passage Doré. Tout cela est en miniature comme toute la cité. En voyant ces petites maisons, ces petites places, ces petites rues, on se croirait volontiers dans une ville de Lilliputiens; on est tout étonnéd’y rencontrer des hommes et des femmes de la taille ordinaire.

A la fin de l’été de 1849, tout allait pour le mieux; la plupart des maisons avaient des toits. Oh! ces toits, voilà bien le chef-d’œuvre du génie humain! On ne peut se figurer l’imagination qu’il a fallu déployer pour arriver à poser ce faîte si nécessaire: car les décombres, cela se vend dix sous le tombereau, c’est connu. Presque tout le monde sait très mal le métier de maçon, c’est-à-dire que tout homme peut, à la très grande rigueur, monter un mur de quelques mètres d’élévation; mais pour couvrir il faut employer des tuiles, des ardoises ou du zinc; toutes ces marchandises sont fort coûteuses, et tout le monde ne sait pas les manier. L’expérience de la terre et de la toile goudronnée faite par le premier habitant de l’endroit n’avait pas réussi. L’eau avait détrempé la terre; elle était devenue trop lourde, elle avait crevé la toile. Il fallait trouver quelque chose de nouveau et de moins coûteux. C’est alors qu’un chiffonnier eut une idée sublime!

A Paris tout se vend, excepté le vieux fer-blanc; il fallait donc employer le vieux fer-blanc, qui est très abondant, surtout depuis que presque toutes les caisses de marchandises exportées sont doublées avec des feuilles de ce métal. On se mit à ramasser ce que les autres dédaignaient, de façon qu’aujourd’hui la majeure partie des maisons de la cité sont recouvertes en fer-blanc. Dans les premiers temps, elles ont l’air d’être coiffées de casques d’argent. Mais quand, à la suite des pluies, la rouille s’y est mise, cela produit le plus déplorable effet; cela donne à ces pauvres demeures une apparence hideuse de niche à chien.

Là il y a comme partout, dans toute réunion d’hommes, un homme supérieur. Celui-ci a nom Cambronne, tout comme le brave général de la garde impériale. Il n’est ni propriétaire ni locataire de la cité: il s’y est implanté. Un de ses amis lui offrit l’hospitalité un soir; depuis ce temps, il y est resté. Il est tout, maçon, couvreur, charpentier, menuisier; il rend des services à tout le monde; il a su se rendre indispensable. Aussi on le choie, on le recherche, on s’empresse autour de lui. C’est l’artiste de l’endroit; il chante, il conte, il est gai buveur, joyeux compagnon, bon garçon, conseiller prudent; rien ne se décide sans lui. Il est tout à la fois juge de paix, avocat, notaire, avoué. Il égaye les plus tristes, et on l’aime à cause de sa bonté, de sa douceur et de toutes les qualités d’un cœur franc et généreux. Il apaise les querelles, réconcilie les ménages brouillés et donne à tous l’exemple de la bienveillance: car, dit-il, il n’est pas de ménage de dix personnes propriétaire d’un château à la cité Doré qui ne trouve plus pauvre qu’eux. C’est de lui qu’est l’invention des toitures en fer-blanc. Cambronne est réellement un homme remarquable; placé dans une autre sphère, nous ne doutons pas qu’il ne s’y fût distingué et qu’il ne fût parvenu à s’y faire remarquer. Au lieu de cela, les circonstances en ont fait un chiffonnier philosophe.

Tout allait pour le mieux, la petite république vivait en paix, quand il arriva un spéculateur. Hélas! où ne s’en trouve-t-il pas? Celui-ci était unlimousinier(maçon qui dresse les murs). Il avait des avances: il loua un terrain pour y bâtir; puis, voyant l’empressement qu’on mettait à louer la cité, il acquit plusieurs lots, y construisit des maisons, et aujourd’huiqu’il a quarante francs de loyer par an, il se fait plus de cinquante francs par semaine à sous-louer ses bâtisses. Il fait payer vingt-cinq francs par semaine une maison et une avant-cour. Aussi est-il devenu réellement propriétaire: car il a acheté de M. Doré, à raison de vingt francs le mètre, tout l’espace qu’occupent ses bicoques. Cet homme est peut-être un homme heureux, de ceux qui réussissent toujours dans tout ce qu’ils entreprennent, de la famille de ces millionnaires comme nous en connaissons tous, qui sont arrivés à Paris avec unpetit écu; il a comme tous ces gens-là l’activité et le vouloir; qu’y aurait-il d’étonnant de voir une grande fortune prenant pour point de départ la villa des chiffonniers?

Ainsi, en moins de quatre ans, voici tout un quartier qui s’est bâti, peuplé, régularisé, sans avoir coûté un seul sou à la ville de Paris; des gens qui habitaient des rues infectes, des logements où ils ne pouvaient ni bouger ni respirer, qui aujourd’hui sont propriétaires et ont presque tous des magasins ou des hangars pour déposer leur récolte de chiffons et d’os. Ils ont de l’air, une vue admirable, dans un quartier sain. Aussi avons-nous remarqué que presque tous les enfants de la cité sont superbes de force et de santé. Ils n’ont plus ces mines souffreteuses, ces corps rachitiques, des pauvres petits êtres de la Montagne-Sainte-Geneviève, par exemple. Ce bien-être n’a pas moins influé sur les parents. Ils sont meilleurs, ils s’entendent beaucoup mieux, et l’on ne voit jamais dans l’endroit ces scènes de sauvagerie, ni ces ivrognes traînant dans le ruisseau, que l’on rencontre si souvent dans d’autres parties de ce malheureux douzième arrondissement. Nousl’avons souvent dit: assainir, c’est moraliser, et les faits sont là pour prouver ce que nous avançons. Depuis l’origine de la cité, la garde n’y est jamais venue, il n’y a jamais eu de bataille, et M. Doré n’a jamais été obligé d’aller réclamer un des habitants ramassé ivre dans la rue. Ces braves gens se conduisent honnêtement, en bons pères de famille; jamais ville habitée par des rentiers n’a été plus paisible. Ce semblant de propriété leur a donné des habitudes d’ordre qu’ils étaient loin de posséder avant. Ainsi, jamais ils ne sont en retard pour les loyers, et celui qui refuserait de payer ou qui mettrait de la mauvaise volonté serait montré au doigt.

Et cependant, parmi quelques bons ouvriers qui gagnent facilement leur vie, combien de misères! On chercherait vainement le nom des états de la plupart de ces gens. Ces noms ne sont d’aucune langue, et, lorsqu’ils vous les ont dits, vous êtes encore à leur demander l’explication, et souvent, après cette explication, vous ne comprenez pas encore: il vous faut des détails précis. Par exemple, un homme qui vous dirait qu’il estbrûleur de mottes, en seriez-vous bien plus avancé? Non. Eh bien! c’est l’état de Mᵐᵉ Favreau, ex-cantinière de la grande armée: elle carbonise des mottes pour fournir du feu aux chaufferettes des vieilles femmes de l’hospice de la Salpêtrière. Elle fait cet état d’un bout de l’année à l’autre, c’est-à-dire qu’elle vit dans une atmosphère insupportable, auprès de laquelle le climat du Sénégal doit être un printemps éternel. L’intérieur du four de cette malheureuse, car c’est beaucoup plus un four qu’une maison, est une des choses les plus navrantes que nous ayons jamais vues dans nos longues excursions dans le douzième arrondissement, et cependant Dieusait ce qui nous a passé sous les yeux dans ce malheureux quartier!

