VI

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CORRESPONDANCE.—LES FÊTES ET FOIRES.—LES JEUX.—LE 90.—LE LAPIN IMMORTEL.—LE PATISSIER AMBULANT.

CORRESPONDANCE.—LES FÊTES ET FOIRES.—LES JEUX.—LE 90.—LE LAPIN IMMORTEL.—LE PATISSIER AMBULANT.

Unjournaliste ne manque jamais de recevoir beaucoup de lettres, affranchies ou non, signées ou anonymes, de compliments ou d’injures, lorsqu’il a entrepris une série d’articles sur un sujet quelconque. En voici deux entre celles qui nous sont parvenues à propos de nosIndustries inconnues:

«Monsieur,«Je lis avec le plus grand plaisir les articles que vous publiez dans le journalle Siècle, qui est mon journal. Vous voulez faire une galerie originale de tous les commerces quenous inventons chaque jour, nous, pauvres gens jetés au hasard sur le pavé de Paris. Ce que vous avez dit jusqu’à ce jour est vrai, bien étudié et compris. Presque tous ces industriels me sont connus, et quelques-uns sont mes amis.«J’ai cependant une observation à vous faire. Peut-être vous paraîtra-t-elle juste.«Lorsque vous avez parlé de mon ami Chapellier, le boulanger en vieux, vous avez dit: «Le père Chapellier a su tirer des croûtes de pain tout ce qu’on en pouvait tirer.»«Cela n’est pas exact. Il n’est peut-être pas d’industrie au monde autour de laquelle un homme ne trouve à ramasser sa vie. On peut penser à tout, embrasser d’un coup d’œil toutes les branches qui viennent se rattacher à l’arbre principal, mais on ne les cultivera pas toutes. Le temps, la place, les outils, la patience, manquent. Puis vous ne pouvez vous figurer quelle est la force de cet axiome: «Il faut que tout le monde vive.» Rien ici-bas ne se fait qu’en vertu de ce principe. Le fabricant de bijouterie qui, après avoir brûlé ses cendres et les balayures de son atelier, vend les cendres des cendres au laveur de cendres sait parfaitement bien qu’il y a encore de l’or dans ce qu’il vend, mais il se dit: «Il faut que tout le monde vive.» Puis il n’a pas l’admirable patience de l’Auvergnat, il n’est pas outillé, il n’a pas d’emplacement convenable pour faire le lavage lui-même; il perdrait trop de temps à l’entreprendre.«Il en est de même partout. En littérature, après le romancier, qui trouve le sujet, esquisse les caractères, décrit les lieux, donne la vie aux personnages, les fait marcher, parler, agir, en un mot écrit un livre, vient l’auteur dramatique, qui transporte tout cela au théâtre sous une autre forme. Le premier auteur eût pu faire la pièce lui-même, mais il n’est pas en relation avec les directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre, il ne connaît pas lesficellesde la scène. Il abandonne donc son œuvre à qui veut la prendre: il faut que tout le monde vive.«Examinez, cherchez, et vous trouverez toujours une glane dans les champs déjà moissonnés. Quelqu’un qui voudrait bien s’en donner la peine vivrait même des huissiers, qui vivent aux dépens de tout le monde, et ce ne serait ni la moins curieuse ni la moins productive desindustries inconnues.«Moi, Monsieur, qui écris ces lignes, j’ai trouvé ma glane dans le champ du père Chapellier, j’en vis depuis une vingtaine d’années, et je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Si je ne suis pas un capitaliste comme mon heureux ami, je suis du moins un notable commerçant dans le genre. Si vous voulez me faire l’honneur de venir me voir, je vous montrerai mes fours, je vous expliquerai mes moulins; je crois que vous aussi vous pourrez trouver à glaner quelques bonnes observations dans mon champ.«Agréez, Monsieur, etc.«Hébard.»

«Monsieur,

«Je lis avec le plus grand plaisir les articles que vous publiez dans le journalle Siècle, qui est mon journal. Vous voulez faire une galerie originale de tous les commerces quenous inventons chaque jour, nous, pauvres gens jetés au hasard sur le pavé de Paris. Ce que vous avez dit jusqu’à ce jour est vrai, bien étudié et compris. Presque tous ces industriels me sont connus, et quelques-uns sont mes amis.

«J’ai cependant une observation à vous faire. Peut-être vous paraîtra-t-elle juste.

«Lorsque vous avez parlé de mon ami Chapellier, le boulanger en vieux, vous avez dit: «Le père Chapellier a su tirer des croûtes de pain tout ce qu’on en pouvait tirer.»

«Cela n’est pas exact. Il n’est peut-être pas d’industrie au monde autour de laquelle un homme ne trouve à ramasser sa vie. On peut penser à tout, embrasser d’un coup d’œil toutes les branches qui viennent se rattacher à l’arbre principal, mais on ne les cultivera pas toutes. Le temps, la place, les outils, la patience, manquent. Puis vous ne pouvez vous figurer quelle est la force de cet axiome: «Il faut que tout le monde vive.» Rien ici-bas ne se fait qu’en vertu de ce principe. Le fabricant de bijouterie qui, après avoir brûlé ses cendres et les balayures de son atelier, vend les cendres des cendres au laveur de cendres sait parfaitement bien qu’il y a encore de l’or dans ce qu’il vend, mais il se dit: «Il faut que tout le monde vive.» Puis il n’a pas l’admirable patience de l’Auvergnat, il n’est pas outillé, il n’a pas d’emplacement convenable pour faire le lavage lui-même; il perdrait trop de temps à l’entreprendre.

«Il en est de même partout. En littérature, après le romancier, qui trouve le sujet, esquisse les caractères, décrit les lieux, donne la vie aux personnages, les fait marcher, parler, agir, en un mot écrit un livre, vient l’auteur dramatique, qui transporte tout cela au théâtre sous une autre forme. Le premier auteur eût pu faire la pièce lui-même, mais il n’est pas en relation avec les directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre, il ne connaît pas lesficellesde la scène. Il abandonne donc son œuvre à qui veut la prendre: il faut que tout le monde vive.

«Examinez, cherchez, et vous trouverez toujours une glane dans les champs déjà moissonnés. Quelqu’un qui voudrait bien s’en donner la peine vivrait même des huissiers, qui vivent aux dépens de tout le monde, et ce ne serait ni la moins curieuse ni la moins productive desindustries inconnues.

«Moi, Monsieur, qui écris ces lignes, j’ai trouvé ma glane dans le champ du père Chapellier, j’en vis depuis une vingtaine d’années, et je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Si je ne suis pas un capitaliste comme mon heureux ami, je suis du moins un notable commerçant dans le genre. Si vous voulez me faire l’honneur de venir me voir, je vous montrerai mes fours, je vous expliquerai mes moulins; je crois que vous aussi vous pourrez trouver à glaner quelques bonnes observations dans mon champ.

«Agréez, Monsieur, etc.

«Hébard.»

