NOTRE-DAME(Coll. J. B.)
NOTRE-DAME(Coll. J. B.)
NOTRE-DAME
(Coll. J. B.)
En entrant, nous trouvâmes l’immense nef close par des barrières, comme elle l’avait été le dimanche de Pâques pour le concert (car ainsi pourrait-on appeler l’office de cette fête). Quand nous voulûmes pénétrer dans cette partie réservée, on nous dit qu’aucune dame n’y était admise, mais que les bas-côtés contenaient beaucoup de chaises et qu’on y trouvait des places excellentes.
Cet arrangement m’étonna pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est absolument contraire aux usages nationaux, car partout, en France, les meilleures places sont réservées aux femmes, ou du moins, en principe, j’ai toujours trouvé qu’il en fut ainsi. Ensuite parce que, dans toutes les églises où je suis entrée jusqu’à présent, l’assemblée, toujours nombreuse, est invariablement composée d’au moins douze femmes pour un homme. Aussi lorsque, en regardant dans la partie réservée, j’y remarquai assez de rangées de chaises pour recevoir quinze cents personnes, je pensai qu’à moins que tous les prêtres de Paris ne vinssent en personne faire honneur à leur éloquent confrère, il était assez peu vraisemblable que cette mesure peu galante fût nécessaire. Je n’eus pas le temps, au reste, de me perdre en conjectures, car la foule se pressait déjà à toutes les portes, et nous nous dépêchâmes de nous assurer des meilleures chaises dans les bas-côtés. Nous parvînmes à nous placer entre les piliers, juste en face de la chaire, et nous en fûmes satisfaits car nous ne doutâmes pas qu’une voix qui avait acquis une telle renommée ne pût se faire entendre dans les galeries latérales de Notre-Dame.
Lorsque je me fus installée aussi confortablement que possible sur ma chaise au dossier droit, j’eus une première consolation à ma longue attente en songeant que du moins elle se passerait entre les murs vénérables de Notre-Dame. C’est une glorieuse vieille église, et, bien qu’on ne puisse la comparer à l’Abbaye de Westminster, ou à Anvers, ou à Strasbourg, ou à Cologne, ou à beaucoup d’autres que je pourrais nommer, elle garde assez d’intérêt pour vous occuper pendant un temps considérable. Les trois rosaces élégantes qui jettent leur lumière colorée au nord, à l’ouest et au sud offrent par elles-mêmes une très jolie étude pour une demi-heure ou deux, et, d’ailleurs, elles rappellent, malgré leur minime diamètre de quarante pieds, la magnifique fenêtre ronde de l’ouest à la cathédrale de Strasbourg, dont le seul souvenir suffirait à faire passer un autre long espace de temps...
J’avais une autre source de distraction, et rien moins qu’insignifiante, à observer l’affluence des assistants. L’édifice renferma bientôt autant d’être vivants qu’il en pouvait contenir; et les places que nous jugions quelconques quand nous les prîmes, se trouvèrent si commodément situées que nous nous réjouîmes de les avoir choisies. Il n’y avait pas un pilier qui ne servît d’appui à autant d’hommes qu’il en fallait pour l’entourer, et pas un ornement en saillie, pas une balustrade des autels latéraux, pas un point élevé, qui ne fût comme si un essaim d’abeilles s’y était suspendu.
Mais ce qui attira le plus mon attention fut ce qui se passait dans la nef. Quand on me dit que c’était la partie de l’église réservée aux hommes, je pensai que j’y verrais des citoyens catholiques, respectables et d’un âge mûr, venus de tous les coins de la ville et peut-être du pays pour entendre le célèbre prédicateur; mais, à mon grand étonnement, je vis arriver par douzaines des jeunes gens joyeux, élégants, mis à la dernière mode, et tels que je n’en avais encore jamais vu à d’autres cérémonies religieuses. Parmi eux se trouvait une certaine quantité d’hommes plus âgés; mais la grande majorité ne dépassait pas trente ans. Je ne pouvais comprendre la raison de ce phénomène; mais tandis que je me creusais la tête pour en trouver l’explication, le hasard vint en aide à ma curiosité sous la forme d’un voisin communicatif.
Dans aucun endroit du monde il n’est plus aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris. A tous les degrés de la société il y règne une courtoisie et une sociabilité naturelles, et celui qui le désire peut facilement connaître l’état d’esprit de toutes les classes. Le temps présent est très favorable à cela, car le trait le plus remarquable des mœurs parisiennes, en ce moment, c’est une absolue liberté d’exprimer son opinion sur toutes choses.
J’ai entendu dire qu’il était difficile d’obtenir une réponse nette, précise et courte d’un Irlandais; d’un Français, c’est impossible: quand sa réplique à votre question équivaudrait au fond au sec anglicisme «I don’t know» [je ne sais pas], elle serait faite d’un ton et avec une tournure de phrase qui vous persuaderaient qu’on sera satisfait et même extrêmement heureux de répondre à toutes les autres demandes qu’il vous plaira de faire sur le même sujet, ou sur un autre.
