Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir à reconnaître dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne les a pas suffisamment désignés. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est peut-être Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les autres. Est-ce le numismate, l'homme d'État, le théologien, le voyageur, l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus à l'esprit que si elle s'appelait rue Durand ou rue Martin.
Pour d'autres voies, le nom donné par la commission, sans offrir la même obscurité, a l'inconvénient de laisser dans l'incertitude sur le personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux à peu près aussi célèbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitôt duquel il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la génération actuelle, parce qu'il a vécu au milieu de nous; mais en sera-t-il de même dans cinquante ans? Peut-être a-t-on voulu les désigner tous trois: rien n'empêchait d'écrirerue des Vernet. J'en dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore deux, que leur amitié fraternelle pourra seule empêcher de se disputer le privilége d'avoir baptisé l'une des voies de Paris. Quant à la rue Chénier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'André qu'elle rappelle plutôt que celui de Marie-Joseph, le poëte tragique. Mais pourquoi ne pas le dire? C'était l'affaire d'un simple prénom.
Je ne conçois pas cette horreur des prénoms affichée par la commission municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette exception gracieuse a été faite en faveur de M. Victor Cousin, pour concentrer sans doute plus sûrement sur la tête du philosophe un honneur que des esprits malavisés eussent pu reporter au peintre et sculpteur Jean Cousin,—lequel, par parenthèse, eût bien mérité une place au soleil des rues de Paris, à côté de Jean Goujon. Mais si l'on n'a pas eu peur d'écrire:Rue Victor-Cousin, on ne voit pas pourquoi l'on craindrait d'écrire:Rue Horace-VernetouAndré-Chénier.
Je suis aussi fort perplexe pour la véritable origine du nom de la rue d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette voie me fait plutôt croire que son nom est une galanterie délicate à l'adresse d'une illustre famille moderne, en mémoire de l'hôtel, récemment détruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage? Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingénieur, et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernière opinion ne manque pas de vraisemblance quand on a remarqué la part faite aux ingénieurs dans la nomenclature. Était-ce trop d'un simple prénom pour fixer les esprits à ce sujet?
Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractériser, c'est aussi,—cas plus grave,—en les tronquant ou les défigurant, que la commission a rendu certains noms méconnaissables. Ainsi elle écritd'ArcetetDanville, quand il faudrait, au contraire,d'AnvilleetDarcet. En disantHéricartpourHéricart de Thury,BrochantpourBrochant de Villiers,DombaslepourMathieu de Dombasle, elle se figure ne faire qu'une abréviation, et elle dénature un nom patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute queMathieun'était qu'un prénom: elle a eu tort. J'ai cherché longtemps ce que pouvait être ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place, et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver, sous ce tronçon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant perpétuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis l'erreur banale qui a substitué le simple constructeur à l'inventeur véritable, mais elle a étrangement défiguré son nom. Il s'appelait, en effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un prénom.
Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous sommes tous faillibles, et que nous avons droit à l'indulgence de M. le préfet de la Seine s'il nous est arrivé à nous-même d'en commettre dans notre travail. Quant à la multitude de noms obscurs choisis par la commission, j'en tire la conséquence qu'elle a été guidée par la pensée philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit désespérer de conquérir un honneur où Rébeval est arrivé, et qu'on peut se flatter, sans trop d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et Ginoux, Biscornet et Christiani.
Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'études aussi obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa physionomie, dans ses mœurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives, physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins profondément explorées.
En relisant dernièrement l'Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale de laville nomade. On peut dire, en un certain sens, que plus les derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif, plus il y gagne d'actualité.
Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre. La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement enterrer dans la fosse de l'ancien régime.
L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt dernières années de notre existence.
Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des œuvres d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin de donner au lecteur une idée du reste.
L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances. Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux, sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Bœufs n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui, métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,—rare échantillon de la plus pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales de la glorieuse Université de Paris,—qui se dérobent à tous les regards au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.
Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry, où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents, l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande confrérie descrieurs de corps et de vin, si curieuse et si pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse macabre, et cescharniershistoriques où était installée une foire perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et les épitaphes.
Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études, n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital, avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du Théâtre-Français?
Mais où sont les neiges d'antan?
Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige, et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres, qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.
N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence, consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis 1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et d'une maigre cascade.
La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour, longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du Parlement.
Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres, particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le cœur de l'antiquaire égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?
Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde, à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse, offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul, Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par cœur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils leur en apprendraient le respect.
À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est, au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris, et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel, parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments durables à la postérité.
Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe? Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de 1790 au premier septembre 1844, comme il résulte duDictionnaire des rues de Paris, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle, qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.
Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseursplatoniques, dont les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles, ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux passés et des idées pour ses travaux futurs.
Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'Arrêts royaux, datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des institutions, des mœurs et usages, de la police, comme sur les embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et sociales de maître Raoul Spifame.
Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15], cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre «l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc. Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métierspuants, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans la banlieue.
Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner, nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV, ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus originales et des moins connues.
On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites, et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite, M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.
Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires, d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.
En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas, paraissait dans leMercurel'explication d'une nouvelle place monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé ailleurs que dans leMercure. L'année suivante, le même journal publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M. Haussmann. Je veux parler duProjet des embellissements de la ville et faubourgs de Paris, par Poncet de la Grave.[16]L'auteur n'était alors qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire à des personnesde la première considération, etélevées en dignité, donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on s'exprimerait aujourd'hui.
Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zèle s'étend sur toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la création d'une vaste place, sur les débris du préau de la Foire Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place carrée de quatre magnifiques hôtels, bâtis dans le même goût et sur le même niveau que la colonnade du Louvre, et dont il décrit en détail la riche ornementation. Derrière ces quatre hôtels, il trace une rue de vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre façades, puis il déroule sur tous les côtés une colonnade double, où alternent les marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont de bronze doré, et qui sera couronnée d'une terrasse à balustrade. Aux quatre angles de la colonnade il élève quatre portes, sur lesquelles on placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des colonnes, du côté des rues, sera fermé par une grille de fer doré de quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un piédestal de marbre supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze dominée par la statue équestre du roi, d'une main tenant les rênes de son cheval, de l'autre montrant avec son bâton de commandement les portes du Temple de Janus, figurées à sa droite, à coté de l'entrée, avec les écussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier et de laurier entrelacées qui la recouvrent; la statue de la France dans le bas, couchée sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.
Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en élevant au bout de cette rue un arc de triomphe à trois grandes portes, surmonté d'un statue équestre; qu'on achève le vieux Louvre, en abattant les maisons qui s'opposent à ce travail; qu'on perce une large voie en face du grand vestibule qui donne sur la place du côté de la rue Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-Élysées par l'adjonction d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrière doit être remplacée par un arc de triomphe à deux portes, et Paris clos tout entier par un boulevard, formé d'un mur sur lequel on conservera une espèce de terrasse, et qui sera coupé de tours carrées et rondes alternativement. Il règle même la construction des maisons, qui devront être élevées de quatre étages, non compris les mansardes; terminées par une balustrade de pierre et ornées de balcons à toutes les fenêtres. Il propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le lecteur aurait peine à comprendre aujourd'hui, à cause des nombreuses modifications apportées depuis lors à l'état des lieux; suggère des réparations et des améliorations pour tous les ponts existants, et en indique de nouveaux à bâtir sur divers points. Le Palais de Justice, les quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude jusqu'à indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent indispensables pour loger les troupes employées à la sûreté de Paris, vœu modeste et qui a été bien dépassé par la réalité.
Dans la deuxième partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compléter. Ainsi il demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'à la rue Saint-Nicaise et dans l'étendue entière de la perspective; qu'on forme alors une magnifique place, avec une grille percée de trois portes de marbre blanc qui seront ornées de statues. Pour dégager la colonnade du Louvre, qui venait d'être finie et réparée par les soins du marquis de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les édifices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'École, en découvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traçant une place bordée de façades uniformes et décorée de deux fontaines; puis de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entrée. Poncet de la Grave, comme on voit, est très-prodigue de places, de statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans, qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des embellissements qui répond à toutes les objections, mais en oubliant de nous dire à quelle source elle doit s'alimenter.
Le projet le plus original de cette deuxième partie est celui du Palais des Savants, destiné à recevoir, en une longue et grandiose perspective, les statues de ceux qui se sont distingués dans les diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de tous les grands hommes de France. L'entrée principale doit être précédée d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des premiers écrivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, formée par l'inévitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des beaux-arts, s'élèvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave fourre partout.