Nous ne décrirons pas, c’est impossible; il faut voir pour croire. Mais ce que nous avons remarqué, ce que nous ne pouvons nous empêcher de dire, c’est l’immense résignation de tout ce peuple en guenilles; c’est cette philosophie latente que renferment toutes ces âmes fortement trempées; c’est cette fraternité pratique qu’exercent entre eux tous ces malheureux. Un seul fait nous servira d’exemple. En 1850, la femme d’un chiffonnier, un des plus pauvres de la cité, accoucha de trois jumeaux. Le phénomène fit du bruit, les journaux en parlèrent, la charité privée s’en émut, on envoya des layettes à la pauvre mère; mais elle n’en avait plus besoin: les habitants de la cité s’étaient cotisés, ils avaient fourni aux nouveau-nés tout ce qu’il leur fallait, et les autres mères nourrices s’étaient offertes généreusement pour les allaiter. L’administration de l’Assistance publique n’en envoya pas moins deux chèvres à la mère pour l’encourager à garder ses enfants. Ceux-ci sont morts. La mère était naturellement héritière de ses enfants. Aujourd’hui elle vend du lait de chèvre aux dames du quartier, ce qui a porté un certain bien-être dans ce pauvre ménage. Mais une chose touchante, c’est le récit qu’elle fait des soins que lui ont prodigués ses voisins, «qui, dit-elle, n’entraient jamais chez nous les mains vides».

Si nous avons parlé si longuement de la cité Doré, c’est que nous y trouvons non seulement une des curiosités les plus extraordinaires de ce Paris inconnu que nous avons essayé d’esquisser ici, mais encore une excellente institution, une idée qui peut devenir fructueuse. Ce simulacre de propriété, enattachant ces malheureux au sol, les garantit contre les mauvaises pensées et les mauvais conseils de la misère, tout en donnant aux classes élevées une sécurité qu’elles ne peuvent avoir avec l’agglomération de pauvres, de vagabonds et de mendiants, qui se fait dans les garnis de ces quartiers infects: car, nous sommes obligé de l’avouer, partout où nous avons eu occasion de l’observer, nous avons vu le laid engendrer le mal.

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Lesidées ne meurent jamais, les créanciers non plus», a dit un comique du dernier siècle. Il aurait pu ajouter: «Les habitudes populaires ont le même privilège.» La Courtille n’existe plus, la Courtille est morte; Belleville vit, vive Belleville!

Les jours de fête, les dimanches et les lundis, les lundis surtout, on est étonné de voir la foule immense qui monte le faubourg du Temple pour courir vers la barrière. Et cependant Belleville a perdu les plus beaux fleurons de sa couronne. Le bois de Romainville avec ses parties d’âne, le parc Saint-Fargeau, si cher aux grisettes, les prés Saint-Gervais, ces délices des petits bourgeois, se sont convertis en rues, places et carrefours; les maisons y ont poussé à la place des verts gazons, des arbres séculaires et des lilas fleuris. L’île d’Amour, ce séjour enchanté où s’étaient noués tant de nœuds éphémères, par une singulière ironie, est devenue une mairie; on s’y marie pour de bon, et cela sans rire. Le Sauvage, ce bal qui fait époque dans le souvenir des Parisiens, est devenu une bonne, digne et honnête maison bourgeoise; le Grand-Vainqueur a disparu, et tant d’autres. A peine si Desnoyers et Favié daignent encore donner asile aux amateurs de la chorégraphie exagérée; les guinguettes, les cabarets chantants, ont subi le sort des bastringues et des bals champêtres. Aujourd’hui il n’y a guère plus d’arbres et de jardins dans la bonne ville de Belleville que dans la rue Saint-André-des-Arts. Les paysans de cette campagne sont des employés de ministère et des rentiers. La civilisation a agi ici comme dans l’Amérique du Nord; en avançant elle a chassé les sauvages devant elle. Il y avait jadis des cultivateurs qui plantaient quelques groseilliers et quelques cerisiers pour récolter des procès-verbaux faits aux Parisiens qui, le dimanche, s’aventuraient dans ces contrées; ils ont été porter leur industrie plus loin, au delà des fortifications. Le juge de paix de la commune n’a plus à juger les grisettes quichipaientdes fleurs, ni les gamins qui gobaient des raisins; de même que ses confrères des douze premiersarrondissements, il n’entend plus que les plaintes des créanciers acharnés et les doléances des débiteurs récalcitrants.

Et cependant Belleville est toujours cher aux Parisiens de l’empereur Julien. Ceux-là montent toujours gaiement à la barrière; s’ils ne rencontrent plus les lieux qui firent la joie de leurs pères, ils en parlent, ils content la chronique courtillaise, ils décrivent la fameuse descente du mercredi des cendres, les plaisirs du temps jadis, et ils sont heureux; ils ont fait des preuves d’érudition lorsqu’ils vous disent qu’il y a trente ans, c’était un trait de courage que de remonter le faubourg jusqu’à la rue Saint-Maur, à onze heures du soir; ils nagent dans la joie quand ils ont narré toutes les lugubres histoires du canal du Temple, qui n’a rien à envier au canal Orfano à Venise. Les eaux noirâtres du nôtre ont caché presque autant de cadavres.

Mais, puisque nous voulons parler du faubourg du Temple, parlons-en; ne prenons pas le chemin des écoliers, ne cherchons pas midi à quatorze heures.

Savez-vous pourquoi le faubourg du Temple est un des plus gais, des plus vivants et des moins pauvres de Paris? C’est qu’il tient au boulevard du Temple, qui touche au marché du Temple, c’est-à-dire aux endroits où le peuple s’amuse, où il travaille, où il s’habille, où il s’enrichit. Aussi est-ce un des quartiers les plus amalgamés de la ville. Voyez donc: le bourgeois y coudoie l’ouvrier, le comédien, le peintre endécors; par là le sculpteur, l’employé, l’auteur dramatique, vivent à leur aise, au centre de leurs affaires. C’est tout un petit monde que cette grande montée qui commence par un boulevard et finit par un boulevard. C’est une sorte de pays libre, de quartier latin de la rive droite. Chacun y vit indépendant, à sa guise, sans que l’œil du voisin vienne interroger son domicile.