Pour avoir déplacé ma chaise d’un pouce et demi en vue de la commodité d’un voisin à cheveux gris, celui-ci fut amené à prononcer: «Mille pardons, madame!» avec une remarque sur la gêne qu’apportait la réserve de toutes les meilleures places pour les messieurs. C’était tout à faitcontraire, ajouta-t-il, à la coutume ordinaire des Parisiens, et de fait, c’était pourtant la seule disposition que l’on eût trouvée pour que les dames ne fussent pas incommodées par le flot impétueux desjeunes gensqui viennent régulièrement entendre l’abbé Lacordaire.
«Je ne vis jamais tant de jeunes gens dans aucune assemblée religieuse, dis-je, espérant qu’il pourrait m’expliquer ce mystère...
—La France, répondit-il avec énergie, comme vous pouvez vous en convaincre en regardant cette multitude, n’est plus la France de 1793, quand ses prêtres chantaient des cantiques sur l’air duÇa ira. La France est heureusement redevenue profondément et sincèrement catholique. Ses prêtres sont à nouveau ses orateurs, ses plus grands, ses plus hauts dignitaires. Elle peut encore donner des cardinaux à Rome, et Rome peut encore donner un ministre à la France.»
LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME(Coll. J. Boulenger)
LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME(Coll. J. Boulenger)
LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME
(Coll. J. Boulenger)
Je ne trouvai aucune réponse à faire; et mon silence ne sembla pas lui plaire, car, après être resté assis quelques minutes en silence, il se leva de la place qu’il avait obtenue à si grand’peine et, se frayant un passage à travers la foule, il disparut derrière nous; mais je pus le revoir, avant de quitter l’église, debout sur les marches de la chaire... La messe terminée, je regardai la chaire; elle était encore vide, mais, en jetant les yeux autour de moi, je vis tous les regards tournés vers une petite porte dans le bas côté nord, presque immédiatement derrière nous.Il est entre là!dit une jeune femme près de nous, d’un ton qui semblait indiquer un sentiment plus profond que le respect, et qui vraiment touchait à l’adoration. Ses yeux restèrent fixés sur la porte comme ceux de beaucoup d’autres jusqu’à ce qu’elle s’ouvrît et qu’un jeune homme élancé, dans le costume du prêtre qui va monter en chaire, y apparût. Un bedeau lui fraya un chemin à travers la foule, qui, épaisse et serrée comme elle était, se reculait de chaque côté pour le laisser approcher de la chaire, avec beaucoup plus de docilité qu’elle ne l’eût fait poussée par une troupe de cavalerie.
Le silence le plus profond accompagnait sa marche; jamais je ne vis démonstration de respect plus frappante; et l’on prétend que les trois quarts de Paris considèrent cet homme comme un hypocrite!
Aussitôt qu’il eut atteint la chaire, tandis qu’il se préparait par une muette prière au devoir qu’il allait accomplir, un bruit se fit entendre dans la partie supérieure du chœur et l’archevêque, suivi de son splendide cortège ecclésiastique, s’avança vers la partie de la nef qui est immédiatement en face du prédicateur. En arrivant à l’endroit réservé, chacun gagna sans bruit la place qui lui était assignée d’après sa dignité, tandis que l’assemblée entière attendait debout respectueusement, et semblait
Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église.
Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église.
Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église.
Il est plus facile de vous décrire tout ce qui précéda le sermon que le sermon lui-même. Ce fut un tel flot de paroles, un tel torrent, une telle averse de déclamations passionnées que, même avant d’en avoir entendu assez pour pouvoir juger du sujet, je me sentis disposée à mal juger du prédicateur, et à soupçonner ce discours d’avoir plus de fleurs et de fioritures de rhétorique humaine que de simple vérité divine.
Ses gestes violents me déplurent aussi excessivement. Le mouvement rapide et incessant de ses mains, quelquefois de l’une, quelquefois des deux, ressemblait plus à celui des ailes d’un oiseau-mouche qu’à aucune autre chose dont je puisse me souvenir; mais le bourdonnement partait de l’assemblée en admiration. A chaque pause—il en faisait fréquemment, et évidemmentexprès, comme un mauvais acteur—une rumeur louangeuse courait à travers la foule.
Je me souviens d’avoir lu quelque part qu’un prêtre de naissance noble, de peur que ses ouailles ne devinssent familières avec lui, s’adressait à elles du haut de la chaire en ces termes:Canaille chrétienne!C’était mal—très mal, certainement: mais je ne sais si leMessieursde l’abbé Lacordaire est beaucoup plus dans le ton convenable à un pasteur chrétien. Cette apostrophe mondaine fut répétée plusieurs fois pendant le discours, et j’ose dire contribua grandement à l’effet désagréable que me produisit l’éloquence du prédicateur. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu un prédicateur que j’aie moins aimé, moins vénéré et moins admiré que ce nouveau saint parisien. Il fit des allusions très acérées à la renaissance de l’Eglise catholique romaine en Irlande et anathématisa cordialement tous ceux qui s’y opposeraient.
En vous racontant le prologue de deux heures qu’avait été la messe, j’ai oublié de vous dire que beaucoup de jeunes gens—non aux places réservées dans la nef mais de ceux qui étaient assis près de nous—lisaient pour échapper à l’ennui de l’attente. Quelques-uns des volumes qu’ils tenaient avaient tout l’air de romans provenant d’un cabinet de lecture; d’autres étaient évidemment des recueils de cantiques, probablement moinsspirituelsque pleins d’esprit.
