JADIS ET AUJOURD'HUI
Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il est bien évident que les artistes de nos jours ne suivent pas les errements de leurs devanciers. Au lieu de s'imposer à la foule, comme les maîtres d'hier, ils s'agenouillent devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre qu'ils imposent à leur talent, à leur nature et à leur conscience pour arriver à un résultat plus bruyant que durable!
Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques et les romantiques, entre les amants de la ligne et les fanatiques de la couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. Qu'importe le dessin, qu'importe la couleur, qu'importe la composition, qu'importe la recherche de l'idéal? Fadaises que tout cela.
Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: les tableaux qui se vendent et les tableaux qui ne se vendent pas.
On ne dit plus d'un peintre:
—Que fait-il?
On se contente de demander:
—Vend-il cher?
S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas de lui.
Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait des livres: c'était plus amusant et moins dangereux.
L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a pour titre:les Mystères de l'Hôtel des ventes. L'auteur y dévoile toutes les ruses des vendeurs de ce temple. Dans le même esprit, il y aurait à faire un bien joli volume intitulé:les Mystères de la Réputation. Ce serait à en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.
Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.
Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq ans et qui commence à vivre heureux.
Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, il s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq cents francs. Aujourd'hui la même toile avec les mêmes petits animaux, un peu moins bien faits pourtant,—l'âge est venu,—vaut quinze mille francs, et l'artiste qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui se fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux commandes.
Voici l'explication du mystère:
Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant de si jolis petits animaux finiraient, dans un temps plus ou moins long, par voir venir leur jour de gloire, et il acheta les animaux du maître par troupeaux.
Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, augmentèrent les prix; le public, qui vit l'augmentation, se hâta de se mettre de la partie, et l'homme qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de deux cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la patience d'engraisser.
Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par suite de je ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne regarde que lui, eut absolument besoin d'une soixantaine de mille francs. Dans le cas où ce grand artiste se reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir si je divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. Que ceux qui n'ont pas besoin de soixante mille francs lui jettent la première pierre.
En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre où il excellait, le peintre aurait eu pour deux ans de travail avant d'arriver à ses fins.
Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, il changea non seulement de manière, mais de genre: il fit du paysage.
Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, quiprétend qu'on n'a plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on a fait sa première communion.
En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui furent exposées à l'hôtel des Ventes.
L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître d'abord parce qu'on ne permet pas à un seul homme d'avoir deux talents, et aussi parce que les paysages, tout en étant faits par un habile peintre, étaient bien au-dessous de ses tableaux de genre.
Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur illustre camarade allait subir; ils comptaient sans les amateurs qui possédaient les principales toiles du renégat.
Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se vendaient pas, la réputation du maître en souffrirait et qu'une grande dépréciation atteindrait son œuvre tout entière: ils achetèrent les paysages 80,000 francs.
Le lendemain, les marchands et le public se pressaient à la porte du maître en demandant des paysages.
Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté de rien, n'a pas cessé de faire des arbres noirs et bruns fort prisés des amateurs.
J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont deuxhommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper une place distinguée dans le mouvement artistique.
Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas le plus bel ornement.
En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de quolibets; et encore!...