Mais ces profanations ne sont pas toutes, à beaucoup près, du fait de l'administration présente, et les précédentes en peuvent réclamer largement leur part. En outre, quelques-unes sont le résultat naturel et fatal de la marche du temps, des révolutions, de l'extinction des familles, du déplacement et du morcellement des fortunes. Autant vaut, d'ailleurs, un marchand de vins dans l'hôtel de la Valette qu'une caserne de gardes municipaux dans l'hôtel du maréchal d'Ancre, ou un mont-de-piété dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et particulier à la municipalité actuelle, c'est moins de gâter les vieux monuments ou de les profaner, que de les détruire. On ne se doute pas assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la frénésie de l'alignement, ont ébréché ou renversé à Paris, en dix années, non-seulement de maisons historiques, mais d'édifices curieux ou ravissants, tombés en poussière sous la pioche et jetés en morceaux dans le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville; et des centaines de monuments, qui échappaient à l'attention de la foule par leur petitesse ou se dérobaient sous d'affreux pâtés de maisons en plâtre, mais qui faisaient les délices de l'archéologue, ont pu disparaître sans qu'ils s'en doutassent.
Le seul tracé du boulevard de Sébastopol et de ses annexes, sur la rive gauche, a culbuté par douzaines les cloîtres, les chapelles, les colléges de la vieille Université. La rue des Écoles a fait une effroyable percée à travers tous ces antiques et vénérables asiles de l'étude qui peuplaient la montagne Sainte-Geneviève, ce lieu de pèlerinage où l'Europe entière venait chercher la science. La place de Grève, bien qu'elle ait gardé son Hôtel de ville, a perdu toute sa physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des innombrables souvenirs historiques évoqués par son nom. Et voici qu'on parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le ventre à l'École de médecine, pour traverser d'un bout à l'autre le noble faubourg, ce quartier paisible où les rues sont larges, le commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'hôtels qui restent déserts tout l'été, sorte de Thébaïde de Paris qui n'a certes nul besoin qu'on y ouvre de nouveaux débouchés à la circulation, et où cette prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner lesvieux partis, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que le faubourg Saint-Honoré? C'étaient, à peu près, les deux seuls points de Paris où il y eût encore de vastes hôtels qui se développassent en largeur, au lieu de se développer en hauteur, des cours qui ne ressemblassent point à des puits artésiens, et des jardins ailleurs que sur le rebord des fenêtres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut permettre à aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de se dérober à l'envahissement du commerce et à l'égalité du niveau commun.
Ces trouées des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le collége de Bayeux et dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean de Latran ne les feraient pas dévier d'un millimètre. En 1806, des faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas formé le projet de prolonger la rue des Prouvaires à travers l'église Saint-Eustache? En ce temps arriéré, le triomphe de la ligne droite était encore indécis: aujourd'hui, on n'eût point hésité, quitte à recoudre après coup une abside postiche à l'église, comme on a fait pour Saint-Leu. Le plus précieux bijou architectural du treizième siècle et une borne-fontaine sont absolument égaux devant la ligne droite: la ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des monuments. Périsse l'art plutôt qu'un principe! Peut-être est-ce acheter un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, tracée au tire-ligne, au compas et au fil à plomb, et offrant dans ses voies principales, au lieu de ces rangées de vastes et antiques hôtels, une double haie de marchands de vin, de restaurants et de cafés.
Que serait-ce donc si, à côté des hôtels et des monuments de tout genre, nous voulions énumérer toutes les rues illustres ou fameuses,—ces rues qui écrivaient l'histoire entière de Paris dans leurs noms pittoresques,—disparues, englobées, rasées de fond en comble par ces insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines? Et comme si ce n'était pas encore assez, écoutez les faiseurs de projets, lesmouches du cochede l'attelage municipal: ils vous démontreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le résidu de la vieille cité disparaisse jusqu'à la lie, de les débaptiser, pour enlever à Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands hommes ou de victoires; d'autres, plus ingénieux encore, d'affubler chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de manière à métamorphoser le plan de Paris en une carte de France[11].
En compensation de tant de ruines, on nous a bâti ce que nous avons vu: du moyen âge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique débarrassé de l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain mêlés de chinois; de la Renaissance bâtardée de décadence; des imitations de Vitruve, des copies de Vignole, des réminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthénon; partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style préfectoral dont nous avons parlé.
Mais il faut chercher ailleurs la véritable architecture du nouveau Paris. Les monuments où s'affirment et se démontrent le génie particulier de l'administration comme celui de l'époque présente, ce ne sont pas ceux qui affichent la prétention d'arriver jusqu'à l'art et de relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caractère d'utilité, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui sont inspirés par les besoins du luxe et du confortable, par les exigences croissantes du plaisir.
Dans la première catégorie, les gares, les ponts, les puits artésiens, les casernes, tout ce qui est œuvre d'ingénieur plutôt que d'architecte, voilà les vrais édifices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel. J'ai nommé les casernes; on nous en a bâti sur tous les points: la caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derrière l'Hôtel de ville et dans la Cité; la caserne typique du Prince-Eugène, celle de la Pépinière, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour l'état-major de la garde de Paris, près de la préfecture de police, cinq ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en bâtit encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont protégés.
Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait été reconstruit, sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite de cette fièvre de démolition, de réparation et de reconstruction qui pousse l'édilité actuelle à ne pas laisser un coin de Paris, pas une rue, pas un édifice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la postérité n'en ignore, que tel monument, commencé par Louis XIV, a été terminé ou rebâti sous le règne de Napoléon III. De plus, on nous a donné deux ponts entièrement neufs, baptisés par nos récentes victoires: à coup sûr, ce sont de beaux ponts, solidement campés sur leurs arches hardies, comme il sied à des ponts qui ont coûté à eux seuls autant que trois ou quatre églises réunies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de Solférino, soulève une réflexion qui n'est pas sans intérêt. Lorsqu'il était si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle arrière-pensée inquiétante il s'étend en face du palais de la Légion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de prévoyante sollicitude, n'aurait point voulu se ménager ainsi un argument irrésistible pour raser quelque jour le palais[12].
