ARMAND BARTHET

ARMAND BARTHET

Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir.

M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première représentation duMoineau de Lesbie.

Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait été plus beau que celui d'Émile Augier.

On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici:

Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant; joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecinmilitaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance».

Barthet avait écrit leMoineau de Lesbieà Besançon, à sa sortie du collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à tous ses amis.

En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à l'Odéon.

Naturellement il n'en entendit plus parler.

Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet; bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué.

Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne considérait plus que comme un péché de jeunesse.

Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves d'or et de gloire de sa prime jeunesse.

Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à Jules Janin.

—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler.

Il pensait mal.

Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution; Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune inconnu.

Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière qu'il devait sauver un désespéré de talent.

Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main, il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.

M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye, l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle d'enfant terrible.

Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français.

Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées.

Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait pas trop brillant pour parer son front prédestiné.

On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbéles dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs, ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de la Comédie.

Arsène Houssaye était sorti.

Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.

Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde.

La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.

Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable.

Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la tête, et il pâlit.

Voilà ce qui s'était passé:

Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur le couvre-chef devenu horriblement chauve.

—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry, maudit enfant! qu'as-tu fait là?

—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit tranquillement à battre un pas redoublé.

—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil.

Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison.

Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels.

Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre par son inaltérable sang-froid.

Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez.

Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un d'eux prenait la parole:

—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer de concilier autant que possible...

Barthet s'élançait comme un chacal.

—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons à faire?

—Pas le moins du monde.

—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça.

—Mais...

—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous deux, et mon ami se chargera de monsieur.

Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait lui-même.

Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se récusaient ou signaient ce qu'on voulait.

Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait.

Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée fixe.

Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les officiers allemands.

Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit.

Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil avec tristesse.

—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer.

C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils l'avaient pris pour un fou.

Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort privé de sa raison!


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