A EDMOND TAIGNY.
Alfred de Musset a écrit des strophes qui sont célèbres sur la rapidité avec laquelle tout s'oublie à Paris. J'ai une fois de plus éprouvé la justesse cruelle des vers du poète, en assistant, cet été, moi quinzième, au service du bout de l'an d'un homme que j'avais beaucoup aimé, François Vernantes. Mais un sage n'a-t-il pas dit: «Les plus mortes morts sont les meilleures?» J'avais, moi, une raison particulièrepour ne pas oublier Vernantes. Il m'a légué, par son testament, tout un carton de ses papiers. J'y ai trouvé des projets de roman mal ébauchés, un millier de vers médiocres, des notes de voyage sans grande valeur et quelques curieux fragments d'un journal intime. François Vernantes était un de ces personnages incomplets, comme Amiel, dans lesquels des portions de supériorité s'unissent à d'étranges insuffisances. Quand je l'ai connu, quatre années après la guerre, il vivait parfaitement oisif. Il avait environ trente-cinq ans. La révolution du 4 Septembre l'avait surpris au Conseil d'État, où il occupait le rang d'auditeur de première classe. Il avait cru ne pas devoir redemander son poste, après la guerre, pour des raisons de délicatesse, et il passait ses journées à se lamenter sur le vide de son existence. «Écrivez,» lui disais-je, quand je le trouvais par trop mélancolique, sur le divan de sa garçonnière de la rue Murillo. Il répondait: «J'essayerai,» puis il n'essayait pas. De fait, j'ai acquis depuis la conviction que son incapacité d'agir provenait de l'hypertrophie d'une puissance très spéciale: l'imagination de la vie intérieure. Il se voyait vivre et sentir avec une telle acuité que cela lui suffisait. Son actionétait au dedans de lui, et l'excès de l'analyse personnelle absorbait toute sa sève. Les hasards l'avaient fait tomber du côté où il penchait. Cet homme, maigre et svelte, avec une jolie figure ferme et rêveuse à la fois, d'une si fine netteté de lignes, où deux yeux bleus, d'un bleu tout pâle, s'ouvraient sur un teint brouillé de jaune par la maladie de foie, avait dans toutes ses manières le je ne sais quoi qui révèle une éducation féminine. Il avait perdu son père très jeune, et la mort seule l'avait séparé de sa mère, pas beaucoup de mois avant que je ne le connusse. Peut-être, s'il eût grandi dans une atmosphère moins tiède, et de bonne heure subi les brutalités de la vie, serait-il devenu moins sensitif, moins frémissant, plus capable de vouloir. Peut-être encore sa petite fortune,—vingt mille francs de rente,—fut-elle une cause de paresse. Peut-être enfin a-t-il usé son énergie dans une sorte de libertinage sentimental qui fit de lui, durant ses années de première jeunesse, une manière d'homme à bonnes fortunes. Toujours est-il que ses papiers révèlent un sens de l'observation intime qui fût sans doute devenu du talent avec un peu d'effort. Ses derniers jours s'attristèrent d'une crise aiguë d'hypocondrieattribuable à son état physique et à une déception dont j'ai retrouvé la confidence parmi ses notes. A vrai dire, Vernantes ne tenait pas de son existence un journal suivi. Parfois il demeurait six mois sans écrire, puis il étalait pour lui-même et au hasard de la plume un grand morceau d'âme. C'est ainsi que le récit de la déception dont je parle se distribue en deux longs fragments placés bout à bout, quoique le premier soit daté de Florence, et de mars 1879, tandis que le second a été rédigé à Paris, dans l'hiver de 1881. Il m'a semblé cependant que ces fragments, à eux deux, faisaient bien un tout, quelque chose comme le dessin complet d'une évolution du cœur, et je donne ici ces pages. Elles présenteront quelque intérêt aux lecteurs qu'a préoccupés, ne fût-ce qu'une fois, le problème de l'influence de l'imagination sur la vie et la mort de nos sentiments.
Florence, mars 1879.
