ALFRED QUIDANT
Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés.
Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le feu est au logis.
—Qui est là?
—Ouvrez vite!
—Mais encore!
—Est-ce ici chez le pianiste?
On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:
—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la princesse.... off.
—Pour quoi faire?
—Pour les faire danser.
—Vous êtes fou!
—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle ainvité du monde à dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon pianiste et je suis venu chez vous.
—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur duPetit enfant.
—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons à la demoiselle.
—Mais...
—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est très généreuse.
—Mais, mon ami, vous confondez, je...
—Monsieur! la voiture est en bas.
—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion.
Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse.
A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.
—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres.
—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une erreur; je ne sais comment m'excuser.
Quidant va au piano et se met à improviser une mazourkades plus entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le salon, on tourne.
Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au brillant pianiste.
—Cher maître, votre bras.
Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens, stupéfaction du domestique.
Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans l'antichambre.
Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.
—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu.
—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main. Je vous remercie d'avoir pensé à moi.
—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais, voyez-vous, moi, j'aime les artistes!