FAUX NOBLES ET CHAUVES
Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées qui seraient bien embarrassées de faire leurs preuves, non pas les preuves de quatorze cent, ni mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on exigeait encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les compagnies d'élite, mais tout simplement des preuves jusqu'en l'an de disgrâce, en 1889.
La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris des noms de terres, sans trop savoir pourquoi ni comment.
Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui se passait.
Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était permis à ceux qui les avaient exercées d'acheter des terres et de prendre les noms des terres acquises; mais pour cela il fallait une ordonnance du roi, qui n'était jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.
Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession d'un titre, mais il n'était pas loisible au premier traitant venu d'acquérir ces terres. Il fallait être en possession d'une noblesse bien prouvée.
Depuis le premier empire, les choses se passaient plus simplement.
M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques fermes, qu'il laissait à ses enfants.
Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses deux frères, jugeait à propos d'opérer le petit travail que voici:
Il signait d'abord:
Alexis Gaudissart (de la Gacherie).
Puis:
Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.
Puis:
Alexis G. de la Gacherie.
Et enfin:
Alexis de la Gacherie.
Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart cadet devenait, par le même procédé:
M. de la Rochepercée.
Et Gaudissart junior M. de Boisvert.
Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait Villemot: «Ça valait encore mieux que de voler.» Mais on ne s'arrêtait pas en si bon chemin.
Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avecun titre, et l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, le comte de la Rochepercée et le vicomte de Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!
Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres avec une facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur soit véritablement comte, son fils aîné ne se gêne pas le moins du monde pour se faire appeler M. le vicomte et son second fils M. le baron.
C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison que, dans les familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, ce qui est le cas de presque toutes les familles secondaires, le chef de la famille est en possession d'un titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la mort de son père.
Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire baron de son autorité privée, alors que M. son père ne pourrait lui-même prendre une semblable liberté.
Tous les gentilshommes du monde savent ce que je dis là; mais l'habitude a fini par acquérir la force de la chose jugée; aujourd'hui, c'est le droit commun.
On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un imbécile qui se faisait passer sur la tête une pommade qui avait la prétention de faire pousser les cheveux.
—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous n'avez qu'une qualité, vous êtes chauve, et vous allez perdre ce don précieux.
Et il ajoutait:
—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde appartient aux chauves, ils ont fondé une association, ils se reconnaissent à cent lieues, ils se donnent la main et s'entr'aident. Une jeune fille riche est-elle à marier, un chauve la demande et tous les autres chauves l'entourent, et nul homme chevelu ne peut l'approcher.
Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve qui l'obtient, par cette bonne raison que sept ministres sur neuf sont chauves, les chefs de divisions sont chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous les banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, il n'y a que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne leur réussit guère.