UN DUEL RUSSE

UN DUEL RUSSE

Heureusement les Français n'entendent pas le duel comme les seigneurs russes. Quant c'est fini, c'est fini; on se serre la main ou on se contente de se saluer, et il n'est plus question de rien.

Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le blessé peut revenir quand il lui plaît, et, comme le carré de la bouillotte, il a droit de faire son reste ou son jeu à sa fantaisie.

Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa revanche. C'est dur.

Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre créancier le soir même des noces. L'auteur deColombaa raconté la chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y perd rien.

Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur, a pourtant un grand mérite: elle est vraie.

Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.

—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K... serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit depuis longtemps.

On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés pour demander réparation au grave fonctionnaire.

—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.

—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait oublié l'aventure.

—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.

—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.

—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que lui fit votre sabre.

—Il m'avait provoqué.

—C'est vrai.

—Je garde donc ma situation d'insulté.

Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai rien à lui refuser, car je le tiens dans la plus grande estime. Nous nous battrons demain: je ne mets qu'une seule condition: à bout portant, un seul pistolet chargé.

Si ces deux Russes eussent été Français, ils se seraient mis à rire et auraient raconté la plaisanterie qu'on avait voulu faire au nouveau gouverneur; mais ces Russes étaient Russes, ils craignirent de mécontenter leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent rien, sinon qu'on serait exact au rendez-vous.

Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.

Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, un des témoins qui l'avaient assisté lui demanda:

—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi meurtrier? Votre premier duel était un enfantillage, la blessure que vous aviez faite était insignifiante.

—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, je vous prie. Si je m'étais contenté de blesser encore S... aff, il m'aurait demandé une autre revanche, et, depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très difficilement.


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