Ce spectacle me découvrit une nouvelle page de Paris tel qu’il est, et je ne regrette pas les quatre heures qu’il m’a coûtées; mais une fois suffit: je ne retournerai certes pas entendre l’abbé Lacordaire.
LE PALAIS-ROYAL.—TYPES QU’ON Y RENCONTRE.—UNE FAMILLE ANGLAISE.—LES EXCELLENTS RESTAURANTS A 40 SOUS.—LA GALERIE D’ORLÉANS.—LES OISIFS.—LE THÉATRE DU VAUDEVILLE.
Bien que vous pensiez certainement qu’en ma qualité de femme le Palais-Royal doit m’intéresser peu, avec ses restaurants, ses boutiques de bijouterie, de rubans, de jouets d’enfants, etc., etc., etc., et tous les mondes de misère, de fête et de bonnechère qui s’y superposent d’étageenétage, je ne puis cependant passer sous silence un des lieux de Paris dont l’aspect est le plus caractéristique et le plus anti-anglais...
LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL(Collection J. B.)
LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL(Collection J. B.)
LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL
(Collection J. B.)
Tout le monde,—homme, femme ou enfant, noble ou roturier, riche ou pauvre,—en un mot toute âme qui pénètre dans Paris demande à voir le Palais-Royal. Mais si beaucoup d’étrangers y demeurent, hélas! trop longtemps, il en est beaucoup aussi qui, à mon avis, ne s’y arrêtent pas assez. Quand même, en faisant le tour de toutes les galeries, on aurait observé attentivement, l’œil le plus rapide ne pourrait saisir tous les types nationaux, tous les groupes pittoresques et comiques qui flottent là pendant vingt heures au moins sur vingt-quatre. Je sais que l’étude du Palais-Royal, dans ses recoins les plus cachés, serait à la fois difficile, dangereuse et désagréable à poursuivre: mais je n’ai rien à voir là; sans chercher à connaître ce que, après tout, il vaudrait mieux ignorer que savoir, il y reste assez d’objets à contempler pour fournir matière à observations...
Comment cela se fait-il? Je n’en sais rien, mais chaque personne que l’on rencontre là peut fournir sujet à méditation. Si c’est un élégant à la mode, l’imagination le conduit immédiatement versun salon de jeu, et, si vous avez un bon naturel, votre cœur saignera en pensant combien de tristesses il rapportera chez lui. Si c’est unemoustacheépaisse, à demi distinguée, surmontée de grands, sombres et profonds yeux qui regardent ce qui les entoure comme si leur propriétaire cherchait quelqu’un à dévorer, vous pouvez être aussi sûre qu’elle se dirige également vers unsalonque vous l’êtes qu’un homme qui porte une ligne sur son épaule va à la pêche. Cette joliesoubrette, avec ses petits talons et son joli tablier de soie, qui a évidemment quelques francs dans le coin noué du mouchoir qu’elle tient à la main,ne savons-nous pas qu’elle cherche à travers les vitrines de chaque bijoutier la paire de boucles d’oreilles en or assez tentante pour qu’elle sacrifie à l’acheter un quart de ses gages?
Nous ne devons pas perdre de vue—aussi bien serait-ce difficile!—cette famille caractéristique de nos compatriotes qui vient de tourner dans la superbe galerie d’Orléans. Père, mère et filles... qu’il est facile de deviner leurs pensées et même leurs paroles! Le père, au noble maintien, déclare que cette galerie ferait une Bourse magnifique: il n’a pas encore vu la Bourse de Paris. Il examine la hauteur, marche un pas ou deux, mesure par les yeux l’espace de tous côtés, puis s’arrête et dit sans doute à la dame qu’il a au bras (et dont les regards, pendant ce temps, errent parmi les châles, les gants, les bouteilles d’eau de Cologne et les porcelaines de Sèvres, d’abord d’un côté, ensuite de l’autre): «Ce n’est pas mal construit; c’est léger et majestueux et la largeur est très considérable pour un toit si léger d’apparence; mais qu’est-ce cela comparé au pont de Waterloo!»
Deux jolies filles, au teint frais, aux yeux de colombe et aux cheveux comme le blé, tombant en boucles innombrables et cachant presque leurs regards curieux, bien que timides encore, précèdent leurs parents; en filles bien élevées, elles s’arrêtent quand ils s’arrêtent et marchent quand ils marchent. Mais elles osent à peine regarder rien, car, quoique leurs yeux baissés puissent difficilement laisser deviner qu’elles les ont aperçus, ne savent-elles pas que ces jeunes gens aux favoris, aux impériales et aux cheveux noirs les fixent avec leurs lorgnons?
Là aussi, comme aux Tuileries, de petits pavillons fournissent de quoi désaltérer les assoiffés de politique; et là aussi, nous pouvons distinguer le mélancolique champion de la branche aînée des Bourbons, qui, au moins, est sûr de trouver des consolations dans sa fidèleQuotidienneet de la sympathie dansLa France. Le républicain morose marche fièrement, comme d’habitude, pour se saisir duRéformateur; tandis que le confortable doctrinaire sort du café Véry en méditant sur leJournal des Débatset sur les chances de ses spéculations chez Tortoni ou à la Bourse.