En partant du café Hainselin, rendez-vous des rentiers, et de la boutique de Bertrand, le marchand de vin, où vont souper les comédiens des petits théâtres et ces dames leurs admiratrices, jusqu’au fruitier et au pâtissier qui occupent les deux dernières maisons du côté de la barrière, l’homme le moins initié à la vie parisienne doit s’apercevoir facilement, au nombre des boutiques où l’on boit et où l’on mange, qu’il parcourt un chemin conduisant à un pays de bombances toujours renouvelées. Toutes les maisons ont leur gargote, leur laiterie, leur établissement de bouillon, leur rogomiste, leur marchand de liqueurs, prunes et chinois; toutes ont leur commerce de vins, leur café, leur charcutier, leur épicier, leur restaurant et leur tabagie. N’est-ce pas un morceau des Flandres? Et tout ce monde de victuailles fait des affaires, s’enrichit, élève ses enfants, paye ses loyers, malgré la dureté des temps. Dans ce pays pantagruélique, les femmes portent des robes à volants, vont au spectacle, et resplendissent fraîchement coiffées derrière leur comptoir tous les soirs. Donc le faubourg du Temple est un bon faubourg; il donne la vie rabelaisienne à ses habitants, et Dieu sait où l’on rencontrerait son pareil.

Demandez plutôt à Pessenelle, l’heureux successeur dePassoir. Le faubourg est démoli, le marteau municipal abat un quartier entier. Tous les commerçants se désolent; il leur faut porter au loin leurs dieux lares, se refaire une clientèle. S’appuyant sur la réputation du Véfour du quartier, Passoir a dit: «Tu n’iras pas plus loin!» et l’abatis vient s’arrêter à sa maison. On lui fait un coin; il aura une entrée par deux rues. Sont-ce les gens qui ont du bonheur, ou les maisons qui portent bonheur aux gens?

Tel est leto be or not to bede toutes fortunes parisiennes.

Le père Passoir, le fondateur de cette grande réputation culinaire, était d’abord simple marchand de vin, mais c’était un homme très original et que nous donnerions volontiers en exemple à tous les commerçants de Paris. Il avait l’originalité de servir ce qu’on lui demandait.

Riez tant que vous voudrez, mais essayez, demandez ce que vous désirez: après avoir reconnu les innombrables difficultés que vous aurez à vaincre, vous verrez que nous ne nous avançons pas trop en disant que le père Passoir était un franc original.

Lorsqu’il commença à donner à déjeuner aux entrepreneurs de bâtiments, ses plus assidues pratiques, on lui demandait un filet de bœuf! Et lui, très intelligent, servait un filet. Ses confrères riaient à se tenir les côtes de sa trop grande naïveté.

«Mais, lui disait-on, avec du faux filet, ou de la culotte bien préparée, on remplace avantageusement le filet. Fais comme nous, apprends ton état.

—Puisqu’il y a quelque chose dans le bœuf qu’on nomme filet, et qu’on me demande du filet, je sers du filet.

—Bah! tu n’es qu’un maladroit, un gâte-métier, tu t’en repentiras.

—Nous verrons, reprenait naïvement le bonhomme, chacun fait son commerce comme il l’entend.»

Il en était de même partout; avec de la chicorée on faisait du café; avec tel amalgame savamment combiné, avec une mixture quelconque, on remplaçait très gentiment le vin, fût-ce même le bordeaux, qui ne demandait qu’un peu de violette pour tromper les palais les mieux exercés.

Le vieux marchand laissait dire et laissait faire. Quant à lui, il n’employait que des marchandises de première qualité, achetées aux meilleurs comptoirs. On voulait du café, il servait du moka; son rhum lui venait de la Jamaïque, son eau-de-vie de Cognac, ses vins du Médoc, ou de Beaune, ou d’Épernay. Encore savait-il faire un bon choix.

Qu’est-il arrivé de cette façon naïve d’agir? C’est qu’aujourd’hui le père Passoir, honoré, respecté, vit grassement de ses rentes; il fait chaque jour sa partie de piquet chez Hainselin, libre de tout souci. Deux ou trois autres fortunes ont été faites dans la maison qu’il a fondée, tandis que les autres, les conseillers, courent encore la pratique et voient leurs têtes blanchir dans leurs boutiques solitaires.

Y aurait-il vraiment quelque avantage à être honnête dans ce monde? Espérons-le, grand Dieu! quand ce ne serait quepour qu’il se rencontre encore quelques commerçants qui entendent le commerce comme ce doyen de l’aloyau et du ragoût de mouton.

Avant de passer le canal, puisque je dois vous guider, nous devons nous arrêter auCrocodile, à la maison Doistan.

Vous qui venez étudier les mœurs parisiennes, il faut aller auCroco.

Là se réunissent, de trois à cinq heures, une partie de ceux qui vivent du théâtre. Vous y rencontrerez depuis le petit auteur jusqu’au souffleur, l’acteur et le machiniste, le musicien et le garçon d’accessoires. Tout ce monde-là vient fraternellement y chercher de soi-disant appétits. Aussi n’entend-on de tous côtés que cet éternel cri:

«Edmond, une absinthe!»

Edmond est un jeune gars dégourdi, qui a fait son apprentissage au milieu de cette foule artiste. Il va, il vient, il connaît chacun par son nom et l’interpelle sans façon. Il s’intéresse aux parties de piquet, donne des conseils aux joueurs, et prend tant de part aux fluctuations du besi ou du remse qu’il oublie de verser son absinthe.

Oh! l’absinthe! encore une des plaies de notre époque. On ne peut se figurer le nombre de gens de talent qui s’abrutissent, perdent la mémoire, s’empoisonnent, se tuent le plus gaiement du monde avec cette terrible liqueur d’alcool et de vert-de-gris que nous envoie Pontarlier. De l’aveu de toutle monde, l’absinthe est dangereuse et n’a aucune des vertus qu’on lui attribue, et cependant, chaque année, la consommation de ce poison augmente d’une façon effrayante, chaque jour offre quelque nouvel exemple de ses vertus délétères. Qu’importe! on en boit de plus en plus. C’est l’attrait du gouffre; il attire l’imprudent qui ose mesurer ses profondeurs. Notre génération s’est fatiguée de vivre par la tête, elle veut vivre par le ventre; elle s’ennuie, elle ne veut plus penser, elle s’étourdit en croyant se distraire. Voilà pourquoi elle s’adonne à l’absinthe et au cigare. En cela elle ressemble aux Orientaux adonnés au haschisch et à l’opium. Elle ne boit plus, ce plaisir s’en est allé avec la chanson et la causerie, elle s’enivre et elle hurle. Le vin ne pouvant suffire à ces tempéraments brûlés, ils se sont jetés sur l’alcool et l’absinthe. Nous sommes mornes et taciturnes, ou bavards, stupides, diseurs de riens; la gaieté et l’esprit nous ont décidément quittés, effrayés de nos cris.

Au Crocodile,—à propos, on n’a jamais su pourquoi on avait ainsi baptisé l’établissement, c’est une fantaisie d’absinthier,—au Crocodile donc, si l’esprit-de-vin seul y abonde, on y a du moins un avantage, c’est de n’y point rencontrer de buveurs bruyants, de n’y entendre ni cris ni gros mots. On s’y grise, on y exagère même un peu le mot griser; mais enfin tout cela se fait en gens civilisés qui savent vivre.