L'étrange machine qu'une âme humaine et que nous sommes peu assurés de la paix intérieure! A midi, j'aurais juré que je passerais ce soir comme tous mes soirs, depuis ces deux semaines, soit à me promener en voiture ouverte le long de la route des Colli, devant ce paysage florentin dont la ligne se fait si nette sous le clair de lune,—soit dans un fauteuil, au théâtre, à suivre le détail du jeu des acteurs italiens, interprétant une pièce adaptée du Gymnase ou du Vaudeville. Rien de plus significatif pour qui veut saisir les différences des caractères nationaux... La brise a changé, M. Vernantes, et vous voici penché à votre table, dans cette chambre de passage, en train d'écrire sous la clarté d'une lampe d'emprunt, et sur ce journal abandonnédepuis des mois. On n'a pas encore inventé de meilleur procédé pour y voir un peu plus clair dans son cœur;—et il fait terriblement obscur dans le mien, à cette minute.
A gros effets, petites causes. Si je n'avais appris dès longtemps à me constater au lieu de me contraindre, que j'aurais honte d'être, à quarante et un ans, ce composé instable, ce mélange changeant qu'un rien suffit à colorer d'une nuance nouvelle! Il pouvait être quatre heures de relevée. Je sortais de l'Académie, où j'avais regardé pour la vingtième foisle Jugement dernier, de Fra Angelico,—le maître qui flatte le plus mon sentiment d'une peinture presque sans formes,—et cette ronde des anges et des jeunes moines sur un tapis de fleurs surnaturelles. J'avais suivi les pavés au hasard de mes pas, considéré leSaint Georgesd'Or' San Michele, l'Andromèdede la place de la Seigneurie. Dans tout mon être circulait ce je ne sais quoi de léger, d'impondérable, que procure la vision prolongée de la beauté. Je goûtais jusqu'au délice le plaisir d'avoir dépouillé monmoi,—ce moihabillé à la moderne, ayant un état civil, un passé, un avenir,—pour m'en aller tout entier dans les images dont mes yeux venaient de se repaître. Jesuivais le trottoir de la rue Tornabuoni. Un orage de printemps qui menaçait depuis le matin éclate presque tout d'un coup. Sans parapluie et à dix minutes de mon hôtel, j'entre au cabinet de lecture de Vieusseux pour éviter l'eau, tandis que les marchands de fleurs roulent en hâte leurs petites charrettes, garnies de narcisses, de violettes et de roses, sous les portes cochères. Je comptais demeurer là cinq minutes. La pluie se prolonge. Pour tuer le temps je me laisse choir sur un des divans de la salle de lecture, et je ramasse machinalement un journal français qui traînait enroulé sur sa hampe de bois. Depuis combien de jours, dans mon étrange indifférence pour tout ce qui n'est pas la sensation de l'heure présente, n'avais-je pas fait une semblable lecture? Et voici qu'entre la mention d'un bal élégant et l'annonce d'un roman nouveau, mon regard tombe sur le compte rendu de l'enterrement du comte Adolphe Bressuire... Trente-sept ans, le petit-fils de l'ancien ministre de l'Empereur, marié depuis quatorze mois, c'est bien celui que j'ai connu. Ève-Rose est veuve! C'en est assez pour que mon pouls batte la fièvre en ce moment, moi qui croyais si bien l'avoir oubliée. Je fus bouleversé par cette simple idéeau point de rechercher la confirmation de la nouvelle dans un second journal, puis dans un troisième, enfantinement. La pluie avait cessé. Je sortis, et, tout en regardant le flot de l'Arno couler, lent et brouillé, cette seconde pensée surgit en moi: «Si cependant elle m'aimait encore! Si elle m'aimait?... Et m'a-t-elle jamais aimé?... Qu'ai-je bien su du cœur de cette inexplicable enfant?...» Et les troubles anciens ont recommencé,—si intenses que, pour les tromper, j'ai dû recourir au vieux remède, à cet inutile griffonnage sur le memorandum de ma vie morte, puisque c'est seulement la plume à la main que je me soulage du malaise intime. Anomalie singulière et qui fait de moi un demi-écrivain, comme tout a contribué à faire de ma pauvre personne un demi-quelqu'un ou quelque chose:—une moitié de femme, car j'ai les nerfs malades de ma mère;—une moitié d'homme d'action, car j'ai commencé ma jeunesse dans une carrière politique;—une moitié d'aristocrate, car, avec mon nom plébéien et ma modeste fortune, j'ai toujours flotté sur le bord de la haute vie;—voire une moitié d'homme heureux, car, au demeurant, mon lot sentimental n'a pas été trop misérable, et j'ai connu des demi-bonheurs.—J'ai tellement cru, il y a trois ans, lorsque j'ai commencé d'aimer Ève-Rose, que, pour une fois, je tenais un bonheur entier!
