XXI

MADAME RÉCAMIER(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)

MADAME RÉCAMIER(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)

MADAME RÉCAMIER

(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)

Les riches draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se marie au blanc dans toute la pièce, les miroirs, les fleurs, tout cela donne à l’appartement un air qui s’harmonise merveilleusement à celui de sa jolie habitante. Il faut penser que Mᵐᵉ Récamier était pour toujoursvouée au blanc, car aucune draperie ne tombe autour d’elle qui ne soit d’une blancheur de neige, et vraiment le mélange d’une autre couleur semblerait comme une profanation à la délicatesse exquise de son apparence.

Dans la journée, Mᵐᵉ Récamier admet de 4 heures à 6 heures un nombre limité de personnes, dont les noms sont donnés au domestique qui attend dans l’antichambre. C’est là que j’eus le plaisir d’être présentée à M. de Chateaubriand et la satisfaction de le rencontrer souvent ensuite, satisfaction que je n’oublierai jamais, et pour laquelle j’aurais sacrifié bien volontiers la moitié des belles choses qui récompensent de l’effort d’un voyage à Paris.

Le cercle qu’elle reçoit ainsi l’après-midi est toujours limité et la conversation y est toujours générale. La première fois que moi et mes filles y allâmes, nous ne trouvâmes que deux dames et une demi-douzaine de messieurs, dont M. de Chateaubriand. Une magnifique toile de Gérard, hardiment et sublimement conçue, et exécutée dans la meilleure manière du peintre, occupe tout un côté de l’élégant petitsalon. Le sujet du tableau est Corinne dans un moment d’exaltation poétique, une lyre dans la main et une couronne de lauriers sur la tête. Si les costumes de ceux qui l’entourent n’étaient pas modernes, on pourrait prendre cette figure pour Sapho: et jamais cet être passionné, ce martyr de l’amourne fut peint avec plus de grandeur, plus de sentiment poétique, ou plus d’exquise grâce féminine.

La vue de ce chef-d’œuvre fit tomber la conversation sur Mᵐᵉ de Staël. Son intimité avec Mᵐᵉ Récamier est aussi connue que sa repartie spirituelle à un malheureux monsieur qui, ayant réussi à se placer entre elles deux, s’écria maladroitement: «Me voilà entre l’esprit et la beauté!» A quoi il lui fut sur-le-champ répondu: «Sans posséder ni l’un ni l’autre.»

Ma connaissance de cette liaison me poussa à profiter de l’occasion pour demander à Mᵐᵉ Récamier si Mᵐᵉ de Staël avait eu l’intention de peindre son propre caractère dans celui de Corinne.

«Assurément, me répondit-elle, l’âme de Mᵐᵉ de Staël est entièrement développée dans son portrait de Corinne.» Et se tournant vers la peinture, elle ajouta: «Ces yeux sont les yeux de Mᵐᵉ de Staël.»

Elle me montra une miniature représentant son amie dans tout l’éclat de sa jeunesse, à un âge où véritablement Mᵐᵉ Récamier n’avait pu la connaître. Les yeux avaient certainement la même beauté profonde, la même expression inspirée, que celles que Gérard a données à Corinne. Mais là s’arrête la ressemblance; les lèvres épaisses et le menton gras et lourd de la véritable sibylle sont remplacés sur la toile par ce que l’on peut rêver de plus joli dans une beauté féminine.

L’aspect de la figure représentée sur la miniature indique le moment où celle-ci fut peinte; et cela ne nous donne pas une idée favorable du goût qui régnait à ce moment; car la tête surmontée de boucles à la Brutus est placée sur des bras et sur un buste, aussi dépouillés de toute draperie, mais plus rebondis que ceux de la Vénus de Médicis.

L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838(Col. J. Boulenger)

L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838(Col. J. Boulenger)

L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838

(Col. J. Boulenger)

Pendant que nous regardions tour à tour une peinture puis l’autre, et que nous en parlions, je fus frappée du beau front, des yeux, de la voix et du langage singulièrement gracieux et choisi d’un gentilhomme qui était assis en face de moi, et prenait part à la conversation.

Je fis remarquer à Mᵐᵉ Récamier quepeu de héros de romans avaient eu l’honneur d’être illustrés par une peinture comme celle de Gérard et qu’elle devait avoir grand plaisir à posséder celle-là.

«C’est vrai, me répondit-elle, mais ce n’est pas mon seul trésor en ce genre;—je suis assez heureuse pour posséder le dessin original de l’Atala, de Girodet, dont vous devez avoir vu souvent la gravure. Permettez que je vous le montre.»

Nous la suivîmes dans la salle à manger, où ce dessin si intéressant est placé. «Vous ne connaissez pas M. de Chateaubriand?» dit-elle. Je répondis que je n’avais pas ce plaisir.

«C’est lui qui était assis en face de vous dans le salon.»

Je la priai de me le présenter, ce qu’elle fit quand nous retournâmes dans le salon. La conversation reprit et de la façon la plus agréable; chacun s’y mêla. Lamartine, Casimir Delavigne, Dumas, Victor Hugo, et quelques autres, furent passés en revue et jugés avec légèreté, mais finesse et subtilité. Notre Byron, Scott, etc., suivirent; et il était évident qu’ils avaient été lus et compris. Je demandai à M. de Chateaubriand s’il avait connu lord Byron: il répondit: «Non», et ajouta: «Je l’avais précédé dans la vie, et malheureusement il m’a précédé au tombeau.»