L'auteur s'applique ensuite à dégager, à déblayer le pont Neuf et la place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant dans de minutieux détails; il énumère pour les théâtres Français et Italien des améliorations parmi lesquelles je signalerai simplement, bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des lustres, qui a été réalisée dans nos nouvelles salles. Revenant à l'Hôtel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en construisît un autre dont la façade donnerait sur la Seine; dans la direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail à l'Hôtel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait plus que de jeter sur la rivière, vis-à-vis la façade du nouvel Hôtel de Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins à droite et à gauche, comme celui du pont Neuf, destinés, l'un aux feux d'artifice, l'autre à recevoir un château d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large rue, bordée d'une galerie de colonnes couplées, et des terrasses à balustrades sur le haut de toutes les maisons.
Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas à pas la troisième partie comme j'ai fait pour les deux précédentes. Il y a là aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui précède suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonné d'après un système de principes fixes et généraux. Je me contenterai de signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan grandiose, entraînant à sa suite l'alignement et l'élargissement de toutes les rues adjacentes, de manière à ouvrir autour de la statue équestre du roi une série de magnifiques perspectives. Ce projet, que Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a été envoyé (il ne dit pas par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagrené avait proposé en 1748, et plusieurs autres, consacrés à la transformation du même lieu, et qu'il est étonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.
La même année, Croizet publiait sonPlan du centre de la Cité(1756, in-8°), qui se rattachait au système général d'embellissements conçu par la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de l'architecte et ingénieur R. Pitrou faisait paraître une série de onze planches, où son mari avait déroulé sous toutes ses faces son projet d'établissement dans la Cité d'une grande place circulaire décorée d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Hôtel de Ville, et desservie par un ensemble de larges rues neuves destinées à assainir et à déblayer le quartier[17].
Une foule d'autres témoignages contemporains, sur lesquels nous sommes obligés de courir rapidement, démontrent le mouvement d'idées que soulevait alors cette question de la transformation de la capitale. Ansquer, dans sesVariétés philosophiques et littéraires(1762), consacrait un chapitre curieux àParis tel qu'il est, etParis tel qu'il sera. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mémoires sur le moyen d'amener à Paris les eaux de l'Yvette, et demandait l'établissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres, soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille Dusaussoy, dansle Citoyen désintéressé, ou diverses idées patriotiques, demandait l'agrandissement des halles et marchés, l'achèvement du Louvre et l'établissement d'une vaste place devant le péristyle du palais, en répétant l'architecture de ce péristyle, mais suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruisît Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Hôtel des Monnaies, et celui-ci sur l'emplacement de l'Hôtel de Soissons. L'Hôtel de Ville devait être transféré dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde d'oublier la statue monumentale du roi pour compléter la décoration. Il voulait également qu'on terminât les Tuileries, qu'on restaurât l'Hôtel-Dieu, et suggérait une foule d'autres améliorations partielles, dont plusieurs étaient très-raisonnables et ont été exécutées depuis. Ce qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy, c'est que, à côté des projets, il donne toujours les moyens d'exécution, et s'occupe d'établir les ressources financières à l'aide desquelles ils pourront s'accomplir. Il appuie à diverses reprises sur la nécessité de créer une commission et une caisse pour les embellissements de la ville.
Mercier a dispersé quelques idées sur ce sujet dans sonTableau de Paris, où il revient particulièrement, avec une certaine insistance, sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paraître une utopie, est tombé aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il s'exécute. Mais c'est surtout dans l'An 2440, rêve s'il en fut jamais(1770), que Mercier a lâché la bride à son imagination. Ce qu'il réforme principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et humanitaire où il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont les mœurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de transformer matériellement la ville. Son rêve le conduit dans de grandes et belles rues proprement alignées, suivant l'idéal commun à tous les précurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris désordonnés et bizarres qui déchiraient autrefois son oreille. Il entre dans des carrefours spacieux, où règne un si bon ordre qu'on n'y aperçoit pas le plus léger embarras, et où il ne rencontre pas de voitures prêtes à l'écraser. La ville offre un air animé, sans trouble et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener à l'aise. Par malheur, Mercier a oublié de nous dire comment on s'y est pris pour arriver à ce beau résultat.
Le Louvre est achevé, et l'espace qui règne entre le Louvre et les Tuileries est devenu une place immense où se célèbrent les fêtes publiques. Ces deux monuments réunis forment le plus magnifique palais de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingués. Il voit «une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple était celui de la Justice. L'architecture de ses murailles répondait à la dignité de son objet.» Une petite description n'eût pas été de trop pour servir de modèle à nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est décoré, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les statues équestres des souverains qui ont succédé à Louis XV figurent au milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf. L'Hôtel de Ville s'étend en face du Louvre, et sur les débris de la Bastille, détruite de fond en comble, on a élevé un temple à la Clémence. L'Hôtel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur un seul point au centre de la cité, est partagé en vingt maisons particulières aux extrémités du nouveau Paris.
Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau pure. Les maisons, commodes et élégantes, sont surmontées de terrasses fleuries, que recouvrent des treilles parfumées, de sorte que les toits, tous d'égale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville, regardée du haut d'une tour, paraît couronnée de fleurs, de fruits et de verdure.
Arrêtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description duTemple de Dieu[19]; nous ne pourrions l'accompagner auMonument de l'humanité, ni dans ce théâtre régénéré où l'on joue sans aucun doutela Brouette du vinaigrier, quoique sa modestie l'ait empêché d'en rien dire, encore moins dans ces cérémonies funèbres où les cadavres des morts sont réduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allumés, sans risquer de nous laisser entraîner trop loin en dehors de notre vrai cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier chapitre de l'An2440, cette note devenue bien plus juste encore aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour épigraphe à ce volume: «Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble à un enfant rachitique. Tous les sucs montent à la tête et la grossissent. Ces sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du corps est diaphane et exténué. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.»
Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rétif de la Bretonne, et il serait facile de pêcher çà et là plus d'une idée relative au même sujet dans les œuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du ruisseau. Géomètres et romanciers, architectes et poëtes, pas un qui n'essaye d'apporter sa pierre à l'édifice; pas un qui ne veuille réformer Paris, en même temps que les lois, la foi et les mœurs. Tous les philosophes et tous les rêveurs de ce dix-huitième siècle, dont l'activité inquiète et fiévreuse n'allait à rien moins qu'à reconstruire la société entière sur d'autres bases, se rencontrent en une rare unanimité sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps, depuis leMercurejusqu'auxLunesdu cousin Jacques, sans s'y heurter à des multitudes de projets, dont les plus sérieux ne sont pas toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort d'être prématurés. En 1776, à la date du 10 novembre, je trouve le plan de la rue de Rivoli tracé très-nettement dans lesMémoires secrets. En 1780 (28 octobre), c'est laCorrespondance secrètequi traite la question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'à la rue de Seine, en abattant un pavillon du collége des Quatre-Nations (aujourd'hui l'Institut), pour créer une perspective superbe du Luxembourg aux Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet où l'on ne réclame à grands cris cette démolition des pavillons du palais Mazarin, capables de gâter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que des raisons moins graves ont suffi pour condamner à mort bien d'autres monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop quelle est la vertu secrète qui a sauvé ces pavillons au milieu de tant de ruines.
Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou timides, plaisants ou sérieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de la création d'une place à la transformation radicale de la ville entière, on dirait que chaque candidat a présente à la mémoire cette parole que Voltaire écrivait en 1749, et qui semble avoir servi de stimulant à tous les réformateurs, comme elle a servi d'apologie aux derniers travaux de M. Haussmann: «On peut, en moins de dix ans, faire de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une âme assez ferme pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu'il soit assez accrédité pour les faire réussir!»
Voltaire eût-il prononcé sonEurêkadevant M. Haussmann? Peut-être! Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je suis difficile à convaincre.
Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conçu lui aussi sa petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli, dans le tome II de sesŒuvres choisies, un courtMémoire sur Paris, écrit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins curieux de tous ces vastes projets. Nous allons détacher les passages les plus piquants de ce Mémoire, où le spirituel et frivole Français de Bruxelles indique en quelques pages, écrites malheureusement d'un style un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans avoir l'air d'y toucher.
«On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est tout simple; on doit s'attendre à cela![20]Tout ce Carrousel, ces baraques, cette rue Saint-Nicaise, déshonorent Paris par l'indigne petit moyen de faire argent de tout. La grande économie est de n'en pas avoir...[21]Des extrémités du pavillon de la Comédie française des Tuileries, on tirera une ligne de bâtiments qui fermera cette place et joindra le vieux Louvre. La décoration sera dans le genre des deux autres, sans y ressembler tout à fait. Un toit à l'italienne; vis-à-vis, des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place, une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignité.
«Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame Infante, apportent la tristesse sur un quai où l'on ne doit voir régner que l'ordre et la magnificence. Après l'avoir rendu soigné, décoré, et l'avoir débarrassé de tout ce qui le défigure, on bâtira, depuis le vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de même ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera toutes les maisons qui sont à présent entre la rue de la Monnaie et le vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on puisse se promener jusque-là, toutes les maisons qui bordent le quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de laquelle il y aura, comme à l'autre, une fontaine immense, on pourra découvrir la rivière, sous cette galerie qui sera la première galerie du monde.
«Il faut bâtir la place de Louis XV, du côté du quai et des Champs-Élysées, de même que les deux bâtiments qui sont à droite et à gauche de la rue Royale... Il y a déjà assez de vide par le jardin, et il est nécessaire de renfermer la rivière jusque vis-à-vis de l'École militaire, où je veux que Paris finisse[23]. Il faudra bâtir tout le Cours-la-Reine. On y fera des écuries pour le roi, décorées avec tous les attributs et la magnificence possibles... Ce bâtiment immense fermera les Champs-Élysées du côté de la rivière, comme la rue Saint-Honoré fait de l'autre côté. Une grande grille depuis l'École militaire jusqu'à la Seine, une depuis la Seine jusqu'à ces écuries, et une autre derrière, de toute la largeur des Champs-Élysées jusqu'au faubourg Saint-Honoré, détermineront Paris du côté de Versailles et du bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la rue Charonne. Ces deux lignes tirées, bordées de huit rangées d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne sera plus permis de sortir pour bâtir, puisqu'il faut finir une fois[24]et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achève rien....
«On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par exemple, le serait aisément par des façades uniformes et des toits à l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux bâtiments à faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dégrade tout. Que de même les clochers soient défendus, si l'on s'avise de rebâtir des églises[25].... Les obélisques, les thermes, les pyramides, les colonnes placées partout où il s'est passé quelque grand événement, le consacreront pour jamais à la mémoire.... De même dans les Champs-Élysées, qui, sans cela, ne méritent pas d'en porter le nom, je veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets dédiés à des actions moins éclatantes, mais plus héroïques que des batailles.
«Je viens d'édifier pour le cœur, édifions pour l'esprit. Dans la cour immense, renfermée entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront renfermés toutes les académies et les bustes de ceux qui ont fait le plus d'honneur et de plaisir... Les bâtiments publics qu'on peut faire pour l'ordre, le secours et la félicité publique, orneront, par une façade simple, noble et sage, le quai de l'autre côté, partout où l'on voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dépôts, des manufactures, tout ce qu'on voudra.
«Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire pourquoi, dans les pays où il n'y a point de rivière, on voit arriver des navires à trois mâts déposer les richesses du nouveau monde à la porte des commerçants, dans le temps qu'on ne connaît sur la Seine que la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien basses dans certains temps de l'année, mais on pourrait la rendre plus profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'à la mer n'est pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebâti en entier par de riches négociants, deviendrait une petite ville tout entière au commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal. C'est là qu'on emploierait une belle sévérité d'architecture, et que l'on élèverait au milieu un superbe bâtiment en arcades, pour la Bourse.
«Je vois l'air obscurci ou plutôt éclairé par des pavillons d'or et d'azur; je vois déjà flotter au gré des vents, au milieu de Paris, les banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois, etc.» Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que le lecteur ne s'écrie comme l'Intimé:
Quand aura-t-il tout vu?
«Partout, dans Paris, où l'œil sera choqué de l'âpreté des pierres qui en rendent quelques parties semblables à des carrières, des plantations et des tapis de verdure égayeront et adouciront le tableau, quand cela ne sera pas contraire à la dignité[27]. Il faut plaire quelquefois et ne pas toujours étonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre même au joli, vers les bords de cette immense cité.
«La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa décoration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain, vers l'ancienne Comédie-Française: toutes en ordres différents d'architecture, et en évitant le même ton qui fatigue même en sa beauté... Partout des fontaines,—des cascades même, si cela est possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafraîchit et vivifie tout... Que tout Paris ait l'air d'une fête: cela va si bien au caractère des Français!»
Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver plus sûrement, il fera bien de lire, dans le même recueil du prince de Ligne, certainProjet de ville agréableoù, pour entretenir les cœurs en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait être peinte de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une écharpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi haut, mais plus léger que les turbans; les femmes, des lévites avec ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur la tête une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas s'arrêter à mi-chemin dans la voie des réformes.