Nous nous sommes donc rendu derrière ce vieux collège Henri IV, où nous avons passé les dix plus belles années de notre vie, pour visiter l’usine de M. Hébard. Un grand gaillard, qui portait pardieu bien le gilet rouge distinctif des valets de grande maison, vint nous demander ce que nous voulions.

«Je désire voir M. Hébard.

—Il est dans sa bibliothèque; si monsieur veut me dire son nom, j’aurai l’honneur de l’annoncer.»

Tout se fait dans les formes; mais nous sommes habitués aux surprises. Quelques instants après, un homme d’une cinquantaine d’années vint à notre rencontre. Il était vêtu d’une vareuse rouge et d’un pantalon de molleton à pied. C’était M. Hébard.

Si les Parisiens, qui, à l’exemple de Voiture, ont la prétention de deviner la profession d’un passant rien qu’à sa démarche, rencontraient notre industriel se promenant un jour au Luxembourg, nous sommes certain qu’ils pourraient s’attirer la même réponse que celle qu’on fit au poète du XVIIᵉ siècle, lequel, voyant un jour un homme en carrosse qui passait sur le Cours-la-Reine, l’aborda en disant: «Monsieur, j’ai parié que vous êtes un receveur aux gabelles.—Monsieur, lui répondit le quidam, pariez que vous êtes une bête, et vous gagnerez.»

En effet, jamais homme n’a moins eu le physique de son emploi que M. Hébard: il est petit, un peu replet; il a les mains blanches, le visage pâle et blanc, comme tous les hommes qui mènent une vie sédentaire, et certainement le physionomiste moderne voudrait voir dans M. Hébard un homme de bureau, un professeur ou un savant, et non pas un homme de travail manuel et d’invention commerciale.

Nous l’avons dit, presque jamais ces hommes qui cherchent si péniblement la fortune n’aiment l’argent pour le bien-être qu’il procure; ils veulent la fortune, non pas pour la fortune, mais pour satisfaire un caprice, pour avoir quelque chose qui leur a fait envie chez un autre qu’ils ont connu il y a vingtans. M. Hébard, lui, doit son énergie à un voisin qui possédait une bibliothèque. M. Hébard y passait sa journée et ses soirées à lire Voltaire. Un jour il lui arriva à peu près ce qui arrive dans le conte desDeux Voisins. L’un deux avait des livres et un ménage très mal monté; l’autre avait au contraire un très beau ménage, mais pas le plus petit livre. Un soir celui-ci cria à travers la cloison: «Voisin, prêtez donc un livre, je ne puis dormir.—Mes livres ne sortent pas, répondit celui-là; venez lire chez moi tant que vous voudrez.» Quelques jours après, ce fut le tour du bibliophile de s’écrier: «Voisin, mon feu ne veut s’allumer; prêtez-moi votre soufflet.—Venez souffler chez moi tant que vous voudrez, répondit l’autre, mon soufflet ne sort pas de chez moi.»

Or, dès qu’il se fut brouillé avec son voisin, M. Hébard se dit: «Moi aussi, j’aurai mon Voltaire!» Et il se mit à travailler pour se le procurer. Mais, âgé de quinze ans, il n’était que petitpatronnetchez unregrattier. Les regrattiers sont les pâtissiers qui fabriquent les chaussons aux pommes, les brioches sans beurre et les gâteaux sans sucre qu’on vend aux écoliers et aux gamins de Paris. Il gagnait, pourboires compris, vingt-cinq sous par semaine. M. Hébard était nourri à la boutique, et ses parents, qui étaient portiers d’un hôtel d’étudiants dans la rue Saint-Jacques, le logeaient. Pour se procurer les quatre-vingts volumes de Voltaire, édition Touquet, à un franc soixante-quinze centimes le volume, il fallait donc deux années d’économie. M. Hébard ne se sentit pas ce courage. Il abandonna son métier pour se fairecamelot, c’est-à-dire marchand de bimbeloteries dans les foires et fêtes publiques. Il y portait de la bijouterie fausse. Pendant trois étés, il fit lesdépartements de la Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise. Ses affaires prospérèrent au delà de ses espérances. Mais ce qui lui profita beaucoup plus que son commerce, c’est qu’il y apprit tous les stratagèmes que les marchands forains mettent en pratique pour vivre. Il connut leurs besoins, leurs façons d’acheter, de vendre, et il y conçut une idée excellente: aussi manqua-t-elle de l’envoyer passer cinq ans à Sainte-Pélagie. On y enfermait encore les prisonniers pour dettes. Il voulut fonder à Paris une sorte d’entrepôt où tous lescamelotss’approvisionneraient de marchandises. L’affaire ne réussit pas; il dut faire faillite, et le Voltaire ne fut pas encore acheté de cette fois.

Pendant les trois années d’ensuite, il accompagna les hercules, les femmes phénomènes, les disloqués, les avaleurs d’épées, les mangeurs de feu, les dentistes, les escamoteurs, les banquistes, les nains, les géants, les enfants à deux têtes, les veaux à quatre cornes, et tous les charmants spectacles qui réjouissent les yeux du peuple le plus spirituel du monde dans les jours de réjouissances. Il s’était acquis une certaine réputation dans leboniment, laposticheet laparade. On nomme ainsi le prologue que les saltimbanques jouent devant leur baraque pour allécher le public enl’amusant aux bagatelles de la porte, et qui finit invariablement ainsi: «Entrez, Messieurs, Mesdames, entrez; vous y verrez ce que vous n’avez jamais vu; et cela ne coûte que 2 sous. 2 sous! il faudrait ne pas avoir 2 sous dans sa poche, etc.»

M. Hébard, qui était Parisien, qui savait son boulevard du Temple par cœur, imitait les comiques à la mode, faisait des grimaces, parlait fort et captivait l’attention descombrousiers:c’est ainsi que les forains nomment les paysans. Aussi Gringalet était-il fort recherché par les Bilboquets du temps.

C’est tout un monde à part, nous disait-il, que la population des forains; il serait très curieux de les étudier. Figurez-vous qu’il y a là des familles entières qui n’ont jamais habité dans des maisons; les enfants naissent, vivent, grandissent et meurent dans ces longues et larges voitures qu’on rencontre souvent sur les routes, et dans lesquelles ils couchent, font leur cuisine et transportent tout leur mobilier. Ils se marient entre eux, et les nouveaux conjoints ne font que passer d’une voiture dans une autre. Un enfant n’a pas deux ans qu’on lui a déjà assoupli les reins pour lui apprendre la dislocation et lessauts de carpe. Il fait ses exercices d’agilité, il danse la danse des œufs, à l’âge où les autres enfants font à peine leurs dents. Ce petit être, à dix ans, connaît à fond toutes les roueries qu’on n’apprend dans le monde que par une longue pratique de la vie, et la fréquentation assidue dessociétésles moinsmêlées. Lorsque les autres balbutient papa, maman, et jouent à la poupée, lui, ilentortille déjà le pétrousquin en faisant la manche(il sait attraper le public en faisant la quête). C’est pitié de voir ces vieux enfants qui raisonnent de tout et avalent lecanoncomme des hommes. Les gens du monde croient qu’Eugène Sue a exagéré les caractères de Bamboche et de Basquine. Non, le profond moraliste n’a fait qu’atténuer, au contraire, ce que ces mœurs nomades ont d’horrible. Il faut avoir un corps de fer, un cœur d’acier, une âme de bronze, pour vivre de cette vie-là.