Elle est présente devant moi et vivante, comme un être, l'heure exacte où ce sentiment a pris naissance. Je pourrais, en cherchant un peu, nommer la date et dire le jour, dire surtout la couleur du jour. Je revois la nuance du ciel,—d'un bleu pâle et froid,—qu'il faisait sur la rue de Berry, par cette après-midi de décembre. C'était un lundi, jour de réception de celle que j'avais connue la belle MmeNieul,—quand nous avions tous deux vingt-cinq ans. Combien de fois avais-je traversé la cour de cet hôtel numéroté 25bis,—combien de fois donné mon pardessus au valet de pied dans l'antichambre et franchi le grand salon pour arriver jusqu'à la maîtresse du logis, qui se tenait d'habitude dans une sorte de vaste salon-serre séparé du premier par une grille en fer forgé tout enguirlandée de feuilles d'or? Le compte est aisé. J'ai connu les Nieul en 1865. J'ai dîné chez eux depuis lors environ quatre fois par saison. Mettons que je leur ai rendu le double de visites. Et puis combien de fois ai-je rencontré MmeNieul ailleurs? Je lavoyais chez les de Jardes, chez les Durand-Bailleul, chez les Schœrbeck, chez les Gourdiège, chez les Le Bugue. Que de soirées, vouées au néant, s'évoquent à ma mémoire rien qu'à écrire les syllabes de ces noms! Que d'après-midi consacrées, comme cette après-midi de décembre 1876, à l'insipide corvée des visites! Et sur tout cela, combien de fois avais-je aperçu Ève-Rose Nieul, sans la remarquer autrement que pour la singularité de son nom, qui m'avait paru un comble de prétention? Si cette jeune fille avait éveillé une émotion en moi, ç'avait été celle de la pitié, quoiqu'elle vécût dans une atmosphère d'opulence raffinée. Oui, je l'avais plainte d'être conduite, si jeune, dans le monde, et avec cette outrance que MmeNieul apportait à se conformer aux rites usuels de la vie élégante. Son veuvage n'avait rien diminué de cette ardeur. Rendre des visites et en recevoir, siéger à des dîners d'apparat chez elle et chez les autres, ne manquer ni un bal, ni une exposition, ni une pièce en vogue, en un mot, être en représentation toujours, c'était encore, il y a quatre ans, l'unique affaire de cette femme à figure de déesse. C'est qu'avec ses grands yeux bruns, si larges et si calmes, avec sa hautetaille, avec ses épaules et ses bras magnifiques, avec sa tournure restée si jeune, chaque sortie était une occasion de triomphe pour elle, même aux approches de la quarantaine. Irréprochable d'ailleurs, comment ne l'aurait-elle pas été avec cette splendeur impassible de son visage qui déconcertait le désir? Est-ce qu'on imagine une Junon mettant une voilette sur une autre et se glissant dans un fiacre pour courir à un rendez-vous clandestin? Avec cela, dépensière comme une actrice qu'elle aurait pu être, car elle chantait divinement. Oui, cette femme avait toutes les raisons possibles d'aimer le monde, et elle l'aimait, comme un poète aime les vers, un chimiste son laboratoire et un jockey son cheval. C'était pour elle la forme première et dernière du bonheur, et, bien naïvement, elle avait élevé sa fille selon ses goûts. Toute petite, j'avais vu Ève-Rose danser dans chacun des bals d'enfants sur lesquels j'étais venu jeter un coup d'œil. Je l'avais rencontrée au Bois, ses cheveux blonds épars sous le petit chapeau de feutre et joliment assise sur sa ponette, aussitôt qu'elle avait pu se tenir en selle. Aujourd'hui, avant sa vingtième année, son nom était cité dans les