Si nous voulions nous y arrêter au lieu de poursuivre notre route, et de faire une pause au cabaret des croque-morts, nous écririons tout un article sur la physionomie de ce cabaret qui ne laissera pas de devenir aussi célèbre dans l’histoire de notre siècle que la Pomme-de-Pin et la Bouteille-d’Or le sont dansles deux derniers siècles. Ainsi le nom de M. Doistan passera à la postérité, à côté de ceux des grandes réputations qui s’enivrent chez lui.

Quel honneur! pour qui?

Dans dix ans, combien en restera-t-il de ceux que nous coudoyons aujourd’hui sur le boulevard et sur les quais? Tout change, tout passe, le son des cloches funèbres nous l’annonce; nos cercueils sont prêts, ils attendent leur proie. Le nombre des victimes ne diminuera pas, l’expérience journalière est là qui nous le dit. Mais il n’y a pas de ville où le spectacle de la mort fasse moins d’impression; on est accoutumé aux enterrements, qui veut être pleuré après sa mort ne doit pas mourir à Paris. L’on y regarde passer un convoi avec une indifférence vraiment superbe.

Cela se passe assez gaiement dans le monde (dialogue entendu).

«Vous savez, dit une dame, ce pauvre M. Bernard est mort.—Pique.

—Je coupe, cœur.—Que me dites-vous là? C’est épouvantable!

—Vous jouez trèfle, Madame.—C’était un honnête homme; de quoi est-il mort?

—Carreau.—Il s’est avisé de mourir subitement.

—Je reprends.—C’est encore heureux, ses héritiers n’auront pas de médecins à payer.—Et passe carreau.»

Et la partie continue, M. Bernard et ses vertus alternant avec les atouts et l’impériale d’as. Certes, ce n’était pas à cet honnête citadin qu’on s’intéressait le plus. Il est vrai que la même indifférence attend ces mêmes joueurs, demain peut-être.

Le célèbre Bichat, auteur du livre dela Vie et la Mort, a une rue qui porte son nom au faubourg du Temple. C’est là qu’est située l’administration générale des Pompes funèbres, en face de la rue Corbeau, près l’hôpital Saint-Louis. On chercherait vainement des noms, un voisinage, mieux appropriés à la chose. Les voitures sortent par la rue Alibert. Encore un médecin. Cela ne semble-t-il pas une lugubre ironie?

Le rendez-vous des croque-morts est chez un marchand de vin, au coin de la rue Corbeau! Ah! nous nous plaignions tout à l’heure de notre gaieté qui s’en va; c’est là qu’on rit, c’est là qu’on chante, c’est là qu’on s’amuse. Le croque-mort est d’un naturel grivois, il aime le vin, le jeu, les belles, comme un choriste deRobert le Diable; il les chante à tue-tête, et, quand l’ouvrage va bien, il les fête avec joie et plaisir. Il plaisante avec grâce, il conte la gaudriole, il sait l’histoire de toutes ses pratiques; il répète gaiement son refrain habituel:

Monsieur le mort, laissez-vous faire,Il ne s’agit que du salaire.

Monsieur le mort, laissez-vous faire,Il ne s’agit que du salaire.

Monsieur le mort, laissez-vous faire,Il ne s’agit que du salaire.

Car il sait calculer. Il faut bien vivre, hélas! Si l’on ne meurt pas plus gaiement à Paris qu’ailleurs, on y enterre du moins avec joie. Cela fait toujours plaisir.

Figurez-vous une grande, immense salle, peuplée d’une population tout de noir habillée, absolument comme les quatre-z-officiers de M. de Marlborough. Les tables sont aussi de marbre noir, sans doute pour ne point jurer avec les costumes des consommateurs. L’aspect général du lieu est d’ailleurs convenablement lugubre, et il faut tout l’esprit de messieurs les croque-morts pour l’égayer un peu. Ma foi, la vie des gueux mérite d’être observée de près; on y découvre de la franchise, et les passions qui sont à nu ont une originalité piquante.

Nous avons assisté au fameux souper de la Toussaint. Il faut l’avouer, cela ne se passe pas autrement que dans les autres corporations, fût-ce même celle des agents de change. C’est aussi bruyant, les propos n’y ont pas de suite, et les convives semblent, comme partout ailleurs, se deviner plutôt que de converser ensemble: seulement, au lieu des vins frappés à la glace et servis dans des carafes de cristal taillé, ce sont des brocs qu’on porte et du cachetnoirqu’on demande. Mais, hélas! là aussi ils ne font que paraître sur la table, et ils ne sont déjà plus. Les dames, car elles assistent à cette agape fraternelle, ne cèdent en rien leur part aux hommes, elles boivent, fument, mangent et allaitent leurs enfants tout à la fois. Les chiens mêmes sont de la partie, et c’est à qui leur fournira la pâtée la plus abondante. Ces braves gens aimentsingulièrement leurs chiens; ils les embrassent et leur parlent avec une affection sentimentale que n’a pas la plus jolie femme pour son King-Charles.

Ces gens ont le bonheur de ne connaître ni la dissimulation ni l’hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage des femmes se tuméfiait, une autre parlait avec emportement; mais les hommes cédaient constamment à la voix de ces femmes. Ce n’est pas à dire pour cela que la soirée se soit passée sans rixes, sans combats et sans horions; non, plus d’un œil a dû porter le lendemain l’empreinte des mains vigoureuses qui le rencontrèrent sur leur passage. Mais cela se passait en famille, et, une dame ayant pris un homme au collet et le secouant si vigoureusement, son voisin calma tout à coup sa colère en lui disant:

«Assieds-toi, c’est une femme qui parle.»

Puis vinrent les chansons à boire et les rondes de table. Les femmes criaient des airs surannés, et les hommes écoutaient. Ces chants étaient pour la plupart composés d’une multitude de mots bizarres, espèce d’argot à l’usage de certains chansonniers de ces derniers temps. Ils avaient un caractère de liberté absolue, et leur idiome grossier rendait facilement toutes leurs idées. Ce langage est précis, énergique, et se fait parfaitement comprendre.

Le repas dura plus de deux heures, non comme des affamés, mais comme des gens qui s’amusent. Tout se consomme à Paris; la chimie a beau décomposer les aliments frelatés et nous parler de ses gaz; l’estomac robuste ne connaît pas tous ces nouveaux systèmes, vrais ou faux, utiles ou erronés. La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion.Eux qu’on ne croirait devoir commander à personne, ils se faisaient servir d’une voix impérative, et le garçon était vertement admonesté lorsqu’il n’avait pas répondu à la voix d’une de ces dames ensevelisseuses.

Les petits brocs se succédaient sans interruption, on en demandait de tous côtés jusqu’à dix à la fois, les litres d’eau-de-vie se montraient aux deux bouts de la table, tout s’emmêlait, les conversations et les verres, les chansons et les disputes; on jurait, on criait, les chiens hurlaient, les enfants piaillaient, c’était un tohu-bohu à ne plus rien comprendre: on dansait et l’on tombait sous la table. Étourdi du bruit et suffoqué d’une odeur désagréable, nauséabonde, de viande, de vin et de ménagerie, je quittai la place.

