VICTOR HUGO EN 1835(Extr. duCharivari)
VICTOR HUGO EN 1835(Extr. duCharivari)
VICTOR HUGO EN 1835
(Extr. duCharivari)
Son goût passionné pour les scènes de vice et d’horreur, et son profond mépris pour tout ce que le temps a consacré comme bon, soit en matière de goût soit en
STATUETTE DE VICTOR HUGO(Par Dantan) (Extr. duMusée Dantan)
STATUETTE DE VICTOR HUGO(Par Dantan) (Extr. duMusée Dantan)
STATUETTE DE VICTOR HUGO
(Par Dantan) (Extr. duMusée Dantan)
morale, pouvait, à ce que je pensais, entraîner les cerveaux déréglés de notre temps; et, de la sorte, il ne pouvait manquer d’avoir la sympathie et la louange de ceux qui mettent ses théories en pratique. Mais il n’en est pas ainsi. On reconnaît la vigueur sauvage de quelques-unes de ses descriptions; mais c’est là le seul éloge que j’aie jamais entendu faire de l’œuvre dramatique de Victor Hugo, dans son pays natal.
Les incidents émouvants, hardis, effrayants de ses drames dégoûtants peuvent et doivent exciter un certain degré d’attention quand on les voit pour la première fois et il est évidemment dans l’intérêt des directeurs d’encourager des productions qui peuvent produire ces effets; cela ne peut donc être considéré comme une dégradation systématique du théâtre. C’est un fait que les affiches seules attestent suffisamment, que les pièces de Victor Hugo, quand elles ont épuisé leur première vogue, ne sont plus jamais reprises à la scène; pas une ne reste au répertoire. Ce fait, qui m’avait déjà été signalé par une personne parfaitement au courant du sujet, m’a été confirmé par beaucoup d’autres; et cela en dit plus qu’aucun critique ne le pourrait faire sur le bon sens du public...
VERSAILLES.—MUSÉE PROJETÉ.—SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES BOURBONS.—LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD.
Lechâteau de Versailles, ce merveilleuxchef-d’œuvredu goût splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé, depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du monde.
VERSAILLES(Par E. Lami) (Collection J. B.)
VERSAILLES(Par E. Lami) (Collection J. B.)
VERSAILLES
(Par E. Lami) (Collection J. B.)
Si le musée qu’on projette estmontéavec science, jugement et goût, et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent parti de la fantaisie splendide dugrand monarque.
On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de convertir une partie du bâtimenten une galerie d’histoire nationale, qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires françaises.
La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement française!—«Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue... et assez ennuyeuse pour les étrangers.»
Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour théâtre. Pourtant il en est ainsi...
SAINT-CLOUD(Par E. Lami) (Collection J. B.)
SAINT-CLOUD(Par E. Lami) (Collection J. B.)
SAINT-CLOUD
(Par E. Lami) (Collection J. B.)
Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus tôt, quand il était aide du gardien de l’orangerie.
Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux larges feuilles et aux fleurs doubles, unbouquetque l’on plaçait sur la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment il est très vert pour son âge. Un autre, surnomméLouis le Grand, qui était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son développement entier.
Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions nous aurions à entendre!...
La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeusebourgeoisiede Paris de palais en palais, et deguinguetteenguinguette. Nous avions abandonné notre confortablecitadine, croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand nous quittions Paris...
Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes, et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.
Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!» ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie, résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée, l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie devenait indescriptible. «Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!... Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!» Les cris et les vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde, excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme s’ils étaient ravis de la fête.
Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le spectacle n’avait pas manqué.
Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire, vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.
GENS REMARQUABLES.—GENS DISTINGUÉS.
Nous passâmes notre soirée d’hier dans la maison d’une dame qui m’avait été présentée avec cette recommandation: «Vous rencontrerez aux réunions de Mᵐᵉ de V... beaucoup de gens remarquables.»
C’est là, il me semble, exactement le genre de recommandation qui puisse donner le plus piquant intérêt à une nouvelle connaissance, mais surtout à Paris, car cette attrayante capitale possède une collection de gens remarquables plus divers par la nationalité, les classes et les croyances qu’aucune autre.
