LA QUESTION DES DIAMANTS

LA QUESTION DES DIAMANTS

IHISTOIRE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES

Ne trouvez-vous pas que les diamants finissent par tenir une trop grande place dans le monde?

A peine en a-t-on fini avec ceux du roi de Perse, que voilà ceux du Palais-Royal qui recommencent. Ces derniers sont, dit-on, enchâssés dans un drame de famille. Aussi n'en parlons-nous que pour mémoire.

A la fin du dix-septième siècle et pendant tout le dix-huitième, les diamants avaient une grande importance ainsi que les autres pierreries; cela avait bien plus sa raison d'être que dans notre temps. Une ignorance pleine de mystère entourait non seulement les brillants, mais tous les cristaux.

Les savants appellent cristaux les émeraudes, les brillants, les saphirs et les rubis.

On n'est pas plus... savant que cela, n'est-ce pas, madame?

Comme je suis à peu près sûr de ne pas ennuyer mes lectrices en leur parlant de ces cristaux, je vais faire une petite excursion dans le passé, aussi bien les temps présents n'ont rien de bien aimable.

Les romanciers du siècle dernier ont un peu abusé du diamant. A chaque instant, s'il fallait les en croire, le marquis de Fréval, le duc de Valbreuse, ou le simple chevalier Valsain tiraient de leur doigt une bague qu'ils donnaient à bout portant pour payer le plus léger service.

Ils accompagnaient le présent de phrases traditionnelles dans le genre de celles-ci:

«—Tiens, lui dis-je, friponne, sers bien mes intérêts auprès de ta divine maîtresse; et je lui passai au doigt une petite bague dont le brillant valait une centaine de pistoles.»

Ainsi s'expriment Valsain et les autres galants. Ils étaient généreux, c'est incontestable, mais, mon Dieu, qu'ils devaient être drôles et ridicules en passant la petite bague au doigt plus ou moins mignon de la soubrette: c'était tout un travail.

Aujourd'hui nos galants sont plus ladres et moins empressés.

—Tenez, petite, disent-ils, remettez donc cela à votre maîtresse, vous serez bien gentille.

Et cela est accompagné d'un ou deux louis au plus.

Et l'on vient dire que tout augmente!

D'abord il faut dire qu'un gentleman, aussi généreux qu'il soit, ne saurait, ne pourrait passer un diamant de mille francs au doigt d'une femme de chambre sans s'exposer et l'exposer elle-même aux plus grands désagréments.

D'abord, sa maîtresse ne manquerait pas de s'offusquer de cette étoile brillante ornant une main à tout faire.

De plus, elle serait humiliée de se voir sans cesse affichée à ce doigt plébéien.

Si la femme de chambre, plus amoureuse du solide que du brillant, voulait vendre son diamant, le bijoutier à qui elle le présenterait ne manquerait, pas de s'étonner qu'une domestique eût en sa possession un semblable bijou, et il faudrait aller raconter toute l'histoire au commissaire de police, homme très bien élevé, mais doué d'une curiosité déplorable.

Le galant se verrait forcé de venir en personne dire son histoire au magistrat, ce qui serait le comble du ridicule.

Sans compter que, si la maîtresse, malgré le bruit fait autour de ce bijou indiscret, venait à s'humaniser, la situation n'en serait pas moins tendue.

Qu'offrir à la maîtresse quand on a donné à sa femme de chambre un diamant de cinquante louis?

Supposez un homme faisant les choses plus que bien, et offrant du premier coup une parure de vingt mille francs, ce serait gentil, et pourtant la dame aurait le droit de lui dire:

—Cher monsieur, vous appréciez mon mérite dix-neuf fois plus que celui de ma bonne; c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas assez.

Les gens qui ne croyaient pas à la sorcellerie affirmaient très gravement que le fameux comte de Saint-Germain, plus connu sous le nom de Cagliostro, devait son immense fortune à l'art qu'il possédait d'enlever les taches des diamants.

C'était une supposition assez ingénieuse, mais elle péchait par la base; Cagliostro n'avait pas de fortune, et il est fort rare que les diamants aient des taches; ces prétentions-là sont bonnes pour le soleil.

Quand, par aventure, ils ne sont pas aussi purs que Courbet, on les taille d'une façon particulière et l'on y perd fort peu de chose.

Ce fut l'abbé Haüy qui porta le premier coup au diamant, qui, jusque-là, avait été, je l'ai dit déjà, entouré de mystère.