articles des journaux de la haute vie. On commençaitd'écrire, dans les comptes rendus de soirée, «la toute charmante Mademoiselle Nieul,» d'une manière courante. Deux peintres à la mode avaient déjà exposé son portrait. Quoi d'étonnant que je n'eusse jamais pensé à elle que pour dire «la pauvre fille!» Et je l'avais classée, une fois pour toutes, dans le groupe des créatures que je hais le plus,—après les enfants mondains,—je veux parler de ces jeunes personnes dont l'âme s'est fanée au feu desséchant des conversations de salon avant d'être éclose, de ces vierges de fait qui ont deviné tous les compromis de conscience, avec une figure d'ange,—de ces froides calculatrices au sourire ingénu qui se marient pour avoir deux chevaux de plus dans leur écurie que l'amie mariée de la veille... En vieillissant, je deviens terriblement jeune, moi-même, et d'une naïveté de chérubin romantique. Me voici loin de mon entrée dans le salon de la rue de Berry. Qu'allais-je y faire, puisque ni Ève-Rose ni sa mère n'étaient selon mon cœur, et quelle sotte manie de ne pas vivre à sa guise quand on a l'indépendance de la fortune et qu'on souffre cruellement du caractère d'autrui?
Oui, mais pour vivre à sa guise, il faut n'avoir jamais dépendu d'une femme, et, pendantquatre longues années, je venais d'être l'humble serviteur d'une maîtresse, assez étourdiment prise aux eaux de Carlsbad et conservée à Paris, de cette jolie et folle...,—ma foi, je n'ai pas le droit d'écrire son nom, même ici;—et comme elle était des amies de MmeNieul, j'avais dû me résigner à venir très souvent rue de Berry. Puis, comme nous avions rompu depuis six mois, je lui devais, à elle, d'être plus exact que jamais aux devoirs du monde qui avaient jadis été les occasions heureuses de notre liaison.—Heureuses? Après tous les chagrins que cette femme m'a fait connaître, comment puis-je écrire ce mot à propos d'elle? J'étais son premier amour. Du moins je le crus en ces temps-là, et cette persuasion rivait davantage encore ma chaîne. Il me semblait que je lui devais plus qu'à une autre, et j'attribuais ce sentiment à une délicatesse de conscience, bien que je lui fusse attaché sans doute par cette vilaine vanité du sexe qui est le plus clair de tous nos amours. Je me laissais tyranniser, et je menais à la lettre l'existence d'un forçat de club; car elle joignait à une jalousie extrême un effréné désir de divertissement, si bien qu'il fallait toujours être où elle était, et elle était toujours dans le monde. Oui, une chaîne, etmeurtrissante, et cependant imbrisable, car cette frêle créature aux yeux noirs trop grands, aux cheveux ondulés, à la bouche fine avec un rien de duvet au coin du sourire, était une ensorceleuse de volupté, en sorte que ma liaison avec elle se composait de scènes atroces, de cruelles corvées mondaines et d'ardentes ivresses. Le tout faisait une espèce de filtre diabolique dont je ne me serais pas guéri si elle n'avait eu l'idée de me donner un rival, dans des conditions qui me firent douter de mon rang sur la liste de ses triomphateurs ou de ses victimes; et nous nous brouillâmes, non sans qu'il me restât de ce cuisant amour un fond amer de misanthropie. Nous sommes ainsi construits, nous autres hommes, qu'après avoir divinisé une femme pour ses mœurs légères quand elle se conduit mal à notre profit, nous l'en méprisons aussitôt qu'elle fait avec notre voisin ce qu'elle faisait avec nous. Tendre logique!