Les deux chefs-d'œuvre de cette architecture utilitaire, qui appartient à l'art moins qu'à la science, c'est le grand égout collecteur et les Halles centrales. Le grand égout est une merveille souterraine, une création prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler de loin à l'admiration. À la rigueur, on peut approcher les Halles de plus près, et même y entrer un moment. Pour nous, cette vaste construction, d'une hardiesse légère et d'une solide élégance, où l'air et la lumière pénètrent avec tant d'abondance, où tout a été si habilement calculé pour la commodité des aménagements et les besoins de la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente gigantesque en fer et en brique, comme il convient à un marché couvert, est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait craquer successivement toutes les ceintures où l'on essaye de le contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'édifice le plus irréprochable élevé dans ces douze dernières années. Quoi qu'en veuille faire croire la critique officielle, nous sommes à une époque de prose, et il y a là une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par l'évidence de leur signification.
Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture, devenue stérile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du luxe et du confortable. Après les Halles, les monuments par excellence palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-Hôtel et l'Hôtel du Louvre, ces deux caravansérails babyloniens de la civilisation la plus raffinée, ces deux cités modèles qui peuvent loger sous le même toit la population d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation puissante toutes les ressources de la vie matérielle et toutes les commodités de la vie élégante. Ce sont encore ces grands cafés, ces jardins féeriques, tous ces établissements frivoles et charmants, demeures royales élevées au plaisir devenu roi, et où les conceptions ambitieuses de l'architecture d'État sont vaincues par la souple adresse et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.
Je conseille à mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le café Parisien, derrière le Château-d'Eau, le Grand-Café, au rez-de-chaussée du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions, ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces innombrables, où ruisselle le reflet de ses milliers de lumières, sa belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze, et le carillon joyeux qui émiette les heures à ses insouciants habitués;—le second, décoré par l'élite de la jeune peinture et les plus brillants élèves de l'école de Rome, avec ses trois plafonds, où M. Gustave Boulanger a représenté les Provinces aux grands crus défilant processionnellement entre deux haies prosternées de fidèles; M. Émile Lévy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans le culte sacré de la jouissance, et s'avançant en pèlerinage vers la Jérusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de l'Opéra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un élève de Flandrin, les allégories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture, de la Science, voire de la Poésie, qu'on ne s'attendait guère à trouver en pareil lieu;—enfin le troisième, avec sa façade agrémentée de sculptures, son comptoir splendide, surmonté d'un cadre en boiserie délicatement ouvragé, sa rotonde à deux étages, entrecoupée de seize arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie bordée de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au riche cadran, où les heures sont marquées par une ronde de douze nymphes, son balcon à jour ornementé de masques et de médaillons, son foyer, que décorent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de Debay, enfin les moulures et dorures qui déroulent de la base au sommet leurs étincelantes arabesques; ce sont là, sans contredit, des monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau Paris.
Je n'ai pas à discuter ici l'illusion de quelques bonnes âmes, faciles à l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau élèvent l'esprit, et qu'il finit toujours par s'établir une certaine harmonie entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont rêvé à ce propos je ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aperçu les fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et unsigne du temps.
Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand style, et son habileté féconde en ressources quand il ne s'agit que de confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente rapide de la décadence, et celui du tapissier-décorateur, dont le progrès s'accroît chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant, que souvent il se marque dans un même édifice et s'y révèle côte à côte sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau Louvre. Sans remonter jusque-là, qu'il nous suffise de renvoyer aux théâtres de la place du Châtelet, et d'indiquer simplement au lecteur la différence frappante qui existe entre l'architecture extérieure de ces édifices et leur architecture intérieure, entre la décadence du goût, si visible d'un côté, et les progrès d'élégance, de luxe et de commodité, si incontestables de l'autre.
Résumons-nous et concluons. Que résulte-t-il de cette étude sommaire? Qu'est-ce que Paris a gagné aux vastes travaux qui l'ont transformé de fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?
Ce qu'il y a gagné, on le voit assez du premier coup d'œil, et il serait puéril de le dissimuler. Il y a gagné un certain aspect grandiose et monumental, résultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce décorum, de cette uniformité, qui, suivant plusieurs, doivent constituer le caractère essentiel dune grande capitale. Il y a gagné de l'air, de la lumière et de l'espace. On a déblayé les quartiers insalubres, dégagé les monuments, tracé d'un bout à l'autre de la ville un savant réseau stratégique. Voilà tout, à peu près, et ce n'est point à moi qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas été plus long à régler.
Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau résultat en ne sachant pas s'arrêter à temps, et que, d'une transformation utile, légitime et qui pouvait être si féconde, on se soit obstiné à faire, en la poussant à un intolérable excès, une révolution étayée sur un monceau de ruines, et sur des fondations pires que les ruines elles-mêmes! Ce n'est pas le principe que nous blâmons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de prétexte. On avait commencé par 89; on finit par 93. Le terrorisme de l'équerre et du compas plane sur nos têtes, et voici douze ans que le comité de l'expropriation sans appel siége à l'Hôtel de Ville. M. Haussmann pouvait être le second fondateur de la vieille cité historique; ce rôle n'a pas suffi à son ambition et il a préféré en être le destructeur. Il a voulu devenir leFléaude l'édilité et l'Attila de la ligne droite.
Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court à dresser. Il y a perdu le pittoresque, la variété, l'imprévu, ce charme de la découverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage d'exploration à travers des mondes toujours nouveaux et toujours inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait spécial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, du pays latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis à la Chaussée-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il semblait que l'on passât d'un continent dans un autre. Tout cela formait dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,—ville de l'étude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville du mouvement et du plaisir populaires,—et pourtant rattachées les unes aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voilà ce qu'on est en train d'effacer sous la monotone égalité d'une magnificence banale, en imposant la même livrée à tous les anciens quartiers, en perçant partout la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans une perspective d'une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes.
Paris sera bientôt un grand phalanstère dont toutes les aspérités, tous les angles, tous les reliefs auront disparu, égalisés et aplatis sous le même niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple et si accentuée, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui fait litière des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus sacrés; une ville de boutiques et de cafés, qui vous poursuit de l'éternelle obsession de son étalage tapageur et de sa fausse richesse; une ville d'apparat, destinée à devenir la grande auberge des nations, le caravansérail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de Porthos, d'or brodé par devant, de vil buffle par derrière.