Un peu plus bas, chez Soulier, est une population bien autrement curieuse: ce sont lescarapatas ou marins de la Vierge Marie, parce qu’ils ne courent jamais aucun danger; espèce de race amphibie qui ne vit que sur les canaux. Les voyageurs étonnent beaucoup nos bons badauds en leur disant qu’en Chine il existe une race d’hommes qui naissent, vivent et meurent sur l’eau, qui n’a d’autre domicile que son bateau. Il faut entendre les lamentations qui se poussent à propos de la misère de ces intéressants Chinois; comme on les plaint! que leur sort est affreux! Dieu! leurs femmes! hélas! leurs pauvres enfants! Cela fend le cœur; rien que d’y penser, madame est émue, sa sensibilité se révolte, sa générosité met le nez à la fenêtre, et elle pose gravement son nom, celui de son mari, ceux de ses enfants, elle force sa bonne à mettre le sien sur une des innombrables listes de cette fantastique souscription, qu’on promène depuis cent ans d’un bout de l’Europe à l’autre, pour le rachat des malheureux petits Chinois.

Comment peut-il y avoir encore des Chinois plus ou moins intéressants à racheter, quand, avec l’argent qu’on a donné, on aurait pu acheter la Chine entière? Ceci est un mystère qu’il ne ferait peut-être pas bon de trop approfondir. Ne faut-il pas que chacun vive de son état, même lorsqu’il s’occupe d’œuvres pies?

En France, on adore les misères d’outre-mer, on n’a de larmes que pour les misères transatlantiques, la philanthropie aime beaucoup à décrire ce qu’elle n’a jamais vu. Cela pose, cela fait une réputation, cela coûte très peu, et cela rapporte beaucoup. Quant aux choses navrantes que nous avons sous les yeux, aux enfants qui meurent de faim près du cadavre de leur mère, morte de besoin, aux vieillards sans lit et sans pain, relégués dans des greniers infects, aux infirmes, aux aveugles, à toute cette race de gueux parlant notre langue, vêtus de lambeaux, montrant leur face hideuse à tous les coins, on les abandonne à la charité publique. C’est assez bon pour de telles gens, ne rapportant jamais ni honneurs ni profits.

A Paris nous avons une population entière pour le moins aussi curieuse que toute la nation chinoise à la fois. Elle ne connaît aussi que ses bateaux, elle s’y marie, elle y meurt, elle y vit. Ce sont les Carapatas. Il est vrai qu’elle travaille avec courage, qu’elle ne demande jamais rien à personne, et qu’elle nefait pas racheter ses enfants, qui sont tous gras et joufflus, bien portants et joyeux, espiègles et mutins. Que diable voulez-vous qu’on soit intéressant avec cela? Et d’ailleurs pourquoi est-elle si près de nous? Est-ce qu’on regarde ce qu’on coudoie à chaque instant?

Les mœurs des Carapatas sont des mœurs à part qui ne ressemblent à aucunes mœurs connues à terre. Ce sont les hommes de l’eau, ils ne comprennent qu’elle, ils l’aiment d’un amour sincère; n’est-ce pas elle qui les fait vivre et leur fait boire du vin? Ils sont plus fanatiques de l’eau que les matelots. Ils s’ennuient dès qu’ils ont mis le pied hors de leurs bateaux; ils savent à peine le nom des villes qu’ils traversent; mais ils connaissent les cabarets, car leur profond amour de l’eau ne nuit nullement à celui qu’ils professent pour le vin. Pour eux, les villes sont le grand Saint-Martin, le Soleil-d’Or, le Cheval-Blanc, l’endroit où l’on venddu meilleur.

On est vraiment étonné lorsqu’on voit ces immenses bateaux du Mans, grands comme des bateaux de l’État, conduits par un homme et sa famille, composée d’une femme et de deux ou trois enfants en bas âge, traverser les écluses, traînés par un seul homme, venir prendre quai devant un de ces nombreux magasins du canal du Temple, vastes comme des villes.

A côté du Carapata, actif et laborieux, voici venir, le dimanche, l’Estelle et le Némorin de la rue Saint-Denis. Cesont de bons et paisibles boutiquiers, des ouvriers tranquilles, qui louent dans le haut du faubourg, dans une de ces maisons connues sous le nom de Cours, un petit carré de jardin, grand deux fois comme un mouchoir de poche, et qu’ils viennent cultiver de leurs mains. C’est-à-dire qu’ils y transplantent des fleurs achetées aux divers marchés aux fleurs de Paris. A dix lieues à la ronde, on ne connaît de fleurs que celles qui s’achètent à Paris, pour orner les parcs et jardins de la campagne.

Le petit bourgeois est fanatique de son petit jardin et de ses petites plantes, elles lui coûtent cent fois plus d’argent à soigner que s’il les achetait chaque samedi au quai pour les faire transporter le dimanche à son petit carré de terre. Il est obligé de payer un homme pour les arroser, heureux encore quand il n’est pas obligé de payer un porteur d’eau pour emplir ses arrosoirs. Mais aussi avec quelle joie ne revêtira-t-il pas la blouse et le chapeau de paille, le dimanche, pour y conduire sa famille et ses amis? C’est avec un véritable sentiment d’orgueil qu’il offrira un bouquet de deux ou trois fleurs aux dames de sa société. Et quel bonheur incompréhensible de pouvoir dire chaque jour à son voisin: «Voici un beau temps pourmavigne;monpoirier se ressentira de cette chaleur; j’aurais pourtant besoin de monter àmonjardin pour voir simonjardinier a arrosémonrosier etmesœillets»: car la plupart de ces propriétaires ont plutôt des propriétés pour en parler que pour en jouir. C’est pour eux une vanité satisfaite, un moyen de causer avec leurs amis et de leur faire envie. Que n’envie-t-on pas aux autres, hélas! J’ai connu un officier qui a passé toute sa vie à envier à un sergent invalide un vigoureux coup de sabre que lui avait donné, en plein visage, un cuirassier russe à Eylau. Il se trouvait malheureux d’avoir été trente ans militaire sans avoir pu recevoir un aussi beau coup de bancal.

Le Parisien passe son existence à rêver le bonheur des champs, les clairs ruisseaux et l’innocence du village. Il travaille vingt ans pour s’acheter une petite maison blanche à volets verts, dans quelqu’une de ces agglomérations qu’on fait par souscription aux environs de Paris; puis, lorsque ses vœux sont bien accomplis, qu’il n’a plus rien à désirer, il se met à regretter le ruisseau bourbeux de sa rue, le mal du pays s’empare de lui; il se défait à n’importe quel prix de son cottage, et il revient tout triomphant faire sa partie de dominos au café de son quartier. Il dit pis que pendre de la vie de ces pays monotones, des bois et du champêtre, du village et des villageois, et il s’écrie en se rengorgeant:

«Enfin, je n’ai trouvé le calme qu’au sein des villes, au milieu du bruit.» Heureux de son antithèse, il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus: car il est guéri de sa folie.