Néanmoins, il ne faut pas prendre à la lettre ce terme de «gens remarquables» et croire qu’il désigne toujours des individus si distingués que tout le monde ait les yeux sur eux; ce terme varie dans sa valeur et son application, selon les sentiments, les facultés et la situation de celui qui l’emploie.
Chacun a invariablement des «gens remarquables» à vous présenter; et je commence à savoir quel genre de «gens remarquables», je puis m’attendre à rencontrer dans chacune des maisons qui me sont ouvertes.
Quand Mᵐᵉ A... me murmure à l’oreille au moment où j’entre dans son salon: «—Ah! vous voilà! c’est bon; j’aurais été bien fâchée si vous m’aviez manqué; il y a ici, ce soir, une personne bien remarquable, qu’il faut absolument vous présenter», je suis sûre que je verrai quelqu’un qui a été maréchal, ou duc ou général, ou savant, ou acteur, ou artiste sous Napoléon.
Mais si c’est Mᵐᵉ B... qui me dit la même chose, je suis certaine que ce sera un respectable doctrinaire qui occupe, a occupé ou occupera une place, et qui a fait entendre sa voix du côté triomphant.
Mᵐᵉ C... au contraire, ne daignerait pas appeler «remarquable» un homme dont les désirs et les occupations fussent aussi terre à terre. Ce ne peut être que quelque philosophe, pâli par le travail de concilier des paradoxes ou de découvrir quelque nouvel élément.
Ma charmante, gracieuse, gentille Mᵐᵉ D... n’userait de ce terme qu’en parlant d’un ex-chancelier, ou chambellan, ou ami, ou serviteur fidèle de la dynastie exilée.
Quant à la fatale Mᵐᵉ E... avec ses lèvres minces et son sourire sinistre, bien qu’elle déclare tenir unsalonoù tout talent, quelle que soit sa nuance, est le bienvenu, je suis bien sûre qu’elle n’a de considération que pour ceux qui ont eu part aux grandes et immortelles iniquités d’une révolution quelconque. Elle n’est pas assez vieille pour avoir eu rien de commun avec la première, mais je ne doute pas qu’elle n’ait été fort occupée pendant la dernière et je suis sûre qu’elle ne sera tranquille ni jour ni nuit avant d’en avoir vu une autre. Si ses espoirs sont trompés sur ce point, elle mourra d’atrophie; car elle ne se nourrit que de l’espoir d’une rébellion contre toute autorité constituée.
Je crois qu’elle ne m’aime pas; et si je suis admise à l’honneur de paraître chez elle, c’est uniquement parce qu’elle pense que j’y entendrai des choses qui me seront désagréables. Elle s’imagine que je déteste de rencontrer des Américains, en quoi elle se trompe comme en beaucoup d’autres choses...
Les «remarquables» de Mᵐᵉ F... sont presque tous des étrangers du genre philosophico-révolutionnaire; des gens, qui ne sont pas particulièrement bien vus chez eux, et qui préfèrent être remarquables et remarqués à quelques centaines de lieues de leur pays.
Ceux de Mᵐᵉ G... sont principalement des musiciens. «—Croyez-moi, madame, dit-elle, il n’y a que lui pour toucher le piano... Vous n’avez pas encore entendu Mˡˡᵉ Z..., quelle voix superbe!... Elle fera, j’en suis sûre, une fortune immense à Londres.»
Les connaissances de Mᵐᵉ H... ne sont pas «remarquables» pour une chose spéciale à chacune d’elles, mais pour être en toutes choses exactement opposées les unes aux autres. Elle aime entendre dire:Les soirées antithestique[D]de Mᵐᵉ H.., et elle éprouve un plaisir particulier à voir assis côte à côte sous le manteau de sa cheminée, des gens qui se tireraient peut-être des coups de pistolet s’ils se rencontraient autre part. C’est là une manière bizarre d’arranger une réunion sociable; mais sessoiréessont de très amusantessoiréesà cause de cela.
Les amis de Mᵐᵉ J... sont «distingués» et non pas «remarquables». J’ai rencontré dans sa maison un nombre extraordinaire de gens distingués.
Mais je ne vous fatiguerai pas en allant jusqu’à la fin de l’alphabet...