On n'avait aucun moyen certain de reconnaître d'une façon certaine un diamant d'un morceau de cristal de roche ou d'un caillou brillant des grands fleuves.

Le vénérable abbé prit un marteau et frappa sur lesémeraudes, les rubis, les saphirs et les diamants, comme si cela ne coûtait rien.

A force de briser, le savant finit par établir que toutes les pierres précieuses ont, dans leur débris, une forme particulière sur laquelle il était impossible de se tromper. Ce fut en brisant une pierre qu'il prenait pour un rubis spinelle qu'il reconnut le diamant rose, inconnu jusqu'alors et confondu avec les pierres sans valeur de cette nuance.

L'abbé exposa sa découverte et prouva que tous les morceaux de telle pierre affectaient, par exemple, la forme hexamétrique, pendant que les morceaux de telle autre avaient tous la forme rhomboïde ou la forme octogone, etc., etc.

Le monde scientifique applaudit fort à la découverte, mais les jolies dames du dix-huitième siècle ne l'apprécièrent que fort médiocrement.

—Voire! la belle avance, disait madame de Montlaur, de savoir qu'on a un beau diamant quand il est brisé en mille morceaux!

Elle avait un peu raison.

Le bruit que firent dans le monde les travaux du savant cristallographe prouve bien que le diamant ne courait pas tant les rues que MM. Valsain et de Valambreuse voulaient bien le faire accroire dans les livres.

Aujourd'hui, on ne casse plus les pierres précieuses.

Le premier israélite venu prend d'un air indifférent un diamant présenté à son estimation et répond sans la moindre hésitation:

—Ça pèse tant; un peu jaune; ça vaut tant.

Et jamais il ne se trompe.

Or, comme tout le monde est un peu juif, il en résulte que tout le monde distinguerait avec la plus grande facilité un diamant vrai au milieu de mille pierres fausses.

C'est au café des Variétés, au second, en plein boulevard Montmartre et en plein jour qu'a lieu la Bourse des pierres fines.

Bien peu de personnes étrangères au métier peuvent pénétrer dans le sanctuaire, non que l'accès en soit difficile, la porte est grande ouverte, mais aussitôt qu'une figure inconnue apparaît, les portefeuilles se ferment, les étoiles disparaissent. A la place de trafiquants affairés au regard vif et fin, il ne reste plus que quelques juifs à l'œil éteint faisant péniblement leur partie de bezigue.

Ah! il reste aussi un Turc!

Un Turc habillé de bleu, vous ne connaissez que ça, vous savez ce Turc qui ressemble tant à Couderc de l'Opéra-Comique, mais en jaune, ce Turc qui a de si larges culottes. Eh bien, ces culottes sont pleines de diamants.

N'allez pas croire, je vous prie, que les bons juifs, marchands de pierreries, aient la moindre défiance et qu'ils craignent les voleurs. Ah! ce n'est guère cela qui les tourmente,—je vous dirai pourquoi, si j'y pense; ce qu'ils craignent, c'est de dire les véritables prix devant les profanes et surtout devant les petits bijoutiers.

L'inconnu parti, les bras s'allongent, les portefeuilles reparaissent, il n'est pas hors de propos de constater que la plupart des portefeuilles des marchands et courtiers sont en fer-blanc, et ferment à clef comme de véritables armoires.

En une minute les tables sont encombrées de paquets de papier blanc affectant la forme de ceux dans lesquels les pharmaciens mettent la rhubarbe ou le sulfate de magnésie.

Les paquets s'ouvrent, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la table et le billard sont à ce point couverts des précieux cailloux que le roi de Perse lui-même y regarderait à deux fois et que mademoiselle Duverger se trouverait mal, elle qui se trouve si bien.

C'est un étrange spectacle que de voir des vieillards sordides sortir avec tranquillité trois ou quatre millions de leur poche.

Chacun des dix mille paquets contient des brillants d'un poids égal depuis la cassure imperceptible duvitrier jusqu'au brillant gros comme un pois de Clamart un peu vieux.

Puis viennent les pièces rares.

Là, ce sont deux saphirs gros comme des noix.

Là, c'est un diamant noir presque aussi gros à lui tout seul que les douze perles qui l'entourent.

Là, c'est un collier fait de quinze émeraudes dont on pourrait faire quinze tabatières, insuffisantes sans doute pour M. Hyacinthe du Palais-Royal, mais trop grandes à coup sûr pour le nez de mademoiselle D.

