LES FAUX PAUVRES
Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser.
Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie:
—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres.
Heureusement on est prévenu.
Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule de mendiants éhontés.
Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes, de braves ouvriers infirmes,des banquiers ruinés, enfin toute la séquelle des demandeurs.
Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne l'applique-t-on pas avec sévérité?
Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point, lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire.
Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui, admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une institution.
Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours mutuels.
Mendier, dans cette société, s'appellefaire la manche. D'où vient cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan Larchey.
Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les septou huit cents individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady, au faubourg Saint-Denis.
Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux.
L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les lettres destinées aux cœurs généreux.
Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit formules qui, elles, ne variaient jamais.
Lesmancheursachetaient ces lettres suivant les besoins de leur clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des clients.
—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot ou contre une actrice superstitieuse.
Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire et lemancheurqui frapperait à des portes inconnues risquerait fort de ne rien avoir.
Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de grands progrès.
Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune, leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus.
Les membres de l'association se vendent des clients,par cette bonne raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se fatigue souvent de donner au même individu.
Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même.
Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de relations et congédie le solliciteur.
Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:
—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que vingt-trois ans.
La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et vint à son secours; cela dura longtemps.
Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.
Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte.
—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal des uns ne détruit pas le mal des autres.
La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes, se divise en deux catégories, lesleveurset lessujets.
Leleveurest celui qui découvre une victime, lesujetest celui qui l'exploite.
Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune fille.
Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause de ses opinions avancées.
Il y a l'homme de lettres.
Il y a le peintre.
Il y a le graveur qui a perdu la vue.
Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur.
Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.
Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et recommencent le lendemain.
Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la fantaisie, rien n'est plus tristement vrai.
Dans le temps, lamancheavait une reine. C'était une dame titrée, qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente famille.
Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient:
—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse.
Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails attendrissants et s'écriait:
—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu de fortune!
On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps, cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants, passa dans le monde parisien pour une sainte.
Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elletravailleencore un peu.
Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec unmancheurcélèbre dont ils ignoraient la profession.
C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure,l'œil vif, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore.
Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était toujours la même.
Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et, affectant d'être fort pressé, il lui disait:
—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche, l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis jusqu'à demain.
Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison, soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, lemancheur, sur vingt portes, ramassait dix louis.
Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.
—Votre profession? lui demanda le commissaire de police.
—Mendiant.
—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc.
—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou d'une partie de la fortune d'autrui.
—Parfaitement.
—Eh bien, je vous défie de me prouver que monallégation est mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche.
—Quelle ambassade?
—Celle que vous voudrez.