EXCURSION AU LUXEMBOURG.—LES FEMMES N’ENTRENT PAS AU PROCÈS MONSTRE.—GEORGE SAND EN HOMME.—COSTUME RÉPUBLICAIN.—LE QUAI VOLTAIRE.—INSCRIPTIONS MURALES.—COMMENT LE MARÉCHAL LOBAU DISPERSE LES ÉMEUTES.—UNE MANIFESTATION.
Depuis que le Procès a commencé au Luxembourg, nous avons l’intention d’aller jeter un coup d’œil sur le campement établi dans le jardin, sur l’appareil militaire déployé autour du palais, et, en un mot, sur tout ce qu’il peut être permis à des yeux féminins de voir d’un lieu si intéressant en ce moment par les affaires importantes qui s’y traitent.
J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour
UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
obtenir l’autorisation d’entrer à la Chambre pendant qu’elle siège, et de très aimables amis m’ont aidée; mais en vain: on n’admet aucune dame. Si les regrets féminins ont été augmentés ou diminués par les récits quotidiens qui sont publiés sur la conduite abominable des prisonniers, je ne m’aventurerai pas à vous le dire.C’est égal, nous ne pouvons entrer, que nous le désirions ou non. On dit que, dans une des tribunes réservées au public, on a vu un jeune garçon rajuster ses boucles avec une petite main blanche; et on dit, aussi, que ce garçon s’appelait George S..d; mais j’ai entendu déclarer partout que seuls pénétraient dans les limites proscrites ceux qui jouissaient de la prérogative d’une barbe au menton.
GEORGE SAND EN HOMME(Par Calamatta) (Bibl. nat.)
GEORGE SAND EN HOMME(Par Calamatta) (Bibl. nat.)
GEORGE SAND EN HOMME
(Par Calamatta) (Bibl. nat.)
Notre modeste projet de regarder les murs qui contiennent les rebelles tapageurs et leurs juges patients s’accomplit facilement, non sans nous procurer beaucoup d’amusement.
Deux aimables Français nous accompagnaient, qui avaient promis de nous expliquer les signes et les symboles qui pourraient tomber sous nos yeux sans que nous les comprissions. La matinée étant délicieuse, nous nous rendîmes à pied à l’endroit de notre destination et nous nous promîmes de nous reposer au retour en nous faisant cahoter dans unfiacre.
Notre route traversait le jardin des Tuileries, cette raison acheva de nous décider, et, comme d’habitude, nous nous accordâmes de passer une délicieuse demi-heure assises sous les arbres...
Trois jeunes gens suivaient l’allée où nous nous installâmes, absorbés en apparence par quelque affaire de terrible importance. En vérité, ils avaient l’air de caricatures animées et n’étaient rien d’autre.
C’étaient des républicains. On voit constamment de semblables personnages se pavaner sur les boulevards, ou flâner, comme ceux que nous voyions, dans les Tuileries, ou rôder en groupes sinistresdans le bois de Boulogne, chacun se croyant le front d’un Brutus et le cœur d’un Caton. Où et à quelque heure que vous les voyiez, leur aspect ne trompe jamais; il n’est pas à Paris un enfant de dix ans qui ne puisse dire en les apercevant: Ce sont des républicains. J’ai vu dans plusieurs magasins d’estampes, une explication des symboles de leur toilette qui permettrait au plus ignorant de les reconnaître. Le plus important est le chapeau, qui formerait un cône parfait si le fond en était seulement plus élevé de quelques pouces; l’ombre de Cromwell peut se glorifier en voyant combien de mauvaises têtes imitent encore sa coiffure. Ensuite viennent les longs cheveux emmêlés, qui pendent salement sous le chapeau. Le cou est nu, au moins de linge; mais une profusion de cheveux remplace celui-ci. Le gilet, comme le chapeau, porte un nom immortel: «gilet à la Robespierre,» telle est sa terrible appellation; et la dimension de ses revers augmente ou diminue selon la grandeur des principes de celui qui les porte.Au reste, un air farouche et sauvage est tout à fait nécessaire pour achever l’extérieur d’un républicain à Paris en 1835.
LE JARDIN DU LUXEMBOURG(Collection J. B.)
LE JARDIN DU LUXEMBOURG(Collection J. B.)
LE JARDIN DU LUXEMBOURG
(Collection J. B.)
