LES DEUX GENDARMES D'URI
Un philosophe a dit:
«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue de son bonheur ou celle de son infortune.»
Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière.
Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer l'envie. Je vais regarder à côté.
Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre classique de la liberté?
Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton d'Uri, où est né Guillaume Tell?
Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde.
S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait.
Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote directement les lois, sa journée étant finie.
La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son prestige.
Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier arrondissement, ditl'ancien pays, et l'arrondissement d'Useren; pour garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait deux gendarmes.
Attendez donc, vous allez voir.
Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus heureux.
Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son supérieur.
Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux gendarmes commençait à se faisander.
En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie paisible des deux gendarmes.
Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine,considérant qu'il était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste, l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes.
Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient qu'il avait rendu un service dans le temps.
Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé.
On assembla les chambres.
Elles interrogèrent le gendarme.
Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que, n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui.
La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune, nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république.
Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la république d'Uri.
Si vous saviez comme elle s'en passe!