Vient ensuite letruqueur. On appelle ainsi tous ces gens qui passent leur vie à courir de foire en foire, de village en village, n’ayant pour toute industrie qu’un petit jeu de hasard.Cela s’appellepasse-carreau, lechandelier, etc. Le jeu duchandelierconsiste à abattre un chandelier de feutre sur lequel on a misIsol. Le joueur, armé d’une longue baguette, doit d’un seul coup faire tomber ces deux objets hors de l’assiette qui les supporte. On joue ordinairement un lapin, de l’argent ou des macarons. Cet exercice paraît fort simple au premier abord, et le truqueur l’exécute avec une telle facilité que tout le monde veut essayer. On s’entête à gagner, les paris s’engagent entre le marchand et le joueur, et bientôt celui-ci quitte la place le gousset à sec.

Il est tel industriel de ce genre qui part au printemps, emportant un lapin dont, à la fin de la campagne, il fait une excellente gibelotte. Pendant les six mois du beau temps, il gagne de quoi passer grassement son hiver. Voici la mise de fonds: un chandelier en feutre, deux sous; une assiette, trois sous; un lapin, trente sous. Quant à la baguette, il la cueille au premier aulne qu’il rencontre sur son chemin. Ajoutons-y le sou à mettre sur le chandelier: total, trente-six sols. C’est avec ce capital qu’il vit, qu’il nourrit sa femme, qu’il élève plusieurs enfants, et qu’il finira par acheter quelque beau domaine. Il y a peu de financiers, même à la Bourse de Paris, qui sachent mieuxfaire suerleur argent.

Dans certains pays, les fêtes sont organisées par des particuliers. Ces pays-là sont la terre promise des banquiers dubiribi, dupasse-carreauet duchandelier. On charge ordinairement de la surveillance de la foire le garde champêtre du lieu ou un des gardes du plus riche propriétaire. Alors lestruqueursfont ce qu’ils nomment unebouline, c’est-à-dire une collecte entre eux, et ils chargent un compère de distraire le surveillant, del’emmener à l’écart, de l’inviter et de le griser. Alors, malheur aux pauvrespétrousquins(particuliers) qui s’aventurent à jouer! ils sont rançonnés sans merci. Une sentinelle veille pendant ce temps avec mission de signaler l’approche fortuite de la maréchaussée: la gendarmerie a tant de préjugés!

Si vous vous êtes promené dans une fête de village, vous avez dû jouer auquatre-vingt-dix. Ce jeu est une espèce de loto, et l’un des spectateurs se charge de remplir l’office du destin: il plonge la main dans un sac et en retire le numéro qui doit faire un heureux. On y gagne ordinairement de la porcelaine. Vous y voyez des déjeuners, des vases superbes, de belles pendules, etc. Le quatre-vingt-dix a droit à une pièce au choix du gagnant, mais ce gagnant est presque toujours un ami sûr, uncompère, qui emporte son gain, fait le tour de la tente et remet l’objet gagné à son premier et seul propriétaire, le banquiste. Quelquefois celui-ci offre à son compère, devant tout le monde, de le reprendre pour cent cinquante ou deux cents francs. Le compère n’a garde de refuser, et on lui compte la somme. Le public, alléché par un tel gain, passe sa soirée à tirer des numéros, et s’en retourne chez lui, emportant des coquetiers, deux ou trois verres communs et des tasses dépareillées. Le tour est fait, lecombrousiera étémis dedans.

Il existe dans les foires des environs de Paris une boutique de porcelaines véritablement luxueuse; on y voit de tout, des vases d’église et des glaces dignes de figurer dans le boudoir d’une petite-maîtresse; les mille caprices de la mode y chatoient, coffrets ornés de médaillons ciselés et verres de Bohême. La boutique est tenue par unedameagréable et sademoiselle, qui est charmante. Lorsqu’elles arrivent dans unvillage, en demandant au maire la permission d’étaler, elles commencent par faire un don de cent à deux cents francs aux pauvres de la paroisse. Cela fait du bruit dans le pays; ladameet sademoiselleassistent à la grand’messe et n’ouvrent leur boutique qu’après l’office divin. Cela fait très bien. La haute société du lieu s’empresse d’accourir au magasin de ces dames: les femmes pour voir une personne si pieuse, les jeunes gens pour contempler les beaux yeux de la demoiselle. La partie s’engage; c’est à qui restituera en détail la somme si généreusement donnée aux pauvres. Et voilà comment il se fait que ladamepossède aujourd’hui deux maisons sur le pavé de Paris et que lademoisellea dû l’an dernier épouser un notaire. Parlez-nous de la philanthropie! c’est le meilleur placement qu’on ait encore trouvé. Demandez à messieurs tels et tels, qui se sont fait de si bonnes rentes en visitant les pauvres prisonniers.

Donc M. Hébard traversait tout ce monde-là, mais en philosophe observateur. Il était un peu poète, et faisait des couplets; un peu orateur, et composait des parades; un peu acteur, et jouait ses œuvres; et cela en continuant de rêver à son Voltaire. Enfin, un jour, jour à jamais mémorable, la troupe d’acrobates à laquelle appartenait M. Hébard donnait ses représentations à Montargis. Un régiment qui passait fit sa grande halte sur la place de la ville. Il menait à sa suite tout son attirail de guerre, et notamment un petit four ambulant. M. Hébard, qui se connaissait en fours, voulut voir celui-ci. Il l’examina et s’en fit expliquer tout le mécanisme. Il eut affaire à un homme qui, par amour-propre, lui donna tous les renseignements possibles. C’était le boulanger ducorps. Ce soldat-boulanger était un noble, de très haute naissance, dont la famille avait été ruinée et dispersée par les événements. Ne sachant que faire, sans état, sans ressources, il s’était fait soldat pour vivre, croyant gagner l’épaulette en six mois; mais son éducation était trop négligée, et on le relégua à la manutention des vivres. Là il devint boulanger, et excellent boulanger. En 18.. il était donc attaché comme maître boulanger à un régiment de ligne. Nous le reverrons bientôt. Mais revenons.

M. Hébard vit tout de suite une belle fortune dans ce simple four de campagne. En remontant sur son estrade pour faire sa dernière parade, il feuilletait déjà dans son imagination les premières pages de son Voltaire, édition Touquet. En effet, en revenant à Paris, le premier soin de notre voltairien fut de courir chez les fabricants de tôle et de se faire construire un appareil semblable à celui qu’il avait admiré la veille à Montargis.