Quelles grimaces j’ai vu défigurer le visage de ceux qui portent ce déguisement! Les uns roulent des yeux et froncent les sourcils comme s’ils voulaient intimider l’univers entier; d’autres fixent leurs sombres regards vers la terre, absorbés dans une effrayante méditation; pendant que d’autres, tristement appuyés à une statue ou un arbre, jettent des regards terribles, qui pourraient être interprétés dans le langage des sorcières de Macbeth.
«Nous devons, nous voulons—nous devons, nous voulons avoir du sang davantage encore—et devenir pires, et devenir pires.»
«Nous devons, nous voulons—nous devons, nous voulons avoir du sang davantage encore—et devenir pires, et devenir pires.»
Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi faits...
Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal, nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à distance, est loin d’être agréable de près.
Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq sous pièce—et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être étudiées,—depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être classées de même;articles d’occasionde toutes sortes; et, par-dessus tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins, si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte de noms, sauf celui demagasins de nouveautés, et qui, au premier coup d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages...
En arrivant dans lequartier Latin, nous nous amusâmes à raisonner sur cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en inscriptions de ce genre: «A bas Philippe!» «Les Pairs sont des assassins!» «Vive la République!» et ainsi de suite. Les poires de toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez lui, rue de Provence.
En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue; peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne l’entendiez pas.
Une partie desjeunes gens de Paris, qui s’exercent à faire de petites émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?... Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau.
Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des héros que poursuivaient avec leurs tuyaux lespompiersamusés, déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains.
Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu.
Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches offraitson air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence inaccoutumée...
«CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!—J’Y SERAI!»(Grav. de A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
«CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!—J’Y SERAI!»(Grav. de A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
«CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!—J’Y SERAI!»
(Grav. de A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
Il semble que, depuis le commencement des jugements, le principal devoir des gendarmes—(je vous demande pardon, je voulais dire: de la garde de Paris)—soit d’empêcher tout rassemblement de gens conversant et bavardant dans les cours et les jardins du Luxembourg. Aussitôt qu’on voit deux ou trois personnes stationnant ensemble un sergent de ville s’approche et prononce sur un ton de commandement: «—Circulez messieurs! Circulez, s’il vous plaît!» La raison de cette précaution est que, tous les soirs, à la porte Saint-Martin, desjeunes gensse rassemblent pour faire un vain tapage sans aucune signification, mais dont l’écho, répercuté de rue en rue, arrive à prendre l’importance d’uneémeute. Nous sommes présentement tellement habitués à ces insignifiantes émeutes, que nous n’y attachons pas plus d’importance que le général Lobau lui-même; néanmoins, on juge convenable de prévenir tout rassemblement à proximité du Luxembourg, de peur que la dame aux cent voix qui grossit les huées de quelques ouvriers paresseux jusqu’à en faire une émeute, ne propage à travers la France la nouvelle que le Luxembourg est assiégé par le peuple. Le tapage que nous entendîmes était occasionné par le rassemblement d’une douzaine de personnes; un agent était au milieu du groupe et nous entendîmesparler d’arrestation. En moins de cinq minutes, cependant, tout était calme; mais nous remarquâmes des figures si pittoresques dans leur républicanisme, que nous reprîmes nos sièges pour en faire un croquis, tout en nous amusant à imaginer quelles pouvaient être les sinistres paroles qu’ils échangeaient entre eux avec tant de circonspection. M. de L. nous assura que, sans aucun doute, ils se disaient:
«Ce soir, à la porte Saint-Martin!» Réponse: «J’y serai...»
LIBERTÉ FRANÇAISE DE PROPOS.—«L’ODEUR DU CONTINENT.»—MALPROPRETÉ ET LUXE.—L’EAU NON INSTALLÉE DANS LES MAISONS.—DÉLICATESSE ANGLAISE.—SES CAUSES.
Parmi les usages français qui nous frappent par leur contraste avec les nôtres, je note d’abord la liberté stupéfiante avec laquelle, ici, et même dans la bonne société, on parle d’une foule de choses auxquelles on n’oserait faire la plus légère allusion chez nous, fût-ce dans les plus modestes classes. Il semble que l’opinion de Martine ne lui soit point du tout particulière, et que les Français pensent généralement avec elle que:
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien.
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien.
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien.