Et, ma foi! il a parfaitement raison. Il n’y a personne au monde qui ait moins les goûts champêtres que moi. Je préfère un coin du ciel vu par la fenêtre d’une mansarde aux plus beaux paysages. Je ne comprends la belle nature qu’au Luxembourg ou bien au Jardin des Plantes. Quant à la campagne, Ménilmontant et Montmartre sont mes montagnes, les bois de Vincennes et de Boulogne mes forêts. Mon rêve n’a jamais été de vivre parmi les poules et les canards, je les préfère à la Vallée tout préparés. Quand on a vécu dans cette atmosphère de Paris, au milieu de cette lutte incessante, il vous faut le bruit, le tapage et l’animation des grandes foules.

Aussi conçois-je très bien que le Parisien pur sang regrette tous les vieux et bruyants usages de sa bonne ville, qui tendent chaque jour à s’effacer de plus en plus. En effet, qu’est devenu notre bon vieux carnaval avec ses cavalcades, ses chie-en-lit en guenilles, ses plaisanteries, qui toutes étaient au gros sel avec accompagnement de moutarde? Et les attrapes, ces bêtises du peuple de Paris, qui consistaient à appliquer aux mantelets noirs des vieilles femmes qui sortent des prières de quarante heures des plaques blanches en forme de rats, à leur attacher des morceaux de drap ou de papier rouge; et ces pièces de monnaie clouées au pavé; enfin, tout ce qu’on peut imaginer de plus bête divertissait infiniment tous ces grands enfants. N’oublions cependant pas la plaisanterie du marmot, qui se faisait à tous les carrefours. On fagotait un enfant postiche, il avait le dos tourné, le corps baissé; il semblait vouloir ramasser à terre une pomme tombée de sa main; vous passiez, et, voyant l’attitude embarrassée de l’enfant, vous ramassiez la pomme et la lui présentiez. Aussitôt vous étiez en butte à mille quolibets, plus saugrenus les uns que les autres. C’était là un des grands plaisirs du peuple le plus spirituel du monde. Des attrapes, il y en a de toutes sortes. On se souvient de l’éternel homme en chemise, moutardier ambulant, que suivaient d’autres masques, s’empressant, avec des morceaux de boudin,d’aller puiser de la moutarde au derrière de cette chemise. Et les cris perçaient la nue, on applaudissait à toutes ces plaisanteries. Ce n’était peut-être pas très attique, mais cela faisait rire.

La grande chose du carnaval était la promenade en voiture et les chevauchées du boulevard, qui devaient se retrouver le lendemain à la descente de la Courtille. Ah! la descente de la Courtille, c’étaient là les véritables bacchanales du peuple français! Quelle cohue, quelle mêlée! que de cris, que de bruit! des pyramides d’hommes et de femmes grimpés sur des calèches, s’apostrophant d’un côté de la rue à l’autre, toute une ville dans une rue. Aussi quelles poussées, quelles orgies! Ah! oui, rappelons nos souvenirs et parlons-en!

En perdant la descente de la Courtille, le carnaval populaire a perdu son plus beau fleuron. C’était une folie, une frénésie, nous le voulons bien; mais c’est de cela qu’on pouvait dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, quetout Paris y était. Tout le monde disait: «C’est infâme, c’est ignoble»; mais le plus beau monde, les duchesses en dominos et les impures court-vêtues, dans leurs atours débraillés, les courtisanes en poissardes effrontées, et les bourgeoises en paysannes ou en laitières suisses, s’empressaient, dès quatre heures du matin, de quitter les salons de l’Opéra, les bals de souscription, ceux des théâtres, et même, faut-il le dire, les bals officiels, pour y courir.

C’était la bacchanale moderne; on en parlait tant et tant qu’on venait de province et de l’étranger pour y assister. Il n’y avait pas de beau carnaval sans une bruyante descente de la Courtille; toutes les fenêtres étaient louées un mois à l’avance, on les payait un prix fou. Jamais cérémonie officielle, défilant le long du boulevard, ne pourra lutter avec cette grande fête annuelle de la population parisienne. Que de familles ont vécu des mois entiers et payé leur loyer d’une année avec la location de leurs fenêtres! Les propriétaires des grands terrains du faubourg, qui n’était presque bâti que jusqu’un peu au-dessus du canal, faisaient construire des tentes et des estrades pour ce jour-là. C’était la foire du quartier; en ce jour de bombance et d’orgie, les cabarets regorgeaient de monde, il y en avait partout, même sur les toits; on ne voyait que des têtes, et tout cela criait, hurlait, s’aspergeait de vin. Les voitures montaient chargées de masques, et mettaient trois heures pour aller du boulevard à la barrière. Longchamps était dépassé de cent coudées.

Cette fête était tellement populaire que les ouvriers économisaient sur leur paye pendant toute l’année pour bien finir leur carnaval. On se jetait des bonbons d’une voiture à l’autre; puis venait le tour des œufs pleins de farine: car les patronnets et les marmitons, au lieu de briser les œufs dont ils se servent dans leur métier, y faisaient un simple petit trou par lequel s’échappait le contenu, puis ils remplissaient les écailles de farine et les vendaient beaucoup plus cher qu’ils n’avaient coûté à leurs patrons. C’était une industrie qui rapportait des sommes folles à tous les gamins des restaurants et des pâtisseries.

Mais, quand on avait épuisé ces œufs d’attrape, comme il fallait encore se jeter quelque chose, c’était de nécessité, on se jetait à la tête des œufs frais ou non frais, tant pis pour ceux qui les attrapaient. D’autres aspergeaient les piétons avec des sacs de farine blanchissant tous les passants; ceux qui n’avaient pas le moyen de se procurer de la farine ou de la poudre répondaient avec du plâtre; puis venait le tour des projectiles: les pommes cuites commençaient, on dévalisait en un instant les charrettes des marchands ambulants, les boutiques des fruitières; les fruits et les légumes crus succédaient, on se canardait avec tout ce qui tombait sous la main, jusqu’à la boue des ruisseaux. C’était une véritable guerre intestine; bienheureux si quelque malin, emporté par son ardeur, n’envoyait pas des pierres et des tessons de bouteilles. Cependant justice était bientôt faite de pareilles gens. Un fort de la halle, déguisé en poissarde, ou quelque hardi gaillard, en costume de prince espagnol, descendait de son char, se posait en vengeur et corrigeait l’enthousiaste sur l’heure et sur le lieu. Il était tacitement défendu de se fâcher, mais il était permis de se horionner.

