UN TILBURY(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)
UN TILBURY(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)
UN TILBURY
(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)
Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce auxquelles on voit deslocatairessexagénaires gagner leur élégantpremieren escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les plus jolis et les mieuxchaussésdu monde, qui à présent se trémoussentsans soucisur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête en pensant àce vilain escalier à frotterdu haut en bas! Toutes ces préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent, leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour desmaisonnettes...
Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont:cela se faitetcela ne se fait pas. On ne peut nier que ces mêmes mots n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce quecela se faitoucela ne se fait pas. A Paris, au contraire ces phrases impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de plaisirs et d’agréments dans la vie.
Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres.
Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées. Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre de sa comparaison avec celle des autres...
Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,—nous serions incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne le sommes à présent.
On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et commencent à produire ici de très grands changements.
Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi, et commencent à parler des abominations d’unebourgeoisiearistocratique.
Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et brillantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de Paris.
C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous, ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le suivent rapidement.
Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s Park l’est aujourd’hui.
Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir.
ANECDOTE.—LE ROMANTISME ET LE SUICIDE.
Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes—très jeunes—entraient dans unrestaurant, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin, vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café jusqu’à la lie, ils appelèrent legarçonet lui ordonnèrent de faire venir lerestaurateur. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés.
Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au petit verre de l’admirable cognac tout cequi était nécessaire pour régler très rapidement leurs comptes.
Lerestaurateurétait furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser leur adresse, il leur permit toutefois de partir.
«LA PEAU DE CHAGRIN»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«LA PEAU DE CHAGRIN»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«LA PEAU DE CHAGRIN»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids.
Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms et le récit de leur trépas.
On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement ainsià finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme; ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson:
Gai, gai, marions-nous,Mettons-nous dans la misère;Gai, gai, marions-nous,Mettons-nous la corde au cou.
Gai, gai, marions-nous,Mettons-nous dans la misère;Gai, gai, marions-nous,Mettons-nous la corde au cou.
Gai, gai, marions-nous,Mettons-nous dans la misère;Gai, gai, marions-nous,Mettons-nous la corde au cou.
J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite humains.
«LE CHEVAL DE BRONZE» ET «LA MARQUISE» A L’OPÉRA-COMIQUE.—L’HEURE TARDIVE DU DINER NUIT AUX SPECTACLES.
Le Cheval de Bronzeétant lespectacle par excellencede l’Opéra-Comique en ce moment, nous crûmes nécessaire de l’aller voir, et nous avons tous trouvé que les décors et la mise en scène étaient aussi bien que le théâtre le permettait. Nous en sortîmes très satisfaits, ce que nous n’avouâmes qu’en petit comité, parce que cela n’était pas très flatteur pour nos facultés intellectuelles.
Je ne comprends réellement pas comment on peut rester assis pendant trois heures entières, non seulement sans murmurer, mais encore sans autre occupation que de regarder une collection de choses dénuées d’intérêt autour desquelles circule sans cesse une foule de figurants. Mais c’est ainsi, et, en voyant tel arrangement de gazes blanches et bleues, éclairées par la lumière magique des feux de Bengale, et qui forment décidément la plus jolie fantaisie que l’on puisse imaginer, nous nous écriâmes: «Joli! joli!» comme l’aurait pu faire un enfant de cinq ans en voyant pour la première fois Polichinelle.
L’OPÉRA-COMIQUE(Par E. Lami) (Collection J. B.)
L’OPÉRA-COMIQUE(Par E. Lami) (Collection J. B.)
L’OPÉRA-COMIQUE
(Par E. Lami) (Collection J. B.)
La musique de M. Auber comprend quelques charmants morceaux, mais il a fait beaucoup mieux jadis; et le mauvais goût des principaux chanteurs me ferait désirer ardemment que l’excellent orchestre fût seul à l’interpréter.
Mᵐᵉ Casimir a eu et a encore une voix riche et puissante; mais la plus inculte petite fille d’Allemagne, qui arrange sa vigne en chantant ses airs nationaux, pourrait lui donner une leçon de goût qui lui serait plus profitable que tout ce que la science lui a appris...
Cette brillante bagatelle était précédée d’unepetite comédie, appelée,la Marquise. Le sujet doit avoir été tiré, bien que très modifié, d’une histoire de George Sand, et ne vaut guère qu’on en parle; mais c’estun joli spécimen d’un genre très français, une petite pièce naturelle, facile, enjouée; en l’écoutant, vous êtes en sympathie avec les acteurs comme avec les caractères, et vous oubliez qu’il y a dans le monde beaucoup de tristesses et d’ennuis...