Il est impossible de ne pas admettre que la France manque de raffinement à ce point de vue, si on la compare à l’Angleterre. Aucun Anglais, je crois, n’est jamais revenu de Paris sans l’affirmer; et malgré la gallomanie qui règne chez nous, tout le monde reconnaît que, pour saisissantes que soient l’élégance et la grâce des plus hautes classes françaises, il leur manque encore cette délicatesse raffinée, si hautement estimée à tous les rangs de notre société, même les plus vulgaires. Les Français voient des choses et supportent des désagréments, qui nous feraient perdre l’esprit en juillet et nous pendre en novembre...
Il fut certainement un temps où l’usage voulut en Angleterre comme il le veut aujourd’hui en France, que l’on nommât les choses, pour grossières qu’elles fussent, «par leur véritable nom»; on en peut trouver la preuve jusque dans les sermons et à plus forte raison dans les traités, les essais, les poèmes, les romans et le théâtre.
Si nous voulions nous former une opinion sur le ton de la conversation en Angleterre, il y a un siècle, d’après le langage des comédies écrites et jouées à cette époque, nous constaterions que notre pays était alors plus éloigné encore du raffinement dont nous nous glorifions aujourd’hui, que nos voisins français ne le sont présentement.
Je ne fais pas allusion ici à l’immoralité, ou à un cynique aveu de l’immoralité; mais à une sorte de grossièreté qui peut être compatible avec la vertu, comme son absence n’est malheureusement pas une garantie contre le vice.
Si nous nous sommes corrigés de cela, sauf erreur, c’est bien plutôt grâce à l’opulence de l’Angleterre qu’à la sévérité de sa vertu. Vous direz, peut-être, que je m’éloigne à une immense distance de mon point de départ; mais je ne le crois pas: en France comme en Angleterre, je trouve des raisons nombreuses pour penser que je suis dans le vrai en attribuant moins cette différence à la disposition naturelle et au caractère propre des deux nations, qu’aux facilités accidentelles de progrès rencontrées par l’une et non par l’autre.
Il serait facile d’établir, à l’aide des divers ouvrages littéraires dont je viens de parler, que la délicatesse du goût en Angleterre s’est développée graduellement, en proportion de l’accroissement de la richesse et du soin que l’on y a pris d’éloigner de la vue tout ce qui peut choquer les sens.
Quand nous cessons d’entendre, de voir et de sentir les choses qui sont désagréables, il est naturel que nous cessions d’en parler; et il est, je crois, certain que l’Anglais prend plus de peine que tout autre peuple au monde pour que les sens—qui conduisent les impressions du corps à l’âme—apportent à l’esprit le moins de connaissance possible des choses désagréables. Tout le continent d’Europe (excepté une partie de la Hollande, qui montre à beaucoup de points de vue une ressemblance fraternelle avec nous) peut êtrecité comme inférieur à l’Angleterre sous ce rapport. Je me souviens de m’être beaucoup amusée l’an dernier, en débarquant à Calais, de la réponse faite par un vieux voyageur à un novice qui faisait son premier voyage.
«Quelle affreuse odeur! dit l’étranger non initié, cachant son nez dans son mouchoir.
—C’est l’odeur du continent, monsieur, répondit l’homme expérimenté.» Et c’était vrai.
Il y a des détails à ce sujet sur lesquels il est impossible de s’appesantir et qui malheureusement n’exigent pas de plume pour attirer l’attention. Ceux-là, s’il était possible, je les noierais volontiers plus encore dans l’ombre qu’ils n’y sont. Mais il est des faits, provenant de la pauvreté comparative du peuple, qui tendent à prouver par suite de l’enchaînement nécessaire des choses, ce manque de raffinement dont je parle.
Examinez la disposition intérieure d’une maison de Paris habitée par des gens de la classe moyenne, et comparez-la avec celle d’une maison de Londres aménagée pour des habitants du même rang. On trouvera à profusion dans un appartement parisien tous les articles d’ornementation et de décoration que l’on peut acquérirà bon marché. Miroirs, tentures de soie, moulures d’or sous toutes les formes, vases de Chine, lampes d’albâtre, et pendules—sur lesquelles le temps qui passe est marqué avec tant de grâce qu’on oublie qu’il ne reviendra pas,—tout cela se voit en abondance, et la dixième partie de ce que l’on considère comme nécessaire à Paris pour meubler un appartement ordinaire, suffirait à une jolie dame de Londres pour être enviée par ses voisines.