Les travaux récents ont, d'ailleurs, l'inconvénient inévitable de ces vastes entreprises, qui sont le résultat d'un système préconçu plutôt que d'une étude attentive des besoins qu'elles prétendent satisfaire. Appliqués pour ainsi direa priori, tout d'un bloc et avec une rigidité mathématique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux nécessités et de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans leurs transformations les plus radicales, ce caractère factice et superficiel auquel il est impossible de se méprendre. Ils se superposent aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler, sans répondre à leurs besoins, et en transportant toutes les apparences, toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit commerçant et le mince bourgeois des lieux où il vivait en paix depuis des siècles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les quartiers dans leur uniformité contre nature, aussi opposée à la variété des aspects qu'à la diversité des besoins d'une grande ville, ils jettent le faubourg Saint-Antoine dans le même moule que le faubourg Saint-Germain, promènent leur niveau sur le pays latin et les alentours de la Bourse pour les égaliser, transplantent le boulevard des Italiens en pleine montagne Sainte-Geneviève, avec autant d'utilité et de fruit qu'une fleur de bal dans une forêt, et créent des rues de Rivoli dans la Cité qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale, démoli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une église, un hôpital et un palais.
Cette transformation de Paris, dont Paris se fût si bien passé, et pour laquelle on réclame non-seulement notre docilité, mais notre enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne vaut. De plus, elle nous a repris en détail tout ce qu'elle nous accordait en gros, et aussitôt qu'on était tenté de reconnaître son bienfait, elle se contredisait en le détruisant. Le développement des rues s'est fait aux dépens de celui des maisons et des appartements; les nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumière dans les quartiers insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les cours et les jardins, mis d'ailleurs à l'index par la cherté croissante des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du macadam, qu'ils n'évitent qu'au prix d'une poussière non moins désastreuse. Enfin, tout en s'appliquant à donner aux rues un caractère grandiose et monumental, l'administration a marqué ses édifices de ce cachet particulier de mauvais goût et de pompeuse mesquinerie que nous avons constaté.
Peut-être quelque lecteur est-il tenté de me trouver bien sévère. Le sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop avancées qu'il se trouvera d'honnêtes gens, désintéressés dans la question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou de dénigrement ce qui n'est que l'expression bien incomplète, et forcément modérée, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au sentiment public, et, j'ajoute tout bas, à celui même des architectes qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il pût se produire en toute indépendance. S'ils se mettaient un jour à parler, ils en diraient bien d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule, à défaut de celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un gémissement. Qui pourrait m'indiquer où les édifices qu'on nous inflige ont trouvé des approbateurs? «Dansle Constitutionnel,» me répondra-t-on. C'est précisément ce que je voulais dire.
Ce qui frappe comme le caractère général de cette architecture bâtarde, c'est l'absence d'un principe déterminé, le manque de suite et d'idéal, en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, où les plus grandes victoires de l'invention ne vont qu'à confondre les styles sous prétexte de les unir, à en bouleverser les dispositions fondamentales sous prétexte de les renouveler. L'ensemble n'est pas varié, il est décousu. C'est une série d'essais et de tâtonnements, qui, ne se tenant par aucun lien artistique, ne représentent rien, et où l'incohérence ne s'affiche pas seulement d'un édifice à l'autre, mais dans les diverses parties d'un même édifice. On commence d'une manière, on finit d'une manière différente; l'idée qu'on n'a pas pris le temps de mûrir, se modifie en chemin, ou se dénature sous toutes les alluvions étrangères qu'elle est condamnée à subir.
Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caractéristique, originale, propre au temps, mais on ne voit pas même de persévérance et de fixité dans l'imitation. Il n'y a point là d'éclectisme, il y a de l'indécision: on dirait que l'art énervé n'a plus la force de sentir son impuissance et de choisir ses modèles. Lorsque toutes les époques, même les plus abaissées par la décadence, se sont crée, ou du moins ont adopté un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconnaît à première vue, le seul cachet de l'architecture présente, celle de toutes pourtant qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne pourra se reconnaître qu'à l'absence de style. La confusion des langues a présidé à ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne, comme disent les professeurs de rhétorique, la ville où toutes les idées, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une mêlée contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de monuments disparates.
Une époque, ou plutôt une administration,—car je crois avoir établi que c'est là le fait particulier de l'administration,—qui lègue de tels édifices à la postérité comme le dernier effort de son imagination et de son goût, est définitivement jugée au point de vue artistique. Le programme de M. Duruy lui-même, que penserait-il et qu'aurait-il dit de l'état des beaux-arts au siècle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas précisément un grand siècle architectural, si, au lieu des Invalides, de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laissé comme le témoignage suprême de son génie, commandés par le roi, composés et dirigés par ses plus éminents architectes, surveillés et approuvés par ses ministres, exécutés par ses premiers ouvriers, chantés par ses poëtes officiels, admirés avec orgueil par ses critiques en titre, la mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel et le Théâtre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question: c'est déjà trop d'avoir pu la poser.—Il est vrai que nous ne sommes plus au siècle de Louis XIV.
N'est-il pas temps enfin de s'arrêter dans cette voie où, depuis douze ans, sans nous laisser respirer, on nous entraîne à toute vapeur vers un terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours à mesure qu'on espère l'atteindre? Est-il nécessaire de faire un si long et si rude chemin, à travers tant de ruines et de fondrières, pour arriver au «dégrèvement des taxes locales,» et n'avons-nous pas bien mérité qu'on plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destiné à marquer lecouronnementde l'édifice?
L'expérience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous apprendre, et de part et d'autre nous savons à quoi nous en tenir. Monsieur le préfet de la Seine, ayez pitié de nous! votre peuple vous demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore, agenouillé dans la poussière de ses ruines. Grâce pour notre faiblesse! faites trêve à ces embellissements forcenés, implacables, dont l'éternelle menace trouble notre sommeil. Arrêtez d'un geste ce flot impétueux de démolitions, cette mer montante, déchaînée à votre voix, qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours à nos pieds, avec l'inexorable sévérité d'un châtiment fatal. Monsieur le préfet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne fût-ce que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!