On débattit la question de savoir jusqu’à quel point un pays peut apprécier la littérature d’un autre, et M. de Chateaubriand déclara qu’une telle appréciation ne pouvait être nécessairement qu’imparfaite. Ses remarques à ce sujet me parurent d’une vérité indiscutable, surtout en ce qui concerne certaines tournures et certaines nuances dans l’expression, dont la grâce subtile semble échapper dès qu’on tente de les traduire dans une autre langue. Cependant je suppose que la majorité des lecteurs anglais—ceux du moins qui comprennent le français—sont plusau faitde la littérature française que ne le pense M. de Chateaubriand.

L’habitude, tellement répandue parmi nous, d’apprendre la langue française dès l’enfance, nous rend cette langue plus familière qu’on ne le croit. M. de Chateaubriand doutait que nous pussions goûter Molière, et il nommait La Fontaine comme étant hors de portée de la critique ou de la jouissance de quiconque n’était pas Français jusqu’aux moelles.

Je ne puis être de cet avis, bien que je ne sois pas surprise qu’une telle idée existe. Tous les Anglais qui viennent à Paris sont obligés de parler français, qu’ils en soient capables ou non. S’ils s’y refusent, ils doivent perdre tout espoir de causer avec personne de quoi que ce soit. Il suffit d’ailleurs de s’exprimer d’une manière satisfaisante, car on ne peut réussir à parler une langue étrangère comme sa langue nationale. Tout Français qui a coutume de rencontrer des Anglais dans la société doit avoir les oreilles et la mémoire remplies de fausses consonances, de faux accords, et de faux accents; faut-il s’étonner, après cela, s’il pense que ceux qui écorchent une langue de la sorte ne sauraient la comprendre? Toutefois pour plausible que semble cette conclusion, elle ne me paraît pas absolument juste. Quel est celui parmi les hellénistes les plus remarquables, qui serait capable de soutenir une conversation familière en grec? Le cas est ici précisément le même; car j’ai connu des personnes qui pouvaient goûter jusque dans leur moindre finesse les beautés de la littérature française, et qui auraient été probablement inintelligibles si elles avaient essayé de converser dans ce langage durant cinq minutes de suite; tandis que, beaucoup d’autres, s’ils ont eu quelque domestique ou une bonne française, peuvent posséder une assez bonne prononciation et une grande facilité à s’exprimer, mais seraient embarrassés de traduire avec une exactitude scrupuleuse les passages les plus faciles de Rousseau.

Une grande partie des Français instruits lit l’anglais, et semble souvent comprendre tout à fait l’esprit de nos auteurs; mais il n’y a pas en France une personne sur cinquante qui prononcerait un simple mot de notre langage courant. Les Parisiens écoutent avec une gravité polie et parfaitement imperturbable les bévues les plus comiques que commettent les étrangers quand ils parlent français; mais ils ne voudraient pas courir le risque d’en commettre de semblables...

L’idée d’émettre une pensée, fût-ce la plus brillante et la plus élevée qui se puisse former dans une tête humaine, en une langue ridiculement incorrecte, leur inspirerait un sentiment de répugnance assez fort pour rendre calme le plus animé, et silencieux le plus loquace de tous les Français.

Dans ce temps de relations intimes et suivies entre les deux pays, c’est donc aux Anglais à faire abstraction de leur vanité s’ils veulent jouir de la conversation; qu’ils s’embrouillent consciencieusement dans la grammaire et dans l’accent pour avoir le véritable plaisir d’écouter en retour une de ces phrases ciselées, une de ces tournures gracieuses, une de ces épigrammes spirituelles, qui sont l’essence même du génie de la conversation française...

J’ai entendu plus d’une fois, durant les visites que je lui fis depuis, Mᵐᵉ Récamier parler de l’amie illustre qu’elle a perdue. Rien ne m’a jamais intéressée davantage que tout ce que cette charmante femme racontait de Mᵐᵉ de Staël: chaque mot qu’elle prononçait semblait un mélange de chagrin et de bonheur, d’enthousiasme et de regret. Il est triste de songer qu’elle ne trouvera jamais une autre femme qui soit capable de remplacer celle qui n’est plus. Elle semble le sentir, et s’entoure de tout ce qui peut contribuer à garder présent à son souvenir ce qui est à jamais disparu.

UNE SOIRÉE(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

UNE SOIRÉE(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

UNE SOIRÉE

(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

L’original du portrait posthume de Mᵐᵉ de Staël par Gérard, que les gravures, les vases de Sèvres même et les caisses à thé ont rendu si familier à tous; la miniature dont j’ai déjà parlé; enfin la figure inspirée de Corinne, où Mᵐᵉ Récamier trouve une ressemblance avec son amiequi ne s’arrête pas aux traits, semblent être pour elle des objets de vénération et d’amour...

ÉMEUTE QUOTIDIENNE A LA PORTE SAINT-MARTIN.—INDULGENCE EXCESSIVE DU GOUVERNEMENT.—COMMENT FAIRE CESSER LES DÉSORDRES.