C’était aussi le temps de ce qu’on appelait lesengueulements. On s’engueulait d’une voiture à l’autre, de fenêtres à voitures, de piétons à fenêtres; chaque société avait son ou sa forte-en-gueule, espèce de crécelle à poumons d’acier chargée de répondre à tout le monde, d’arrêter la foule par ses propos de haut goût et les dialogues grivois qui s’établissaient entre camarades. Car le suprême du genre était de diviser la bande dans deux voitures et de s’échanger lesplus jolies chosesdu monde en une sorte de conversation et destyle poissard. On se donnait la réplique comme au théâtre, et jouait une pièce gratis pour les badauds de la rue. Ces conversations se composaient et s’apprenaient par cœur longtemps à l’avance. On trouve encore sur les quais certains exemplaires duCatéchisme poissard, ou l’Art de s’engueuler proprement en société sans se fâcher, qui, s’ils ne sont pas très spirituels, sont du moins curieux comme genre de littérature populaire et quelquefois fort drôles. Cela se vendait par milliers d’exemplaires dans les rues pendant toute la durée du carnaval.

C’était une sorte de langage par assonnances, n’ayant aucune prétention à la raison, exagérant les rimes, imitant de très loin le vers, et dont Vadé fut l’inventeur au dernier siècle. Un de nos plus spirituels écrivains, M. Léon Gozlan, en a fait une fort heureuse imitation dans une pièce jouée aux Variétés en 1848 ou 49.

Le carnaval riche, celui qui s’est promené pendant les trois jours gras en voiture à quatre chevaux sur le boulevard, s’emparait au petit jour du restaurant desVendanges de Bourgogne, dont on avait loué les salons et les cabinets longtemps à l’avance. C’était devant les fenêtres de l’établissement qu’on venait surtout parader pour voir le fameux milord l’Arsouille. La maison était située au coin du canal, à la place où se trouve aujourd’hui Soulier, marchand de vin, renommé danstout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne. Elle était immense; on a bâti sur son emplacement cinq ou six grandes maisons à six étages avec cours.

Là, le combat changeait d’aspect, on jetait des dragées et des oranges aux dames, on inondait les hommes avec des flots de champagne et l’on répondait aux projectiles par des écailles d’huîtres et des assiettes encore pleines des morceaux du déjeuner: car la mode était dans ce temps-là de tout casser après chaque repas, vaisselle et meubles, et de tout jeter par la fenêtre, en faisant voler les vitres dans la rue. Le traiteur en était quitte pour ne servir ce jour-là que les assiettes ébréchées et les plats écornés qu’il portait sur la carte comme sortant de chez le porcelainier. C’était une façon commode de renouveler son mobilier à peu de frais.

Un jour, le père Passoir eut toute la devanture de sa boutique enfoncée par une cavalcade entière qui y entra et vint se faire servir le champagne à cheval, au milieu de sa salle, en brisant tout ce qu’elle rencontrait, tables de marbre, glaces et verrerie.

Personne ne fut effrayé, personne ne s’y opposa; on était habitué à ces excentricités, et l’on savait que les fils du premier Empire ne marchandaient jamais leurs plaisirs et ne faisaient pas d’économies. Ils se ruinaient le plus gaiement et le plus bruyamment possible. Ils avaient hérité de leurs pères d’une prodigalité géante, et ils en usaient en vrais fous qu’ils étaient. Nous n’étions pas encore arrivés aux jeunes gens rangés, calculateurs, et croupiers de la Bourse.

C’était une nouvelle société qui prenait possession de la France; elle s’amusait à corps perdu, sans arrière-pensée, envéritable vainqueur. La révolution de Juillet venait d’avoir lieu, on était si heureux d’être libre qu’on ne pensait qu’à jouir de cette bonne liberté.

On se ruinait pour se costumer, on mettait tout au Mont-de-piété, sans penser au lendemain. Ah! bien, oui, demain, disait-on, il ne viendra jamais; amusons-nous d’abord, nous verrons après. On était dans un enivrement que tout le monde partageait. Les riches faisaient des folies, les pauvres les imitaient, personne n’avait rien à se reprocher.

Un artiste aujourd’hui très célèbre partit le samedi avec tout l’atelier où il travaillait; les deux premiers jours, ils dépensèrent tout leur argent. Il fallait cependant faire mardi gras et enterrer mercredi des Cendres. Comment faire? Il n’y avait qu’une visite àma tantequi pût vaincre la difficulté. On fit un paquet général des hardes de toute la bande, et l’on alla frapper à la porte du commissionnaire au Mont-de-piété. Il prêta; on s’amusa à la Courtille tout le jour, on dansa toute la nuit, on fit la pose obligée chez Olivari et chez Passoir en descendant le lendemain. Mais il fallait aller travailler le jeudi. C’était là le difficile; comment se rendre à l’atelier? Tout le monde était, qui en paillasse, qui en pierrot, cet autre en malin; l’un avait pris un costume poissard, et cet autre une longue soutane de frère ignorantin: car, après 1830, on se déguisait beaucoup en Basile, en haine des jésuites; ces imprudents travaillaient à la frise de la Madeleine.

Leur frère ignorantin fut leur providence; il se dévoua, il alla chercher de l’ouvrage, il eut le bonheur d’en trouver, et la rue fut fort étonnée de voir tout un atelier de sculpteurs, de ciseleurs et de modeleurs travailler sans relâche huit jours durant en grands costumes de masques. On fit tant et si bien qu’en huit jours chacun put rentrer dans son vêtement habituel et renvoyer le costume au loueur. Ce fut encore le digne frère qui se présenta pour rapporter l’ouvrage et courir bien vite au grand clou de la rue de Paradis. Lorsqu’il revint, c’était fête. On était délivré de la prison du carnaval.

Vous croyez peut-être que cette leçon leur profita! Baste! trois semaines après, ils faisaient la mi-carême, et notre artiste passait huit jours à la Madeleine en Turc d’enseigne; il avait recommencé la même fête.

Un nommé Olivari, de Marseille, ancien figurant danseur du Cirque, avait établi un restaurant au faubourg à l’enseigne duBœuf provençal. Lui aussi, c’était un original. Il avait la manie de faire fortune pour voyager et voir du monde. C’était d’ailleurs un très aimable garçon; il avait su attirer chez lui la société des artistes. Aux jours de folle orgie, il faisait une concurrence souvent avantageuse auxVendangeset à la maison Passoir: car les sociétés qui occupaient ces trois maisons étaient très distinctes. Passoir avait les entrepreneurs, les commerçants en goguette et les riches Israélites du quartier; on s’y connaissait, on se réunissait là en voisins. LesVendangesétaient occupées, comme nous l’avons dit, par les fils de famille, ceux que les bourgeois nomment des bourreaux d’argent; et Olivari avait ses artistes peintres, comédiens, gens de lettres. C’était, comme on le pense bien, un assaut de folies et d’excentricités entre les trois genres de consommateurs. Si les uns avaient plus d’argent, les autres avaient plus d’esprit.

Un jour, un grand seigneur s’avisa de jeter de l’argent au peuple du balcon desVendanges. Ce fut une cohue hideuse à voir dans la rue: des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, se précipitèrent sur le pavé à se rompre bras et jambes, pour ramasser la pièce de monnaie n’importe où elle était tombée, fût-ce même sous les pieds des chevaux. C’était une masse qui tombait et se relevait comme des énormes marteaux de fer qu’on voit dans les forges et qui écrasent tout sur leur passage.

