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«MORNING AT THE TUILERIES»(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

«MORNING AT THE TUILERIES»(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

«MORNING AT THE TUILERIES»

(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous les arbres devant le beau groupe dePætus et Arria. C’était l’heure où paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire et un républicain, qui se donnèrent, pendant la demi-heure que nous restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il préférait.

Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord, et ayant pris un journal au petit kiosque,—laFrance, ou laQuotidienne, probablement—il s’installa non loin de nous. Pourquoi étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain, de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence.

Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence; mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le journal qu’il lisait si attentivement était certainementle Réformateur.

Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fûtle Journal des Débats? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un doctrinaire heureux?

De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés, et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine princier qui lui appartînt.

Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire, en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire exercice de développer ses poumons en hurlant—exercice qui fait souvent tressaillir lorsqu’on s’approche de cette:

«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»

«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»

«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»

Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement; ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur âge.

Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et àtoute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme que vous rencontrez estbien chaussée, bien gantée. Ses rubans, s’ils ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle; et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on sache repasser.

LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES(Coll. J. B.)

LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES(Coll. J. B.)

LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES

(Coll. J. B.)

Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris a la qualité de rendre d’un noir de jais tous lesimpériales,favorisetmoustachesque renferment les murs de la capitale. A distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombrechevelure, qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux. Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans tous lessalonsde Paris.

On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont beaucoup nui à l’aspect général des jardinsdes Tuileries. Avant elles, il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’uneblouse, d’une camisole ou d’unecasquette, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font qu’un dans l’esprit du peuple—souverain... pas tout à fait: la populace n’est encore que vice-reine à Paris;—elle a toutefois obtenu, comme une marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation, grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé, où peuvent entrer les animaux propres ou non.

(Gravure de Tony Johannot) (Extr. deJérôme Paturot)

(Gravure de Tony Johannot) (Extr. deJérôme Paturot)

(Gravure de Tony Johannot) (Extr. deJérôme Paturot)

Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller décemment,—c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de fête,—seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et mal habillés qu’ils aiment à l’être.

Jadis, la sentinelle avait ordre, là où elle stationnait, de refuser l’entrée à toute personne mal vêtue, et cela donna naissance à une assez amusante histoire qui eut pour acteur un garde national. Ce militaire avait été placé en faction à la porte d’une certainemairie, le jour de quelque fête, avec ordre de ne laisser entrer aucune personnemal-mise. Unincroyablese présente, non seulement vêtu à la mode, maisau delà. La sentinelle le regarde, et, croisant sa baïonnette devant la porte, prononce d’une voix de commandement:

«On n’entre pas!

—On n’entre pas?—s’écrie l’élégant, ahuri du résultat de sa merveilleuse toilette;—on n’entre pas? Me défendre d’entrer, monsieur? Impossible! à quoi pensez-vous? Laissez-moi passer, vous dis-je!»

La sentinelle imperturbable restait comme un roc devant l’entrée: «Mes ordres sont précis, dit-elle, et je ne puis les enfreindre.

«LE MARCHAND DE LUNETTES»(Par Gavarni) (Bibl. nationale)

«LE MARCHAND DE LUNETTES»(Par Gavarni) (Bibl. nationale)

«LE MARCHAND DE LUNETTES»

(Par Gavarni) (Bibl. nationale)

—Précis! Vos ordres vous précisent de me refuser, moi?

—Oui, monsieur, précis, de refuser qui que ce soit que je trouve mal-mis.»[C]

SALETÉ DES RUES.—CARDAGE DES MATELAS EN PLEIN AIR.—CHAUDRONNIERS AMBULANTS.—CONSTRUCTION DES MAISONS.—PAS D’ÉGOUTS.—MAUVAIS PAVÉ.—RÉVERBÈRES A L’HUILE.

Ma dernière lettre était sur les jardins des Tuileries, un sujet qui me fournit tant d’observations, que je crois que je laisserais mon enthousiasme m’entraîner aujourd’hui à en parler encore, si je n’avais point souci de la variété. Mon humeur, ou, si vous voulez, ma mauvaise humeur l’exigeant ainsi, je vous parlerai aujourd’hui de la police des rues à Paris.