Mais après avoir admiré toutes ces élégances et leur joli arrangement, passons et entrons dans les chambres à coucher—non, entrons dans la cuisine, ou bien vous jugeriez mal la véritable différence des deux habitations.
A Londres, l’eau monte jusqu’au second étage, et souvent jusqu’au troisième, et on la trouve en abondance, sans que les domestiques aient plus de peine pour se la procurer que s’ils la tiraient d’une fontaine à thé. Dans une des cuisines de chaque maison, généralement dans deux, souvent dans trois, on trouve la même disposition. Au contraire, si l’on songe qu’à Paris chaque famille reçoit ce précieux don de la nature par deux seaux à la fois, que monte péniblement un porteur ensabots, en passant souvent par le même escalier qui conduit au salon, il est difficile de supposer qu’on y dépense aussi facilement et aussi libéralement cette eau que chez nous.
On peut opposer à cette remarque, il est vrai, avec assez de raison, le bas prix et la facilité d’accès des bains publics. Mais, en admettant que les ablutions personnelles, faites de la sorte, puissent suffire aux personnes qui ne regardent pas comme indispensable de trouver toutes leurs aises à leur domicile, encore ce manque d’eau est-il un obstacle à cette absolue propreté dans toutes les parties des maisons que nous considérons comme nécessaire à notre confort.
J’admire beaucoup l’église de la Madeleine, mais je trouve que la ville de Paris aurait eu infiniment plus de profit à employer les sommes qu’a coûtées cet imposant monument à construire des conduits destinés à alimenter d’eau les habitations privées.
D’ailleurs, si grands que soient les inconvénients résultant de la rareté d’eau dans les chambres et les cuisines, il est une autre imperfection bien plus grande et plus grave par ses conséquences. L’absence de puisards et d’égouts est le vice de toutes les villes de France; et c’est là un terrible défaut. Ce peuple qui, dès l’enfance, se voit obligé d’accoutumer sessens et de les soumettre aux incommodités provenant de cela, ce peuple-là aurait-il moins de raffinement que nous dans ses pensées et dans ses paroles, ce ne serait que naturel et inévitable. Ainsi, comme vous voyez, je reviens à mon texte tel un prédicateur; et j’ai expliqué, je crois, suffisamment, comment j’avais raison de prétendre tout à l’heure que les indélicatesses qui si souvent nous offensent en France ne viennent pas d’une grossièreté d’esprit naturelle, mais sont le résultat inévitable de circonstances qui changeront sans aucun doute à mesure que s’accroîtra la prospérité du pays et que son peuple se familiarisera davantage avec les mœurs de l’Angleterre.
«CAUSERIE»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«CAUSERIE»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«CAUSERIE»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
Cet éloignement de toutes les choses qui peuvent choquer les sens, cette élévation que procure à l’intelligence l’absence de tout ce qui pourrait évoquer une sensation pénible, est probablement le dernier point auquel parviendront jamais les efforts que fait l’homme pour embellir son existence.
Le plaisir et l’amusement nous ont demandé moins de travail assidu que ce soin scrupuleux d’éviter tout ce qui est importun; et il se pourrait que, de même que nous avons dépassé toutes les nations modernes dans ce tendre soin de nous-mêmes, nous soyons aussi les premiers à tomber du haut de notre délicatesse dans ce gouffre de scrupules qui a englouti la vieille Grèce et Rome. Est-ce ainsi qu’il faut interpréter le bill de la Réforme et les autres horribles lois de ce genre?
Quant à cette autre espèce de raffinement qui, celle-là, regarde l’intelligence et qui, si elle ne saute pas aux yeux tout d’abord, est plus importante dans ses effets que celle qui a seulement rapport aux usages, il est moins aisé d’en parler avec assurance. La France et l’Angleterre ont l’une et l’autre une si longue liste de noms éminents à citer pour prouver que chacune d’elles a contribué plus que l’autre au progrès littéraire, que la seule façon de résoudre la question de savoir laquelle occupe le plus haut rang, c’est de reconnaître que chaque pays a raison de préférer ce qu’il a produit. Malheureusement, en ce moment, ni l’un ni l’autre ne peut avoir grande raison de se glorifier. Ce qui est bien est accablé et étouffé par ce qui est mal. Grâce à la liberté de la presse, il a paru depuis quelques années tant d’immondices, que je ne sais si la lecture de ce qui se publie est en général plus dangereuse pour la jeunesse en Angleterre ou en France.