«Je ne fais que commencer.»(Parole attribuée à M. Haussmann.)«Ce qui reste à faire est au moinsaussi considérable que ce qui vientd'être accompli.»(Discours de M. le préfet de la Seineà la Commission municipale, le 29novembre 1864.)
En ce temps-là, j'eus une vision.
Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me réveillais tout à coup au moment où sonnait la première heure de l'année 1965.
Et l'ange préposé par Dieu à la garde de Paris, me soulevant par les cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'où il me montra la grande ville étendue à mes pieds.
Et voici ce que je vis:
Je vis une merveille qui eût excité l'admiration de Barême, et fait tomber Monge et Legendre en extase.
Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses nouvelles ceintures et débordé de toutes parts sur ses alentours, en les engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilomètres de tour, et remplissait à lui seul le département de la Seine. Versailles était son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient sur les tours de leur cathédrale, pour voir si le flot de Paris n'arrivait pas enfin jusqu'à eux. D'étape en étape, les derniers tronçons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient expirer sur les bords de la forêt de Chantilly, proprement taillée en parc à l'anglaise. Le boulevard de Sébastopol avait poussé sa pointe en éclaireur jusqu'aux portes de Senlis, et des îlots de maisons grandioses, semées çà et là à travers la plaine aride et nue, dans un désordre sagement réglé par le compas des ingénieurs, comme autant de jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur la route de Fontainebleau. Le temps était bien loin où une audace timide et arriérée voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville, dont il était d'abord la sentinelle avancée: dépassé par la marée montante à laquelle il croyait servir de phare et de point de ralliement, le monument de Chalgrin n'était plus qu'une épave surnageant encore dans les lointains les plus reculés de la capitale agrandie, et cette porte d'entrée, qui avait voulu changer de rôle, maintenant punie de son ambition, ressemblait à une porte de sortie sur le vieux Paris. La ville avait fait la moitié du trajet au-devant de l'Océan, et l'Océan s'était avancé à sa rencontre, si bien que l'antique légende de Paris port de mer était enfin une vérité. Le monstrueux cancer, s'étendant toujours, avait rongé toutes les chairs vives autour de lui, et, d'annexions en annexions, la France entière était devenue sa banlieue.
À force de se transformer et de s'embellir, la grande cité avait fini par faire peau neuve des pieds à la tête. Il n'y restait plus aucun vestige de ce passé ténébreux qui déshonorait encore çà et là sa splendeur en l'an de grâce 1865. Un siècle de travaux assidus, dirigés par une demi-douzaine de préfets qui se transmettaient comme un héritage sacré la monomanie furieuse de la bâtisse et ledelirium tremensde la démolition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.
Au centre s'étendait une vaste place d'une lieue de circonférence, autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais juste aussi beaux les uns que les autres.
Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mètres de large, et, par ordonnance, était bordé de maisons de cinquante mètres de haut et de cinquante fenêtres de façade. Toutes ces maisons, dont la largeur égalait l'élévation, formaient une longue série de cubes gigantesques, régulièrement alignés. Des lois sages en avaient déterminé, d'après une base uniforme, le mode de décoration extérieure et de distribution intérieure: chacune d'elles renfermait un égal nombre d'appartements, d'égale dimension. Les mêmes lois sages avaient également déterminé l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espèce. Il y avait, par exemple, des cafés de première, de deuxième et de troisième classe, comme les préfets, et pour chaque catégorie était réglé avec prévoyance le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des ornements et des dorures.
Les cafés de première classe, bien entendu, étaient seuls admis sur la ligne des boulevards. Ainsi l'œil n'était plus blessé par ces disparates choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle abandonnée à elle-même, et le niveau centralisateur, cet instrument des civilisations complètes, avait passé partout. Les industries ouvrières, les fabriques, le petit commerce étaient parqués dans les quartiers intermédiaires: il y avait les rues de maître et les rues de service, comme il y a les escaliers de maître et les escaliers de service dans les maisons bien organisées.
De cette place, on pouvait d'un coup d'œil, en pivotant sur soi-même, embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu était occupé par une grande caserne monumentale de forme circulaire, surmontée d'un phare, œil immense et vigilant d'où, chaque nuit, un jet puissant de lumière électrique s'élançait sur tous les points de la ville; percée, vis-à-vis des cinquante boulevards, de cinquante embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et flanquée d'élégantes rotondes, qui étaient des postes de sergents de ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (utile dulci), œuvre d'un professeur de cette École des Beaux-Arts régénérée par l'intervention salutaire de l'élément administratif, représentait dans une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une auréole au front, terrassant l'Hydre aux cent têtes de la Décentralisation; et une frise déroulait autour de l'édifice les épisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin terminée.
Cinquante sentinelles, postées aux cinquante guichets de la caserne, vis-à-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette d'approche, apercevoir, à quinze ou vingt kilomètres de là, les cinquante sentinelles des cinquante barrières. Un vaste système de fils électriques, rayonnant du centre aux extrémités, mettait de toutes parts ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tête à chaque membre les signaux nécessaires.
Un premier boulevard circulaire, de cent mètres de large, bordé d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la même dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intérieurement l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications, détruites et comblées, n'étaient plus qu'un sujet de dissertation pour les archéologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans l'intervalle, échelonnés de kilomètre en kilomètre, s'arrondissaient concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges de moitié, car le Paris de l'an 1965, idéal de la symétrie, et où, par un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouvé moyen de ramener la ligne courbe elle-même aux principes de la ligne droite, offrait cet inappréciable avantage d'être rigoureusement fondé sur le système décimal. On pouvait le parcourir et l'étudier comme un problème de mathématiques.
À chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'étendait, suivant les théories géométriques les plus pures, une place, dont le périmètre était exclusivement composé de monuments. Car on ne permettait pas aux monuments de s'éparpiller partout, sans ordre et sans méthode. Ils étaient centralisés. Les provinciaux et les étrangers n'avaient plus besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le boulevard droit devant eux en sortant de leur hôtel; le soir, ils se trouvaient de retour à leur point de départ, ayant vu à fond toutes les curiosités du premier cercle, sans avoir eu à s'enfoncer dans les rues latérales, abandonnées aux nécessités de la vie courante. Le lendemain ils recommençaient pour le cercle suivant. Ils savaient même d'avance où se trouvaient les églises et où se trouvaient les mairies, où les casernes et où les théâtres, qui alternaient comme les rimes dans un poëme épique, et ils pouvaient déterminer, par un simple coup d'œil jeté sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les diverses catégories d'édifices, absolument comme les mathématiciens déterminent le quatrième terme d'une proportion. Jamais un Anglais n'éprouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontré un seul dans les rues. Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les monuments à dôme, et là les monuments sans dôme; à droite le style ancien, et à gauche le style moderne.
L'ingénieur en chef de la ville avait inventé une puissante machine pour transporter dans l'alignement les anciens édifices conservés. C'est ainsi que l'Hôtel de Ville avait été déplacé de cinq cents mètres, et que l'hôtel des Invalides avait dû tourner sur lui-même, pour occuper sa place dans la cité nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de Sainte-Geneviève et autres étaient venues se ranger docilement dans le bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, où elles figuraient parmi les curiosités naturelles, creusées en grottes et arrangées en cascades. Le mont Valérien avait été taillé en colosse de Rhodes, dont les deux mains tenaient élevée sur la ville une paire de flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine hydraulique d'où les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables; Montmartre était coiffé d'un dôme, orné d'un immense cadran électrique qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de régulateur à toutes les horloges de la ville.
On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui de faire de Paris un objet de luxe et de curiosité plutôt que d'usage, uneville d'exposition, placée sous verre, hôtellerie du monde, objet d'admiration et d'envie pour les étrangers, impossible à ses habitants, mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se plaindre, on lui répondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne point savoir sacrifier leur commodité personnelle aux mâles joies de l'orgueil patriotique.
Le système monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois. Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient déterminésa prioripar le plan général de la ville, au lieu de s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue, ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur gouverneur et leur administration.
Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que voici: le long des maisons, un trottoir divisé en deux étages pour les deux courants de piétons marchant en sens opposé; le long des trottoirs, une chaussée pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient un des côtés de la rue; au centre, séparées de la chaussée par un parapet, quatre rangées de rails pour les chemins de fer qui sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance en distance, les deux rives du remblai, et même dans les rues où ne pénétraient pas les chemins de fer, à tous les carrefours et sur les points les plus encombrés, des ponts volants, comme celui que j'avais vu jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant à franchir, sans courir le risque d'être éclaboussé ou écrasé, l'océan de fiacres et d'omnibus qui tourbillonnaient à ses pieds.
Chaque nuit, à deux heures du matin, après la rentrée des théâtres, et lorsque la ville entière était plongée dans les bras du sommeil, des machines à vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et chassant les immondices dans les égouts. Cinq ou six régiments de balayeuses, suivis d'une armée de frotteurs, se répandaient sur les trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.
Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre à la circonférence portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante portes correspondantes, ceux des départements dont chacune de ces villes était le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient été réservés aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus importants étaient baptisés au titre des victoires de l'empire; les places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la royauté. On avait distribué aux rues intermédiaires, dans un ordre logique et mûrement étudié, les noms des généraux, des ministres, des industriels et même de quelques écrivains, si bien que la connaissance de la géographie et de l'histoire aidait à se retrouver dans Paris, de même qu'une promenade dans Paris était une leçon d'histoire et de géographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers étaient devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse à se présenter à l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait les chefs de pension et les pères de famille promener méthodiquement des bandes d'enfants à travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin les étiquettes et la direction des rues. Paris était comme un grand tableau mnémotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la capitale faisait partie des livres élémentaires adoptés par le conseil impérial de l'instruction publique pour les écoles mutuelles et les classes inférieures des lycées.
Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces vilaines étiquettes qui écrivaient autrefois au coin de chaque voie l'histoire ténébreuse des mœurs et usages du vieux Paris. Plus de rues des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garçons, du Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi donc! cela puait le moyen âge et la mauvaise compagnie!
L'œil n'était plus davantage attristé par ces grands monuments, noirs et sombres, en style gothique, c'est-à-dire barbare, qu'un reste de superstition avait d'abord épargnés. À force de restaurations, Notre-Dame paraissait enfin présentable. On avait rasé Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi à cette sage détermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi avaient été transportés dans la tour Saint-Jacques, devenue, au rez-de-chaussée, un poste de garde nationale, afin de servir au moins à quelque chose.
Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine: jeté aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mètres trônaient partout avec l'égalité de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands hôtels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles surannés de l'oisiveté aristocratique, comme aux lieux où s'ouvraient naguère les colléges et les cloîtres de la vieille Université, ces débris de la féodalité et de la scolastique, s'étendaient à perte de vue de belles rangées de magasins étincelants et de cafés dorés sur tranches. Par quelque bout qu'on prît la nouvelle ville, c'était toujours le même Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied à la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tête, ni commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait aux poëtes (il en restait encore, hélas! et l'administration tolérait même ces insensés avec bienveillance, et les nourrissait à ses frais dans un prytanée, pour lui faire des cantates aux jours de fêtes) l'occasion naturelle de comparer la grande ville à la voûte des cieux.
En regardant les maisons de plus près, j'observai deux détails, qui m'avaient échappé d'abord, et qui intriguèrent singulièrement ma curiosité. À la façade de chacune d'elles était adapté un petit instrument, semblable à un compteur, dont je ne pus comprendre le but. Mon guide m'expliqua que c'était un aéromètre, servant à mesurer les mètres cubes d'air respirable strictement nécessaires à chaque appartement, et à vérifier si chaque locataire jouissait de la part d'oxygène à laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des séries de jolis pavillons qui, à ce que j'appris bientôt, étaient destinés à des locations supplémentaires. Les maisons avaient leurs impériales, à l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les magasins du rez-de-chaussée coûtaient de cinquante à cent mille francs de loyer, que le moindre appartement montait à dix mille, le prix de ces pavillons ne dépassait pas mille écus. C'était l'asile ordinaire des employés du gouvernement et des journalistes célibataires. Quant aux ouvriers, relégués au delà du mur d'enceinte, ils faisaient matin et soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre à leurs travaux; mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais, et les candidats à la députation leur rappelaient de temps à autre qu'ils étaient «le peuple souverain.»