J'étais encore tout assombri de cette rupture au moment où j'entrai dans le grand salon de l'hôtel Nieul, pour la première fois depuis mon retour de la campagne, et la vue des meubles de cette pièce ne fut pas sans me donner cette défaillance physique du cœur dont s'accompagne chez moi le sentiment du passé. Autour dugrand piano, sur les canapés et les fauteuils, le long des tapisseries à personnages qui garnissaient les murs, il traînait tant de mes souvenirs! Il y avait, posé sur un chevalet, un tableau de Watteau, dans le coin à droite, qui représentait une collation de jeunes seigneurs et de jeunes dames au bord d'un étang à la chute du jour, symbole adorable de la mélancolie dans le plaisir, dont ma maîtresse raffolait jadis. A peine si j'osai jeter sur la toile un coup d'œil en passant. Lorsque je mis le pied dans la serre où toute la société se trouvait réunie, j'étais dans cet état de sensibilité nerveuse que je cache d'ordinaire sous de l'ironie. Tout m'est blessure alors ou caresse. Rien n'est plus dangereux que d'approcher dans ces minutes-là une femme trop charmante. Il flotte dans votre cœur comme des cristaux préalables qui ne demandent qu'à se prendre autour du premier rameau fleuri qu'on y jettera. Il y avait là, causant avec MmeNieul, deux de ses amies et trois jeunes gens, et, debout auprès de la table de thé, MlleNieul et Mllede Jardes. La pièce en rotonde, les divans circulaires tendus d'étoffes anciennes, le mariage sur les murs des feuilles des plantes avec la nuance passée d'autres étoffes, les sièges enbambou et leurs coussins attachés par des cordonnets de soie tressée, le dôme de verre treillagé, le goûter préparé,—le connaissais-je assez, ce décor? Mais ce que je ne connaissais pas, ou du moins ce que je n'avais jamais remarqué comme je fis durant ces trois quarts d'heure de visite, c'était la beauté d'Ève-Rose. Peut-être subissais-je, sans m'en rendre compte, un effet de la loi des contrastes, et, l'imagination remplie du souvenir du visage de mon ancienne maîtresse,—ce visage passionné jusqu'à en être dur, et pour moi marqué de vice,—n'était-il pas inévitable que la vue de cette physionomie claire de jeune fille me fût un repos délicieux? Malgré mes préventions, cette innocence évidente me charma aussitôt. Ève-Rose ne tient pas de sa mère par l'opulence de la beauté, car elle est de taille petite, de gestes menus, presque trop frêle. Ses cheveux d'un blond très chaud couronnent un front où la pensée était alors comme transparente. L'ovale de ce visage est mince, le nez un peu busqué, mais c'est par les yeux et par le sourire que ce gracieux ensemble s'achève en beauté. Ce sont deux yeux d'un bleu gris, dont le point central se dilate parfois jusqu'à faire paraître le regard sombre et à d'autres minutes se resserretellement que la prunelle est toute pâle. C'est un sourire d'une gaieté candide, sourire d'une bouche sur laquelle aucune flamme, ou coupable ou permise, n'avait passé et qui montrait des dents toutes petites, comme d'une enfant, et l'oreille aussi était celle d'une enfant par sa délicatesse. Ève-Rose semblait une enfant encore par le tour de toute sa personne, par sa légère et alerte façon d'aller et de venir sur la pointe de son pied fin qu'elle posait un peu trop en dehors. Pour tout exprimer d'un mot, c'était la Jeunesse même que j'avais devant moi en train de me verser bourgeoisement du thé du bout de ses doigts fragiles où ne luisait l'or d'aucune bague. Nous étions debout, elle, Marie de Jardes et moi, à une extrémité de la serre, tandis qu'à l'autre la conversation s'animait. Des phrases m'arrivaient, entamées par des «Chère madame» et continuées par des mentions d'endroits de villégiature. Des noms de personnes rencontrées à la mer ou aux eaux, entre Deauville et Saint-Moritz, partaient comme des fusées, puis l'annonce des mariages prochains, car il y a deux saisons pour les mariages, la fin du printemps et la fin de l'été, les bals et la campagne étant les seuls endroits où notre société prudente permetteaux jeunes gens des deux sexes de se rapprocher. Cela faisait une vraie causerie du monde, insignifiante mais bénigne, car les méchancetés ne se débitent que dans les cercles intimes, et la conversation officielle est une sorte de mise au courant, à peine malicieuse, des faits et gestes extérieurs de chacun. Cela aurait pu être sténographié et imprimé tout vif sous la signature de «Bijoutine» ou de «Gant de Saxe» dans quelque gazette du boulevard. Ah! je l'ai connu, le dur ennui des entretiens de ce genre! Mais quand il y a, dans un salon, de beaux yeux auxquels s'intéresser,—et voici que je m'intéressais déjà à ceux d'Ève-Rose,—je me résignerais à entendre tout un clan de femmes du monde parler sentiment ou littérature!