Bien que Paris soit en réalité aussi tranquille qu’une grande cité peut l’être, on continue à nous annoncer régulièrement chaque matinqu’il y avait une émeute hier soir à la porte Saint-Martin. Mais je vous assure que ce sont là passe-temps fort innocents; et quoique l’heure mystérieuse qui doit toujours amener une révolution s’écoule rarement sans quelques arrestations, les individus menés au poste sont toujours mis en liberté le lendemain matin, car on s’est aperçu que ces juvéniles agresseurs, qui ont rarement plus de vingt ans, sont aussi inoffensifs qu’une troupe de grenouilles coassant sur les bancs de sable de la Wabash. Néanmoins le récit continuellement répété de ces réunions nocturnes inspira, il y a quelques soirs, à deux de nos amis l’envie d’aller à cette célèbre porte Saint-Martin, dans l’espoir d’être témoins d’une de ces charmantes petites émeutes. Mais en arrivant à l’endroit fixé, ils trouvèrent tout parfaitement tranquille et plongé dans le silence d’une nuit tranquille et bien surveillée. Quelques militaires toutefois allaient et venaient près de là; et ce furent eux qui apprirent à nos amis la cause d’un calme si inusité dans ce quartier de la ville, devenu célèbre.

«Mais ne voyez-vous pas que l’eau tombe, messieurs?dit le garde national qui stationnait là;c’est bien assez pour refroidir le feu de nos républicains. S’il fait beau demain soir, messieurs, nous aurons encore notre petit spectacle.»

Déterminés à savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces histoires et si le tout n’était pas une mystification, y compris la prédiction dumilitaire, ils tentèrent à nouveau l’aventure un autre soir, par un temps remarquablement beau; et cette fois ils virent des choses très différentes.

Il y eut ce soir-là, d’après ce qu’ils nous dirent, une petite émeute aussi jolie qu’on le pouvait désirer. Le rassemblement était d’au moins quatre cents personnes; des soldats à cheval et à pied se trouvaient parmi les manifestants; les chapeaux pointus abondaient comme les mûres en septembre, et aussi «les bannières flottant sans un souffle de vent» sur les épaules chancelantes de petits voyous qu’on avait loués deux sous pour les porter.

En cette soirée mémorable, dont quelques-uns des journaux républicains font grand état ce matin, une grande partie, la plus bruyante, de l’assemblée, fut arrêtée; mais, en somme, la force armée semble en avoir usé très doucement, et nos amis ont souvent entendu répondre à de violentes explosions d’éloquence qui auraient pu être considérées comme des crimes de lèse-majesté par cette joyeuse repartie:Vive le roi!

Sur un point, cependant, il y eut lutte autour d’un jeune héros, vêtu de pied en cap à la Robespierre, que deux gardes municipaux s’occupaient à arrêter, tandis qu’un petit garçon de dix ans environ, qui tenait une bannière plus lourde que lui et qui servait probablement de garde du corps au prisonnier, se dressait à quelques mètres, rugissant:Vive la République!aussi fort qu’il pouvait brailler.

Un autre, qui semblait appartenir à la plus basse classe, harangua, pendant tout le temps que le tumulte dura, ceux qui l’entouraient. Ses bras étaient nus jusqu’aux épaules et ses gestes extrêmement violents.

«Nous avons des droits!criait-il avec une grande véhémence,nous avons des droits!... qui est-ce qui veut les nier?... Nous ne demandons que la Charte... Qu’ils nous donnent la Charte!...»

Le tumulte dura environ trois heures, après quoi la foule se dispersa tranquillement; et il faut espérer que chacun de ceux qui y prirent part s’occupera honnêtement à son emploi jusqu’à la prochaine belle soirée qui le réunira de nouveau aux autres pour remplir le double rôle de spectateur et d’acteur à cepetit spectacle.

Le renouvellement périodique de ces émeutes semble maintenant ne plus inquiéter personne, et si des amendes et des arrestations constantes (quelquefois injustes d’ailleurs, et qui ne calment nullement les audacieuses démonstrations du mécontentement de la populace et des journaux qui la soutiennent),—si ces rigueurs ne montraient pas que l’on apporte quelque attention à ces manifestations, on pourrait attribuer l’indifférence du gouvernement à sa confiance dans sa propre force et au peu de crainte que lui inspirent les conséquences possibles de cette agitation.

Et c’est bien là, je crois, le sentiment du gouvernement du roi Philippe. Néanmoins il vaudrait beaucoup mieux pour Paris que, par un moyen quelconque, on mît fin à ces scènes déplaisantes...

Louis-Philippe n’est ni Napoléon ni Charles X. Il n’a ni les droits inaliénables de l’un ni la gloire accablante de l’autre; mais s’il était assez heureux pour assurer à ce beau pays, fatigué de luttes intestines, l’ère de tranquille prospérité qui paraît commencer, il pourrait être considéré par le peuple français comme plus grand que ces deux souverains...

ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN(Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN(Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN

(Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

S’il voulait entreprendre une croisade pour rendre l’indépendance à l’Italie, il convertirait chaque traître en héros. Qu’il adresse à l’armée recrutée pour ce projet les mêmes mots inspirés dont se servait Napoléon autrefois:Soldats!... Partons!... rétablir le Capitole... réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage... Tel sera le fruit de vos victoires.Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée d’Italie!...Qu’il institue ensuite un nouvel ordre qu’il appellera «l’ordre impérial de la Redingote grise», ou «l’ordre indomptable des Bras croisés»; qu’il permette à tout homme qui en sera membre de faire broder un aigle sur le devant de son habit, à condition qu’il se soit conduit bravement et comme un Français sur le champ de bataille: aussitôt la porte Saint-Martin deviendra aussi paisible que le cabinet de toilette de l’autocrate à Saint-Pétersbourg...

SOIRÉE DANSANTE.—EN ANGLETERRE, LES JEUNES FILLES SONT ÉLEVÉES LIBREMENT ET AU BAL LES JEUNES FEMMES S’EFFACENT DEVANT ELLES.—EN FRANCE, C’EST TOUT LE CONTRAIRE.—ANECDOTE.—LE SPECTACLE DES FLEURTS, CONSOLATION DES VIEILLES DAMES CHAPERONS.—DISCUSSION SUR LA SUPÉRIORITÉ DE L’USAGE FRANÇAIS OU DE L’USAGE ANGLAIS.—LES JEUNES FILLES ANGLAISES CHOISISSENT ELLES-MÊMES LEURS MARIS.

L’autre soir, nous fûmes à un bal, ou, pour mieux dire, à unesoirée dansante; car, en cette saison, on a beau danser du soir au matin, ce n’est pas un bal. Mais, qu’on appelle cette fête du nom qu’on voudra, elle n’aurait pu être plus gaie et plus agréable au mois de janvier qu’elle le fut en ce mois de mai.

Plusieurs Anglais y assistaient, qui, au grand étonnement de beaucoup, choisirent toujours leurs danseuses parmi les jeunes filles; et cela peut nous sembler naturel, mais cela passe ici pour un procédé extraordinaire.

Le rôle des jeunes filles dans les salons d’Angleterre et de France est fort différent, et c’est très remarquable pour qui n’est pas au fait des usages de la société française. Chez nous, ce qui passe pour le plus agréable à regarder, et ce que l’on invite en premier à danser, ce sont les jeunes filles. Brillantes par l’éclat de leur jeunesse, gracieuses et gaies comme des jeunes faons dans tous les mouvements de cet exercice si essentiellement juvénile qu’est la danse, éclipsant l’élégance de leur toilette par leur joliesse qui empêche nos yeux de s’arrêter sur autre chose qu’elles-mêmes, ce sont les jeunes personnes qui, en dépit des diamants et des dentelles, en dépit des beautés mariées et de leurs grâces savantes, semblent les reines d’un bal. Mais, en France, on n’est point de cet avis.

Quelquefois il arrive chez nous qu’une coquette matrone valse avec plus d’ardeur que de sagesse; mais, en le faisant, elle risque toujours d’êtremal notéed’une manière ou d’une autre, et plus ou moins gravement, par les personnes présentes; en outre, je ne lui affirmerais point que son danseur n’aimerait pas beaucoup mieux tourner en compagnie d’une des brillantes jeunes filles, légères comme des sylphides, qu’il voit voler autour de lui, qu’avec la femme mariée la plus fashionable de Londres.

A Paris, il en va tout au contraire; et ce qui est assez étrange, c’est que, dans les deux pays, les raisons par lesquelles on explique cette différence sont inspirées par le souci de la morale.

En entrant dans un bal en France, au lieu de voir les plus jeunes et les plus jolies des assistantes occuper les places en évidence, entourées par les jeunes hommes, et habillées avec l’élégance la plus étudiée et la plus convenable, vous les verrez se tenir tout à fait au fond, sobrement habillées, et totalement éclipsées par les beautés épanouies de leurs amies mariées...

Le charme et la fascination par lesquels se distingue incontestablement une Française élégante ne lui appartiennent totalement et réellement que lorsqu’elle est mariée. Une jeune personne françaiseparfaitement bien élevéeregarde tout... comme il convient à une jeune personneparfaitement bien élevée; mais il faut avouer qu’aussi elle regarde comme si sa gouvernante (et une gouvernante vigilante!) regardait en même temps qu’elle par-dessus son épaule. Elle sera habillée, bien entendu, avec la plus exacte précision et la plus parfaite bienséance; son corset empêchera sa robe de faire un pli, et sonfriseurne permettra à aucun cheveu de s’échapper de la place qui lui est assignée. Mais, si vous voulez

LES APPRÊTS POUR LE BAL(Par Gavarni) (Extr. deL’Artiste)

LES APPRÊTS POUR LE BAL(Par Gavarni) (Extr. deL’Artiste)

LES APPRÊTS POUR LE BAL

(Par Gavarni) (Extr. deL’Artiste)

admirer cette perfection gracieuse de la toilette, cette inimitableagaceriede costume qui distinguent une femme française de toutes les autres dans le monde, quittezmademoisellepourmadame. Le son de la voix même est différent. Il semble que l’âme et le cœur d’une jeune fille française soient endormis, ou au moins assoupis, jusqu’à ce que la cérémonie du mariage les réveille. Tant que c’est mademoiselle qui parle, le ton, ou plutôt le son de la voix garde je ne sais quoi de monotone, de terne, d’ennuyeux; mais quand madame s’adresse à vous, alors tout le charme que la manière, la cadence et l’accent peuvent ajouter à un organe apparaît.

