LES MANGEURS DE NEZ

LES MANGEURS DE NEZ

Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs de nez?

Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son livres desDessous de Paris, et mon pauvre camarade Alfred Delvau, qui savait mieux lesMystères de Parisqu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de cette secte horrible.

Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec attention sur les bas-fonds de la Babylone moderne et ce qu'il y avait vu de choses étranges et incroyables, bien des étonnements et bien des épouvantes, mais jamais ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont découvert cette horrible corporation, ils en auraient parlé certainement.

Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non pas comme comestible.

De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des misérables coupant de leurs dents le nez oule doigt de leur adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.

Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou extraordinaires.

Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des musiciens.

La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où, séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin, quand la police est arrivée.

Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire de la Société des mangeurs de nez.

Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a envoyé l'abominable gastronome en prison.

Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de son poisson.

Qu'aurait-il fait pendant le siège?

Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les peuples deviennent cruels.

Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les rats avec leurs dents à la grande joie des gamins qui suivent les chasseurs.

Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre de la Société protectrice des animaux, ce dont je me vante, je vote leur mort avec conviction, mais je persiste à trouver leurs bourreaux odieux.

—C'est une chasse, dira-t-on.

Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre l'homme et la bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, cet exercice n'est pas sans danger.

Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de fer dans la gargouille, le rat sort, le chien le broie et tout est dit.

D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence des bois et non dans une rue fréquentée.

Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus combats de taureaux, où les bouchers étaient habillés de velours, de grelots, et ressemblaient à Figaro, fors l'esprit.

Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir absolument ridicule, trouait à coups de cornes la veste ou la culotte de ces cruels farceurs péninsulaires. C'était bien fait, sans doute, puisque l'assemblée applaudissait avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était répugnant à voir!

Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces représentations avec une admiration émue.

Heureusement cette admiration s'est arrêtée à Bayonne et à Perpignan. Le centre et le nord n'ont pas mordu.

Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés par trois fois à Paris n'eussent été d'un ridicule achevé, ce spectacle aurait eu des amateurs certainement, et, plus d'une fois, nous aurions mangé des biftecks d'assassins.

La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, ce qui fait qu'en France et à Paris surtout, où l'on paye de gros droits d'entrée, il faut faire des sacrifices sérieux pour regarder une cuisse de poulet; nous n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît que cela a de grands avantages, que les économistes ont seuls le droit de voir et de comprendre: tant mieux.

Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais qu'ils les fassent couver pour nous envoyer leurs coqs, non; ce n'est plus de jeu.

Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons sur les drapeaux, dans la casserole, et non pas dans l'arène.

Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs aux pattes, pour qu'il se charcutent!

Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, mais pas la chair avec.

M. Belmontet dirait:

Les canifs ne sont pas instruments de bataille:C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.

Les canifs ne sont pas instruments de bataille:C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.

Les canifs ne sont pas instruments de bataille:

C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.


Back to IndexNext