Les théâtres, surtout ceux de second ordre, semblent être très suivis; mais j’entends souvent observer, à Paris comme à Londres, que le goût du théâtre diminue dans les hautes classes; et cela vient, je crois, des mêmes causes dans les deux pays: d’abord, l’heure tardive du dîner, qui fait que, pour aller au spectacle, il faut déranger ses habitudes, et c’est là une difficulté dans la famille. L’Opéra, qui commence plus tard, est toujours plein: et, si je ne vivais depuis assez longtemps dans le monde pour savoir ce que la mode peut faire supporter, je serais étonnée qu’un peuple aussi gai que celui des Français se presse chaque soir pour assister à un spectacle aussi sérieusement ennuyeux...
Peut-être en France comme en Angleterre, si un nouveau génie théâtral «s’élevait un matin le front dans les nues», Paris et Londres se soumettraient-ils à dîner à cinq heures pour en jouir; mais l’heure tardive du dîner et la médiocrité des acteurs font actuellement du théâtre un amusement populaire plutôt qu’un divertissement élégant.
L’ABBÉ DE LAMENNAIS.—SON ASPECT ET SA CONVERSATION.—SON ADMIRATION ET CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL.
J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et le charme de la maîtresse de la maison.
Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode du jour ou aux coutumes des salons.
LAMENNAIS«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)
LAMENNAIS«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)
LAMENNAIS
«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)
Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans unebergèrequi cachait presque entièrement sa chétive personne, etentouré d’un cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M. Jouy, l’hermitebien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un député très apprécié sur les bancs ducôté gauche.
J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société, jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sabergère.
Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense desPrévenus d’avril, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à ce que ce document soit violent, puissant et éloquent...
M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment etbona fidesous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait dans la Grande-Bretagne!
LES VIEILLES FILLES SONT RIDICULES EN FRANCE.—POURQUOI ELLES Y SONT BEAUCOUP PLUS RARES QU’EN ANGLETERRE.—SUPÉRIORITÉ DE LA MANIÈRE DE CONCLURE LES MARIAGES EN ANGLETERRE.—EN FRANCE, LES VIEILLES FILLES S’APPLIQUENT A DISSIMULER LEUR TRISTE ÉTAT.
Il y a plusieurs années que, passant quelques semaines à Paris, j’eus une conversation avec un Français au sujet des vieilles filles, et, bien qu’il y ait longtemps de cela, je vous la rapporterai à l’occasion d’un fait qui vient de m’arriver.
Nous nous promenions, je m’en souviens, dans les jardins du Luxembourg, et, comme nous marchions de long en large dans les longues allées, la causerie tomba sur le «misérable sort», comme l’appelait mon interlocuteur, des femmes célibataires en Angleterre. Mon compagnon déplorait cet état comme le résultat le plus mélancolique des mœurs nationales qui se pût imaginer.
«Je ne connais rien en Angleterre, déclarait-il avec la dernière énergie, qui me fasse plus de peine que la vue d’un grand nombre de ces femmes malheureuses, qui, encore que bien nées, bien élevées et estimables, se trouvent sans position, sans unétatet sans un nom, si ce n’est celui dont elles désirent tant se débarrasser qu’elles donneraient pour cela la moitié des jours qui leur restent à vivre.
—Je crois que vous exagérez quelque peu le mal, répondis-je; pourtant, même si leur position est aussi triste que vous le dites, je ne vois pas en quoi les dames célibataires sont plus heureuses ici?
—Ici! s’exclama-t-il avec indignation: vous n’imaginez pas réellement qu’en France, où nous nous vantons de rendre nos femmes les plus heureuses du monde, nous pourrions souffrir que des jeunes filles infortunées, innocentes, sans appui, tombassent hors de la société, dans lenéantdu célibat, comme chez vous? Dieu nous garde d’une telle barbarie!
—Mais comment pouvez-vous empêcher cela? Il est impossible que, par suite des circonstances, beaucoup de vos hommes ne soient pas amenés à demeurer célibataires; et si le nombre des individus des deux sexes est égal, il s’ensuit qu’il doit y avoir aussi des femmes non mariées?