Je ne vous dirai pas qu’elle est mauvaise, car je ne doute pas que beaucoup d’autres n’aient dit cela avant moi; mais je vous dirai que je la considère commequelque chose de puissant, de mystérieux, d’incompréhensible et de parfaitement étonnant. Dans une ville où chaque chose, destinée à être vue, est obligée d’être un ornement gracieux; où les boutiques et les cafés ont l’air de palais de fée; où les places des marchés sont ornées de fontaines dans lesquelles les plus délicates naïades pourraient se baigner avec délices; dans une ville où les femmes sont trop délicates pour être tout à fait terrestres et les hommes trop raffinés et trop galants pour souffrir qu’un souffle impur s’approche d’elles; dans une ville comme celle-là, vous êtes choquée à chaque pas que vous faites, ou à chaque secousse de votre voiture, par la vue et l’odeur de mille choses qu’on ne saurait décrire.

LA RUE BASSE-DES-URSINS(ParTrimolet) (Collection J. B.)

LA RUE BASSE-DES-URSINS(ParTrimolet) (Collection J. B.)

LA RUE BASSE-DES-URSINS

(ParTrimolet) (Collection J. B.)

Chaque jour porte mon étonnement à un plus haut degré que le précédent, car chaque jour un nouveau fait me montre qu’une partie considérable du bonheur et de la facilité de la vie est détruite à Paris par la négligence et la mollesse de la police municipale, qui pourrait pourtant éviter aisément au peuple le plus élégant du monde le dégoût qu’il doit sentir de ce perpétuel outrage à la simple décence des rues.

Sur ce sujet, il est impossible d’en dire davantage; mais à d’autres points de vue, l’insuffisance de la police des rues est aussi manifeste, quoique moins révoltante en apparence; et je vous les énumérerai par curiosité, puisqu’ils peuvent être décrits sans inconvenance; mais quand on les rapproche de cette passion pour la grâce des ornements, qui est si particulière au peuple français, ils offrent à l’esprit une anomalie tellement forte qu’on est tout déconcerté pour les expliquer.

Vous ne pouvez, en cette saison, suivre aucune rue de Paris, pour élégante qu’elle soit par sa situation, ou distinguée parceux qui la fréquentent, sans être obligée de vous détourner à tout instant, afin de ne pas heurter deux ou plusieurs femmes couvertes de poussière, et parfois de vermine, travaillant à carder leurs matelas dans la rue. Debout ou assises, elles ne s’occupent de personne, mais peignent, tournent et secouent la laine sur les passants, prennent toute la place et forcent les promeneurs à faire un détour dans la boue, qui ne les empêche pas de frôler le matériel et d’avaler la poussière qui sort de ces dépôts autorisés.

Il y a une demi-heure, en allant du boulevard des Italiens à l’Opéra, j’ai vu une vieille femme occupée à cette dégoûtante opération. Elle y a sans doute travaillé toute la journée et dérangera son attirail juste à temps pour permettre au duc d’Orléans de passer en voiture en se rendant à l’Opéra sans se heurter à elle, mais certainement pas assez tôt pour que le prince ne reçoive pas une partie des impuretés animées ou inanimées qu’elle éparpillait dans l’air depuis plusieurs heures.

Il y a quelques jours, je vis un gentleman très élégant se faire une forte contusion à la tête et voir son vêtement complètement sali, par une chute qu’il fit en se prenant les pieds dans l’appareil d’un chaudronnier ambulant; celui-ci travaillait dans la rue et avait étalé son feu de charbon, son soufflet, son creuset et tous les autres objets nécessaires au métier d’étameur sur l’étroit trottoir de la rue de Provence.

Au moment où l’accident arriva, toutes les personnes qui passaient semblèrent prendre un grand intérêt au malheur du gentleman; mais aucune n’eut un mot de reproche ni une simple remarque sur cette invasion de la rue par le chaudronnier ambulant; et celui-ci ne sembla pas même imaginer qu’il dût faire des excuses ou seulement changer la disposition de son établissement.

