MYSS AMY SHERIDAN

MYSS AMY SHERIDAN

Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est mademoiselle Amy Shéridan.

Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle a six pieds de haut.

Les formes de son corps sont admirables...

Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.

Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de prendre un petit air mystérieux.

Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce, entre autres celui de monter à chevalcomme Ducrow. Aussi a-t-elle un succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans les fêtes de Noël à Londres.

Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai faitla Timbale d'argent, je veux bien être pendu, si je sais comment vous raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité.

Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je puis faire pour vous. Voici l'histoire:

Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante.

Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin, elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville. Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût!

Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général.

Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui passe par la tête une autre vision.

Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui plaira de chevaucher dans les rues.

Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile.

Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval.

Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur qui regarde à travers les carreaux.

Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite.

La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose, descend de cheval, et flanque à l'artisancurieux une roulée de coups de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement.

Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans, on la représente dans plusieurs théâtres à la fois.

On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan!

La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme, qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des compatriotes de Shakspeare:

—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais.

Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique?


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