Ce fut en nous promenant dans les galeries qui entourent le jardin que nous remarquâmes les figures dont je vous parle et bien d’autres trop nombreuses pour vous les dépeindre. Ce jour-là, nous nous étions promis, pour satisfaire notre curiosité, de dîner, non chez Véry ou dans quelque autre restaurant très renommé, maistout bonnementà un restaurant àquarante sous par tête. Ayant fait le tour des galeries, nous montâmes doncau secondétage du numéro..., j’oublie lequel: c’était là qu’on nous avait recommandé tout spécialement de faire notrecoup d’essai. Et la scène que nous vîmes en entrant, après avoir suivi une longue file de gens qui nous précédaient, nous amusa par sa nouveauté.
Je ne dis pas que j’aimerais à dîner trois fois par semaine au Palais-Royal pourquarante sous par tête, mais je dis que j’aurais été très fâchée de ne pas l’avoir fait une fois et que, de plus, j’espère de tout cœur que je le ferai encore.
Le dîner était extrêmement bon et aussi varié que notre fantaisie le désira, chaque personne ayant le privilège de choisir trois ou quatreplatssur une carte qu’il faudrait un jour pour lire entièrement. Mais le repas était certainement la partie la moins importante dans notre affaire. La nouveauté du spectacle, le nombre de gens étranges, la parfaite aménité et la bonne éducation qui semblaient régner parmi eux tous, tout cela nous faisait regarder autour de nous avec tant d’intérêt et de curiosité que nous oubliâmes presque la cause ostensible de notre visite.
Il y avait là beaucoup d’Anglais, principalement des hommes, et plusieurs Allemands, avec leurs femmes et leurs filles; mais la majorité de l’assistance était française, et, d’après plusieurs petites discussions quant aux places réservées pour eux que l’on avait laissé prendre, d’après différentes paroles d’intelligence qu’ils échangeaient avec les garçons, il était clair que beaucoup d’entre eux n’étaient pas des visiteurs de hasard, mais avaient l’habitude quotidienne de dîner là.
Quel singulier mode d’existence et
PALAIS-ROYAL. (MARCHAND AMBULANT, CARDEUSE DE MATELAS, PORTEUR D’EAU, ETC.)(Par Schmidt) (Coll. J. B.)
PALAIS-ROYAL. (MARCHAND AMBULANT, CARDEUSE DE MATELAS, PORTEUR D’EAU, ETC.)(Par Schmidt) (Coll. J. B.)
PALAIS-ROYAL. (MARCHAND AMBULANT, CARDEUSE DE MATELAS, PORTEUR D’EAU, ETC.)
(Par Schmidt) (Coll. J. B.)
combien inconcevable à des Anglais!...
Une raison, je suppose, pour laquelle Paris est tellement plus amusant à regarder que Londres, c’est qu’il contient beaucoup plus de gens, en proportion de sa population, qui n’ont rien à faire en ce monde que de divertir eux-mêmes et les autres.
Il y a ici beaucoup d’hommes oisifs qui se contentent pour vivre de revenus que l’on regarderait chez nous comme à peine suffisants pour subvenir au logement; de petits rentiers qui préfèrent vivre libres avec peu de revenu que de travailler dur et d’être souventennuyésavec plus d’argent.
Je ne sais si cette manière de faire rend aussi heureux quand la jeunesse est passée; tout au moins, pour beaucoup, il est probable que, quand la force, la santé, l’intelligence s’amoindrissent, un peu plus de confortable et de facilité de vie deviennent alors désirables, mais il est trop tard pour les gagner; pour les autres, pour tous ceux qui forment le cercle autour duquel l’oisif homme de plaisir voltige légèrement, cette manière de vivre offre une ressource qui ne tarit jamais. Que deviendraient toutes les parties de plaisir qui ont lieu à Paris, le matin, l’après-midi et le soir, si cette race-là n’existait plus? Qu’ils soient mariés ou célibataires, ces oisifs sont également nécessaires, également les bienvenus partout où se divertir est l’affaire principale. Chez nous, seulement une petite classe privilégiée peut se permettre d’aller où le plaisir l’appelle; mais en France, aucune dame, lorsqu’elle arrange une fête, n’a à se poser cette terrible question: «Mais quels hommes pourrais-je avoir?»
PATISSIERS ANGLAIS.—UN ANGLOPHOBE.—EXPÉRIENCE MALHEUREUSE SUR UN «MUFFIN».—LE ROI-CITOYEN SE PROMÈNE.
Nous avons été faire ce matin une tournée dans les magasins, laquelle s’est terminée dans une pâtisserie anglaise où nous mangeâmes des buns. Là, nous nous amusâmes à observer quelques Français qui entrèrent pour faire ungoûtermatinal de gâteaux.
Ils avaient tous l’air, plus ou moins, d’arriver sur une terre inconnue, laissant deviner leur étonnement à la vue des compositions d’outre-mer qui se présentaient à leurs yeux. Il y avait parmi eux un jeune homme qui, de toute évidence, avait pris à tâche de railler toutes les friandises étrangères que la boutique contenait, considérant certainement que leur importation était une offense aux produits nationaux.