A Londres, quand on construit ou quand on répare une maison, la première chose que l’on fait, c’est d’entourer les lieux d’une haute palissade qui empêche que les allées et venues nécessaires incommodent en aucune manière le public dans la rue. Après quoi, on établit un trottoir provisoire, protégé par des planches, afin que l’invasion inévitable du trottoir ordinaire par les travailleurs soit aussi peu gênante que possible.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

Si vous passez dans Paris à un endroit qui soit dans les mêmes conditions, vous vous imaginerez tout d’abord que quelque terrible accident—le feu peut-être, ou la chute d’un toit—a occasionné ces difficultés, cet embarras de circulation qu’on croirait tolérable une heure à peine; mais les autorités municipales ne s’occupent pas de cela: aucun ordre de leur part n’empêche que les choses restent en cet état pour le tourment et le danger de mille passants, pendant des mois. Si un tombereau doit être chargé ou déchargé dans la rue, il peut prendre et garder la position la plus gênante pour la circulation, sans qu’on se soucie du danger ou du retard qu’il occasionne aux voitures et aux piétons qui ont à passer par là.

Des incongruités et des abominations de toutes sortes sont déposées sans scrupule dans les rues à toute heure du jour et de la nuit et y restent jusqu’à ce que le balayeur les enlève au matin. L’humble piéton peut se considérer comme heureux si, seuls, son nez et ses yeux souffrent de ces ordures, et s’il ne prend pas contact avec elles dans leur sortie sans cérémonie par laporte ou la fenêtre.Quel bonheur!s’exclame-t-il, quand il échappe; et, s’il est éclaboussé des pieds à la tête, il se console en jetant sur ses habits un regard plein de tristesse, et d’ailleurs nullement irrité.

Quant à cette barbarie d’un ruisseau tracé au milieu des rues pour recevoir toutes les ordures, qui gâte une grande partie de cette belle ville, je puis seulement dire que la patience avec laquelle des hommes et des femmes de mil huit cent trente-cinq la supportent me paraît inconcevable.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées, et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau dont aucune ville au monde se pût glorifier.

Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris, qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les futurs héros de barricades.

Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les boulevards, lescaféset lesrestaurantsen sont si brillamment illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de longs intervalles au-dessus dupavé. Mais aussitôt que vous avez quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité.

Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante lumière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage.

Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sabelle ville de Paris.

LA FÊTE DU ROI.—INQUIÉTUDES.—ARRIVÉE DES TROUPES.—LES CHAMPS-ELYSÉES.—POLITESSE NATURELLE DES GENS DU PEUPLE.—CONCERT DANS LE JARDIN DES TUILERIES.—LA FAMILLE ROYALE AU BALCON: INDIFFÉRENCE DU POPULAIRE.—FEUX D’ARTIFICE.

Nous sommes allés, il y a quelques jours, voir les préparatifs que l’on fait pour la fête du roi: peut-être n’égalent-ils pas ceux que l’on faisait du temps de l’empereur, quand toutes les fontaines de Paris versaient du vin, mais ils sont splendides néanmoins, et, s’ils sont plus sobres, ils sont peut-être aussi plus princiers. Ce ne sont que théâtres, salles de bals, orchestres dans les Champs-Elysées, magnifiques feux d’artifice sur le pont Louis-Seize, concert en face du palais des Tuileries, illuminations partout, et spécialement dans les jardins. Mais ce qui nous a frappés le plus, ç’a été le nombre sans cesse croissant des troupes. Les gardes nationaux et les soldats de la ligne se partagent les rues; et comme une grande revue fait naturellement partie du programme, cela ne se remarquerait pas, si les partis politiques n’avaient persuadé au peuple que le roi Philippe trouvât nécessaire de se tenir sur la défensive.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

Je vous laisse à imaginer les sous-entendus qui ont été émis à ce sujet; et il m’a été assuré confidentiellement, dans plusieurs maisons, que les revues de troupes seront à l’avenir un des divertissements les plus fréquents, sinon les plus populaires des Parisiens. Si vraiment il est nécessaire de déployer des forces pour assurer la tranquillité dans ce pays sans cesse agité, le gouvernement a raison de le faire; mais si ce ne l’est pas, il y a quelque imprudence à montrer tant de soldats, car

Une riche armure portée dans la chaleur du jourprotège, mais étouffe.