«TAPISSERIES»(Par Henri Monnier) (Bibl. nat.)

«TAPISSERIES»(Par Henri Monnier) (Bibl. nat.)

«TAPISSERIES»

(Par Henri Monnier) (Bibl. nat.)

En Angleterre, au contraire, je ne connais rien de plus ravissant que le son de voix frais, naturel, doux et joyeux d’une jeune fille. C’est aussi délicieux que le chant de l’alouette quand il s’élève dans la fraîcheur du matin pour saluer le soleil. Il ne s’y trouve rien de retenu, de contraint, d’emprisonné par la peur de montrer trop tôt un pouvoir de sirène.

Jusque dans la danse, véritable arène où se déploient les grâces de la jeunesse, la jeune fille française est vaincue, quand on compare ses pas bien corrects aux mouvements aisés, caressants et fascinants de la femme mariée.

Dans cette naïve amabilité, qui suffirait à rendre tout à fait charmante une jeune fille simple et d’un bon naturel, si même elle n’avait pas d’autre séduction, il entre aussi une prudente contrainte. Unedemoiselle française, quand elle serait la plus gentillement tendre créature du monde, serait empêchée par labienséancede se laisser voir ainsi.

Un jeune Anglais de ma connaissance qui, bien qu’ayant beaucoup fréquenté la société française, n’était pas initié aux mystères de l’éducation féminine, me raconta l’autre jour une aventure qui lui arriva et que je rapporterai parce qu’elle est typique, encore qu’elle n’ait rien à voir avec notre bal. Ce jeune homme avait été pendant très longtemps reçu dans une famille française; il y avait très souvent accepté à dîner, et, en fait, il se considérait comme admis dans l’intimité de la maison.

Le seul enfant de cette famille était une fille, plutôt jolie, mais froide, silencieuse et plutôt éloignante par ses manières, bref presque gauche et n’inspirant aucun intérêt. Tout effort pour tirer d’elle quelque conversation était resté sans résultat, et, bien qu’il la vît souvent, notre Anglais croyait qu’elle le considérait à peine comme une relation.

Le jeune homme retourna en Angleterre, puis, après quelques mois, revint à Paris. Un jour qu’il était plongé, au Louvre, dans la contemplation d’un tableau, il fut soudainement accosté par une très jolie femme qui, de la manière la plus aimable et la plus amicale possible, lui posa une multitude de questions, lui fit mille demandes sur sa santé, l’invita à venir la voir le plus tôt possible, et termina en s’écriant: «Mais c’est un siècle depuis que je vous ai vu!»

«UN BAL A LA CHAUSSÉE D’ANTIN»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)

«UN BAL A LA CHAUSSÉE D’ANTIN»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)

«UN BAL A LA CHAUSSÉE D’ANTIN»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)

Mon ami la regardait avec autant d’admiration que de surprise. Il commença à se rappeler qu’il l’avait vue jadis, mais où et comment, il ne savait pas. Elle remarqua son embarras et sourit: «Vous m’avez oubliée donc? dit-elle.Je m’appelle Eglé de P... Mais je suis mariée...»

Mais revenons à notre bal.

Quand je vis toutes les femmes mariées invitées l’une après l’autre jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de danseur libre, je me sentis positivement en colère; car, malgré l’aide de mes ignorants compatriotes, il y avait encore au moins une demi-douzaine de jeunes filles sans cavalier.

Elles ne semblaient pas, d’ailleurs, aussi tristement désappointées que l’eussent été des jeunes filles anglaises en pareil cas. Elles étaient habituées à cette torture, comme les hommes l’étaient eux-mêmes à la leur faire subir, et elles battaient en cadence le parquet de leurs jolis petits pieds, tandis qu’elles voyaient les heureuses femmes mariées danser en couples—couples non mariés—devant leurs yeux.

Quand, à la fin, toutes les dames mariées, jeunes et vieilles, furent dûment pourvues de cavaliers, plusieurs messieurs sérieux et respectables émergèrent des encoignures et des sofas, et invitèrent les jeunes patientes qui les acceptèrent tranquillement et gracieusement, en souriant, et leur permirent de les faire danser.

Les vieilles dames comme moi, que le destin attache aux murs des salles de bal, trouvent leur consolation et leur distraction à des sources variées. D’abord, elles ont la conversation; ou, si elles restent silencieuses, elles peuvent écouter les plus jolis airs de la saison, merveilleusement bien joués. Puis l’arène entière, pleine de pieds glissants, est ouverte à leurs critiques et à leur admiration. Une autre consolation, et substantielle, se trouve dans le souper; quelquefois même une glace prise au plateau qu’on passe devant elles sera la très bienvenue des veilleuses fatiguées. Mais il y a d’autres sortes de distractions, qui feraient volontiers souhaiter à la plus jeune partie du monde civilisé que les vieilles dames portassent des lunettes et y vissent moins clair; je parle de la paisible contemplation d’une demi-douzaine de fleurts qui vont leur train autour d’elles,—certains si bien conduits! d’autres si maladroitement!