LE PATISSIER ANGLAIS(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)
LE PATISSIER ANGLAIS(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)
LE PATISSIER ANGLAIS
(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)
«Est-il possible!dit-il gravement avec un air indigné et au moment où une des dames qu’il accompagnait parut sur le point de manger un «bun» anglais,est-il possibleque vous puissiez préférer à la pâtisserie française cescomestiblesétranges à voir?
—Mais goûtez-en!dit la dame en lui présentant un gâteau semblable à celui qu’elle mangeait:ils sont excellents.
—Non, non! c’est assez de les regarder! dit son cavalier en haussant les épaules. Il n’y a dans ces gâteaux aucune grâce, aucune élégance, aucune légèreté.
—Mais goûtez quelque chose, répliqua la dame en insistant.
—Vous le voulez absolument!s’exclama le jeune homme;quelle tyrannie!... etquelle preuve d’obéissance je vais vous donner!...Voyons donc!» continua-t-il, et il approcha de lui un plateau sur lequel étaient empilés quelques véritables «muffins» anglais, lesquels sont, comme vous le savez, d’une fabrication mystérieuse, et, quand on les mange non rôtis, du même goût qu’un morceau de peau de gant. L’infortuné connaisseur en pâtisserie prit ce il qu’il croyait être ungâteau, et s’exclama d’un air théâtral:
«Voilà donc ce que je vais faire pour vos beaux yeux.»
LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE
(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)
En parlant, il prit une de ces pâles et molles choses, et, à notre extrême amusement, essaya de la manger. Tout le monde peut être excusé de faire des grimaces en telle occasion, et, le privilège des Français en ce genre est bien connu; mais ce hardi expérimentateur abusa de ce privilège; il paraissait subir une agonie complète, et ses haut-le-cœur, ses reproches furent si véhéments, qu’amis, étrangers, boutiquier, et tous, jusqu’à une petite bonne qui apportait un plateau de pâtés, furent pris d’un rire inextinguible, que l’infortuné, rendons lui cette justice, supporta avec une extrême bonne humeur, en faisant seulement promettre à sa jolie compatriote qu’elle n’insisterait plus jamais pour qu’il mangeât des friandises anglaises.
Si cette scène avait continué plus longtemps, j’aurais manqué un spectacle auquel j’eusse été bien fâchée de ne point assister, mais je n’aurais certainement pas quitté la pâtisserie avant que la torture du jeune Français fût terminée. Heureusement, nous arrivâmes sur le boulevard des Italiens à temps pour voir le roi Louis-Philippe,en simple bourgeois, passer à pied juste devant les Bains Chinois, mais sur le trottoir opposé.
Excepté une petite cocarde tricolore à son chapeau, il n’avait rien dans sa tenue qui le distinguât des autres passants. C’est un homme entre deux âges, replet, d’un bel aspect, ayant dans sa démarche une dignité qui, malgré l’air bourgeois dont il se promenait, aurait attiré l’attention et trahi son origine, même sans lacocarde tricoloreindicatrice. Deux messieurs suivaient à quelques pas derrière lui, qui se rapprochèrent quand nous fûmes passés à ce qu’il me sembla; mais il n’avait pas avec lui d’autres personnes qui parussent être à son service. J’observai que beaucoup le reconnaissaient et que quelques chapeaux se levèrent sur son passage, y compris ceux de deux ou trois Anglais; mais sa présence excitait peu d’émotion. Je m’amusai cependant de l’air nonchalant avec lequel un jeune homme, en grand costume à la Robespierre, se servit de son lorgnon pour examiner la personne du monarque aussi longtemps qu’elle resta en vue.
Le dernier roi que j’avais rencontré dans les rues était Charles X. Il revenait d’un de ses palais suburbains, escorté et accompagné d’une manière vraiment royale. Le contraste entre les hommes et les habitudes était frappant et bien fait pour éveiller le souvenir des événements qui se sont passés depuis la dernière fois que j’ai regardé un souverain de France...
POLITESSE DES MARIS FRANÇAIS.
Du moment où l’on est admis dans la société française, on s’aperçoit sur-le-champ que les femmes y jouent un rôle fort important. Les femmes anglaises en font certainement autant dans la leur; mais pourtant je ne puis m’empêcher de penser que, sauf exception, les dames en France ont plus de pouvoir et exercent une plus grande influence que celles d’Angleterre...
La France a été surnommée le paradis des femmes, et certes s’il suffit de considération et de respect pour constituer un paradis, c’est avec raison qu’elle a reçu ce nom. Je ne veux pourtant point admettre que les Français soient de meilleurs maris que les Anglais, quoique je sois assez portée à croire que ce sont des maris plus polis.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,Mais j’entends là-dessous un million de mots.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,Mais j’entends là-dessous un million de mots.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,Mais j’entends là-dessous un million de mots.
Pour cesser toute plaisanterie, je suis d’opinion que ce ton et ces manières respectueuses, ou par quelque autre épithète qu’on veuille les désigner, sont loin d’être superficiels, du moins dans leurs effets. Je serais fort surprise si j’entendais dire qu’un Français bien élevé eût jamais parlé malhonnêtement à une femme.