En 1791, le marquis de Villette écrivait les lignes suivantes, que je trouve dans le recueil de ses Lettres choisies, et que Prudhomme a reproduites dans le premier volume de sonMiroir de Paris:
«Si l'on crée deux places d'édiles, j'en demande une pour moi. Je ne propose d'élever aucun édifice[28]. Pour faire de Paris une des plus belles villes du monde, il ne s'agit que d'abattre[29]: les chefs-d'œuvre sont faits[30]; il ne s'agit que de les montrer.
«Je renverserai des masures, et les passants seront enchantés à la vue des beaux monuments dont ils ne se doutaient pas. Je renverse la porte Saint-Martin, et je laisse la place nette[31]. Je renverse une demi-douzaine de maisons autour de la porte Saint-Denis, pour rendre hommage à cet arc de triomphe digne de l'ancienne Rome[32].
«Cent ouvriers, sous mes fenêtres, élèvent un parapet qui certainement n'avait besoin d'aucune réparation; et voilà que, me croyant logé sur les bords de la Seine, on m'escamote la rivière. Si l'on en usait comme à Londres, ce seraient des grilles de fer, qui n'exigent aucune réparation, et que la propreté anglaise a soin de peindre tous les ans; mais, en laissant là toute comparaison qui nous rendrait aussi petits en fait d'utilité commune que la Tamise ravale notre port Saint-Nicolas, n'y avait-il pas aujourd'hui des travaux plus essentiels à entreprendre?»
Ici Charles de Villette énumère rapidement une dizaine de ces travaux essentiels, qui sont tous faits aujourd'hui. Puis il continue:
«En réformant les choses, il faut aussi changer les noms. Nous n'avons plus ni Jacobins, ni Théatins, ni grands ni petits Augustins, ni toute cette nomenclature bizarre dont la raison et le bon goût s'offensaient à chaque pas[33].
«Les monastères seront convertis en hospices, en casernes, ou vendus, et des églises les unes seront érigées en paroisses, les autres seront supprimées[34]. Il faut donc les débaptiser dans la langue du peuple. Pourquoi ne donnerait-on pas à ces paroisses le nom des sections? C'est ainsi que les Jacobins, rue du Bac, seraient appelés paroisse de Grenelle. Cette dénomination paraît bien plus simple que le Pierre-aux-Bœufs ou Pierre-aux-Liens, Jacques-le-Majeur, Jacques-le-Mineur, Jacques-la-Boucherie, Jacques-l'Hôpital ou le Jacques-du-Haut-Pas[35].
«Vous feriez de la vaste église des Théatins un superbe magasin de blé: les bateaux de farine ou de grains, qui remontent la rivière, débordent commodément devant la porte[36].
«Vous enlèveriez en même temps ces deux pavillons du collége Mazarin, qui donneraient tout à coup au plus beau quai de Paris une face nouvelle, et vous renonceriez bien vite à vendre, comme on vient de faire, les trois premières maisons du quai de Conti, qui dépassent l'alignement de la Monnaie.
«Je propose d'enlever la grille d'or qui étincelle dans les boues, et qui écrase de son luxe tout ce qui l'environne devant le temple de la Justice. Une porte simple, d'un style sévère, conviendrait mieux. J'aimerais à voir cette grille fastueuse étalée au milieu du Carrousel. On renverserait sans pitié les cahutes infâmes qui nous cachent le plus beau des palais[37].
«Je demande encore la permission de dégager le pavillon de Flore[38], et de combler les fossés du Suisse, même sans égard pour sa buvette. Ce passage, aujourd'hui le plus fréquenté de Paris, où arrivent tant d'accidents dont je suis chaque jour témoin, ne serait plus un objet de terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que l'on ouvrît toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf jusqu'à l'angle du pavillon...
«Les Capucines renversées feraient voir le boulevard[39]. Ces vastes monastères des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine de la nation: c'est là qu'il faut élever le temple de la Patrie, en face de la place Vendôme. Il se trouverait sur l'alignement des belles colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce nouvel édifice nécessiterait le déblayement de la rue projetée, qui, en isolant tout à fait la demeure du prince, joindrait par contiguïté le Carrousel à la place Louis XV.
«Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante dès le déclin du jour, ne pourrait-elle pas être métamorphosée en une immense et superbe galerie couverte, où le commerce, en étalant ses richesses, animerait tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les averses[40]. Si l'on avait encore quelques millions à dépenser, assurément il vaudrait mieux les jeter là qu'à Fontainebleau, Compiègne ou Rambouillet...