En pareil cas, en Angleterre, les vieilles dames s’arrangent soigneusement pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’elles voient ce qu’elles voient, mais elles regardent autour d’elles sans aucun sentiment de gêne et sans se dire qu’elles préféreraient être ailleurs afin de ne pas assister à ce qui se passe aux environs. C’est qu’elles éprouvent la certitude très rassurante, du moins je le crois, que la jeune belle s’occupe non à se ruiner, mais à faire fortune. Or, ici encore je puis répéter ce que j’ai déjà dit si souvent: en France, on agit tout autrement, sinon mieux.

En Angleterre, si l’on voit une femme faire tout l’exercice du fleurt, depuis la première et chaleureuse phrase d’accueil: «Comment vous portez-vous?» jusqu’à ce dernier et doux sentiment, qui fixe immuablement les yeux sur le parquet, tandis que la tête semble s’incliner tendrement pour permettre à l’heureuse oreille de recevoir les enivrantes paroles duparfait amour,—quand on voit cela, en Angleterre, même si la dame n’a plus depuis longtemps ses dix-huit ans, on peut être assuré qu’elle n’est pas mariée; mais ici, je le dis sans médisance, sans l’ombre de médisance, on peut être assuré qu’elle l’est. Elle peut être veuve; ou bien elle peut fleurter dans l’innocence de son cœur, parce que c’est la mode; mais elle ne peut le faire si elle n’est pas mariée.

J’étais plongée l’autre soir dans ces observations, quand une dame d’un certain âge, qui, pour une raison ou pour une autre (et il n’est pas facile de deviner pourquoi), ne valse jamais, traversa la pièce et vint se placer auprès de moi. Bien qu’elle ne danse pas, c’est une charmante personne, et comme j’ai souvent causé avec elle, je la vois toujours s’approcher avec grand plaisir.

«A quoi pensez-vous, madame Trollope?me dit-elle;vous avez l’air de méditer?»

J’hésitai un moment à lui confier exactement ce qui se passait dans mon esprit; tout en réfléchissant je la regardais et je vis en elle quelque chose qui me fit croireque je pouvais lui livrer mes confidences sans craindre aucune sévérité de sa part; alors je répondis très franchement:

«Je médite, en effet, et c’est sur la situation faite en France aux femmes qui ne sont pas mariées.

—Des femmes qui ne sont pas mariées?... Vous n’en trouverez presque jamais en France, dit-elle.

—Pourtant ces jeunes femmes qui viennent de finir leur quadrille ne sont pas mariées?

—Ah!... mais vous ne devez pas les appeler des femmes non mariées.Ce sont des demoiselles.

—Soit! Mes méditations les concernaient.

—Eh bien?...

—Eh bien... il me semble que le bal n’est pas donné, que les musiciens ne jouent pas, que les messieurs ne sont pasempresséspour elles.

—Non, certainement. Et ce serait absolument contraire à nos idées de convenances, s’il en était ainsi.

—Chez nous, c’est différent. Ce sont toujours les jeunes filles qui sont les héroïnes de tous les bals.

—Les héroïnes visibles?» Elle appuya fortement sur l’adjectif et ajouta avec un sourire: «Chez nous les héroïnes visibles sont les réelles héroïnes en ces occasions.»

Je m’expliquai: «J’avoue, dis-je, que les héroïnes réelles sont, en certains cas d’ostentation et de parade, les dames qui offrent les bals.

—Bien expliqué, dit-elle en riant; mais je crois que vous devez avoir certainement une autre pensée. Vous trouvez donc, ajouta-t-elle, que nos jeunes femmes mariées prennent trop d’importance?

—Oh non! répliquai-je avec ardeur. Il est, à mon avis, impossible de leur donner trop d’importance, car de leur influence dépend entièrement le ton de la société.

—Vous avez tout à fait raison. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que vous dans le monde n’en sauraient douter: et comment pourraient-elles avoir tant d’influence si dans les réunions elles étaient négligées, et si les jeunes filles, qui n’ont encore aucune situation dans le monde, leur étaient préférées?

—Mais assurément, être préférée pour une valse ou un quadrille, cela n’est pas le but important que se propose l’une ou l’autre de nous?

—Non, peut-être; mais c’est une conséquence nécessaire. Chez nous les femmes se marient jeunes, aussitôt, en fait, que leur éducation est finie, et avant qu’il leur ait été permis d’entrer dans le monde et de prendre part à ses plaisirs. Leur destinée, au lieu d’être la plus brillante que toute femme puisse envier, serait au contraire la plustriste, si on leur défendait de profiter des plaisirs naturels à leur âge et à leur caractère national, parce qu’elles seraient mariées.

—Pourtant, n’est-ce pas une dangereuse coutume que celle de lancer pour la première fois dans la société des jeunes femmes alors qu’elles sont irrévocablement engagées, et de les exposer à l’ambiance de jeunes hommes que leur devoir leur défend de trouver très aimables?

—Oh non!... Quand une jeune femme a de bonnes intentions, ce n’est pas un quadrille, ni une valse, qui la détournera du droit chemin. Si cela était possible, le devoir des législateurs de toute la terre serait de défendre à tout jamais ces exercices.