—Voici, s'écrie l'un des marchands, une véritable occasion, un des plus beaux bijoux anciens qui soient connus. C'est un collier qui a appartenu à madame la princesse de Guémenée; monture, diamants, tout est ancien. Le prince Troïsetoiloff en a refusé 75,000 francs, il y a plus de vingt ans.

Le collier passe de mains en mains, on regarde avec attention, les loupes s'en donnent à cœur joie. L'indécision, le doute se peignent sur quelques visages et le collier arrive jusqu'à Michel; Michel est le grand juge. Il prend l'objet, le soupèse, le regarde d'un air indifférent, et dit:

—Les deux brillants sont anciens; deux viennent, avec leur monture, de la comtesse de Préjean; les deux autres, plus beaux encore, ont fait partie d'un collier qui a été volé à Venise, en 1804, à madame Morosini.

Ce collier a appartenu plus tard à lady Temple, dont le mari l'acheta à Candaar, à Isaac Lieven, votre grand-père, monsieur Lion. Lady Temple l'a légué à sa fille, Madame de X..., qui le vendit trois jours après son mariage.

Quant au saphir du milieu, il vient de la vente de mademoiselle Schneider. Tout le reste est neuf, monture et brillants, et arrive tout droit de Hambourg.

Du reste, c'est assez soigné, et les 75,000 francs demandés me paraissent un prix convenable.

L'affaire est jugée.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y a dans le monde cinq ou six individus qui connaissent tous les diamants de valeur, tous les bijoux d'importance qui existent, et qui les reconnaissent après trente ans, ne les eussent-ils vus qu'une seconde, avec autant de sûreté qu'un tailleur reconnaît à trente pas un client qui a oublié de le payer.

Quant un vol est commis chez un grand bijoutier, ce qui arrive assez souvent, à Paris, à Vienne, à Londres et à Pétersbourg, si, parmi les objets volés, il se trouve quelque pierre ayant une valeur au-dessus de la moyenne, le volé ne désespère pas de retrouver son voleur, ce qui ne manque jamais d'arriver dans un laps de temps plus ou moins éloigné.

Malheureusement, le tout est tellement disséminé,qu'il faudrait de longues années pour suivre toutes les pistes, et des années plus longues encore se passeraient en d'interminables et douteux procès.

Mais, à propos de diamants, il y a souvent, très souvent l'intervention de la femme de chambre.

On a déjà beaucoup parlé de ce type de Marton. Petites comédies, petits romans, petits procès, on a montré cette confidente telle qu'elle est, menteuse, flatteuse, paresseuse. L'a-t-on fait voir aussi voleuse?

Je ne le crois pas.—Tout à l'heure j'y reviendrai. Cependant laissez-moi faire une parenthèse sur les domestiques.

Dans les hôtels un peu chic, il existe encore, de nos jours, un Suisse, le Suisse.

Ah! le Suisse est un personnage important; c'est qu'il joint à la connaissance du secret des maîtres celle des secrets des autres domestiques.

Il tient de plus dans sa droite profonde le cordon de la liberté.

Un domestique brouillé avec le suisse est un prisonnier qui n'a même pas la ressource de s'évader.

Après le suisse vient le valet de chambre. C'est, suivant son humeur, l'homme important de la maison.

Quand la maîtresse du logis porte culotte, le valet de chambre ne jouit d'aucune considération.

Les jeunes cochers et les valets de pied se reconnaissentfacilement à leurs pantalons collants et à leurs cheveux ramenés en avant en faces lisses. Ils dominent l'assemblée par un aplomb particulier, une espèce de sans-gêne qui doit changer de nom à la porte de l'écurie.

Le côté des dames est moins diapré.

Il se divise en deux séries seulement: les cuisinières et les femmes de chambre.

Les cuisinières sont faciles à reconnaître, les femmes de chambre sont, pour la plupart, des rébus indéchiffrables.

Tandis que je regardais de tous mes yeux, trop confiant dans ma perspicacité qui ne me révélait rien, j'aperçus, par bonheur, une figure de connaissance, une institutrice à qui j'avais eu l'honneur de prêter un parapluie sur la plage de Trouville, j'étais sauvé!

Cette institutrice avait permuté, elle était devenue femme de chambre, parce que les enfants grandissent et tout est à recommencer.

Je l'interrogeai, touchant trois ou quatre très belles personnes mises avec une étonnante distinction.

—Quelle est cette jolie blonde?

—La femme de chambre de la comtesse de B...