La chose eut un succès immense; c’était là tout à fait une plaisanterie aristocratique; aussi toute la matinée ne vit-on que des imitateurs des largesses de milord l’Arsouille, car tout ce qu’on faisait d’excentrique était à l’instant attribué aulord Arsouille. «On ne prête qu’aux riches», dit un proverbe qui, par hasard, n’est pas menteur.

Les habitués de Passoir, ne voulant pas rester en arrière, brisèrent la devanture de la boutique et se mirent à verser à boire gratis à tous ceux qui voulaient. Alors ceux d’Olivari firent dresser toutes les tables, parer tous les salons et les cabinets, et, arrêtant le monde de force dans le faubourg, ils offrirentun déjeuner et un bal forcé à tous les masques qu’ils purent rencontrer.

On voit que d’un côté et de l’autre on savait faire danser les écus et jeter passablement l’argent par les fenêtres.

Tout est bien changé. Olivari est mort, lesVendangesont disparu, Passoir est un bon bourgeois, sa seule maison garde son immense renommée. Mais les excentricités de l’ex-danseur lui ont fait une telle réputation qu’on en parlera longtemps encore dans le quartier, où il a laissé les meilleurs souvenirs. Sa manie de voyager était poussée si loin que, lorsque les affaires allaient bien, il prenait de l’argent, et, sous le prétexte d’aller à Bercy ou à l’Entrepôt faire ses achats, il partait; deux, trois, et parfois six mois s’écoulaient sans qu’on eût de ses nouvelles. Sa femme ne s’en inquiétait pas, elle faisait ses affaires, tenait son comptoir, gourmandait son chef et ses garçons, remplaçait même avec avantage son mari. Elle le connaissait et était, dès longtemps, habituée à ses escapades.

Si on lui demandait des nouvelles du volage, elle répondait naïvement: «Je ne sais pas s’il est en Espagne ou bien à Marseille, peut-être en Angleterre.»

Olivari rentrait un beau matin, était fort étonné de ne pas voir son couvert à la table du déjeuner, se faisait donner une assiette, prenait place, mangeait comme quatre, et il n’y avait pas d’autre explication, tout était dit. Jamais sa femme ne luifit un reproche, jamais il ne lui dit quels pays il avait visités dans ses excursions. Ils faisaient ainsi le meilleur ménage connu.

Notre voyageur était d’une adresse presque incroyable; il excellait dans tous les exercices du corps; c’était une façon de chevalier de Saint-Georges.

Un jour, l’idée lui vint, après avoir lu sans doute le célèbre livre de M. Maldan,l’Art d’élever les lapins et de s’en faire 3,000 livres de rente, d’acheter une petite maison dans le haut du faubourg, avec un petit jardin, presque sur le mur de ronde, d’en faire une sorte de salle d’armes et d’y élever des lapins. Il n’avait cependant pas, il faut le dire, la prétention affichée par le célèbre écrivain Maldan. Il voulait seulement posséder un petit pied-à-terre, un petit vide-bouteille, pour se distraire avec ses amis en cassant de temps en temps le col à un de ses élèves après un assaut.

Pendant quelque temps, les lapins croissaient et multipliaient à plaisir; il les comptait chaque jour; il les caressait d’un œil de propriétaire; il les soignait et les choyait. Ses lapins faisaient sa joie, quand, un jour, il s’aperçut que le nombre avait diminué; les plus beaux, les plus gros, avaient disparu. Il s’en inquiéta; il crut qu’ils avaient creusé un terrier; mais, malgré toutes ses recherches, il ne put rien découvrir. Quelques jours après, le même phénomène se renouvela. Cela devenait fantastique.

Olivari, qui était brave, voulut éclaircir le fait; il établit un affût et vint passer la nuit près de la cabane aux lapins.

Il y avait déjà trois jours que duraient ses veillées, quand une nuit il vit un grand et solide gaillard enjamber son mur et venir sans façon, en prenant bien son temps, choisir parmi ses chers élèves ceux qui lui convenaient le mieux. Il sortit furieux de sa cachette, et, prenant le voleur par le bras, il lui dit:

«Ah! misérable, c’est toi qui voles mes lapins! Je pourrais te livrer à la justice, mais non, tu me ferais encore perdre mon temps à témoigner. Tiens, gredin, défends ta vie, car je veux me faire justice moi-même.»

En disant ces mots, il jetait une épée au voleur, se mettait en garde et attaquait. Mais le gredin était un gaillard qui avait fait un congé aux compagnies de discipline: il y avait été prévôt de pointe, contre-pointe, canne et chausson; il maniait l’épée en vrai soudard; il chargea notre propriétaire, qui rompit et s’aperçut qu’il avait affaire à forte partie. Mais, par un dégagement heureux, il perça l’épaule de son adversaire; celui-ci poussa un cri, laissa tomber son épée en demandant merci. Olivari, en vainqueur généreux, voulait simplement le jeter à la porte après sa victoire. Hélas! le vaincu avait perdu toute connaissance; il était couché inanimé sur le terrain, et le sang sortait à gros bouillons de ses plaies. Voici notre homme bien embarrassé; il transporte son voleur dans sa maison et s’occupe de le faire revenir à lui; puis il fallut le panser: on ne peut cependant pas jeter un chrétien tout sanglant sur le pavé.

Si Olivari était bon tireur, maître en fait d’armes, il était très mauvais chirurgien, si bien qu’il passa toute la nuit auprès de son voleur à essayer tous les moyens d’arrêter l’hémorragie. Au jour, il fut bien heureux de lui remettre un louis dans la main, en lui disant:

«Va-t’en te faire pendre ailleurs.

—Ah! Monsieur, s’écria le gredin, vous êtes un brave homme, et, si dorénavant on vous vole vos lapins, les voleurs auront affaire à moi.

—Je te remercie de ta bonne intention, mais je jure que sera bien fin celui qui me prendra à vouloir encore me faire justice moi-même et à élever des lapins.»

Le lendemain, en effet, on lisait, en tête de la carte du jour duBœuf provençal:Gibelotte de lapin.Les élèves du patron avaient été sacrifiés, ils lui coûtaient trois fois le prix de ceux qu’on achète au marché.

Un article intituléle Faubourg du Templeserait parfaitement incomplet, si on ne parlait pas des célèbresbals Chicard, qui, pendant cinq ou six ans, ont tant occupé Paris, la province et l’étranger; si on ne s’occupait pas de l’ancienne Courtille et de ses salons, des grandes batailles qui s’y donnaient et faisaient la joie de nos devanciers, et enfin des personnages célèbres qui fréquentaient le lieu. Et d’ailleurs il a été trop souvent, dans ce travail, question de milord l’Arsouille pour que nous ne fassions pas faire à nos lecteurs la connaissance de ce personnage fantastique, qui pendant dix ans occupa tous les bourgeois de Paris, et qui aujourd’hui encore est resté à l’état légendaire.


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