—Non, non, non! dis-je vivement; je ne pense pas cela; au contraire, je suis tellement convaincue, par mes propres souvenirs et par les observations des autres, que la danse n’est pas une source fictive, mais une source réelle et bien naturelle de plaisir, un penchant commun à tous, que, au lieu de désirer qu’elle soit interdite, je voudrais, si j’en avais le pouvoir, la rendre plus générale et plus fréquente qu’elle n’est, et que les jeunes gens ne se réunissent jamais sans qu’ils pussent danser à volonté.

—Et de ce plaisir, que vous appelez une espèce debesoin, vous excluriez toutes les jeunes femmes au-dessus de dix-sept ans, parce qu’elles seraient mariées?... Les pauvres!... Au lieu de les trouver si pressées d’entrer dans la vie active, nous aurions alors grand’peine à obtenir qu’elles nous permissent demonter un ménagepour elles. Le mariage, elles le prendraient en horreur, si telles étaient ses lois.

—Je ne les voudrais pas telles, je vous assure», répondis-je, assez embarrassée de m’expliquer clairement sans dire quelque chose qui puisse paraître ou grossièrement pensé, ou un cruel soupçon contre l’innocence, ou une attaque peu civile contre les mœurs nationales; je restai donc silencieuse.

Ma compagne semblait s’attendre à ce que je continuasse, mais, après un court intervalle, elle reprit la conversation en disant: «Alors quel arrangement proposez-vous pour concilier la nécessité du danger et les convenances qui veulent, selon vous, que les femmes mariées ne soient pas exposées au danger que vous semblez trouver qui s’en dégage?

—Je serais trop chauvine en répondant qu’à mon avis notre manière d’agir en ce cas est la meilleure.

—Telle est votre opinion?

—A parler sincèrement, oui.

—Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer la différence qui existe à ce point de vue entre la France et l’Angleterre?

—La seule différence entre nous, c’est que, dans mon pays, les amusements qui réunissent les jeunes gens dans les circonstances les plus favorables, peut-être, à faire tenir aux hommes des discours de galanterie et d’admiration et à disposer les femmes à les écouter gracieusement, sont regardés comme faits pour les personnes non mariées.

—Chez nous, c’est exactement le contraire, répliqua-t-elle, du moins en ce qui regarde les jeunes femmes. En adressant une frivole et insignifiante galanterie, inspirée par la danse, à une jeune fille, nous estimerions violer la prudente et délicate réserve dont elle a été entourée. Une jeune personne doit être donnée à son mari avant que ses passions aient été éveillées ou son imagination excitée par la voix de la galanterie.

—Mais pensez-vous qu’il soit plus désirable que cela ait lieu après qu’elle a été donnée à son mari?

—Certainement, ce n’est pas désirable, mais c’est infiniment moins dangereux. Quand une jeune fille est mariée très jeune, ses sentiments, ses pensées, son imagination sont entièrement occupés par son mari. Son mode d’éducation l’y prépare, et ensuite c’est au mari à savoir gagner et retenir ce jeune cœur. S’il sait s’y prendre, ce n’est pas par une valse ou un quadrille qu’on le lui volera. Les maris n’ont en aucun pays si peu de raison de se plaindre de leurs femmes qu’en France; car en aucun pays la manière de vivre avec elles ne dépend autant d’eux. Chez vous, c’est le contraire, s’il en faut croire vos romans, et même les étranges procès rendus publics par vos journaux. Attachements antérieurs, affections d’enfance cassées par le mariage, renouées ensuite, ce sont les histoires que nous entendons et lisons; et elles ne nous induisent pas à adopter votre système pour améliorer le nôtre.

—La grande notoriété des cas auxquels vous faites allusion prouve leur rareté, répondis-je. Telles tristes histoires n’auraient que peu d’intérêt pour le public, soit comme roman, soit comme procès, si elles ne retraçaient pas des circonstances hors de la vie ordinaire.

—Assurément, mais vous avouerez pourtant, que, s’ils sont rares en Angleterre, ces scandales et ces hontes le sont encore plus en France.

—Les événements de cette espèce n’y produisent peut-être pas autant de sensation, dis-je.

—Parce qu’ils y sont plus fréquents, voulez-vous dire? Est-ce là votre opinion? (Et elle sourit avec reproche.)

—Ce n’est certainement pas cela que je veux dire, expliquai-je; et, en vérité, ce n’est pas une occupation gracieuse ni utile que de chercher de quel côté de la Manche se trouve le plus de vertu. Pourtant, peut-être serait-il bon pour chacun des deux pays de modifier ses procédés d’éducation en y introduisant ce qu’il y a de meilleur dans celle de l’autre.

—Je n’en doute pas, dit-elle; et quand nous aurons fait ainsi d’aimables échanges, qui sait si nous ne vivrons pas assez, vous et moi, pour voir vos jeunes filles un peu moins libres, tandis que leurs pères et mères leur chercheront un bon mariage, au lieu d’assumer entièrement cette tâche elles-mêmes? Et, en retour, nos jeunes épouses laisseront peut-être de côté leurs coquetteries et deviendrontmères respectablesun peu plus tôt. Quoique, à dire vrai, elles le deviennent toutes à la fin.»