Le dimanche suivant, il s’établissait dans une des avenues des Champs-Élysées. C’était le temps de la vogue de M.Coupe-Toujours, le marchand de galette du boulevard Saint-Martin. M. Hébard, d’après ce principe que tout état laisse une glane pour quelqu’un, se mit à glaner sur M.Coupe-Toujours. Il se fitfabricant de galette ambulant; il courut les fêtes et les foires, traînant toujours derrière lui sonétablissement. Il eut un moment de grande vogue; mais, voyant qu’il était menacé d’une nombreuse concurrence, au lieu de s’y opposer, il se mit à faire fabriquer des fours pareils au sien, et les vendit à qui en voulut; puis, avec son juste instinct, sentant que l’affaire ne pouvait durer, il laissa cette industrie,devenue vulgaire, pour se faire fabricant de pain d’épice commun.

Au premier coup d’œil, faire du pain d’épice ne paraît pas être une grande innovation. Les Champenois de Reims sont réputés pour fabriquer le meilleur; mais le faire à si bon marché que personne ne puisse rivaliser avec vous, voilà la malice. Il fallait trouver quelque prodige de la chimie qui remplaçât la farine de seigle, comme les gargotiers de la barrière savent remplacer, dit-on, le bœuf par du cheval et le lapin par du chat.

Or, un homme vendait des croûtes de pain à un prix qui ne permettait pas de supposer que jamais ce qu’il vendait fût sorti de la boutique d’un boulanger. C’est là qu’il fallait frapper. Leprodige de la chimieétait de faire redevenir cet ex-pain farine. C’est à ce problème que s’arrêta M. Hébard. Il fit des essais de toute sorte; enfin, en soumettant ce pain à la chaleur d’unbain-mariedans un four construit exprès, il réussit à le sécher assez pour qu’en passant sous la meule d’un moulin de son invention, il fût ramené à sa forme première, c’est-à-dire à l’état de farine.

Ce procédé trouvé, M. Hébard était maître de la place de Paris; il pouvait fournir du pain d’épice commun aux marchands ambulants, à ceux qui pour deux sous donnent aux enfants plus d’un demi-kilo de cettefriandise. Comme il vendait sa marchandise à cinquante pour cent de rabais sur tous les autres fabricants, il eut bientôt la pratique de tous lestruqueursqui tiennent ces petits jeux de tourniquet où l’on gagne à tout coup. Ses anciens confrères devinrent ses clients.

Décidément, M. Hébard avait conquis son Voltaire.

Mais, hélas! il en est des livres comme de l’appétit, qui vient en mangeant: plus on en a, plus on désire en avoir, et l’on finit par passer à l’état de bibliomane. Et c’est alors le vrai moment où on cesse de lire.

C’est ce qui arrive aujourd’hui à M. Hébard; il a une magnifique bibliothèque, des livres précieux, dix éditions de Voltaire dans tous les formats; mais il ne les ouvre jamais. Il passe des journées à les ranger sur des rayons de chêne, et ses soirées dans les salles de vente pour en augmenter incessamment le nombre.

«Si vous ne lisez plus, lui demandai-je, pourquoi achetez-vous tant de livres?

—Hélas! Monsieur, la nature humaine est ainsi faite. Ce sont les gens qui digèrent le moins bien qui se font servir les meilleurs dîners, comme ce sont les plus vieux sultans qui possèdent les plus nombreux harems. J’ai de la fortune; personne ne pouvait glaner sur mon industrie. La nature m’a donné la manie des livres en compensation. Les librairies sont ma caisse d’amortissement. Il faut bien que tout le monde vive!»

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LE PÈRE PUTATIF.—LES VIEUX RUBANS.—L’ATELIER DES ÉCLOPÉES.—LE BERGER EN CHAMBRE.—UN DERNIER MOT SUR LES ANGES GARDIENS.

LE PÈRE PUTATIF.—LES VIEUX RUBANS.—L’ATELIER DES ÉCLOPÉES.—LE BERGER EN CHAMBRE.—UN DERNIER MOT SUR LES ANGES GARDIENS.

Ily avait chez M. Hébard un homme robuste, quoique grisonnant, à l’œil ouvert, à la parole brève. Il était boutonné dans une longue redingote bleue; il portait la moustache en brosse et l’impériale longue de trois pouces. Pour celui-ci, il n’y avait pas moyen de s’y tromper: tout le monde, en le voyant, même sans habit militaire, eût deviné qu’il avait été soldat.

Il se nomme le comte de ***: c’est l’ancien soldat, maître boulanger d’un régiment de ligne, auquel M. Hébard doit sa fortune. En sortant du service, il s’est souvenu de sa connaissance de Montargis, et il est venu à Paris; sa première visite, avant d’arrêter un logement, fut pour son ami de hasard, qu’il croyait trouver tirant le diable par la queue. Jugez de son bonheur, lorsqu’au lieu de ce qu’il pensait il trouva le bien-être et l’aisance. M. Hébard, qui possède entre autres vertus la reconnaissance poussée à sa quatrième puissance, reçut son homme, comme on dit, à bras ouverts. Le soldat-boulanger avait 300 francs de pension pour ses services: c’était suffisant pour le tabac. Mais il lui fallait un emploi pour vivre. Le fabricant de pain d’épice lui offrit un logement et la table pendant le temps qu’il mettrait à chercher une place. L’ami accepta, comme de juste; il accepta même avec empressement, promettant de se mettre en course dès le lendemain. Les places sont rares, fort rares, il paraît, à Paris, car il y a quinze ou dix-huit ans de cela, et l’ami n’a pas encore trouvé à employer ses talents, et il demeure toujours dans la même chambre; il y est toujours en camp volant, car il doit toujours se mettre en quête d’un emploi demain.

M. le comte de *** gagna bientôt de l’argent, il eut une industrie très lucrative: il se fitpère putatif! ilreconnaîtles enfants qui n’ont pas de père officiel.

Étant en garnison à Givet, un jeune officier du régiment de M. le comte de *** séduisit une jeune fille. Il appartenait à une famille noble et riche; sa fortune dépendait d’un oncle qui n’aurait jamais souffert une mésalliance. L’amant heureux savait que la moindre infraction aux préjugés aristocratiques de son oncle serait une exhérédation. Pendant ce temps, la jeune fille se désolait; elle voulait un nom pour son enfant. L’officier lui disait bien qu’Eugène, Alfred, Arthur, étaient des nomscharmants, et qu’en y joignant Didier, Bertrand ou Martin, on pouvait faire un homme complet, ayant deux patrons intercédant pour lui dans le Ciel, et toutes les apparences d’une famille comme beaucoup de bourgeois de la plus fine bourgeoisie. Mais la belle ne voulait rien entendre; elle voulait un nom sérieux, avec une particule nobiliaire pour le moins.

Que faire en telle occurrence? Un jour qu’il était de semaine, on fit l’appel devant lui. Tout à coup il entendit le nom superbement historique du soldat-boulanger. Il se fit présenter le soldat porteur d’un si beau nom; il le combla de bienfaits en lui payant une goutte à la cantine. Il s’inquiéta de sa famille, lui fit des offres de services; enfin, après bien des détours, il finit par lui proposer de le substituer en ses lieu et place et de lui faire présenter le marmot à venir chez monsieur le maire.