—Cela peut paraître ainsi, mais la réalité est tout autre: nous n’avons pas de femmes non mariées.
—Alors, que deviennent-elles?
—Je ne sais pas, mais si une Française se trouvait dans cette situation, elle se jetterait à l’eau!
—J’en connais une cependant, dit une dame qui était avec nous; Mˡˡᵉ Isabelle B... est une vieille fille.
—Est-il possible?s’écria notre interlocuteur d’un ton qui me fit éclater de rire. Et quel âge a-t-elle, cette malheureuse Mˡˡᵉ Isabelle?
—Je ne sais pas exactement, répondit la dame, mais je pense qu’elle doit avoir passé trente ans depuis longtemps.
—C’est une horreur!» s’écria-t-il encore, et il ajouta avec mystère, dans un demi-murmure: «Croyez-moi, elle ne supportera pas cela longtemps!»
J’avais certainement oublié Mˡˡᵉ Isabelle et ce qui la concernait, quand je rencontrai la dame qui l’avait citée comme étant la seule vieille fille qui fût en France. Comme je causais avec elle, l’autre jour, de tout ce que nous avions fait ensemble dans le temps passé, elle me demanda si je me souvenais de cette conversation. Je lui assurai que je n’en avais rien oublié.
«Alors, me dit-elle, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé trois mois environ après qu’elle eut eu lieu. Je fus invitée avec mon mari à aller voir une amie à la campagne, dans la même maison où j’avais rencontré cette Mˡˡᵉ Isabelle B... que je vous ai nommée. Le soir, en jouant à l’écarté avec notre hôte, je me rappelais notre conversation dans les jardins du Luxembourg et je m’enquis de la demoiselle en question:
«Est-il possible que vous n’ayez pas su ce qui lui est arrivé? me répondit-on.
—Non, en vérité, je n’ai rien appris. Est-elle mariée?
—Mariée?... Hélas! non, elle s’est jetée à l’eau!»
Ce dénouement terrible prenait une gravité solennelle après ce qui avait été prédit à cette jeune femme. Quoi de plus étrange que cette coïncidence! Mon amie me dit qu’à son retour à Paris elle raconta cette catastrophe à celui qui avait semblé la prévoir et qu’il reçut cette nouvelle par une exclamation caractéristique: «Dieu soit loué! Elle est maintenant hors de son malheur.»
Cet incident et la conversation qui suivit me portèrent à rechercher sérieusement ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans tout cela, et il me semble, après enquête, qu’une femme célibataire, ayant passé trente ans, c’est un cas fort rare en France. Procurer à leurs enfants unmariage convenablepasse aux yeux des parents pour un devoir aussi strict que de les envoyer en nourrice ou à l’école. La proposition d’une alliance vient aussi souvent des amis de la femme que de ceux de l’homme, et il est évident que cela doit beaucoup augmenter les chances d’établissement convenable pour les jeunes personnes; car, bien qu’il nous arrive d’envoyer nos filles jusqu’aux Indes dans l’espoir d’obtenir ce résultat désiré, il est peu de parents anglais qui soient allés jusqu’à proposer à quiconque, ou au fils de quiconque, de prendre leur fille.
Si nos usages étaient différents, si la demande en mariage d’une jeune fille était préparée par les amis au lieu de dépendre de la chance ou du hasard d’une rencontre, je ne doute pas que beaucoup de mariages heureux n’en résulteraient; et, d’ailleurs, un arrangement semblable, qui ne choque aucun sentiment des convenances, puisqu’il est conforme à une coutume nationale, peut donner à penser à la jeune fille que, par un privilège flatteur pour sa délicatesse, elle est absolument étrangère à cetteaffaire. Mais, nos jeunes filles anglaises consentiraient-elles, pour ne pas courir la chance de rester vieilles filles, à abandonner ce droit, qui leur est si précieux, de vivre dignement en célibataires jusqu’au jour où elles auront choisi elles-mêmes un époux—au milieu du monde,—et renonceront-elles pour cela au droit de dire oui ou non à leur guise et selon leur fantaisie?...