Une riche armure portée dans la chaleur du jourprotège, mais étouffe.

Une riche armure portée dans la chaleur du jourprotège, mais étouffe.

Hier, 1ᵉʳ mai étant, d’après le calendrier, le jour consacré à saint Jacques et à saint Philippe, était regardé comme la fête du roi actuel de France. Le temps était superbe, et tout semblait gai, surtout dans la partie de la capitale qui avoisine les Champs-Elysées et les Tuileries.

Comme un sage spectateur m’avait assurée que c’est dans les nombreux rassemblements que se manifestent les impressions populaires, et, comme je désirais me promener aux Champs-Elysées, j’étais sur le point de commander une voiture pour nous conduire; mais mon ami m’arrêta:

«Vous pouvez aussi bien rester chez vous, me dit-il; de votre voiture vous ne verrez qu’une masse de gens; tandis que si vous vous promenez au milieu de la foule, vous pourrez peut-être découvrir si le peuple pense à quelque chose ou à rien.

—A quelque chose ou à rien? répondis-je. Le «quelque chose» amènerait peut-être une révolution? Réellement dites-moi si vous croyez qu’il y a des chances d’émeute?»

LES CHAMPS-ÉLYSÉES(Collection J. B.)

LES CHAMPS-ÉLYSÉES(Collection J. B.)

LES CHAMPS-ÉLYSÉES

(Collection J. B.)

Au lieu de répondre, mon ami se tourna vers un gentleman qui revenait de la revue des troupes passée par le roi.

«Avez-vous assisté à la revue? demanda-t-il.

—Oui, j’en reviens justement.

—Et que pensez-vous des troupes?

—Ce sont de superbes militaires, de remarquablement beaux hommes que les gardes nationaux et les soldats de la ligne.

—Et sont-ils en force suffisante pour assurer la tranquillité de Paris en cas d’une crise de folie?

—J’en suis persuadé.»

Ces mots nous décidèrent à nous rendre aux Champs-Elysées, laissant par prudence la plus jeune partie féminine de notre compagnie à la maison.

Si l’on n’a pas assisté à une fête publique à Paris, on ne peut se faire une idée de l’impression que donne en ce cas la ville entière: la tête me tourne encore à y penser. Imaginez une centaine de balançoires enlevant à travers les airs leurs cargaisons joyeuses; une centaine de bateaux ailés tourbillonnant, et dont chacun porte comme équipage un couple d’amoureux en tête à tête; imaginez des centaines de chevaux de bois, levant leurs sabots vers le ciel et se poursuivant infatigablement autour du même cercle, les naseaux en feu; des centaines de saltimbanques, jacassant et baragouinant leur incompréhensible jargon, habillés les uns en généraux, les autres en Turcs, d’aucuns offrant leurs secrets sous le costume d’un juif arménien, d’autres encore faisant la culbute sur une estrade, et présentant une drogue avec une affreuse grimace. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour regarder comment procédaient ces personnages quand ils avaient réussi à attirer une proie: la pauvre victime était cajolée et enjôlée jusqu’à ce qu’on lui eût bien persuadé que nulle maladie ne l’atteindrait plus si elle avait confiance dans le seul spécifique certain et efficace.

De chaque côté de nous s’étendaient de longues files de baraques ornées de marchandises étincelantes: bagues, fermoirs, broches, boucles, plus séduisantes les unes que les autres, et toutes à cinq sous. C’est assez amusant d’observer les regards de convoitise que jettent sur ces magasins de fausse élégance féminine les jeunes filles accompagnées de leurs complaisants amoureux. Hélas! c’est peut-être pour elles le commencement du chagrin.