—Ce n'est pas Dieu possible! Elle a filouté les diamants de sa maîtresse; elle en a là pour plus de vingt mille francs.

—Dites cinquante.

—Raison de plus pour qu'ils ne soient pas à elle.

—Naturellement, sa maîtresse les a empruntés. Une femme du monde ne prête pas ses diamants à sa femme de chambre. On les reconnaîtrait; elle en emprunte à droite et à gauche afin que sa camériste lui fasse honneur.

—C'est ingénieux. Et les robes?

—Les robes, de même.

—Alors, votre toilette...

—Est à moi. Ma maîtresse n'aime pas à briller par là. Elle a une autre toquade; elle nous fait accompagner par de jeunes avocats qui n'ont pas de moustaches. Nous arrivons sept ou huit ensemble; cela a l'air d'une grande maison.

—A quoi cela sert-il?

—Tiens! ça se redit dans le monde!

Un gentleman bien distingué vint inviter mon interlocutrice pour un quadrille; elle refusa.

—Pourquoi ne dansez-vous pas? lui demandai-je.

—Parce qu'il m'aurait fait faire vis-à-vis par son beau-frère et sa sœur, un ancien chef qui a épousé une femme de chambre; ils sont maintenant dans le commerce; je n'aime pas les petites gens.

—Qu'arriverait-il, demandai-je au bout d'un instant, si un mauvais plaisant faisait retentir un grand coup de sonnette?

—Il n'arriverait rien, mais ça jetterait un froid, parce qu'on sait bien que les maîtres sont capables de tout.

IILES DIAMANTS DE LA REINE ISABELLE

Un grand bruit dans le monde féminin élégant.

La reine d'Espagne fait sa petite vente de diamants.

Il y en a, dit-on, pour une douzaine de millions.

C'est en Angleterre que ces précieuses pierres vont, comme dit le cliché no117, affronter le feu des enchères.

Les commissaires de la rue Drouot ne sont pas contents.

C'est un beau million de bénéfices qui leur passe devant le... marteau.

C'est aussi un petit échec pour Paris. Paris n'est plus la capitale reine du monde, et c'est bien sa faute.

L'argent ne manque pas, il y a assez de millionnaires, d'étrangers et de jolies femmes pour enlever les diamants de la reine dans une matinée; mais il est probable, pourtant, que la vente y eût été mauvaise par ce seul fait que peu de gens oseraient acheter ostensiblement pour un million de diamants. Ce ne serait certainement pas par timidité, que les amateurs manqueraient un pareil achat; mais la plupart des millionnaires nesont pas rassurés sur la marche de la décentralisation, et ils craindraient une forte baisse sur les pierreries dans le cas peu probable où Belleville deviendrait la capitale de la France.

Cette vente fait penser tout naturellement à cette fameuse reine d'Espagne mise à la scène d'une façon si curieuse, si spirituelle et si invraisemblable, par Scribe dans son opéra-comique desDiamants de la couronne; vous savez cette reine qui s'en va tranquillement dans la caverne des faux monnayeurs chanter des boléros dans l'intérêt de l'État et de sa dynastie.

Quel malheur que la bonne reine Isabelle ne puisse suivre ce pittoresque exemple!

Il est vrai qu'il ne s'agit pas le moins du monde des diamants de la couronne, comme ne manqueront pas de dire les sots, mais bien de diamants particuliers.

On s'est fort étonné que la reine catholique, qui est fort riche, se soit décidée à ce sacrifice. Une minute de réflexion suffit pour faire comprendre qu'une reine exilée ne peut laisser une pareille fortune en friche.

Les diamants sont encore plus chers à entretenir que les femmes auxquelles on les donne ou à qui on les offre, deux actes bien différents.

Ils ne mangent pas comme des chevaux à l'écurie, sans doute ils n'exigent ni réparation ni loyer, mais ils n'en sont pas moins coûteux.

Voici, par exemple, des diamants qui représentent plus de 600,000 fr. de rentes. En admettant que la reine les regarde une fois par mois pendant cinq minutes, ce plaisir qui, après tout, n'a rien d'excessif, lui coûte 50,000 fr., soit 10,000 fr. par minute.

C'est raide, comme on dit dansle demi-monde.

III

Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir du duc de Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique seigneur un livre fort curieux et fort bien fait sur lequel je reviendrai et dont j'aurais parlé tout de suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait pour certains intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre en scène le petit-fils maquillé de Witikind.

Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore s'il vit encore, le fils du docteur C...

Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une grande réputation, avait été le précurseur du docteur Ricord.

En mourant, il avait laissé une fortune considérable à son fils, ce qui était fort heureux, car ce fils eût été probablement incapable d'acquérir quelque bien.

Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve, une passion: les diamants. Il en avait un grand nombre qu'il avait cousus sur un plastron de velours noir, et il couchait avec.

Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité, puisque tout ceux qui l'aiment,—les hommes, bien entendu,—ont tous plus ou moins le cerveau dérangé.

Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces possédés.

On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus certaine d'analyser les pierres en les brisant, les éclats de chaque pierre ayant une forme particulière et déterminante.

Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle d'un diamant rose, afin de s'assurer par la forme des fragments si le prétendu diamant rose n'était pas tout simplement un pâle rubis, le marquis de Maugier, qui assistait à l'expérience, tira son épée:

—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce diamant, son sang retombera sur vous; vous êtes un homme mort.

—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le diamant n'a pas de sang et ne saurait en avoir, puisque...

Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son diamant et s'enfuit à toutes jambes.

En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria:

—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé, et, s'il ne dépendait que de moi, il serait enfermé aux Petites-Maisons.

Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était étonnée d'entendre un homme de qualité s'exprimer ainsi sur le compte du plus vertueux des hommes, le marquis lui répondit d'un air sarcastique:

—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais, pour sa science, vous me trouverez inexorable; et il ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs, que voulez-vous attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé une méthode pour apprendre à lire et à écrire aux sourds-muets!

Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation en Allemagne du célèbre Hebel, est intituléele Diamant. A Vienne, cette pièce se joue sérieusement au théâtre Impérial. J'en recommande fort le sujet aux faiseurs de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent lesFolies-Bergère.

Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme on dit là-bas sur l'affiche.

Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant magnifique. Par l'étrange caprice d'une fée, quand l'empereur perdra son diamant, il perdra en même temps son enfant.

Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, audésespoir, fait annoncer à son de trompe que celui qui a volé le diamant sera haché menu comme chair à pâté, et que celui qui rapportera le diamant épousera la princesse sa fille et les florins y afférents, comme disait MeHégésippe, notaire royal du Beauvoisis.

Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans une ferme; le paysan et sa famille l'accueillent et le soignent si bien qu'il ne tarde pas à mourir.

Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à la fille du paysan un caillou gros comme une noix dont les facettes jettent mille feux.

La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le bouchon le moribond ne lui fasse pas également cadeau de la carafe.

Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre un double florin du caillou brillant.

Marché conclu.

Mais voici la justice qui frappe à la porte.

Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne l'empêche pas d'aller en prison.

L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de laTour de Nesle, est assez intéressant.

Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne se décide pas, ce que voyant, un geôlier plus avisé que les autres lui donne une corde et aide à son évasion.

Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec lui dans la barque, et, à peine en sûreté, le juif se réjouit et demande à son sauveur comment il pourra s'acquitter envers lui.

—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi t'ouvrir le ventre.

Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant le juif, qui n'y va pas par quatre chemins, flanque le geôlier à l'eau et gagne le rivage.

A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par les gendarmes. Le brigadier, dont il a, la veille, dégraissé l'uniforme, veut bien le soustraire à la potence.

—Comment feras-tu? demande le juif transporté de joie.

—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.

Et il sort son sabre.

Heureusement des voleurs surviennent et délivrent le misérable des mains des gendarmes; ordinairement c'est le contraire, mais ces Allemands sont si originaux!

Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite aux genoux du chef de brigands, son libérateur.

—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain je te prouverai ma reconnaissance en t'envoyant cent florins.

—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aimeautant être payé tout de suite, il y a longtemps que j'ai envie d'un diamant.

Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, prompt comme l'éclair, le lui arrache des mains et le tue.

Le voilà libre.

Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père le dénonce.

Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; l'humanité entière est contre lui et le poursuit; il n'est pas jusqu'à son chien qui ne flaire le diamant.

Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger; malheureusement, de son côté, le diamant manifeste la même intention et le juif éprouve d'atroces douleurs.

Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer l'opération, son scalpel à la main; l'œil brillant de convoitise il va éventrer le patient, lorsqu'heureusement la nature reprend ses droits.

Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant et toucher la récompense; quand ils arrivent, la cour est en fête, le fameux diamant impérial a été retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu pour un strass de peu de valeur.

Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements et tous les éléments d'une haute philosophie: ils n'ont que ce qu'ils méritent.


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