De vingt pas en vingt pas s'élevaient, sur toutes les lignes des boulevards, de charmantes vespasiennes à trois compartiments, en forme de tourelles gothiques; car l'administration, pour répondre aux calomnies de certains pamphlétaires, logés dans les pavillons des toits, avait tenu à prouver qu'elle comprenait tous les styles.
Les kiosques des marchands de journaux se dressaient à tous les coins de rues. Grâce aux lumières de l'opinion, éclairée par une longue expérience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle, qu'une ingratitude persévérante n'avait pas découragée, le nombre des feuilles rédigées dans un bon esprit s'était multiplié d'une façon rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques était fait par une escouade spéciale d'agents en uniforme, à qui d'autres agents du service de sûreté publique apportaient matin et soir les liasses de gazettes contenant les libres appréciations des agents supérieurs, sans uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le contrôlassent plus sévèrement.
J'étais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les boulevards s'allongeaient après les boulevards, les places succédaient aux places, les dômes aux colonnades et les colonnades aux dômes. Sans une cuisson douloureuse à la plante des pieds, il m'eût semblé que je restais immobile, au centre d'un vaste décor qui se déroulait autour de moi, en revenant perpétuellement sur lui-même. Au bout de quelques heures de marche, je débouchai tout à coup devant le Palais-Royal, et je vis avec satisfaction qu'on l'avait réuni au Louvre, comme les Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le trouvant pas: sauf la partie réservée au château, il était devenu invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le café de la Terrasse et l'Orangerie avaient poussé de toutes parts leurs ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly se prélassait sur le grand bassin, relié par un canal souterrain à la Seine, et l'avenue des Champs-Élysées prolongeait sa bordure d'hôtels jusqu'à la place de la Concorde.
De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus grande commodité des charretiers et pour mettreBobinoen communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière, l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques, l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.
Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un victorieux,—de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation, qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place, sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux, des pioches et des truelles.
En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur, placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal. Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.
Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main sur son cœur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse, pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan, faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur, la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore, chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de l'Envie et du Dénigrement.
J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal articulés. Un bras vigoureux me secoua.
Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.
«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa casquette.
—Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve, pourquoi m'avez-vous éveillé?»
Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à la main.
C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans, d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à la prolongation du boulevard Saint-Germain.
«Ah! m'écriai-je, vous voyez bien que ce n'était pas un rêve!»
Il ne sera pas hors de propos de compléter ce volume en soumettant au lecteur quelques observations et quelques doutes sur la récente liste des noms de rues, éditée par notre infatigable commission municipale le 24 août de l'an 1864. Ce sont remarques purementplatoniques, si je puis ainsi dire,—comme il importe de s'y résigner pour toutes les critiques qui s'attachent au nouveau Paris, même quand il ne s'agit pas, comme dans la circonstance présente, d'un fait accompli.
Il faut rendre d'abord cette justice à la nomenclature de la commission, qu'elle a mécontenté à peu près tout le monde. Les journaux des opinions les plus diverses se sont rencontrés sur le terrain de l'opposition: je ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grâces d'état.
Il est possible, comme je l'ai lu dans uncommuniqué, que cette mesure ait pour résultat l'amélioration du service postal. Ce point de vue administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous permettra d'y être peu sensible. D'ailleurs, les analogies réelles, mais incomplètes, ou faciles à discerner nettement l'une de l'autre, qu'on pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais été un obstacle sérieux à la rapidité des communications, comme à Londres par exemple, ou elles sont innombrables et bien autrement compliquées. Il est à craindre que ce changement n'embrouille d'un côté ce qu'il éclaircit de l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en détruira d'anciens[13]. Un homme qui a été incapable jusqu'à présent de distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il écrit à la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tête, sans erreur et sans confusion, cette foule de nouveaux noms substitués aux anciens; et est-il bien sûr que la tâche se trouvera simplifiée pour lui ou pour les intermédiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers et les commissionnaires, directement intéressés à la question, pensent du soulagement que l'administration leur a préparé. Pour ma part, je sens que le prétendu fil d'Ariane de la commission municipale va me dérouter pour longtemps.
Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas terminé,—et les plus optimistes n'osent prévoir quand il le sera,—nous voilà tenus de renouveler tous les mois nos provisions de cartes et deGuides, de démeubler et de remeubler sans cesse notre mémoire, obligée par ces transformations incessantes à plus de déménagements encore que n'en a eu à subir le citoyen le plus traqué par l'expropriation. Les libraires demandent grâce, les géographes n'y peuvent suffire. À peine à l'étalage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut. LesIndicateurss'essoufflent à vouloir fixer au vol la ville du jour, dont la mobilité raille tous leurs efforts, et ils en sont réduits à jeter leurs tableaux au pilon avant même de les avoir mis en vente. Paris se dérobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre possession, comme ces siéges qu'un enfant taquin renverse derrière vous au moment où vous allez vous y asseoir. L'armée des éditeurs va pour la vingtième fois se remettre à l'œuvre; mais avant qu'ils aient fini, on aura percé deux ou trois nouvelles rues, raturé une douzaine d'anciennes, projeté cinq ou six nouveaux boulevards et dressé une nouvelle nomenclature, qui les forceront à recommencer. C'est leur affaire, après tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis longtemps inventé l'art d'imprimer en caractères mobiles, M. le préfet de la Seine le leur aurait enseigné à lui seul.
Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms supprimés, et celle des noms substitués. La division et la marche de cet examen se présentent d'elles-mêmes.
Examinons d'abord le premier point.
