UN REPORTER

UN REPORTER

M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, ou plutôt un drame:Le Sphinx, au Théâtre-Français.

La première représentation a été fort brillante; la Comédie-Française a encore, Dieu merci, conservé les bonnes traditions. Ses loges ne se vendent point hors de son bureau de location, et soit que sa surveillance soit plus active, soit que son titre de première scène parisienne en impose aux marchands de billets, ces industriels trafiquent peu autour de son guichet.

Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une fois, ça vaut mieux et cela repose.

La partie féminine se compose des dames de l'Académie française et des femmes des hauts fonctionnaires, enfin des dames du monde à qui leurs goûts ou leurs relations ouvrent à deux battants la porte de la maison de Molière.

Le Sphinx, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet,avait mis sens dessus dessous le faubourg Saint-Germain; on y savait que ce n'était autre chose que la charmante nouvelle deJulia de Trécœurmise en pièce.

Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est une héroïne on ne peut plus aristocratique. Quand dans un livre d'un auteur de marque, l'héroïne est prise dans le grand monde, le noble faubourg s'émeut et se demande qui l'auteur à voulu peindre.

Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive presque toujours qu'au lieu de l'original demandé on en trouve trois ou quatre.

Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans les loges des choses comme celles-ci:

—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son héroïne était si admirablement faite, qu'on l'aurait pu habiller avec un gant de Suède: ne serait-ce pas de mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?

—Ah! comtesse, que dites-vous là?

—Je ne sais pas; je demande.

—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais je n'en crois rien.

Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que les jeunes et jolies femmes sont d'autant plus remarquées les jours de première au Français, qu'elles y sont plus rares.

Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plusaimable, car elles n'ont pas à lutter avec les toilettes tapageuses des beautés en renom.

Dansle Sphinx, une surprise attendait les spectateurs.

Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, c'est mademoiselle Croizette.

Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre des choses; mais jamais, au grand jamais, on n'avait vu mourir comme sait mourir cette demoiselle. C'est à croire que cette artiste, en sortant du Conservatoire, allait prendre des répétitions à l'hôpital.

Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.

Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. Mademoiselle Croizette meurt empoisonnée; elle roule, contracte et démène ses jolis membres convulsés pendant cinq minutes qui paraissent cinq siècles.

On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son pauvre corps; elle gémit et râle à donner le frisson, son joli visage, illustré par Carolus Duran et si remarqué dansJean de Thommeray, devient blanc, pâle, livide, jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.

Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le plus sombre mélodrame du boulevard du crime.

Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, les Laurent, les Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art deproduire de grands effets, n'ont jamais tenté la moitié des efforts accomplis par la jeune première des Français. Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort était si saisissante dans laVie de Bohême, aurait tout au plus l'air de faire dodo.

Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce genre de mort réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, sublimes peut-être, appartiennent plus particulièrement aux héroïnes du doux Feuillet qu'à celles d'Émile Zola, je m'en lave les mains. Mais ce que je puis constater sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort est ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.

Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la pièce trop petite pour cette mort? Encore une fois je ne me veux point mêler de cela.

Toute la question est pourtant dans ce trépas sans pareil.

Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette ou tout Paris préférera-t-il quelque chose de plus gai? Voilà la question.

Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une sensation telle, que le lendemain tous les directeurs de journaux amusants mettaient leurs reporters en campagne.

Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre deleur propre chef et étaient partis de leur propre chef à eux.

La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien gagnée à la suite des fatigues d'une importante création, qu'un violent coup de sonnette l'éveillait sans pitié.

—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant effarée, c'est un monsieur qui vient de la part de tel journal pour une chose importante.

Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait prier d'attendre, ne tarde pas à paraître et demande au monsieur le motif d'une visite un peu matinale.

—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est le journal le mieux informé de Paris?

—Vous me le dites.

—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.

—Pourquoi, je vous prie?

—A cause de votre mort d'hier soir.

—Vous croyez?

—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public sache tout, jusqu'au moindre détail.

—Pardon, tout quoi?

—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.

—Où j'ai appris à mourir?

—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, à la Charité ou à la Pitié?

—Mais...

—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vousétudié toute seule ou avez-vous un professeur?

—Monsieur...

—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement un amateur?

—Mais, monsieur...

—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles coûté cher? Répondez, je vous prie, et surtout mettez le comble à vos bonnes grâces en répondant vite; il faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin, il y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, elles ne sont pas graves.

—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter consent enfin à céder la parole, je suis comédienne et je tâche de jouer mes rôles le plus consciencieusement possible. Je n'ai ni professeur ni maître et n'ai jamais fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche, j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, je tâcherai de faire mieux une autre fois.

Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces renseignements par trop simples.

Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.

On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des reporters.

Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; cela pourrait bien lui coûter cher; les reporters sont rancuniers.

Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs de la maison.

—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de chambre, dites-moi où votre maîtresse a appris à mourir, je vous donnerai une loge pour aller à l'Odéon.

—Merci, a répondu la camériste avec une dignité parfaite, je ne vais jamais dans les petits théâtres.

Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters ne se tiendront pas pour battus; ils trouveront quelques bonnes histoires pour piquer la curiosité du bon public.

Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque émule de Talbot ne mette sur sa porte un avis ainsi conçu:

ADAMASTORprofesseur de déclamation.Trépas divers en vingt-cinq leçons.


Back to IndexNext