PARIS EST-IL UN GARGANTUA?

PARIS EST-IL UN GARGANTUA?

Voilà comment on fait les réputations.

Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes de moules. Il est probable que, comparé à l'arrivage ordinaire, ce nombre est considérable. Naturellement les journaux ont consigné ce fait.

La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a cru devoir faire suivre sa nouvelle de cette remarque: «Quinze mille kilogrammes de moules, et tout était avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»

Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant le fait, ont reproduit la fameuse phrase.

Les journaux de province n'ont eu garde de manquer l'occasion d'apostropher la capitale, et voici les journaux étrangers qui nous parviennent avec le même fait et le même commentaire.

Eh bien, c'est tout simplement déplorable.

Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces deux lignes supplémentaires, qui ont dû lui rapportersix sous, ne se doute guère de la mauvaise action qu'il a commise.

Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il mange tout.

Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont pas, en lisant laPetite Presseou lePetit Moniteur, ce qu'ils feraient de leurs moules si Paris ne les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en échange, Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils diront:

—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient rien; aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut nous contenter de les regarder: Paris dévore tout.

De là une grande amertume des provinciaux contre Paris.

En disant les provinciaux, j'entends naturellement quelques trafiquants, et non la masse des gens de province.

Le problème que ces braves gens poursuivent est celui-ci:

Élever un veau, le vendre et le manger après.

Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et ils s'écrient:

—Paris nous dévore tout!

Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris mange 15,000 kilogrammes de moules en un jour? C'est à le rendre fou, ce brave homme.

La tête travaille des mois dans la solitude, et il arrive à cette conclusion naturelle:

—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des moules tant que j'en voudrais.

Il se tait, mais.....

Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son champ. Si vous lui demandez un renseignement, il vous joue une niche. Si vous devenez son voisin, il vous vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune, il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; vous venez de Paris, vous êtes l'homme qui mange sa part de moules au banquet de la vie.

Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien n'est moins vrai.

Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a droit, et c'est le reporter aux abois, toujours cherchant un étonnement pour son lecteur, qui est cause de ce vieux malentendu.

Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; mais c'est un étourdi désastreux qui, pour avoir le plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas au fond des choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous allez en juger.

Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme donne cinquante moules.

Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait àParis trois cent mille personnes qui n'aiment pas les moules, vous arriverez à ce résultat navrant que, le 26 janvier 1874, sept cent cinquante mille autres personnes ont mangé chacuneunemoule, et que sept cent cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux festin sans y pouvoir prendre part.

Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.

Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra jamais; et pourtant Paris est la ville la plus sobre de l'univers.

Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie à la barrière.

Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est plus gourmet que gourmand.

Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être sobre; le Paris pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.

Pour se rendre compte du changement survenu dans les mœurs gastronomiques de la capitale, il suffit de jeter les yeux sur les images publiées par les journaux de la Restauration et de lire les livres publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette époque.

Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience facile, on disait lesventrus?

Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouvertedu matin au soir, ça augmenterait certainement sa majorité comme volume, mais pas comme nombre; et c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins pour la dignité de notre temps.

Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner les bons.


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