UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME

UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME

J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme poitevin, homme aimable et bien élevé, riche et insuffisamment bien tourné, qui, avec tout ce qu'il faut au monde pour être heureux, ne rencontra jamais le bonheur.

Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, encore moins un vice; c'était quelque chose de bien plus grave: il était affligé d'une disgrâce assez singulière: il ne savait pas discerner de quel côté venait le vent.

De prime abord on se rend difficilement compte de l'effet qu'une aussi naïve ignorance peut produire sur une destinée. M. de La Tour-Villiers en fit la triste expérience.

En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes études, il fut présenté dans le monde; son apparition fit même sensation. A Poitiers, comme partout où il y a des demoiselles à marier, un jeune monsieurtitré et riche ne laisse pas que de produire un certain effet.

Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans la meilleure des petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers fut invité à aller chasser chez un châtelain de son voisinage; quelques loups échappés du Limousin avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques du Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand maître en l'art d'écrire et deviser sur faits de vénerie.

Le matin, on distribua les places, en recommandant aux chasseurs d'appuyer à gauche ou à droite, dans le cas fort probable où le vent viendrait à tourner.

—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à son hôte, comment pourrai-je savoir si le vent change?

Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un bœuf, regarda le naïf jeune homme avec une admiration émerveillée, et lui répondit:

—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous le dira.

Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait y avoir de commun entre le vent et son cœur, mais il était à un âge où les choses les plus sérieuses traitent le cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que le moins possible.

La chasse fut heureuse, on tua deux loups.

—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda quelqu'un.

—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! il ne sait seulement d'où vient le vent.

—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un seul homme.

—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le prouver.

Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur les lèvres, maniant assez dextrement son cheval. Il avait vraiment bonne mine, malgré un affreux vent du nord sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui balayait le visage et lui faisait pleurer les yeux.

—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, s'il ne vous plaît pas d'être mouillé; voici un diable de vent du sud qui ne nous promet rien de bon.

—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune homme, jamais je n'ai vu vent du sud plus désobligeant.

Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent la tête pour rire en gens bien élevés.

A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais on ne parla de lui sans affirmer que c'était un niais, qui, malgré tout l'argent que ses parents avaient dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le vent.

Il demanda une jeune fille de condition en mariage, les parents de la jeune personne étaient amis des siens, les positions, les dots, les convenances s'équilibraientadmirablement; on hésita longtemps, enfin le père de la demoiselle s'expliqua:

—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne laisserai ma chère Hortense épouser un monsieur qui ne sait seulement pas d'où vient le vent.

Tout le département de la Vienne admira la sagesse et l'esprit de conduite de ce père prévoyant.

M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu retiré malgré son penchant pour le monde, qui ne le prit jamais au sérieux.

Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il son opinion sur un cheval ou sur un coup douteux de bouillotte ou d'échecs, on souriait: quel fond pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne sait pas même d'où vient le vent?

Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; il se rabattit sur le conseil municipal et il échoua plus que jamais, parce qu'on est bien trop avisé pour confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à un homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.

M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de la cause de tant de guignon, si un domestique ivre qu'il venait de congédier ne lui avait répondu:

—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore mieux être un ivrogne que d'être comme monsieur, dont tout le monde se moque parce que monsieur ne sait seulement pas d'où vient le vent.

Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un mot lui avait fait comprendre le secret de ses malheurs. Ce fut toute une révélation.

Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, je vais, pour couper au court, raconter en quelques mots sa triste fin.

Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, sur le bord de la mer, une propriété qu'une de ses tantes lui avait laissée.

Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans lesquels il supposait trouver la science qui lui manquait, mais aucun livre au monde, mêmel'Art de s'orienter dans les déserts, par l'abbé Prugnot, ne donne la manière d'apprendre d'où vient le vent.

Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un grand parti, il alla questionner un capitaine au long-cours.

—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en mer, comment faites-vous pour savoir d'où vient le vent?

Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un homme grave se voulût moquer de lui, prit dans sa bibliothèque un petit pompon blanc fait de plumes d'eider, et le lui montrant il lui dit:

—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger brin de brise le fait frissonner; vous voyez que ce n'est pas malin, et il ne faut pas avoir inventé la poudre pour s'en servir.

Le questionneur humilié fit semblant de comprendre et se retira plus désolé que jamais.

Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux matelot de le prendre avec lui dans son bateau pour faire une promenade en mer, moyennant un bon louis d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.

Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres de la côte et que M. de La Tour-Villiers fut bien acertainé que personne, sauf le marin, ne pouvait l'entendre, il demanda négligemment:

—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on pour savoir d'où vient le vent?

—Puh! l'habitude.

—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?

—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.

—Et puis?

—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre doigt, tournez-le comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce pas? tournez-le de l'autre côté, vous sentez la fraîcheur de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que le vent est nord, nord-est.

Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.

—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.

—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est le levant, il s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, c'est le nord, et le midi est en face.

M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.

—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais quand le soleil est couché ou qu'il n'est pas encore levé, ou quand le ciel est nuageux, comment peut-on bien faire pour savoir d'où vient le vent?

Il mourut encore jeune et véritablement bien à plaindre; que fallait-il à ce galant homme pour être heureux? Bien peu de chose: une girouette.

Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans ce moment dans la situation de cet infortuné gentilhomme?

On y a beau se remuer, prendre des airs capables, parler, hurler, brailler, écrire—qui plus est—personne ne sait au juste d'où vient le vent.

Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce ne sont pas les girouettes qui manquent.

On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal comme leTimesde Londres, c'est-à-dire une feuille qui, sans aucun parti pris, soit toujours à la tête de l'opinion publique.

Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile à faire, mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il est impossible.

Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce que je nie, elle n'a pas de tête.

Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.

Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a reçu sur la tête un violent coup de bâton et qui en est resté étourdi.

A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des événements qu'il a acceptés semble s'éloigner de lui, il devient chaque jour plus rêveur et plus indifférent.

Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point qu'il voit partir ses milliards et qu'il se frotte les mains avec plus de satisfaction qu'il n'oserait en témoigner si on les lui apportait.

«En voilà quatre de payés; tout va bien.»

Les grands crimes se succèdent, les catastrophes s'accumulent et l'opinion publique ne bouge pas.

Comme cette infortunée princesse qui pleurait son époux assassiné, elle pourrait prendre la fameuse devise:

Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus.

C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui luiestencore, c'est la bande à Gélignier.

De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: voilà les virtuoses du jour.


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