Sur la plus grande place des Champs-Elysées, deux scènes de théâtres se dressaient, pouvant contenir dans l’espace ménagé entre elles deux, m’a-t-on dit, vingt mille spectateurs. Pendant que sur l’une se joue une pièce, une pantomime, je crois, l’autre savoure unerelâcheet se repose; mais dès que le rideau de la première tombe, la toile de la seconde se lève, et l’océan de têtes qui remplit la place, tourne et ondule comme les vagues de la mer, fluant et refluant en avant et en arrière selon la marée.

Quatre grands enclosal fresco, destinés à la danse et munis chacun d’un orchestre respectable, occupaient les coins de cet espace; et malgré la foule, la chaleur, le soleil et le tapage, la danse ne cessa pas un seul instant pendant toute cette journée d’été. Quand un couple de danseurs était fatigué, un autre le remplaçait. L’activité, la gaieté et la bonne humeur générale de cette immense foule ne se démentirent pas du matin au soir.

Ce peuple mérite réellement des fêtes; il se réjouit si cordialement, et en même temps si paisiblement!

Tels furent les faits les plus frappants dans ce jubilé; mais nous ne faisons pas un pas à travers la foule sans y découvrir quelque trait caractéristique de la joie parisienne. Je fus charmée de constater pendant toute ma promenade que, suivant le mot de notre ami: «Personne ne pensait à rien.»

Mais ce qui me plut davantage que tout le reste fut la sobriété que montre le peuple dans ses rafraîchissements. Les hommes, jeunes et vieux, les respectables matrones et les gentilles demoiselles étanchaient leur soif avec de la limonade glacée, que des fontaines ambulantes fournissaient en quantité incroyable, au prix d’un sou le verre. Heureusement pour elle, cette population au cœur léger, et qui aime tant les fêtes, ne se divertit pas dans les palais du gin.

LA MARCHANDE DE BEIGNETS

LA MARCHANDE DE BEIGNETS

LA MARCHANDE DE BEIGNETS

Cependant il faut satisfaire la faim comme la soif: pour contenter le goûtfrianddu peuple, on voyait donc des réchauds par douzaines, sous les arbres, à chacun desquels présidait une vieille femme, brandissant sur les charbons une poêle à frire d’où s’échappait un parfum d’oignons, et vantant d’une voix perçante les qualités de sessaucisseset de sonfoie. Ce fut pour moi le seul désagrément de la journée: l’odeur de ces cuisines en plein air n’avait rien, je l’avoue, d’agréable; mais tout le reste me plut extrêmement. Je voyais pour la première fois une populace entière en fête, et je ne croyais pas que ce spectacle pourrait autant m’amuser et sansm’effrayer aucunement. Devant une de ces cuisines à la terrible odeur, j’admirai en quel style poli une vieille, qui avait profité de l’ombre d’un arbre pour son restaurant, défendait son installation contre l’invasion d’un marchand de pain d’épice:

«Pardon, monsieur!... ne venez pas, je vous prie, déranger mon établissement.»

La vue de ces deux vieilles grotesques têtes, avec leur accoutrement, rendait exquise cette simple apostrophe. La réponse fut un salut et le départ du marchand de pain d’épice. Ici, je ne puis m’empêcher de songer au langage énergique qui aurait été tenu, en semblable circonstance, à la foire de Bartholomew.

UN AGENT DE POLICE

UN AGENT DE POLICE

UN AGENT DE POLICE

En somme, nous revînmes ravis de notre expédition, mais je ne crois pas avoir été de ma vie aussi fatiguée. Néanmoins je me trouvai suffisamment reposée pour parcourir dans la soirée une grande partie des Tuileries, où l’on nous assura que deux cent mille personnes étaient réunies. La foule était vraiment très grande, et nous fûmes obligés de nous séparer; trois heures plus tard nous nous retrouvâmes tous, sains et saufs, au même hôtel d’où nous étions partis.

L’attraction qui, durant la première partie de la soirée, attira le plus la foule fut l’orchestre en face du palais. Une musique militaire y jouait, tandis que des milliers de lampes s’allumaient dans les jardins.