Le monde entier est persuadé que la France abonde en épouses aimantes, constantes et fidèles, et en maris de même; je ne pense pas que, s’il en est ainsi, ce soit une conséquence de la manière dont les mariages se font ici. Le plus fort argument en faveur de l’usage français, c’est assurément qu’un mari qui prend une jeune femme aussi neuve d’impressions de toutes sortes que doit l’être une jeune fille française bien élevée, ce mari-là a une meilleure chance, ou plutôt a plus le pouvoir de conquérir le cœur de sa femme qu’un homme qui s’éprend d’une beauté de vingt ans, laquelle a déjà entendu peut-être des aveux aussi tendres que ceux qu’il murmure à son oreille, faits par un autre homme qui, s’il n’avait pas le moyen d’épouser la jeune personne, avait du moins celui de l’aimer, et une langue pour la séduire aussi bien que le mari.
«LA BONNE FILLE»(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger.)
«LA BONNE FILLE»(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger.)
«LA BONNE FILLE»
(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger.)
En revanche, que d’arguments contraires! Quel que soit le sentiment d’une Française pour son époux, celui-ci ne pourra jamais sentir qu’elle l’a choisi parmi les autres; certes, il arrive parfois qu’une belle créature soit élue par son fiancé à cause de sa beauté; mais, si la réponse a été faite sans même qu’on la consulte, sans doute elle peut tirer de cette demande une petite satisfaction de vanité, mais certainement rien qui approche d’un sentiment de tendresse venant du cœur.
L’habitude est si fortement invétéréequ’il est impossible à un pays de juger impartialement l’autre sur un sujet entièrement réglé par les coutumes. Donc, tout ce que je puis, comme Anglaise, m’aventurer à dire, c’est que je serais bien fâchée que nous adoptassions chez nous la mode de nos voisins français.
(V. Adam del.) (Collection J. B.)
(V. Adam del.) (Collection J. B.)
(V. Adam del.) (Collection J. B.)
Je pense, toutefois, que mon ami du jardin du Luxembourg exagérait beaucoup quand il m’assurait qu’il n’existait pas de femmes célibataires en France. Il en existe certainement, bien qu’en moins grand nombre qu’en Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas aisé de les reconnaître. Chez nous, il n’est pas extraordinaire que des femmes célibataires prennent ce qu’on appelle en langage militaire un «rang de brevet». Ainsi miss Dorothée Tomkins deviendra Mrs. Dorothée Tomkins et quelquefois mêmetoutbonnement Mrs. Tomkins, pourvu qu’il n’y ait aucune autre Mrs. Tomkins pour lui interdire ce titre; mais je n’ai pas souvenance qu’aucune dame dans cette situation se soit fait appeler la veuve Tomkins ou la veuve Un Tel.
Ici, on m’a assuré que le cas est différent et que les plus proches parents et amis sont souvent seuls à savoir quelque chose. Plus d’uneveuve respectablen’a jamais eu de mari dans sa vie, et l’on m’a positivement affirmé que le secret est souvent si bien gardé, que les nièces et les neveux d’une famille ne savent pas si leurs tantes sont veuves ou non.
Cela tend à démontrer que l’on considère ici le mariage comme un état plus honorable que le célibat, quoiqu’il ne faille pas aller jusqu’à prétendre que les vieilles filles se jettent à l’eau...
L’ÉLÉGANCE INIMITABLE DES FRANÇAISES.—IMPOSSIBILITÉ A UNE ANGLAISE DE N’ÊTRE PAS CONNUE POUR TELLE AU PREMIER REGARD.—LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS ET LES BOUTIQUES.—LE GOUT DES BOUQUETIÈRES.—TOUT A PARIS EST ARRANGÉ AVEC GOUT.—PLUS DE ROUGE NI DE FAUX CHEVEUX.
Avouez, en pensant que c’est une femme qui vous écrit, que vous ne pouvez vous plaindre d’avoir été accablé de détails sur les modes de Paris: peut-être même vous plaindrez-vous de ce que tout ce que j’en ai déjà dit n’ait porté que sur le costume historique et fantaisiste des républicains. L’apparence de chacun et tout ce qui s’y rapporte a cependant une très grande importance dans la vie quotidienne de cette brillante ville; et bien que à ce point de vue, elle soit le modèle du monde entier, elle a su garder pour elle seule un aspect, une manière d’être que tout autre peuple chercherait en vain à imiter. Allez où vous voudrez, vous verrez des modes françaises; mais il faut venir à Paris pour voir comment on les porte.
Le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, la colonne de la place Vendôme, les moulins à vent de Montmartre ne sont pas plus caractéristiques de Paris que l’aspect des chapeaux, des bonnets, des guimpes, des châles, des tabliers, des ceintures, des boucles, des gants, mais surtout des bottines et des bas, quand ils sont portés par des Parisiennes dans la ville de Paris.