Rousseau, dans un moment où il voulait être ce qu’il appelle lui-mêmesouverainement impertinent, a ditqu’il est connu qu’un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne. Mais ce n’est pas seulement en ne lui refusant rien qu’un mari français montre la supériorité que je lui attribue. Je connais bien des maris anglais qui sont tout aussi généreux. Pourtant si je ne me trompe, la considération générale dont jouissent les femmes françaises a son origine dans le respect domestique qui leur est officiellement témoigné. Je n’essaierai point de décider jusqu’à quel point peut être fondée l’idée généralement adoptée chez nous que les femmes mariées en France sont d’une vertu moins sévère que celles d’Angleterre; mais si j’en dois juger par le respect que leur témoignent leurs pères, leurs maris, leurs frères et leurs fils, je ne saurais croire, en dépit des récits des voyageurs, et même de l’autorité descontes moraux, qu’il n’y ait pas beaucoup de vertu là où il y a tant d’estime.
Dans un ouvrage récemment publié sur la France, l’auteur compare le talent des femmes anglaises et françaises pour la conversation, et il trace un tableau si exagéré de la frivole nullité de ses belles compatriotes que, si cet ouvrage jouissait d’un grand crédit en France, on y serait sans doute persuadé que les femmes anglaises sonttant soit peu Agnès.
Or, je crois ce jugement aussi peu fondé que celui de ce voyageur qui nous accusait toutes d’aimer l’eau-de-vie. Il est possible que les femmes avec qui cet illustre écrivain a entamé des conversations aient été si frappées d’effroi à la pensée de son immense réputation, qu’elles en soient restées muettes; mais dans tout autre cas, je pense que les femmes anglaises causent aussi bien qu’en aucun pays du monde.
LA MAUVAISE MÈRE(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)
LA MAUVAISE MÈRE(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)
LA MAUVAISE MÈRE
(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)
Il est certain pourtant que chez nous les femmes, surtout celles qui sont jeunes, se trouvent, sous ce rapport, dans une position très désavantageuse. La plupart d’entre elles sont aussi instruites et peut-être plus que la majorité des Françaises; mais malheureusement, il arrive souvent qu’elles éprouvent un effroi extrême à l’idée de le paraître. En général, elles craignent beaucoup plus de passer poursavantesque d’être rangées parmi celles qui sontignorantes.
Heureusement pour la France, il n’y a point de marque distinctive, point de stigmate qui s’attache aux femmes douées de talents ou d’instruction. Toute Française montre avec autant de franchise que de grâce tout ce qu’elle sait, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle sent sur quelque sujet que ce soit, tandis que chez nous la crainte d’être taxée de «bas bleu» jette un voile sur plus d’un esprit supérieur; des saillies d’imagination sont réprimées, de peur de trahir l’instruction ou le génie de mainte jeune fille qui aime mieux qu’on la croie sotte que savante.
C’est cependant là une bien vaine crainte, et pour le démontrer il suffirait de jeter un regard sur la société si nous n’étions pas aveuglées par nos préventions. Il se peut que, par-ci par-là, un sourire ou un haussement d’épaules accompagne l’épithète de bas bleu; mais ce sourire ou ce
LA CONVERSATION ANGLAISE(Par Devéria) (Bibl. nat.)
LA CONVERSATION ANGLAISE(Par Devéria) (Bibl. nat.)
LA CONVERSATION ANGLAISE
(Par Devéria) (Bibl. nat.)
haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité.
C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur esprit, parfaitement intelligible.
Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage dans ma chambre, au milieu des parfums.»
En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles le mêmegenre d’espritque Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé, et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties essentielles sont restées les mêmes: unepetite-maîtresseest encore unepetite-maîtresse, et l’esprit d’une femme française est toujours ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et qu’elle se retrouvât au sein d’unesoiréede Paris, elle ne sentirait aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient guère...
DE LA MANIÈRE DE FAIRE L’AMOUR A L’ANGLAISE.—ANECDOTE.
Il arrive parfois que l’on se trouve engagée dans la conversation la plus franche sans avoir eu la moindre intention, en commençant, de faire ou de recevoir des confidences.
Cela m’arriva ces jours derniers, en faisant une visite à une dame que je n’avais vue que deux fois encore et avec laquelle je n’avais pas échangé douze paroles. Mais nous nous trouvâmes à peu près en tête en tête et nous nous lançâmes, je ne saurais dire à quel propos, dans une causerie sans réserve sur les particularités de nos nations respectives.
Mᵐᵉ B... n’est jamais allée en Angleterre, mais elle m’assura que son désir de visiter notre pays était aussi fort que la passion de la découverte qui fit quitter son «home» à Robinson Crusoë pour visiter les...
«Sauvages, dis-je, finissant la phrase pour elle.
—Non, non, non! pour voir tout ce qu’il y a de plus curieux en ce monde.»
Ces mots «plus curieux» me semblèrent bizarres et je le lui dis en lui demandant si elle les appliquait aux musées ou aux naturels.
MÉNAGE ANGLAIS(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)
MÉNAGE ANGLAIS(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)
MÉNAGE ANGLAIS
(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)
Elle sembla hésiter un moment à répondre franchement; puis elle dit, mais d’une manière si enjouée et si gracieuse qu’elle aurait désarmé la colère nationale du patriote le plus susceptible:
«Eh bien!... aux naturels.