«Je me transporte aux deux extrémités de Paris, et j'y place deux monuments nationaux: sur ces immenses débris de la Bastille, j'aimerais à voir un obélisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le souvenir, mais l'horreur du despotisme, enchaîner à sa base les quatre figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux modèles ne seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient à merveille non pas le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur et le désespoir. Groupez à l'entour les emblèmes de l'autorité, de la toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de tous les vices de l'ancien régime[41].
«Je place l'autre monument à l'Étoile. Par contraste, j'asseois en idée une pyramide de marbre blanc au même endroit où Louis XVI avait élevé une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la Justice et de la Paix. Le suprême pouvoir exécutif qui a jeté par les fenêtrescent mille écuspour éclairer passagèrement la solennité de son occupation[42], n'aurait-il pas un plaisir plus cher à son cœur d'employer la même somme à nous laisser un monument durable de sa bonne foi et de son amour pour la constitution?
«Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer à garantir ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.
«J'esquive à toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le coin de la rue, et je reçois un timon précisément dans le bréchet. C'en est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage libre au public, et que la Providence avait placé là pour mon salut.
«Si les rez-de-chaussée, si les boutiques des maisons qui forment les encoignures des rues étaient abandonnés aux gens de pied, comme il y en a déjà beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en résulterait d'utile, et combien de malheurs on préviendrait en même temps.
«En accordant ainsi, à chaque encoignure des carrefours, un espace en triangle de huit à dix pieds de côté seulement, on fournirait aux malheureux piétons le moyen d'échapper aux dangers presque inévitables de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards, et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile la nuit pour les citoyens qui font la garde[43].»
Je crois inutile de poursuivre plus loin cet exposé, qui montre que le marquis de Villette eût été digne de devenir le secrétaire de M. Haussmann.
Cependant, ce n'est là qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas Mittié.
Stanislas Mittié a développé ses idées dans une brochure qui porte pour titre:Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris(in-8°, 1804). Il énumère ses vues colossales comme la chose la plus simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et mythologique prodigalité il entasse à tous les points de Paris les statues, les fontaines et les colonnades.
Il décore la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de coquille, attelé de chevaux marins et conduit par des Tritons, où l'on verra Neptune assis sur son char, et ayant à sa droite Mars, sur la tête duquel une Renommée posera la couronne de l'Immortalité, tandis qu'une troupe de Nymphes et de Sirènes, précédée par un Génie, portera les palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui conduit au temple de la Madeleine, il établit des piédestaux surmontés de taureaux, emblèmes de la force, pour faire pendant aux chevaux de marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles supporteront des statues en gaîne, adossées à des barres de fer, sur lesquelles seront perchés des aigles, faucons, vautours, qui étendront un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.
Dans le jardin des Tuileries, indépendamment de nouveaux parterres et de nouvelles allées, de trois bassins à grands sujets mythologiques, d'un nombre infini de statues représentant toutes les métamorphoses de la Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de faire savoir que, dans ce dernier, «l'intérieur sera en marbre blanc, les portes en bronze ciselé, les fenêtres en nappes d'eau transparentes, et les entre-croisées en colonnes hydrauliques, sur lesquelles descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces entre-colonnes hydrauliques seront ornées de candélabres de porcelaine de Sèvres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les bustes de nos plus grands capitaines.... La voûte en bas-relief sera parsemée de pierreries qui, taillées en pointe de diamant, étincelleront à la lumière. Dans les angles seront des divinités.... Un parquet, mélangé de bois de citron, d'ébène et d'acajou, formera une table mécanique de trois cents couverts, divisée en trois parties..., dont la troisième composera le plateau, qui, aussi grand que le théâtre de l'Opéra, offrira diverses décorations en relief, comme villes, rivières, campagnes, forteresses, armées rangées en bataille; une autre fois, le plateau sera remplacé par un bassin qui représentera la mer, sur lequel naviguera une flotille, etc.»