A ce moment, le roi, la reine et la famille royale parurent au balcon. Et alors se produisit la seule faute de toute cette jolie journée, faute si grave d’ailleurs qu’elle me produisit l’effet le plus désagréable. Du premier au dernier, on sembla avoir oublié la cause des réjouissances; pas un son d’aucune sorte n’accueillit l’apparition de la famille royale. Je trouvai absolument étonnant qu’un peuple si gai et si démonstratif, assemblé en si grande quantité et en une telle occasion, restât la tête levée à regarder son souverain sans qu’une seule voix proférât un cri. D’ailleurs, s’il n’y eut pas de bravos, il n’y eut pas non plus de sifflets.

La scène en elle-même était d’une gaieté enivrante. Devant nous s’élevaient les pavillons illuminés des Tuileries: les brillants lampions mettaient en pleine lumière, à travers les lauriers-roses et les myrtes, la famille royale, qui se tenait sur le balcon. De chaque côté, on voyait des arbres, des statues, des fleurs éclairés par d’innombrables pyramides de lampions, tandis que les sons d’une musique martiale résonnaient au milieu de la fête. Lesjets d’eau, retenant la lumière artificielle, s’élevaient dans l’air comme des flèches de feu, se transformaient en brindilles et retombaient en pluie lumineuse, en répandant sur la foule une délicieuse fraîcheur. Enfin, derrière eux, et aussi loin que les regards pouvaient atteindre, s’étendait la forêt suburbaine, illuminée par des festons de lampions qui semblaient s’allonger, en diminuant peu à peu, jusqu’à la barrière de l’Etoile. Véritablement, ce spectacle était délicieux, et il eût été parfait si, au lieu de ce lourd silence, des acclamations venant du cœur avaient accueilli le jour de fête d’un roi aimé.

Les feux d’artifice aussi furent superbes; et bien que tous les théâtres de Paris fussent ouverts gratuitement au public, et, comme nous le sûmes ensuite, absolument pleins, la multitude, qui les regardait, me sembla assez grande pour peupler douze villes. C’est que les Parisiens, riches et pauvres, jeunes et vieux, ont tellement accoutumé de vivre dehors, que la plus légère tentation suffit à faire sortir tous ceux d’entre eux qui sont capables de marcher seuls; et, en vérité, il ne reste guère dans les maisons que ceux qui ne sauraient quitter leurs fauteuils ou les bras de leurs nourrices.

Tous les feux d’artifice furent tirés sur le pont Louis-Seize. On n’aurait pu choisir un meilleur endroit; en effet, on les voyait parfaitement du haut des terrasses des Tuileries; et, sur tous les quais, le long des deux rives de la rivière, jusqu’à laCité, les spectateurs pouvaient admirer les feux de toutes couleurs qui y étincelaient. Une des plus jolies inventions des feux d’artifice, ce sont ces fusées, bleues, blanches, rouges que l’on fait se succéder rapidement, et qui semblaient, ainsi que j’entendis un jeune républicain le dire, «être les messagers ailés portant le drapeau chéri jusqu’au ciel». Je me gardai de répondre que, si ces messagers racontaient là-haut tout ce que le drapeau tricolore a fait, ils auraient d’étranges mots à dire.

Lebouquet, cette dernière grande pièce du feu d’artifice, était tout à fait splendide, mais ce qui me parut le plus beau, ce fut la vue de la Chambre des Députés, dont toute l’architecture était marquée par des lignes de feu: les magnifiques escaliers qui y conduisent avec leurs lignes ininterrompues de lumières semblaient un signe mystique de cette épreuve de l’élection populaire que doivent subir ceux qui veulent entrer dans le temple de la Sagesse.

Combien délicieux me parut mon thé bouillant sur ma lampe de nuit! et quelle reconnaissance j’éprouvai ce matin vers une heure, en pensant que la fête du roi s’était paisiblement terminée! Je m’endormis aussitôt couchée dans mon lit.

REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL.—LA GARDE MUNICIPALE.—LA GARDE NATIONALE.

Nous avons assisté sur la place du Carrousel à une revue de très belles troupes, composées de gardes nationaux, de soldats de la ligne, et de ce superbe corps municipal appeléla garde de Paris. Ce dernier, il me semble, remplit dans Paris, depuis la révolution de 1830, les fonctions policières de ce que l’on appelait anciennement lagendarmerie; mais ce nom étant tombé en discrédit dans la capitale—les jeunes gens, par exemple, considéreraient comme une insulte le nom de gendarme—on a pris à sa place celui degarde de Paris; lesgendarmesne se trouvent plus qu’en province. D’ailleurs, qu’ils s’appellent d’un nom ou d’un autre, je ne vis jamais un corps avoir plus belle apparence. Les hommes et les chevaux, les équipements et la discipline, tout m’y sembla parfait...

L’apparence de la garde nationale réunie sous les armes, comme à cette revue, est aussi très imposante. On s’aperçoit au premier coup d’œil que ce ne sont pas là des troupes ordinaires. Tous les équipements sont en excellent état, et leurs uniformes, confectionnés non en gros drap de soldat, mais en drap fin, contribuent à rehausser leur éclat. Inutile de dire que l’uniforme lui-même, bleu foncé, avec son délicat pantalon blanc, est particulièrement joli dans une parade; le blanc est beaucoup plus seyant, à mon avis, que le pantalon rouge des troupes, il est peut-être moins pratique en campagne.

Le roi et ses fils étaient à cheval. L’état-major entier était brillant et élégant, et d’un style aussi aristocratique qu’un prince le peut désirer. Des cris de «Vive le roi!» fournis et gais, se faisaient entendre le long des rangs; et, si cela est un indice des sentiments de l’armée envers Philippe, le roi peut rester indifférent à toutes les prédictions de mauvais avenir.

Mais, dans cette cité de contradictions, on ne peut jamais tirer aucune conclusion sûre de ce qu’on observe; car, cinq minutes après, celui-ci ou celui-là vient vousaffirmer que vous êtes dans l’erreur, que vous vous abusez complètement, et que c’est le contraire exactement de ce que vous supposez qui est la vérité. Ainsi, lorsque je racontai dans la soirée la réception cordiale que les soldats avaient faite au roi le matin même, on me répondit: «Je le crois bien, madame; les officiers leur commandent de le faire.»

Nous restâmes un bon moment sur le terrain de la revue, et nous vîmes aussi bien qu’on peut voir du fond d’une voiture. Comme toute parade de troupes bien équipées et bien commandées, celle-là formait un spectacle brillant et joli; et en dépit de la caustique réponse à mon enthousiasme que je viens de vous rapporter, je reste d’avis que le roi Philippe peut être content de ses troupes et de la manière dont elles l’ont accueilli...

SOIRÉE.—LE CAUSEUR QUI FAIT MYSTÈRE DE TOUT.

6 mai 1835.

... Nous tînmes hier l’engagement que nous avions pris de passer lasoiréechez Mᵐᵉ de L***; j’eusse été fâchée d’y manquer, car la première séance du Procès-Monstre qui avait eu lieu le matin même, semblait avoir réveillé et excité l’esprit de chacun. Peu de choses me plaisent autant que d’écouter une conversation parisienne libre et bien nourrie; surtout, comme c’était hier le cas, quand la société est restreinte et animée...

Il y avait là un monsieur qui avait une manière fort irritante de provoquer l’attention. Il n’était pas tout à fait comme le Timante de Molière dont Célimène dit:

«Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.»

Mais, au milieu d’une conversation qui intéressait tout le monde, il s’écriait soudain:

«Par exemple!J’ai entendu aujourd’hui la meilleure histoire possible sur le roi. Voulez-vous l’entendre, Mᵐᵉ B...?»

La dame à qui cette question s’adressait, étant une doctrinaire décidée, répondit naturellement en secouant la tête; mais comme un demi-sourire accompagnait cette réponse, et comme la dame se penchait vers le questionneur, elle, mais elle seulement, entendit «la meilleure histoire possible» murmurée à l’oreille.