—Mais nous prenons grand soin, répondis-je, que vous ne manquiez pas de spécimens de la race à examiner et il me semble difficile que vous ayez besoin de traverser le canal pour voir des naturels. Nous nous importons en si prodigieuse quantité que je ne conçois pas que vous puissiez garder aucune curiosité à notre égard.
—Au contraire, répondit-elle, ma curiosité ne s’en trouve que plus piquée: j’ai vu chez nous tant d’Anglais charmants que je meurs d’envie de les voir chez eux, au milieu de ces singulières coutumes qu’ils ne peuvent apporter avec eux, et que nous ne connaissons que par les récits imparfaits des voyageurs.»
Il semblait, à l’entendre, qu’elle parlât du bon peuple de la crique de Mongo ou de la baie de Karakoo; mais, étant curieuse de savoir ce qu’elle entendait par: «Les Anglais chez eux» et par: «Leurs singulières coutumes», je fis de mon mieux pour qu’elle me racontât ce qu’elle avait appris là-dessus:
«Je vous dirai, reprit-elle, que ce que je désire connaître avant toute autre chose, c’est votre manière de faire l’amourtout à fait à l’anglaise. Vous êtes assez polis pour respecter chez nous tous nos usages; mais un de mes cousins, qui était, il y a quelques années, attaché à l’ambassade française à Londres, m’a dépeint votre façon de mener les entreprises amoureuses comme si... si romantique que cela m’a enchantée, et je donnerais le monde pour voircomment cela se fait!
—Dites-moi, je vous en prie, ce qu’il vous a raconté, répliquai-je, et je vous promets de vous dire fidèlement si son récit est exact.
—Oh! que c’est aimable!... Donc, continua-t-elle en rougissant un peu à l’idée, je suppose, qu’elle allait dire des choses bien atroces, je vous répéterai exactement ce qui lui arriva. Il avait une lettre d’introduction pour un gentilhomme de haute situation—un membre de votre Parlement—qui vivait avec sa famille dans un château, en province, où mon cousin adressa sa lettre de recommandation. Immédiatement, il reçut une réponse avec une invitation pressante à venir au château passer un mois pendant la saison des chasses. Rien ne pouvait lui être plus agréable que cette invitation, car elle lui offrait l’occasion la plus parfaite qui se pût d’étudier les mœurs du pays. Tout le monde peut traverser le détroit de Calais à Douvres et dépenser en six semaines la moitié des revenus de son année à se promener à pied ou en voiture dans les larges rues de Londres; mais très peu de gens, vous le savez, obtiennent d’être reçus dans les châteaux de la noblesse anglaise. Donc, mon cousin fut enchanté et accepta sur-le-champ. Il arriva juste à temps pour s’habiller avant ledîner, et quand il entra dans le salon, il fut ébloui par l’extrême beauté des trois filles de son hôte, qui étaient décolletées et aussi parées, m’a-t-il dit, que pour un bal. Il n’y avait pourtant d’autre invité que lui et il fut un peu étonné d’être reçu avec tant de cérémonie.
LA JEUNE INCONSÉQUENTE(Par Devéria) (Coll. J B)
LA JEUNE INCONSÉQUENTE(Par Devéria) (Coll. J B)
LA JEUNE INCONSÉQUENTE
(Par Devéria) (Coll. J B)
«Les jeunes filles, qui toutes jouaient du piano-forte et de la harpe, enchantèrent mon cousin, qui est très musicien. Si son admiration n’avait pas été si également partagée entre elles trois, il m’assura qu’il fût sans faute tombé amoureux avant la fin de cette soirée. Le lendemain matin, la famille entière se retrouva à déjeuner: les jeunes personnes parurent aussi charmantes que la veille, il continuait à ne pouvoir décider laquelle il admirait davantage. Tandis qu’il s’efforçait d’être le plus aimable possible et de leur parler avec tout le respect timide que les hommes français déploient vis-à-vis des jeunes filles, le père de famille étonna et certainement alarma mon cousin en disant tout à coup: «Nous ne pouvons chasser aujourd’hui,mon ami, car une affaire me retient à la maison, mais vous monterez à cheval dans les bois avec Elisabeth: elle vous montrera mes faisans. Allez vous apprêter, Elisabeth, pour sortir avec monsieur!...» Mᵐᵉ B... s’arrêta court et me regarda comme si elle pensait qu’ici j’allais faire quelque observation. «Eh bien? demandai-je.
—Eh bien! répéta-t-elle en riant; alors, réellement, vous ne trouvez rien d’extraordinaire dans ce procédé, rien qui soit en dehors des habitudes?
—Sous quel rapport? dis-je. Que voyez-vous là qui soit en dehors des habitudes?
—Cette question, dit-elle en joignant les mains, ravie d’avoir fait une découverte,cette question me met plusau faitque tout autre chose que vous me pourriez dire. C’est la preuve la plus forte que ce qui arriva à mon cousin n’avait rien de plus extraordinaire que ce qui se passe chaque jour en Angleterre.
—Qu’est-ce qui lui arriva donc?
