EDMOND VIELLOT
Un très bon garçon.
Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée.
La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée.
Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847.Monte-Cristoetles Mousquetairesvenaient de faire fureur, et tous les journaux de Paris cherchaient à arracher auSièclel'illustre romancier qui faisait sa gloire.
Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copieraitjamais les autres et serait ainsi forcé de donner du sien.
Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.
En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria:
—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire!
Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné: c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment.
Dumas sonna son domestique.
—Où as-tu acheté cela?
—Chez un charcutier.
—Je m'en doutais. Quel charcutier?
—Le charcutier du coin?
—Quel coin?
—Rue Saint-Lazare.
—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison, Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela.
Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur vérificateur qui demeurait vis-à-vis.
Fontaine alla chez le toiseur.
—Qui a écrit cela? demanda-t-il.
—Moi, dit un grand jeune homme pâle.
—Suivez-moi.
En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:
—Voilà le bonhomme.
—Qui es-tu? demanda l'auteur d'Antony; moi, je suis Alexandre Dumas.
—Moi, Edmond Viellot.
—Me connais-tu?
—Quelle bêtise! je saisles Mousquetairespar cœur, et, toutes les fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lireTérésa,AngèleouDon Juan de Marana.
—Tu n'es pas courtisan.
—Je suis toiseur.
—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais ton âge.
—Accepté, fit Viellot avec joie.
Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas nourri du tout.
Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon, puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna la tête, et franchement il y avait de quoi.
Viellot copia, copia à la toise la moitié desQuarante-Cinq, vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans compter la moitié dela Dame de Monsoreau,Pitou,Joseph Balsamoet quantité d'autres récits du prestigieux conteur.
Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi être le collaborateur de Dumas.
Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même illusion, que Viellot était bien pardonnable.
Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri, bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en considération du maître, il n'était pas trop à plaindre.
Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitudedu lecteur et des dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après avoir fait le journalle Mousquetaire, se reposa sur ses lauriers.
Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers.
Un matin, Dumas lui dit:
—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.
Viellot répondit:
—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.
Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:
—Ah! et pourquoi donc?
—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter.
—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.
—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le meilleur d'entre nous.
Le soir, Dumas disait:
—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!
Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions, n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que les souliers de son secrétaireétaient par trop éculés, lui donnait un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait:
—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais enfinilfait ce qu'il peut, ce n'est pas moi quiletourmenterai jamais.
Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement.
Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez un des cent mille amis de Dumas.
—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais une délégation sur mes appointements.
—Que désirez-vous?
—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais besoin d'une pièce de quarante sous.
Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté usait son caractère, si bon et si honnête. Il semit à boire. Dumas détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres.
Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant:
—Tiens, va payer ma voiture.
—Combien?
—Une heure: 2 francs 50.
Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit.
—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il n'a pas rendu la monnaie!
—Bah! fit Dumas, la belle affaire!
Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua:
—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim avant d'y toucher.
L'auditoire était incrédule.
—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on peut confier un million à Viellot, mais...
—Mais?
—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.
Pendant que les rats de la maison riaient à gorgedéployée de la plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de comparaison à craindre avec le déjeuner du matin.
Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million sont très rares, il perdit beaucoup de clients.
Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer.
A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée par une poignante misère.
La veille de sa mort, il disait:
—Je vais allerleretrouver là-haut; c'estluiqui sera étonné quand jeluidirai comment ses amis m'ont lâché, moi,sonplus vieuxcollaborateur.
Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.
Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:
—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à laRevue des Deux Mondes?
—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!
—Bah! tu dis cela.
—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vousme croirez si vous voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais.
—Et s'il t'en offrait vingt?
—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et jem'ensauverais.