Notre homme fit des objections; mais le jeune officier sut mettre fin à ses scrupules en lui glissant trois louis dans la main, lui promettant une égale somme pour le jour de la présentation. Monsieur le comte n’avait jamais soupçonné qu’il pût y avoir des objections contre de pareils arguments: il ferma la main et ne dit plus mot.

Le soir, l’officier se présentait devant sa larmoyante victime et lui disait que son fils serait en possession d’un titre de comte, qu’il serait reconnu et porterait un des plus vieux noms de France. Cette nouvelle fit merveille: car, malgré toutes nos révolutions, les femmes tiennent encore énormément à la noblesse. Le prestige de l’aristocratie nobiliaire s’est complètement conservé dans les arrière-boutiques.

Quelques mois après, les cloches de Givet sonnaient à toutesvolées: on baptisait le jeune vicomte Olivier de ***. Il va sans dire que l’officier était parrain.

L’histoire fit du bruit; toutes les filles de Givet qui devenaient mères voulaient avoir aussi leur petit vicomte; de sorte qu’on ne voyait que notre soldat aux mairies de la petite ville et des environs. M. le comte de *** ne pouvait suffire aux demandes; il était toujours en fête, il menait une vie de carnaval. Il ne sortait d’un repas de naissance que pour assister à un banquet de baptême.

Il reconnaissait même au rabais, car il s’était fait cette réflexion bien simple: «Lorsque je serai vieux, je me retirerai tout bonnement chez le plus riche de mes enfants, et il ne sera pas assez barbare pour chasser son vieux père. C’est donc un morceau de pain, un morceau de brioche, que je ménage pour ma vieillesse.»

Dans toutes les villes où le régiment tint garnison, le comte de *** continua son métier. On avait fini par en faire une plaisanterie dans le régiment. On l’appelait même lorsque les mères ne réclamaient point de nom de famille. Le métier était bon, notre homme ne refusait jamais. Enfin il prit son congé en laissant nos départements, du nord au midi, peuplés de deux ou trois cents jeunes vicomtes ou vicomtesses; il arriva dans la grande ville, ayant la ceinture bien garnie, et rencontrant la Providence au fond du faubourg Saint-Marceau, sous les traits du brave M. Hébard.

A cette époque, des fils de famille qui ne se sentaient de goût pour aucun état, ni pour la diplomatie, ni pour la magistrature, ni pour l’administration, ni pour la politique, avaient adopté la carrière des armes pour faire dire à leurfamille: «Mon fils fait quelque chose: il est militaire, en garnison dans tel endroit.» Ce qui peut se traduire ainsi: «Il fume des cigares et il fait des parties de piquet au café de telle sous-préfecture.» A la mort de ces parents fâcheux qui croient qu’un jeune homme doit s’occuper, nos officiers n’avaient rien de plus pressé que d’envoyer leur démission au ministre de la guerre et de revenir à Paris. Ils contèrent à leurs amis les Parisiens l’histoire du comte et de sa très nombreuse progéniture. On en rit beaucoup; puis on n’y pensa plus.

Mais, à peu près à cette même époque, un jeune baron allemand, homme d’ailleurs fort spirituel, menant grand train et tout à fait à la mode, fit la folie de reconnaître un fils qu’une femme des plus légères lui attribuait. Il voulait, disait-il, faire élever cet enfant avec tous les soins possibles pour savoir ce que pouvait devenir un plant de lorette transplanté en d’autres climats.

Cette reconnaissance mit tout le camp des lorettes en révolution. C’était un cri général, c’était à qui d’entre ces dames aurait son petit baron. On n’entendait plus qu’un cri de la rue Laffitte à la barrière Blanche: «Je veux un nom pour mon enfant!» Ce cri devenait monotone, car ces demoiselles le poussaient même pour des effets rétroactifs. Déjà la foule des fils de famille, qui n’étaient pas ravis du tout de cette sempiternelle même note, commençait à éviter la société des camélias avec un soin tout particulier, et ils s’ennuyaient, lorsqu’un des officiers du régiment découvrit l’adresse du soldat-boulanger. L’honneur était sauf, le nom était trouvé, ces dames pouvaient être tranquillisées. On leur annonça cette grande nouvelle avec pompe. Elles cessèrent leurs cris, et la joie reparut, comme par enchantement, dans tout le quartier; les soupers retrouvèrent leurs chansons, les gosiers leur soif; l’ordre fut rétabli. Quant à monsieur le comte, il vit renaître ses beaux jours de fête, recommencer son perpétuel carnaval. On était obligé de le retenir d’avance, car il reconnaissait aussi l’arriéré.

Chaque jour, donc, les chances du repos de sa vieillesse augmentaient, car sa progéniture se propageait dans toutes les classes, et cette originale spéculation augmentait chaque jour de deux ou trois noms l’annuaire nobiliaire du royaume de France.

Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose. M. le comte de *** avait compté sans son hôte. Un jour, jamais personne ne s’y serait attendu, un homme, tout de noir habillé, absolument comme le page de Mᵐᵉ Marlborough, mais plus vieux et plus cravaté, arriva chez M. Hébard.

C’était un notaire royal.

Il demandait M. le comte de ***; il voulait lui parler en particulier pour des affaires d’intérêt. Monsieur le comte venait d’hériter d’un parent de province, d’un noble inconnu, qui lui laissait 120,000 livres. C’était la manne du ciel tombant aux Hébreux dans le désert. Pendant huit jours, M. de *** ne sortit pas des cabarets; il déserta les mairies; il dédaigna les mères éplorées, les pères embarrassés, les enfants abandonnés; il ne voulait plus rien, il ne demandait plus rien; il rêva pour lui-même les joies ineffables de la paternité: une femme, un ménage, des enfants portant son beau nom, de droit, pour de bon.

Malheureusement, pendant quinze jours, le nom du comteavait été affiché à la quatrième page de tous les journaux; on y lisait une annonce conçue à peu près en ces termes:

«Mᵉ X..., notaire à Paris, rue de..., prie M. le comte de *** de passer à son étude pour affaire d’héritage.»

Ces deux lignes en mignonne n’avaient point été lues par celui à qui elles s’adressaient; mais elles avaient frappé d’autres personnes, des indifférents. Ces gens en avaient parlé; le bruit s’en répandit; l’héritage fit comme la boule de neige poussée par des enfants, qui grossit en avançant. Au bout de huit jours, il montait à plusieurs millions. Alors, tout à coup, M. de *** vit assiéger sa porte par une nuée de jeunes garçons et de jeunes filles, qui certes n’avaient jamais pensé à lui avant l’alléchante annonce, et qui tous venaient lui témoigner leurs sentiments filiaux. Ils arrivaient par cargaisons de tous les coins de la France, les uns le bâton de voyage à la main, en blouse, en sabots; les autres pommadés, vernis, cirés, astiqués, comme des gravures de mode. Il n’y avait entre eux qu’une similitude, c’était la fin de leur conversation: ils demandaient tous quelques billets de mille francs pour s’établir.