C'est une règle élémentaire, et dont personne, je crois, ne contestera la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et seulement en cas de nécessité réelle,—nécessité matérielle ou nécessité morale,—tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes consacrées, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter suffisamment que les anciennes étiquettes de nos rues ont une signification; qu'elles écrivent, pour ainsi dire, à tous les pas, la chronique des mœurs, des usages, des croyances, des divertissements de nos pères, l'histoire physique et civile de la plus illustre cité du monde. Avant lesembellissementscruels qui ont produit dans la vieille ville l'effet désastreux de dix siéges et de trois ou quatre bombardements, on eût pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les annales de Paris. Je le répète, la commission municipale ne le sait pas assez, et il est fâcheux que, parmi les membres fort honorables dont elle se compose, on n'ait point songé à donner place, à côté des savants, des administrateurs, des commerçants, des artistes, à quelque archéologue qui eût étudié cette histoire, qui la comprît, l'aimât, et eût pu en enseigner le respect à ses confrères. Assurément, un avoué ni un ingénieur ne sont à dédaigner dans le conseil souverain de la ville; je ne trouve même nullement qu'un peintre comme Delacroix et un écrivain comme Scribe y fussent déplacés. Mais ce qu'il y faudrait surtout, puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propriété de l'histoire, et non d'un domaine privé qu'on puisse tailler à sa guise comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connût vraiment Paris,—et c'est là justement, si j'en juge par les apparences, ce à quoi l'on n'a point songé.
Que l'on ait considéré comme absolument nécessaire de remplacer par de nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi, je n'ai pas du tout l'intention d'aller à l'encontre. En principe, on ne peut blâmer cette idée, surtout après l'annexion de la banlieue, qui a considérablement accru le nombre de ces répétitions. Mais s'est-on strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprimés faisaient-ils bien réellement double emploi? On va en juger.
J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune façon dans cette catégorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a débaptisé les seules qui existassent. Il était si facile de placer M. Cousin ailleurs que dans la première de ces rues, dont la dénomination exhalait un parfum gothique à réjouir le cœur des antiquaires! M. Cousin, qui est éclectique, se fût contenté de celle qu'on lui eût offerte. En sa qualité d'archéologue passionné, il a dû souffrir de raturer avec son nom celui d'une rue du treizième siècle, et je le préviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans peine. Si l'on tenait à le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour ne point déranger ses habitudes, il y avait la rue des Poirées, qui n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait probablement accommodé aussi bien que le chancelier Gerson,—ou la place Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulière avec le principe même de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le patronage du même chancelier.
Le 10earrondissement possédait une rue de Chastillon, ainsi nommée de l'un des architectes qui ont construit l'hôpital Saint-Louis. Certes, Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste de l'administration même courrait risque d'être diminuée d'un bon tiers. Je n'aurais point conseillé de le mettre; il fallait le laisser puisqu'il y était. L'avenue des Triomphes n'était pas davantage un double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant à la rue de la Triperie, je conçois qu'on l'ait débaptisée sans autre motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos pères n'étaient pas gens si délicats que M. le préfet de la Seine.
Comment et par où la rue Vendôme pouvait-elle se confondre avec la place ou le passage du même nom? Qu'on ait supprimé la rue de Beauvau, dans le 12earrondissement, parce que cette désignation pouvait faire croire qu'elle conduisait à la place Beauvau, située bien loin de là; qu'on ait agi de même pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au quai du même titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel qu'une rue qui conduit à une place porte le même nom que cette place, ne fût-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situé dans une rue porte le même nom que cette rue, ne fût-ce que pour indiquer l'endroit où il se trouve. Cela est si vrai que la commission elle-même, par une inconséquence bizarre, a suivi, dans ses dénominations nouvelles, une marche semblable à cette qu'elle condamnait dans les dénominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris à tâche de se condamner de sa propre main.
Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Geneviève faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Geneviève, soit avec la rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage non-seulement d'être connu et consacré depuis longtemps, mais encore d'être tout à fait charmant, beaucoup plus, à coup sûr, que celui du géomètre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins aisément de toutes les autres rues du Moulin semées sur les divers points de Paris, et elle indiquait à ceux qui aiment à retrouver la trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux à la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle, célébré dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par une des plus spirituelles comédies de Dancourt.
Si c'est une règle élémentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris qu'en cas de nécessité absolue, il n'est pas moins évident que les changements doivent porter de préférence sur les voies les moins anciennes, les moins historiques, les moins consacrées par le temps et les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue possession du droit de cité qui était jadis une protection efficace. La commission, j'aime à lui rendre cette justice, a généralement suivi cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine à comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de Rossini et celui du Ranelagh, portés à la fois par une rue et une avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques, commandaient de faire porter cette suppression plutôt sur des rues subalternes, ou destinées à disparaître prochainement, que sur d'importantes avenues, où le changement va produire une perturbation bien autrement considérable. On ne peut croire que la commission municipale, dans une pensée d'opposition coupable, ait voulu humilier Rossini, au moment même où il venait de recevoir la croix de grand officier de la Légion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprès des journaux officieux, peut-être a-t-elle cru, avec les grands érudits duPays, qu'il avait été fondé par un officier d'ordonnance du vainqueur de Waterloo, et que dès lors elle faisait un acte patriotique en effaçant ce nom.
Il y avait deux rues Pavée, et deux rues des Marais, sans compter celles de la banlieue. Pourquoi avoir justement raturé, sur ces quatre étiquettes, celles qui étaient consacrées par la possession la plus ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues placées sous le vocable de Ménilmontant, avoir respecté celles qui se trouvent à Belleville et débaptisé celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs qui étaient pour ainsi dire incarnés avec son nom? Pourquoi?...
Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.
Arrêtons donc ici cette première partie de notre examen, et passons à la seconde, où nous aurons bien d'autres questions à faire.
J'ai cherché à me rendre compte des principes qui ont guidé la commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitués aux anciens, et je n'ai pu encore en venir à bout. Je vois bien dans sa liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prélats et des missionnaires jusqu'à des athées; mais je ne vois pas quelle marche elle a suivie, et la logique de son plan m'échappe. On dirait qu'elle a mis pêle-mêle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard par un commis des bureaux de l'Hôtel de Ville, et qu'elle les a inscrits dans l'ordre où les lui présentait ce classique enfant aux yeux bandés, qui était chargé de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes loteries.