Il est certain, je crois, que l’école de Hugo a mêlé du ridicule au mal, et il n’est pas impossible que cela agisse comme un antidote au poison. C’est une forme de mystification qui passera de mode aussi vite que les pilules de Morrison. Nous n’avons rien dans notre littérature d’aussi faible que cela; mais je crains bien, au point de vue du bonheur de notre pays, que nous ayons quelque chose de plus profondément dangereux.
Quant à déterminer ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, cela semble simple à première vue, et au fond c’est très embarrassant. En ouvrant un volume deAdèle et Théodore, l’autre jour,—ouvrage écrit spécialementsur l’éducation, et par un auteur que nous devons croire animé d’intentions honnêtes et parlant avec sincérité,—je tombai sur ce passage:
Je ne connais que trois romans véritablement moraux: Clarisse, le plus beau de tous; Grandison, et Paméla. Ma fille les lira en anglais lorsqu’elle aura dix-huit ans.
Je passerais encore sur le vénérable Grandison, bien qu’il ne soit nullementsans tache; mais qu’une mère parle de laisser sa fille dedix-huit ans, lire les autres, c’est pour moi un mystère difficile à comprendre, surtout dans un pays où les jeunes filles sont protégées et préservées de toute espèce de mal avec la plus incessante et la plus scrupuleuse vigilance. Je pense que Mᵐᵉ de Genlis aura seulement considéré l’objet et le but moral de ces ouvrages, qui sont bons, sans remarquer combien peut être mauvaise la grossièreté révoltante avec laquelle sont écrits quelques-uns de leurs plus puissants passages. Mais c’est un jugement osé et dangereux que celui-là quand il s’agit des études d’une jeune personne.
Je pense que nous pouvons trouver les symptômes du sentiment qui dicte un tel jugement, dans le ton de satire mordante avec lequel Molière attaque ceux qui prétendent bannir ce qui peutfaire insulte à la pudeur des femmes.
Prêter à Philaminte les propos qu’il lui prête, fait rire quoi qu’on en ait; mais, chez nous, Sheridan lui-même n’aurait pas osé plaisanter sur ce sujet.
Mais le plus beau projet de notre Académie,Une entreprise noble et dont je suis ravie,Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,Chez tous les beaux esprits de la postérité,C’est le retranchement de ces syllabes salesQui dans les plus beaux mots produisent des scandales;Ces jouets éternels des sots de tous les temps,Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;Ces sources d’un amas d’équivoques infâmesDont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
Mais le plus beau projet de notre Académie,Une entreprise noble et dont je suis ravie,Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,Chez tous les beaux esprits de la postérité,C’est le retranchement de ces syllabes salesQui dans les plus beaux mots produisent des scandales;Ces jouets éternels des sots de tous les temps,Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;Ces sources d’un amas d’équivoques infâmesDont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
Mais le plus beau projet de notre Académie,Une entreprise noble et dont je suis ravie,Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,Chez tous les beaux esprits de la postérité,C’est le retranchement de ces syllabes salesQui dans les plus beaux mots produisent des scandales;Ces jouets éternels des sots de tous les temps,Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;Ces sources d’un amas d’équivoques infâmesDont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
Une telle académie pourrait être, certainement, une institution très comique; mais les devoirs qu’elle aurait à accomplir, ne rendraient pas les fauteuils de ses membresdes sinécures en France.
LE DIMANCHE A PARIS.—LE PLAISIR EN FAMILLE.—GAIETÉ NATURELLE.—LES POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.—UN DIMANCHE AUX TUILERIES.
A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les livres et les journaux, je dirais que le trait le plus marquant en est l’affection conjugale et paternelle.
Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son époux et de sa petite famille.
C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en profiteront également.
J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère.
Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement quelconque.
LE DIMANCHE AUX TUILERIES(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
LE DIMANCHE AUX TUILERIES(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
LE DIMANCHE AUX TUILERIES
(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il l’être plus qu’à Paris? La naturedes habitants, le climat, la forme et la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux citoyens pour s’assembler à leur aise.
Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que lesjours de fête; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons.