A un autre moment, il s’adressa à la maîtresse de maison; mais, comme il parlait au milieu du cercle, il attira non seulement son attention mais celle de tout le monde:

«Madame, dit-il subitement, laissez-moi vous dire un petit mot de la trahison.»

—«Comment? de la trahison? A propos de quoi, s’il vous plaît?... Mais c’est égal, contez toujours.»

En recevant cette réponse, le conteur de bonnes histoires quitta la profondeur de son fauteuil,—entreprise difficile, car il n’était ni vif ni léger dans ses mouvements,—et contournant délibérément toutes les chaises, il se plaça derrière Mᵐᵉ de L***, et lui murmura dans l’oreille quelque chose qui fit rougir et secouer la tête; mais elle se mit à rire en lui disant qu’elle haïssait les politiques timides, et qu’elle n’avait aucun goût pour des histoires detrahisonsqui n’étaient pashautement prononcées.

Cet avis le remit à sa place; mais il le prit très bien, car, au lieu de murmurer davantage, il se mit soudain à raconter de bizarres et interminables potins, d’ailleurs en termes si vivants que cela les rendait semblables à d’amusantes histoires...

VICTOR HUGO.

J’ai appris à nouveau quelques détails curieux sur l’état actuel de la littérature française. Je pense vous avoir déjà dit que j’ai entendu uniformément traiter avec mépris l’école dudécousu, et cela non seulement par les partisans vénérables dubon vieux temps, mais aussi par des hommes distingués de ce moment, distingués par leur position comme par leur savoir.

Concernant Victor Hugo, le seul de cette école auquel je ferai allusion, parce qu’il a été suffisamment lu en Angleterre pour que nous le regardions comme une célébrité, ce sentiment est plus remarquable encore. Je n’ai jamais parlé de lui ou de ses ouvrages à une personne d’une bonne

REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)

REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)

REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL

(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)

REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL

(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)

morale et d’un esprit cultivé, sans qu’elle se refuse à lui accorder cette estime que nos critiques les plus autorisés lui concèdent. Je peux dire que la France semble être honteuse de lui.

Vingt fois, il m’est arrivé, quand je demandais l’opinion des gens sur ses pièces, de m’entendre répondre:

«Je vous assure que je ne les connais pas; je n’ai jamais rien vu jouer de lui.

—Les avez-vous lues?

—Non, je ne peux lire les ouvrages de Victor Hugo.»

Quelqu’un, qui m’avait entendue à plusieurs reprises persister dans mes questions sur la réputation dont Victor Hugo jouit à Paris comme écrivain de génie et auteur dramatique, me dit qu’il voyait bien que, comme tous les étrangers généralement, et les Anglais en particulier, je regardais Victor Hugo comme une sorte de type de la littérature française du moment.

«Pourtant permettez-moi de vous assurer, ajouta-t-il gravement et avec conviction, qu’aucune idée n’a jamais été à ce point erronée. Il est le chef d’une secte, le Grand Prêtre d’une congrégation ayant aboli toutes les lois «morales et intellectuelles» qui jusqu’ici servaient de règles aux esprits humains. Il a atteint à cette prééminence que pas un autre, j’espère, ne tentera de lui disputer. Mais Victor Hugo n’est pas un écrivain populaire en France.»

C’est ce jugement ou un analogue que, neuf fois sur dix, j’ai entendu prononcer sur lui et ses œuvres quand j’en ai parlé; et je regarde cela comme la preuve d’une intelligence saine et de sentiments droits, état d’esprit extrêmement honorable et plus répandu chez nos voisins français que nous ne le croyons. J’en fus d’autant plus heureuse, que je m’y attendais moins. Il y a tant de faux éclat dans les œuvres de Victor Hugo—d’ailleurs avec de très réels éclats de temps à autre—que je pensais trouver la jeunesse et la partie la moins raisonnable de la population beaucoup plus chaudes dans leur admiration pour lui.


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