Comme elle finissait de parler, une nouvelle valse commença, et une douzaine de couples, les uns mal, les autres bien assortis, glissèrent doucement devant nous. L’un d’eux se composait d’un jeune homme très distingué, avec des favoris et des moustaches d’un noir bleu, haut comme une tour, et semblant, à en juger par son aspect, très content de lui-même. Sadanseuseaurait incontestablement pu adresser à son mari, qui, assis non loin de nous, retirait pour la laisser passer, ses pieds goutteux sous sa chaise, ces touchantes paroles:

Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tourDe l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre,Et trente fois douze lunes, avec leur éclat,Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé,Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mainsUnies par les liens les plus sacrés.

Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tourDe l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre,Et trente fois douze lunes, avec leur éclat,Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé,Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mainsUnies par les liens les plus sacrés.

Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tourDe l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre,Et trente fois douze lunes, avec leur éclat,Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé,Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mainsUnies par les liens les plus sacrés.

Ma voisine et moi échangeâmes un regard en les voyant et nous nous mîmes à rire.

«Au moins, vous avouerez, dit-elle, que voici un cas où une dame mariée peut satisfaire sa passion pour la danse sans craindre les conséquences?

—Je n’en suis pas tout à fait sûre, répondis-je, car si elle n’est pas trouvée coupable de péché, elle obtiendra avec peine un verdict qui l’acquitte de folie. Mais qui peut pousser ce magnifique personnage, qui regarde du haut de sa grandeur, à rechercher l’honneur de prendre cette taille vénérable dans ses bras?

—Rien de plus facile à expliquer. Cette jolie jeune fille assise dans le coin là-bas, avec ses cheveux si sévèrement tirés, est sa fille, sa fille unique et qui aura une nobledot. Comprenez-vous?... Et dites-moi, dans le cas où l’affaire n’aboutirait pas, ne vaut-il pas mieux que ce soit cette excellente dame, valsant comme un canard, qui reçoive sur son cœur d’acier toute l’éloquence que ce jeune homme déploie pour se rendre aimable, plutôt que la délicate petite jeune fille?

—Est-ce sérieusement que vous nous recommandez cette façon de faire l’amour par procuration, en substituant la maman à la jeune fille jusqu’à ce que celle-ci ait obtenu un brevet qui lui permette d’écouter elle-même le langage de l’amour? Si excellent que ce système puisse être, chère madame, il est vain d’espérer quenous l’introduisions jamais parmi nous. Nos jeunes filles diraient, ce que vous opposiez tout à l’heure à l’idée de faire accepter en France des innovations anglaises:Ce n’est pas dans nos mœurs.»

Je vous assure, mon amie, que je n’ai pas inventéà loisircette conversation pour votre amusement, car je me suis rapprochée le plus possible de ce qu’on m’a dit; je ne vous ai pas tout conté, mais ma lettre est déjà assez longue.

LES TROTTOIRS NOUVELLEMENT INTRODUITS.—POURQUOI LES PARISIENS PRÉFÈRENT LES APPARTEMENTS AUX MAISONS CONSTRUITES POUR UNE SEULE FAMILLE COMME A LONDRES.—LE PORTIER-FACTOTUM.—LE LUXE A PARIS EST MOINS COUTEUX QU’A LONDRES.—RICHESSE CROISSANTE DE LA FRANCE.

Parmi les récentes améliorations introduites à Paris, et qui doivent évidemment leur origine à l’Angleterre, celles qui frappent d’abord les yeux sont l’usage presque universel des tapis dans les maisons et l’agrément destrottoirsdans les rues. Dans peu d’années, à moins que tous les pavés n’aient été arrachés par ceux qui espèrent obtenir de l’immortalité par les barricades, il sera aussi facile de se promener à Paris qu’à Londres. Il est vrai que les vieilles rues ne sont pas assez larges ici pour permettre d’aussi grandes esplanades que celles qui s’étendent de chaque côté de Regent’s Street et d’Oxford Street; néanmoins l’espace nécessaire à la sécurité et à la commodité des passants pourra être ménagé; et ceux qui connurent Paris il y a une douzaine d’années, quand il y fallait sauter d’une pierre à l’autre, en pleine canicule, dans le fol espoir de conserver ses souliers secs, non sans craindre d’être écrasé par un chariot, un fiacre, un coucou ou une brouette, ceux qui se souviennent de ce temps-là, béniront le cher petit trottoir qui borde maintenant presque toutes les principales rues, à l’exception des intervalles nécessaires pour accéder aux portes cochères des hôtels privés et de quelques courts espaces qui semblent avoir été oubliés.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)

Une autre innovation anglaise, beaucoup plus importante, a été tentée sans succès: celle desmaisonnettes, ou petits hôtels construits pour une seule famille. On en a bâti quelques-unes dans cette nouvelle partie de la ville qui s’étend derrière la Madeleine; mais on n’a obtenu là aucun bon résultat pour beaucoup de raisons que l’on aurait pu prévoir facilement, semble-t-il, et auxquelles il me paraît très difficile d’obvier à présent.

Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans chaque famille.

Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble qu’on me répond généralementquand je demande quelqu’un pour faire une commission: «Oui, madame, le portier(oula portière)fera cela»; et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans lui...


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