Dans les Champs-Élysées, Mittié établit quatre grottes à jour en forme d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront leurs eaux à grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues situés au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'élégants bocages, des berceaux mystérieux, des ruisseaux et des cascades, un labyrinthe offrant, à chacun de ses détours, les plus riantes imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits édifices de fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de Vénus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres géants, dans le centre duquel s'élèvera le temple de Diane, «qui sera octogone, avec les emblèmes de la chasse, et entouré d'un balcon pour qu'on puisse voir de toutes parts lancer le cerf, et remarquer, à la fin des huit routes principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions antiques de la Grèce et d'Herculanum.» Il y arrange ensuite un rocher, surmonté d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec l'effigie d'Homère; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe à feu pour les verser à cascades et à gros bouillons dans la rivière des Amazones. Au bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes sont portées par des Amazones que surmonte la statue d'Actéon, et où l'on voit dans le plafond Diane entourée de ses Nymphes, qui semblent en mouvement dans les airs, servira aux danses champêtres et aux concerts d'harmonie.
Sur la rive droite du fleuve, il étend la vallée de Gargarathie, avec des chaumières, des vergers, des troupeaux de bétail et des ruisseaux coulant doucement jusqu'au bout de la colline, «d'où ils se précipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le mécanisme mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, où les Cyclopes forgeront des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'énormes marteaux» sous des voûtes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqué par des mausolées, des rameaux, des cyprès, et où l'on descendra par des escaliers rustiques, éclairé par les faibles lueurs de lampes mortuaires, les prêtres et les prêtresses de l'Opéra célébreront, en guise de spectacle, toutes les cérémonies et tous les sacrifices du paganisme,«au son d'une musique déchirante, de voix sépulcrales et de timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'âme des impressions de terreur et d'effroi.»
Ouf! restons-en là. L'imagination mythologique du citoyen Mittié est impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire. Après ces échantillons de son système d'embellissements, il est pour le moins inutile de nous arrêter aux choses splendides qu'il sème sur la place Vendôme, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en démolissant Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître et les rues voisines, etc. Le citoyen Mittié était pourtant un financier habile, qui avait acquis quelque notoriété dans les affaires d'administration. Il a soin de nous apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte du gouvernement, avaient fort admiré son plan, et il est certain en effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.
Sans aller aussi loin que le trop ingénieux Mittié, on sait tout ce que Napoléon Ierfit pour la transformation de la ville. Aussi, par une conséquence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils à éclore de toutes parts. Après le règne de Louis XV, le règne de Napoléon Ierest celui où, la verve des utopistes, d'ailleurs refoulée et tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donné la plus ample carrière au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Académie française elle-même proposait pour sujet de concours aux poëtes en 1811[44]. Parmi les multitudes de brochures publiées sur ce sujet inépuisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet, qui les a réunies et résumées, en 1808, dans son volume d'Observations sur les embellissements de Paris. C'est là qu'on pourra voir, entre autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les temples alors), qu'il propose d'élever entre le Louvre et les Tuileries, et son projet pour compléter la décoration de la place de la Concorde, par l'adjonction aux quatre angles de quatre obélisques enrichis de statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est absolument impossible à analyser, par le nombre et la variété des points qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne s'égare pas dans l'impossible, et la plupart de sesobservationsn'ont trait qu'à des réformes et à des améliorations de détail, ou tout au moins à des monuments décrétés, au sujet desquels il expose ses idées et ses vues.
Après lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, célébrèrent les embellissements de Paris et exposèrent leurs systèmes dans deux brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'année même de la chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du Nouvel-Élysée, traçait le plan d'un monument original à élever en l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la Révolution. Enfin, pour nous borner là, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait sesProjets d'embellissements de Paris(in-folio, avec 13 planches), qu'il avait conçus sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des ponts et chaussées du département de la Seine. Il y demandait particulièrement l'établissement de trottoirs dans toutes les rues, la création d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures légères et les cavaliers dans la partie gauche des Champs-Élysées, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'allée des Veuves, y compris le Cours-la-Reine; enfin l'érection de trois fontaines monumentales servies avec le même volume d'eau du canal de l'Ourcq réparti sur trois hauteurs différentes: la première sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis-à-vis la rue Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire créée au boulevard Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de manière à former point de vue dès le Palais-Royal, et la troisième au milieu du Palais-Royal même. Il donne les dessins de ces trois châteaux d'eau, dont le second est d'une majesté, le dernier d'une grâce et d'une élégance très-remarquables. Quant à la place Royale, il voudrait qu'on la décorât d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyrénées, imitation de la piscine de la cour des Lions, à l'Alhambra de Grenade.
Il n'y a rien là de bien étonnant, non plus que dans lePrécis historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire, publié en 1827 par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Amédée Tissot, jusqu'à la hauteur de Stanislas Mittié, pour le moins.