Monsieur le comte se trouvait fort embarrassé; quelques-uns de ses bons fils avaient été clercs d’avoués, de notaires ou d’huissiers en province; ceux-là étaient les plus insupportables; ils avaient étudié la loi, ils connaissaient le Code, ils menaçaient de faire valoir leurs droits à la pension alimentaire. Le pauvre soldat-boulanger était ahuri, abruti, il ne savait que répondre. Ce qui lui avait paru une bonne plaisanterie lui apparaissait sous son vrai jour, c’est-à-dire la chose la plus grave qui se puisse imaginer. Il avait voulu jouer avec la loi, qui ne rit jamais; elle l’étreignait dans ses serres et lui meurtrissait sa vie.

Enfin, voilà comment, à bout de ressources, ayant de la paternité par-dessus la tête, il alla consulter un homme de loi, qui lui conseilla de faire à M. Hébard une donation entre vifs qui seule pouvait lui rendre le repos. Le conseil était bon, il le suivit.

Et voilà pourquoi il se dit chaque jour: «Demain j’irai chercher un emploi», et comment, depuis dix-huit ans, il demeure avec son vieil ami.

«Monsieur,Tout se vend à Paris, excepté les rognures de soie et les vieux rubans, car on n’a pas encore su en tirer parti.«Telle est la phrase que je trouve imprimée dans le journalle Siècle, au milieu d’un article signé de votre nom.«On ne peut pas tout savoir. Rien que dans cette phrase, il y a trois grosses erreurs. Permettez-moi de vous les noter:«1º Si par rognures vous entendez les morceaux de coupons de soie, ougardannes, vous ne vous êtes pas inquiété d’une branche fort lucrative de l’industrie parisienne.«Ces rognures sont défilées, peignées, mises en bottes et revendues à des fabricants qui en font de très magnifiques étoffes. Cela se vend encore pour rassortiment aux femmes qui ont besoin de raccommoder des robes neuves auxquelles il est arrivé des accidents.«2º Si au contraire vous entendez par rognures les morceaux qui restent aux couturières et tailleuses de robes, après qu’elles ont fait leur office, vous vous trompez encore. Cesmorceaux, qui sont grands comme les deux mains, se vendent en balles dans les provinces; ils servent aux ménagères des petites villes à faire de ces couvre-pieds multicolores qui font la joie des femmes de la campagne et charment les ennuis des longs jours de la vie des champs. Vous n’êtes pas sans en avoir rencontré dans vos voyages: c’est fort laid, cela attire l’œil, chatoie, éblouit et finit toujours par agacer les nerfs. Mais on aime cela en province, on le trouve de bon goût. Et des goûts et des couleurs, vous le savez, on ne peut discuter.«3º Enfin, si vous entendez par rognures ces petits morceaux, ces bandes, ces lisérés que l’on détache d’une robe lorsqu’elle est trop large ou trop longue, ou lorsqu’on ne peut pas assembler deux lés, cela se vend, cela se livre; cela rentre dans ma partie.«Je vais donc avoir l’honneur de vous expliquer mon industrie, qui en vaut bien une autre. C’est moi qui ai eu l’honneur d’inventer les édredons de soie, et je vis de mon métier depuis plus de quarante ans.«Je n’ai jamais eu, comme beaucoup de vos industriels, le bonheur d’avoir ma matière première pour rien. On me l’a toujours vendue, et je l’ai toujours payée comptant. Et cependant, avant moi, on jetait à la borne tous ces rogatons. Mais les femmes sont plus curieuses, plus intéressées que ne le sont les hommes. Dès qu’elles voient qu’une d’entre elles s’occupe spécialement d’une chose, elles veulent savoir pourquoi; et, si elles aperçoivent le moindre commerce, elles préfèrent brûler ce qui peut leur servir que de le donner pour rien. C’est là un trait caractéristique de notre sexe. Enfin tant il est que j’ai su faire quelque chose de ce qui ne servait à rien. Aujourd’huij’occupe une douzaine d’ouvrières, toutes bossues, percluses, contrefaites. Je préfère celles-là: elles sont moins distraites, elles ne sont tourmentées ni par l’envie d’aller au bal ni par l’heure des rendez-vous. Je suis certaine au moins qu’à huit heures du soir il ne se trouvera pas tout un bataillon de godelureaux en faction devant ma porte. Mes employées sont toutes sages, rangées, exactes: elles sont assez laides pour cela.«Leur travail est d’ailleurs facile, monotone, mais peu fatigant. Un enfant de quatre ans le pourrait faire aussi bien que la meilleure ouvrière. Il ne consiste qu’à faire de la charpie avec des rubans, à défiler des rognures de soie. Tous ces fils, réunis, enfermés dans une enveloppe de soie, font des édredons doux, légers et chauds. Ils se vendent surtout au Temple, où quelquefois les marchandes les mêlent avec de l’édredon véritable pour les acheteurs inexpérimentés.«J’ai l’honneur, etc.«VeuveBaron.»«P.-S.Si vous aviez un moment à perdre, venez visiter ma maison; je me ferai un véritable plaisir de vous montrer mes produits.»

«Monsieur,

Tout se vend à Paris, excepté les rognures de soie et les vieux rubans, car on n’a pas encore su en tirer parti.

«Telle est la phrase que je trouve imprimée dans le journalle Siècle, au milieu d’un article signé de votre nom.

«On ne peut pas tout savoir. Rien que dans cette phrase, il y a trois grosses erreurs. Permettez-moi de vous les noter:

«1º Si par rognures vous entendez les morceaux de coupons de soie, ougardannes, vous ne vous êtes pas inquiété d’une branche fort lucrative de l’industrie parisienne.

«Ces rognures sont défilées, peignées, mises en bottes et revendues à des fabricants qui en font de très magnifiques étoffes. Cela se vend encore pour rassortiment aux femmes qui ont besoin de raccommoder des robes neuves auxquelles il est arrivé des accidents.

«2º Si au contraire vous entendez par rognures les morceaux qui restent aux couturières et tailleuses de robes, après qu’elles ont fait leur office, vous vous trompez encore. Cesmorceaux, qui sont grands comme les deux mains, se vendent en balles dans les provinces; ils servent aux ménagères des petites villes à faire de ces couvre-pieds multicolores qui font la joie des femmes de la campagne et charment les ennuis des longs jours de la vie des champs. Vous n’êtes pas sans en avoir rencontré dans vos voyages: c’est fort laid, cela attire l’œil, chatoie, éblouit et finit toujours par agacer les nerfs. Mais on aime cela en province, on le trouve de bon goût. Et des goûts et des couleurs, vous le savez, on ne peut discuter.