C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de plus riche; c’est en vain que chacuneappelle à son aide toutes lestailleuses,coiffeuses,modistes,couturières,cordonniers,lingères et friseusesde la ville: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre derrière le comptoir: «Voyez ce que désire cette dame anglaise»; et cela,—pauvre chère dame!—avant qu’elle ait pu prononcer un seul mot capable de la trahir.
Et ce ne sont pas seulement les Parisiens qui nous reconnaissent facilement—cela pourrait être dû chez eux à quelque inexplicable franc-maçonnerie; non, le plus fort est que nous nous reconnaissons nous-même l’un l’autre sur-le-champ: «C’est un Anglais!» «C’est une Anglaise!» Cela se voit plus vite qu’on ne le saurait dire.
Ces manières, cette allure, cette marche, l’expression des mouvements et, pour ainsi parler, des membres, que tout cela soit si spécial et impossible à imiter, voilà qui est vraiment singulier. Cela n’a rien à voir avec les différences d’yeux et de teint des deux nations, car l’effet est peut-être senti plus fortement encore quand on suit une personne que quand on la croise; il ressort de chaque pli comme de chaque épingle, de toutes les attitudes et de tous les gestes.
L’ANGLAISE(Par Guérin) (Coll. J. B.)
L’ANGLAISE(Par Guérin) (Coll. J. B.)
L’ANGLAISE
(Par Guérin) (Coll. J. B.)
Si je pouvais vous expliquer ce qui produit cet effet j’en rendrais peut-être l’imitation moins malaisée; mais comme, après s’y être essayé pendant vingt ans, on a fini par regarder comme impossible de le définir, ne comptez pas sur moi pour cela. Tout ce que je puis faire, c’est de vous dire là-dessus ce que tout le monde sait, sans chercher à atteindre la partie mystérieuse de ce sujet, et à analyser cet effet magique.
Pour parler en termes de marchandes de modes, les dames «s’habillent» beaucoup moins à Paris qu’à Londres. Je ne pense pas qu’une Parisienne, après avoir quitté son déshabillé du matin, s’astreindrait, durant «la saison», à changer de robe quatre fois par jour, comme je l’ai vu faire à des dames de Londres. Et je ne crois pas que les plusprécieusesen cette matière penseraient avoir commis une grave infraction à la bonne éducation si elles paraissaient à dîner dans la même toilette qu’on leur aurait vue porter trois heures auparavant.
Le seul article de luxe féminin plus généralement répandu parmi elles que parmi nous est le châle de cachemire. Letrousseaud’une jeune femme compte toujours au moins un de ces précieux châles, et c’est, je crois, de tous lesprésents, celui qui fait souvent, comme le dit Miss Edgeworth, oublier lefuturà la fiancée.
Sous d’autres rapports, ce qui est nécessaire à la garde-robe d’une Française élégante l’est aussi à celle d’une Anglaise. Seulement on porte plus chez nous de bijoux et colifichets de toutes sortes que chez eux. La robe qu’une jeune Anglaisemettrait pour dîner est exactement la même qu’une jeune Française porterait à tous les bals, sauf à un bal costumé; au lieu que la plus élégante toilette du dîner, à Paris, ne se porterait chez nous que pour aller à l’Opéra.
Il y a beaucoup de très jolismagasins de nouveautésdans toutes les parties de la ville, et le cœur d’une femme peut y trouver tout ce qu’il désire quant à la toilette.
«MARCHANDES DE MODES»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«MARCHANDES DE MODES»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«MARCHANDES DE MODES»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
Ces magasins sont desmodisteset descoiffeusesexcellentes, qui savent parfaitement fabriquer et recommander tous les produits de leur art fascinateur; mais il ne se trouve point ici de Howel et de James où s’assemblent à point nommé toutes les jolies femmes de Paris; on ne voit aucune assemblée de grand valets de pied attendant sur les banquettes à l’extérieur des boutiques, et qui fassent office d’enseigne pour les non-initiés en leur indiquant par leur présence combien d’acheteurs sont en train de marchander les précieux objets de l’intérieur. Les boutiques sont en général beaucoup plus petites que les nôtres, ou, quand elles s’étendent en longueur, elles ont l’air de dépôts de marchandises. On étale pour la montre et la décoration beaucoup moins d’objets, si ce n’est dans les magasins de porcelaines ou de bronzes dorés, protégés par des glaces. A vrai dire, partout où les articles peuvent être exposés sans danger aux injures de l’air, on en étale un nombre considérable; mais, dans l’ensemble, les boutiques n’offrent pas ici une aussi grande apparence de capitaux employés que chez nous.