Sauf peut-être une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tenté de prendre pour un pur effet du hasard, elle ne paraît pas avoir cherché un moment à procéder autant que possible par voie d'assimilation, de manière à enchaîner en quelque sorte le nouveau nom à l'ancien souvenir. Il est évident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphaël à celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud, l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquième arrondissement, si la Sorbonne a rappelé à la commission le chancelier Gerson, le collége historique de Louis-le-Grand ne lui a rien rappelé du tout, ni son fondateur Guillaume Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collége de France n'a pas été plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun côté à l'éloquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier directeur des Gobelins, ne lui est même pas venu à la pensée, dans le treizième arrondissement. Enfin, car il faut abréger, lorsqu'il s'est agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a songé à aucun des hôtes fameux qui illustrèrent, au dix-septième siècle, cette place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'à la marquise de Sévigné.
Une trentaine de saints ont été supprimés dans l'ancienne nomenclature, sans compter ceux qui l'ont été en double et en triple exemplaire. Pas un d'eux n'a été remplacé par un autre. Je n'en fais pas un crime à la commission: elle est de son siècle, où les saints ne sont pas en aussi bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens éclairés si elle avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon goût d'admettre dans sa liste des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-être eût-il été de meilleur goût encore, pendant qu'elle en était aux prédicateurs, de ne pas s'arrêter à Bridaine et d'aller jusqu'à Lacordaire; mais je n'insiste pas sur ce point délicat. Ce que je voulais dire, c'est que les saints détrônés ont eu la plupart des géomètres et des naturalistes pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il eût fallu prendre garde à certains contrastes pour le moins bizarres, dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athée Lalande substitué au nom de Sainte-Marie.
Les savants et les mathématiciens de tout genre, particulièrement les ingénieurs, se partagent presque toute la liste avec les généraux. Quand je dis les généraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels, comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a traité l'épaulette avec une véritable munificence: elle a recueilli jusqu'à des noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent même pas soupçonné l'existence. Le décret du 2 mars précédent avait distribué d'un coup les noms de dix-neuf généraux, tous du premier empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transformée en boulevard. Mais les savants ont été plus généreusement favorisés encore. Le royaume de Paris est aux ingénieurs, et M. Haussmann leur devait bien cela. La gloire accordée aux ingénieurs morts est la garantie de celle qui attend les ingénieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs, ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous alignez au cordeau est peut-être celle qui dans vingt ans portera votre nom.
Les mathématiques ont enfin trouvé leur grand jour de gloire. La commission a mis une auréole à la table des logarithmes. Elle a fait monter en masse les géomètres au Panthéon. D'Alembert, Deparcieux, Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy, Berzélius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des météores dans la liste, où Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres étoiles de dixième grandeur, complètement inaperçues jusqu'alors du commun des mortels, rayonnent d'un timide et modeste éclat. Connaissiez-vous Bayen? Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamandé avait-il jamais frappé vos yeux ou vos oreilles? Et n'êtes-vous pas émerveillé des trésors d'érudition qui se cachent dans le sein de la commission municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant, à l'honneur de servir un jour de parrains à deux rues de Paris?
Après les généraux et les ingénieurs, les artistes n'ont pas été oubliés. On a même ressuscité, pour la circonstance, le graveur Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est assurément pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas été aussi généreusement traitées, et l'Académie française, avec Quinault, Lacretelle, Casimir Delavigne, et... Dangeau, fait piètre mine à côté du brillant contingent fourni par ses sœurs, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des sciences. Décidément l'Académie française n'est pas en faveur aujourd'hui.
Ce que la commission semble avoir particulièrement oublié, ce sont justement les noms auxquels elle eût dû penser avant tout, c'est-à-dire ceux des hommes célèbres nés à Paris. Je pourrais dresser ici sans peine une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore trouvé place au baptême des innombrables rues de leur ville natale. Est-on bien fondé à dédaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron, Arnauld, le père Bouhours, l'ébéniste Boule, Charlet, Carmontelle, les sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le moraliste Charron, le dramaturge la Chaussée, Collé, la Condamine, madame Deshoulières, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'économiste Dupont de Nemours, le maréchal de la Ferté, Nicolas Flamel, Furetière, Gail, Fréret, qui, déjà considérables en eux-mêmes, prennent une valeur bien plus grande lorsqu'on les compare à la majorité des élus? Si l'exécution d'un plan de Paris a mérité à Gomboust l'honneur de devenir le parrain d'une rue, à plus forte raison cet honneur n'était-il pas dû à Sauvat et à cinq ou six autres, qui ont écrit l'histoire de la ville, qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouvé place là où l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et Jodelle, en leur qualité de fondateurs de notre vieux théâtre, eussent été déplacés aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? Où était la nécessité de recourir si largement aux pays étrangers, quand Gros, Guérin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naudé, Étienne Pasquier, Quatremère, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste Rousseau et Saint-Simon, l'auteur desMémoires, sont encore exclus de la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on même que Laujon, Legouvé, Lemierre, le Nôtre, Patru, Perrault, l'abbé de Rancé, Tavernier, Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rémusat et le poëte Villon n'eussent pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre l'avantage de la notoriété, ils ont celui d'être nés à Paris? Madame de Staël, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'à lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de langue et de plume contre le premier empereur?
On a donné à deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira sans peine. Le génie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins n'eût-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spécialement à la commission municipale le voyage qu'il fit à Paris pour y conclure un traité au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Université qui était alors la lumière du monde savant. Comme Dante, Boccace a séjourné à Paris: on croit même généralement qu'il y est né. Malgré cette circonstance, et bien que Boccace soit un des créateurs de la prose italienne et des plus grands érudits du quatorzième siècle, je comprendrais que le souvenir de sonDécameronl'eût fait écarter, si la commission n'avait pris soin de détruire elle-même cette fin de non-recevoir en ajoutant Brantôme sur cette liste où figurait déjà Rabelais.
En s'écartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres en grands hommes qu'il fût nécessaire de fouiller, comme l'a fait la commission, dans les sous-sols de la célébrité, pour en exhumer les Ginoux, les Rébeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon éclatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient pris une place que n'ont pu arriver à conquérir jusqu'à présent ni des noms célèbres comme Prudhon et Mathurin Régnier, ni des noms illustres comme madame de Sévigné et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et Lamandé se prélassent dans cette nomenclature d'où Turenne est exclu, cela est rude, et nous excuse assurément de courir sus à Lamandé, Ginoux et Thibaud.