«3º Enfin, si vous entendez par rognures ces petits morceaux, ces bandes, ces lisérés que l’on détache d’une robe lorsqu’elle est trop large ou trop longue, ou lorsqu’on ne peut pas assembler deux lés, cela se vend, cela se livre; cela rentre dans ma partie.

«Je vais donc avoir l’honneur de vous expliquer mon industrie, qui en vaut bien une autre. C’est moi qui ai eu l’honneur d’inventer les édredons de soie, et je vis de mon métier depuis plus de quarante ans.

«Je n’ai jamais eu, comme beaucoup de vos industriels, le bonheur d’avoir ma matière première pour rien. On me l’a toujours vendue, et je l’ai toujours payée comptant. Et cependant, avant moi, on jetait à la borne tous ces rogatons. Mais les femmes sont plus curieuses, plus intéressées que ne le sont les hommes. Dès qu’elles voient qu’une d’entre elles s’occupe spécialement d’une chose, elles veulent savoir pourquoi; et, si elles aperçoivent le moindre commerce, elles préfèrent brûler ce qui peut leur servir que de le donner pour rien. C’est là un trait caractéristique de notre sexe. Enfin tant il est que j’ai su faire quelque chose de ce qui ne servait à rien. Aujourd’huij’occupe une douzaine d’ouvrières, toutes bossues, percluses, contrefaites. Je préfère celles-là: elles sont moins distraites, elles ne sont tourmentées ni par l’envie d’aller au bal ni par l’heure des rendez-vous. Je suis certaine au moins qu’à huit heures du soir il ne se trouvera pas tout un bataillon de godelureaux en faction devant ma porte. Mes employées sont toutes sages, rangées, exactes: elles sont assez laides pour cela.

«Leur travail est d’ailleurs facile, monotone, mais peu fatigant. Un enfant de quatre ans le pourrait faire aussi bien que la meilleure ouvrière. Il ne consiste qu’à faire de la charpie avec des rubans, à défiler des rognures de soie. Tous ces fils, réunis, enfermés dans une enveloppe de soie, font des édredons doux, légers et chauds. Ils se vendent surtout au Temple, où quelquefois les marchandes les mêlent avec de l’édredon véritable pour les acheteurs inexpérimentés.

«J’ai l’honneur, etc.

«VeuveBaron.»

«P.-S.Si vous aviez un moment à perdre, venez visiter ma maison; je me ferai un véritable plaisir de vous montrer mes produits.»

Je n’eus garde de manquer une aussi bonne occasion. J’allai voir Mᵐᵉ veuve Baron. C’est une aimable vieille de soixante ans qui a pris son parti; elle rit de son âge et plaisante fort agréablement de ses lunettes à branches d’argent. Elle n’a qu’un regret, c’est d’avoir été veuve trop tard, alors qu’il n’y avait plus moyen de profiter des bénéfices de son veuvage.

Son mari était marchand d’habits; il avait un bon établissement à la rotonde du Temple; mais, comme le SganarelleduMédecin malgré lui, il mangeait une partie de ce qu’il gagnait et buvait toutes les autres. Il lui laissait trois enfants sur les bras, sans avoir même l’attention de lui dire de les poser à terre. Mais le côté par lequel il ressemblait le plus au personnage de Molière était le côté de la brutalité. Chaque fois qu’il rentrait avec sonjeune homme(un peu gris), il n’écoutait rien, il ne voulait rien entendre; si sa femme le querellait, il la battait; si elle ne disait mot, cela le taquinait, il s’écriait: «Je suis un gueux, un scélérat, un infâme coquin! J’ai encore écrasé un grain aujourd’hui. Tu le vois bien. (Elle se taisait.) Mais parleras-tu? Ah! elle a juré de me faire mourir!» Et, prenant son bâton, il la battait jusqu’à ce que tout le quartier, attiré par les cris de la malheureuse, vînt la lui arracher des mains. Si les enfants criaient, s’ils avaient faim et froid, cet aimable époux prenaitsa bête à deux fins(c’est ainsi qu’il nommait sa canne, parce qu’elle lui servait à faire taire et à faire crier sa femme), et il lui administrait une correction. De façon que, n’importe comment, qu’elle fût gaie ou triste, bien portante ou malade, Mᵐᵉ Baron savait en se réveillant le matin ce qui l’attendait le soir, car son mari n’aimait pas à changer ses habitudes: il s’enivrait tous les jours, et par conséquent il battait sa femme tous les soirs.

Enfin cet homme charmant fut appelé à rendre ses comptes au tribunal suprême. Un soir qu’il avait rencontré des amis, il fêta tant, tant, tant et si bien cette heureuse rencontre, qu’il ne reconnut plus sa maison; il entra dans la première allée qui se présenta, il prit l’escalier de la cave pour celui des étages supérieurs, il dégringola trente marches sur la tête. Le dieu qui, dit-on, protège les ivrognes, se trouvait sansdoute occupé ailleurs en ce moment-là, il ne put venir au secours d’un de ses plus fervents adorateurs: il en fut que, lorsqu’on arriva au bruit, on ne trouva plus que feu Baron. L’âme, qui devait avoir un petit peu des défauts du corps, folâtrait sans doute parmi les tonneaux.

Mᵐᵉ Baron était veuve avec trois petites filles; l’aînée avait dix ans à peine. Aussitôt les créanciers, les huissiers, envahirent son domicile; ils arrivaient tous munis de grimoires incroyables. La pauvre veuve n’y comprit rien, comme de juste; mais toujours est-il que, six semaines après la mort de l’aimable Baron, elle se trouvait sans un sou, ruinée, dépouillée, n’ayant que les yeux pour pleurer et les bras pour vivre; encore ces bras étaient-ils occupés à porter son dernier-né, enfant encore à la mamelle. Elle avait vingt-huit ans, mais elle avait tant souffert qu’on lui en eût donné quarante à première vue.

Cependant il fallait vivre et faire vivre ces malheureuses petites créatures qui s’accrochaient à sa jupe de deuil. Une femme du monde qu’un malheur aussi complet aurait atteinte eût sans doute réuni ses dernières hardes, fait un paquet du tout pour emprunter le plus possible au mont-de-piété, puis, après avoir vécu quelques jours en se rassasiant de sa douleur, elle eût embrassé ses enfants, fait sa prière et allumé le réchaud. Mais Mᵐᵉ Baron n’était pas de ces femmes-là, elle avait été mieux trempée; elle sortait de cette vigoureuse race du peuple qui ne connaît pas le désespoir, qui renfonce ses larmes de peur de fatiguer ses yeux pour le travail. Elle était d’un caractère actif, vaillant, entreprenant, ne sachant pas ce que pouvait être un labeur trop dur. Elle prit le sac, lamédaille de son mari, et se mit à courir les rues en criant: «Vieux chapeaux, chiffons à vendre!» Pendant ses longues et pénibles courses, sa fille aînée soignait ses deux sœurs. Elle fit ce dur métier deux ans durant. Comme toutes les grandes découvertes, elle ne dut la sienne qu’au hasard.