—N’avez-vous pas entendu?... Le père des jeunes filles qu’il admirait tellement en choisit une et permit à mon cousin de l’accompagner dans une excursion dans les bois. Ma chère madame, les mœurs nationales varient si étrangement... N’allez pas supposer, je vous en supplie, que j’imagine que tout ne puisse s’arranger ainsi excessivement bien. Mon cousin est un jeune homme très distingué,—caractère excellent, beau nom,—et il aura un jour la situation de son père... Seulement, les manières sont si différentes...
—Votre cousin accompagna-t-il la jeune fille? demandai-je.
—Non, il ne le fit pas: il retourna à Londres sur-le-champ.»
Cela fut dit si sérieusement—plus que sérieusement—avec l’air de trouver cela si difficile à exprimer, que ma gravité et ma politesse m’abandonnèrent à la fois et que j’éclatai de rire.
Mon aimable compagne ne le prit pas mal, elle rit avec moi, et quand nous eûmes retrouvé notre sérieux, elle dit:
«Ainsi, vous trouvez mon cousin très ridicule d’avoir renoncé à cette promenade?Un peu timide peut-être?
—Oh! non, répondis-je, seulement un peu prompt.
—Prompt!...Mais que voulez-vous?Vous ne semblez pas comprendre son embarras?
—Peut-être pas tout à fait, mais je vous assure que son embarras aurait cessé entièrement s’il s’était promené avec cette jeune fille, suivie de son groom; je ne doute pas qu’elle ne l’eût conduit à travers une de ces belles réserves de faisans qui sont si intéressantes à voir, mais elle eût été fort étonnée et surtout embarrassée, si votre cousin avait eu l’idée de lui parler d’amour.
—Vous parlez sérieusement? dit-elle en me regardant en face avec intérêt.
—Très sérieusement, répondis-je, je suis absolument sérieuse et, bien que je ne connaisse pas les personnes dont nous avons parlé, je puis vous assurer positivement que c’est seulement parce qu’il ne supposait pas qu’un gentilhomme aussi bien recommandé que votre cousin fût capable d’abuser de la confiance qu’il lui témoignait, que ce père anglais lui permettait d’accompagner sa fille dans sa promenade du matin.
—C’est donc un trait sublime!s’écria-t-elle. Quelle noble confiance! Quelle confiance dans l’honneur! Cela rappelle lespaladinsd’autrefois.
—Je crois que vous raillez notre confiante simplicité, dis-je; en tout cas, ne me soupçonnez point, moi, de me moquer de vous; je ne vous ai dit que la vérité pure et simple.
—Je n’en doute pas le moins du monde, répondit-elle; mais vous êtes, en vérité, comme je l’observais tout à l’heure, supérieurement romanesques...»
INDULGENCE EXCESSIVE DU MONDE A PARIS.—INFLUENCE DU CLERGÉ ANGLAIS SUR LES MŒURS MONDAINES.
Quoique je demeure toujours convaincue que la véritable société française, c’est-à-dire celle qui se compose des personnes bien élevées des deux sexes, est la plus gracieuse, la plus animée, la plus séduisante du monde, je pense toutefois qu’elle n’est pas aussi parfaite qu’elle pourrait l’être, s’y l’on si montrait un peu plus difficile dans le choix des personnes que l’on y admet.
Quiconque connaît la bonne société en France doit être persuadé qu’il s’y trouve et des hommes et des femmes qui, aux grâces les plus aimables de la vie sociale, joignent les vertus les plus solides; mais il est impossible de nier que, tout admirables que soient quelques individus de ce cercle, ils exercent envers des personnes moins estimables qu’eux une tolérance qui ne laisse pas que de choquer nos opinions, quand le hasard nous apprend certaines anecdotes authentiques concernant ces personnes.
Il est heureusement impossible, et ce ne serait, en tout cas, pas très sage, de lire dans le cœur de tous les gens reçus chez une dame de Paris ou de Londres, afin de découvrir le mystère de ce qui s’y passe. On ne doit pas s’attendre que les maisons qui reçoivent beaucoup de monde puissent scruter ainsi toutes les personnes qu’elles admettent; mais partout où la société est bien ordonnée, il me semble que l’on ne devrait pas accueillir certains individus de l’un ou de l’autre sexe, de qui la conduite extérieure et visible a attiré les yeux du monde et la réprobation des gens vertueux...
Une des raisons, à mon avis, pour lesquelles il y a ici moins de sévérité dans la bonne société, c’est qu’il ne se trouve point d’individus, ou pour mieux dire, point de classe d’individus, dans le vaste cercle qui constitue ce que l’on appelleen grandla société de Paris, qui ait le droit de prendre la parole et de dire: «Ceci ne doit pas être.»
Heureusement, chez nous, le cas est différent, du moins pour le moment. Le clergé d’Angleterre, ses respectables épouses et ses filles si bien élevées forment une caste distincte, à laquelle rien ne ressemble sur tout le vaste continent de l’Europe...
Quand de telles personnes fréquentent habituellement dans la société comme elles le font en Angleterre, quand elles y amènent avec eux les femmes qui composent leurs familles, il n’est guère à craindre que le vice effronté ose s’y présenter aussi.