Une des principales causes du gai et joli aspect des rues est la quantité et l’élégant arrangement des fleurs exposées pour la vente. Tout le long des boulevards, et dans chacun de ces brillants passages qui percent maintenant Paris dans tous les sens, vous n’avez qu’à fermer les yeux pour vous croire dans un parterre; et si, en ouvrant les yeux, l’illusion s’envole, vous trouvez à sa place quelque chose d’aussi charmant.
Malgré les abominations multiples des rues, les serrures des portes des salons semblables à des cadenas de prisons et l’odieux escalier commun à tous par lequel on y accède, il y a chez ce peuple un goût et une grâce qu’on ne trouverait certainement pas ailleurs. Et cela non seulement dans les vastes hôtels des richeset des grands, mais dans toutes les classes de la société, jusqu’à la plus basse.
La manière dont une vieille marchande de quatre saisons noue les cerises qu’elle vend pour quelques sous à sa clientèle de gamins, pourrait donner une leçon au plus adroit décorateur de nos tables de soupers. Un bouquet de violettes sauvages, dont le prix est à la portée de lasoubrettela moins payée de Paris, est arrangé avec une grâce qui le rendrait digne d’une duchesse; et j’ai vu le modeste étalage d’une fleuriste dont toute la tente se composait d’un arbre et du ciel bleu, disposé avec un mélange de couleurs si harmonieux, que je suis restée plus longtemps et plus agréablement à la regarder que je ne suis jamais demeurée à contempler le palais de Flore lui-même dans le King’s Road.
Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes parties de la toilette féminine, que l’on constate sur lestoquesde coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers, comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si expressif pour qualifier une femme bien mise:faite à peindre, peut être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de goût.
C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la mise en scène, le corpsde ballet, et tout ce qui dans les théâtres formetableau. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser vers tous les points de la boussole, comme on le voit fairepar exempleà nosfigurantesà nous lorsque le maître de ballet ne les tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa meute.
C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et des vieilles à un point réellement effrayant.
(E. Lami del.) (Coll. J. B.)
(E. Lami del.) (Coll. J. B.)
(E. Lami del.) (Coll. J. B.)
Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles. L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses propres cheveux argentés.
J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là d’incongru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce sentiment-là,Messieurs les Fabricantsde faux cheveux ne me rendront pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles pour les jeunes!
«1835»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«1835»(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
«1835»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
Au reste, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous, spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis, décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage.
Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et, sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis, extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en abondance dans notre pays.
L’ABBÉ LACORDAIRE.—SUCCÈS DE SES SERMONS A NOTRE-DAME.—LES MEILLEURES PLACES RÉSERVÉES AUX HOMMES.—DIMENSIONSDE NOTRE-DAME.—AFFLUENCE DEjeunes gens de Paris.—ILS FONT ET DÉFONT LES RÉPUTATIONS.—LACORDAIRE EST UN PRÉDICATEUR DÉPLORABLE.
La grande réputation d’un prédicateur nous décida dimanche à supporter deux heures d’attente fastidieuse avant la messe qui précéda son sermon. C’est de la sorte seulement qu’on peut s’assurer une chaise à Notre-Dame quand l’abbé Lacordaire y doit monter en chaire. L’ennui est grand; mais ayant successivement entendu dire de ce personnage célèbre qu’il était «envoyé par le ciel pour ramener la France au catholicisme»; qu’il était «un hypocrite laissant Tartuffe loin derrière lui»; que son «talent dépasse celui de tout prédicateur depuis Bossuet», et que c’était «un charlatan qui devrait prêcher de sa baignoire plutôt que de la chaire de Notre-Dame», je me décidai à le voir et l’entendre moi-même, quoique je sois peu capable de discerner où peut être la vérité entre les deux partis qui sont séparés par un abîme. Quelques circonstances vinrent d’ailleurs diminuer l’ennui de notre longue attente, et je dois avouer que ce ne fut point là la moins profitable partie des quatre heures que nous passâmes dans cette église.