Un jour, elle avait laissé quelques rubans aux enfants pour jouer à la poupée pendant son absence. Les petites s’étaient amusées à défiler tous ces chiffons, à en faire un tas. En revenant au domicile, Mᵐᵉ Baron vit ces dégâts; elle les prit; en voyant la légèreté de la soie, une idée lui jaillit soudain, et les faux édredons furent trouvés. Elle continua son commerce de vieux chapeaux, en recommandant à sa fille aînée d’exercer ses petites sœurs à défiler des rubans et de conserver précieusement les soies. Ce travail amusait beaucoup les enfants. Ils faisaient merveille et gagnaient leur vie en faisant joujou. Lorsqu’elle put en réunir assez pour faire un édredon, elle le porta au Temple. La chose y fut très goûtée. Elle s’entendit alors avec toutes les marchandes à la toilette de cette nécropole de la mode, et elle organisa son atelier.

L’atelier de Mᵐᵉ Baron a véritablement toutes les apparences d’un établissement orthopédique; elle n’avait rien exagéré dans sa lettre. C’est vraiment pitié de voir toutes ces pauvres estropiées tournant des mécaniques à peigner, dévidant, filant. Ce spectacle nous rappelait la compagnie des borgnes, boiteux, bancroches, levée par sir John Falstaff avec l’argent du roi Henri. Mais cet intérieur respire la paix, le calme et l’aisance. Mᵐᵉ Baron, bonne grosse mère, trône majestuesement sur son fauteuil de cuir, au milieu de son infirmerie; elle encourage les unes, aide les autres, donne desconseils, taille, coupe, rogne, chante et parle tout à la fois. Elle explique les machines faites par son beau-fils le mécanicien avec une lucidité parfaite.

«Donnez de la publicité à mon affaire, Monsieur, nous disait-elle, donnez-lui-en beaucoup; cela peut rendre service à quelque pauvre femme, la sauver du désespoir et l’aider à élever ses enfants.

—Mais vous allez vous créer des concurrentes?

—Tant mieux! quand il y en a pour un, il y en a pour deux; plus il y aura de gens qui vivront, plus le bon Dieu sera content, puisqu’il nous envoie ici pour faire le plus de bien que nous pouvons.»

Un grand penseur, un poète, a dit: «Les meilleurs cœurs sont ceux qui ont le plus souffert.»

Mᵐᵉ Baron nous prouve que ce grand poète est un grand observateur. Elle se console de ses douleurs passées en obligeant tout le monde, en attirant autour d’elle toutes les pauvres ouvrières déshéritées que leur laideur fait repousser des autres ateliers, où l’on veut plaire à la pratique. Elle souffre leurs caprices, leur mauvaise humeur, l’aigreur de leur caractère, sans cesse irrité par les quolibets de la foule ignorante et cruelle, et elle a encore de douces paroles pour les consoler, les encourager, les aider à la patience. Si ce n’est pas là de la grande et vraie charité, ma foi, nous ne nous y connaissons plus.

Avez-vous rencontré dans vos promenades aux boulevards extérieurs,—si toutefois vous vous promenez aux boulevardsextérieurs,—un homme grand, robuste, coiffé d’un chapeau de feutre à larges bords, vêtu d’une blouse recouverte d’une limousine? Il mène devant lui quatre ou cinq chèvres paître dans les terrains vagues des environs de Paris. Cet homme se nomme Jacques Simon; il est originaire de Bourganeuf. Il habite au cinquième étage dans une des plus noires maisons de la rue d’Écosse, derrière le Collège de France; il exerce la profession deberger en chambre.

Lorsque Jacques Simon vint à Paris, il avait seize ans. Il servait les maçons; mais sa santé chancelante ne lui permit point detravailler de son état; il devint quelque chose comme garçon de bureau chez une espèce de financier qui faisait de la littérature et des prophéties. Il était chargé d’attendre, de recevoir les clients et de les faire patienter. Que peut faire un garçon de bureau en son bureau, à moins qu’il ne lise? M. Simon lut, il lut beaucoup; mais il lisait Florian, Ducray-Duminil et tous les naïfs romanciers de la fin du dernier siècle. Il ne rêva plus que petits moutons plus blancs que la neige et bergers céladons. Il se promenait avec une houlette enrubannée de couleurs roses, et, dans ses jours de carnaval, il s’habillait en personnage de Watteau. Il croyait que tout ce qu’il lisaitétait arrivé. Il se maria avec ses illusions. Sur ces entrefaites, il fit à peu près comme tout le monde, il prit la première femme qu’il crut aimer. Sa femme était féconde, trop féconde, car, à sa première couche, deux enfants virent le jour.

Simon avait des économies. Il lisait La Calprenède. Mais les choses allèrent de mieux en mieux. Mᵐᵉ Simon eut l’année suivante une autre couche heureuse: elle mit au monde trois beaux garçons. Les journaux annoncèrent que la mère et lesenfants se portaient bien; l’Assistance publique s’en inquiéta, elle envoya deux chèvres à la pauvre mère pour l’aider à nourrir son intéressante famille. Huit jours après, la pauvre femme était morte; et les pauvres petits, malgré tous les soins des voisins, suivirent leur mère quelques jours après. Croyez donc les journaux, après cela! Le coup fut terrible au cœur du pauvre Jacques Simon: il conserva la chambre de sa femme telle que celle-ci l’avait laissée; il loua un grenier pour ses chèvres, et dès ce jour il se crut Némorin.

L’étable au cinquième étage de Jacques Simon est une des choses les plus incroyables de Paris; elle est emménagée comme une ferme du Limousin. Le pauvre homme y passe ses nuits couché près de ses chèvres, sur leur litière; il vit avec elles et pour ainsi dire pour elles. Son troupeau augmente chaque saison: il ne vend ses chevreaux qu’en pleurant le sort qui leur est réservé. Mais, pour nourrir ses deux premiers enfants, il doit travailler. Les dames du quartier, qui connaissent cette grande infortune, le protègent: elles lui achètent son lait, et elles aident ainsi ce pauvre fou. Sa folie est si douce, si paisible, si triste, si résignée, qu’on ne le quitte jamais sans se sentir les paupières humides.

Jacques Simon est une des originalités parisiennes, et c’en est une des plus intéressantes, car c’est certainement la plus infortunée.

Depuis que nous avons parlé desAnges gardiens, ces messieurs se sont piqués d’honneur; ils ont fait faire un grand progrès à leur profession. Nous sommes heureux de savoir que c’est à notre publicité que ce progrès est dû. Ils ont établi de petites voitures à bras, espèce de civières à roues, où lesivrognes sont couchés tout à fait à leur aise. Ils peuvent ainsi regagner leur domicile sans accidents et sans encombre.

Nous profitons de cette occasion pour remercier MM. Chérot, Couëlsse, Roche, Leprévost, anges gardiens de la barrière du Montparnasse, de la lettre toute gracieuse qu’ils nous ont écrite pour nous féliciter d’avoir rendu justice à leur profession si éminemment philanthropique.


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