(E. Lami del.) (Collection J. B.)
(E. Lami del.) (Collection J. B.)
(E. Lami del.) (Collection J. B.)
Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les yeux que le soleil lui-même.
Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires...
Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes, on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur le quai et de làles Bains Vigier. Ensuite arrivent les habitués d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères en demi-toilettes accompagnent leursbonneset les gentilles créatures confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les gambades que la présence de lachère mamanrend sept fois plus gaies que de coutume.
J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus cher encore.
De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là.
Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs, verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux.
La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui les entoure.
De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard, chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.
Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable à tous les autres jours. Il y a le même nombre desoirées, sans plus, le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les autres théâtres sont laissés auxendimanchés.
Mᵐᵉ RÉCAMIER.—SES MATINÉES.—PORTRAIT DE CORINNE, PAR GÉRARD.—PORTRAIT EN MINIATURE DE Mᵐᵉ DE STAËL.—M. DE CHATEAUBRIAND.—LES ÉTRANGERS PEUVENT-ILS COMPRENDRE TOUTES LES FINESSES DE LA LANGUE FRANÇAISE?—NÉCESSITÉ DE PARLER FRANÇAIS.
Parmi toutes les dames dont j’ai fait la connaissance à Paris, celle qui me paraît le type le plus parfait de la Française élégante est Mᵐᵉ Récamier,—cette même Mᵐᵉ Récamier que (je ne dirai pas combien il y a d’années) je me souviens d’avoir vue faire dans Londres l’admiration de tous. Chose surprenante! elle la fait encore. La première fois que je la vis, c’était en public; elle m’avait été désignée comme la plus jolie femme d’Europe; mais à présent que j’ai le plaisir de la connaître, je comprends, beaucoup mieux que vous ne le pouvez faire, vous qui ne la connaissez que par la réputation de sa beauté, pourquoi et comment des agréments, généralement si passagers, se trouvent chez elle si durables. Elle est véritablement le modèle de toutes les grâces. Tant par sa personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s’habiller, sa voix, son langage, elle semble absolument parfaite; et je ne pense pas qu’il serait possible d’imaginer une meilleure manière d’achever l’éducation d’une jeune fille sous le rapport de la grâce, que de lui donner la possibilité d’étudier chaque geste de Mᵐᵉ Récamier.
Elle possède le monopole de tant de talents et d’attraits que ceux-ci et ceux-là suffiraient, s’ils étaient partagés, dans les proportions ordinaires, à faire une armée de femmes exquises. Je n’ai jamais rencontré un Français qui ne reconnût que, bien que ses jolies compatriotes soient charmantes par certainsagrémentsqui leur sont très particuliers, les beautés sans défauts se trouvent en plus petit nombre en France qu’en Angleterre; seulement, ajoutait-il: «Quand une Française se mêle d’être jolie, elle est furieusement jolie.» Ce mot est aussi vrai en fait que piquant par son expression: une belle Française est peut-être la plus belle femme du monde.
La parfaite beauté de Mᵐᵉ Récamier a fait d’elle jadis «une chose merveilleuse»; et maintenant qu’elle a passé l’âge où la beauté est à son apogée, elle est peut-être plus admirable encore, car je ne sais réellement si elle a jamais excité plus d’admiration qu’aujourd’hui. Elle est suivie, recherchée, regardée, écoutée, et qui plus est, aimée et estimée par presque toute la première société de Paris, et l’on trouve dans son cercle quelques-uns des noms les plus illustres de la littérature française.
Son entourage, aussi bien qu’elle, est délicieux, et c’est là un fait si généralement reconnu qu’en ajoutant ma voix au jugement universel, je montre peut-être autant de vanité que de gratitude pour le privilège d’avoir été admise chez elle: mais personne, je pense, ayant la même faveur, ne pourrait, en parlant de la bonne société de Paris, manquer de citer lesalonde Mᵐᵉ Récamier. Elle arrive à communiquer le charme qui la rend si remarquable même aux objets qui l’entourent, et tout est chez elle d’une élégance achevée qui exerce une attraction irrésistible: je suis souvent entrée dans des salons assez vastes pour contenir toute une suite d’appartements, et je les ai trouvés infiniment moins frappants avec toute leur richesse que le joli petit salon de l’Abbaye aux Bois.