COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS

COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS

On célébrait la cent-et-onzième représentation d'Orphée aux enfers.

Jacques Offenbach, couronné de pampres et de myrtes, avait invité tous les dieux de l'Olympe à souper.

C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le nectar.

Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?

Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, bien capable de féconder l'univers sans tordre ses cheveux.

Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, avait déposé ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, bien décidée à fermer les yeux, puis Junon, qui faisait la roue en l'absence de son paon; il y avait l'Amour, et Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses foudres sous son habit noir.

La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda,était venupéricholerchez ses parents; il y avait encore.... qui n'y avait-il pas?

Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, comme des divinités qui ont bien et consciencieusement travaillé pendant plus de cent soirs.

La presse parisienne était représentée par tous ceux qui s'occupent de théâtres et par beaucoup d'autres qui pourraient tout aussi bien s'en occuper.

Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom que ce soir-là.

Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs de son ciel avec toute la bonne grâce et l'esprit possible.

Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils aiment fort ce maître, qui les brutalise bien un peu, mais qui aide autant à leurs succès qu'eux à sa fortune.

Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se faire pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il maltraite tout le monde sans exception, il est très aimé tout de même.

—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants avec un air de gloire.

L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des paroles qui ont le don de toucher ces braves gens.

Meyerbeer procédait tout différemment.

Après la répétition, il attendait le troisième cor dans un couloir:

—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, un mot, je vous prie.

—A votre service, répondait le cor tremblant.

—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur desHuguenots, vous avez remarqué sans doute qu'à la trente-quatrième mesure du no17 qui est enré, il y a unut dièze.

—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande bien pardon.

—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me disais: M. le professeur fait toujours un ut naturel, c'est que probablement j'aurais dû mettre un bécarre.

—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...

—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, tout le monde peut se tromper.

Et le maître s'en allait en saluant profondément.

—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois qu'il s'est moqué de moi.

Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.

—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, vous voulez rire, dit-il en fronçant le sourcil.

—Mais, monsieur...

—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous faites.

—Mais...

—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?

—Monsieur, il y aré ré si.

—Siquoi?

—Sinaturel.

—Ah!sinaturel; voilà trois fois que vous me faitessibémol; si c'est pour avoir une gratification à la fin du mois, vous vous illusionnez.

—Mais, monsieur...

—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez par-dessus le marché... Continuons.

Après la répétition, il repêche son hautbois qui est ivre de fureur.

—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, n'est-ce pas, mon ami?

—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été bien dur pour moi.

—Parbleu!

—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon possible.

—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que si je ne vous attrapais pas vertement, vous qui êtes le meilleur musicien de l'orchestre, il me serait impossible de faire marcher les ganaches, et je perdrais mon autorité.

—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en allant consolé.


Back to IndexNext