De quoi nous-mêmes parlions-nous, Ève-Rose, Marie de Jardes et moi, dans notre aparté autour de la théière et des verres russes dressés dans leur gaine de vermeil ciselé? C'est une des singularités de ma mémoire que je me souvienne du texte des paroles moins que de leur accent et de cet accent moins que de la nuance d'âme que j'ai cru deviner par derrière, comme je me souviens de la couleur des yeux moins que de leur regard, et de la ligne d'une bouche moins quede son sourire. Ève-Rose me taquinait sur mon dédain pour les jeunes filles. Ce n'était rien de très original. «Savez-vous,» disait-elle, «que c'est la première fois que vous me faites l'honneur de causer avec moi?...» Elle me regardait, ses grands yeux ouverts, ses cheveux d'or relevés sur le haut de sa tête, d'une manière qui la faisait ressembler à une tête de Watteau, la taille prise dans une robe de couleur sombre. Marie de Jardes, serrée dans un petit pardessus ajusté et tout bordé de fourrures, avait son frais visage de poupée encadré dans une petite capote de soie noire doublée de soie rose. Et toutes les deux de commencer un babil, coupé de rires joyeux, auquel je me mêlai du mieux que me permit l'occupation à laquelle je me livrais pendant ce temps-là. Par delà le cristal clair des yeux d'Ève-Rose, je m'amusais à regarder en pensée quelles images dormaient ensevelies. Notre âme est ainsi composée de ces innombrables empreintes que les milieux anciens ont laissées en elle, et dans cette tête aux cheveux si joliment blonds qu'apercevais-je:—très au loin, le souvenir de promenades au parc Monceau et aux Champs-Élysées, avec la sensation déjà qu'on est une petite personne d'un ordre rare, quelque chose d'unpeu à part des autres fillettes;—très au loin encore, des souvenirs de paysages, des coins de mer élégante, le frémissement de l'eau bleue où l'on joue sur une plage, en toilette spéciale toujours;—un tout petit peu plus près, la vision des bals d'enfants où l'on est déjà courtisée et coquette;—un peu plus près, de vagues réminiscences de mysticité, les agenouillements de la première communion dans la vapeur de l'encens et sous les cierges;—et pêle-mêle, ensuite, des séances à différents cours, des indications convenues et fausses sur les littératures et les arts, et surtout qu'il n'y a de bonheur ici-bas que dans l'existence d'une femme du monde, avec un hôtel, des voitures, des toilettes et un mari qui monte bien à cheval;—enfin les mille scènes de cette vie du monde, jusqu'à mes visites, à moi, dans le salon de sa mère. Oui, c'étaient bien des images de cet ordre qui s'étaient reflétées dans cette âme, à travers ces prunelles bleues; mais ce que je saisissais aussi bien nettement, ou du moins cela me semblait ainsi, c'est que cette âme valait mieux que ces souvenirs. Le miroir était plus précieux que les images. Cette expérience était bien frivole; mais cette jeune fille n'était-elle pas née pour être sérieuse? N'avais-jepas devant moi, une fois de plus, une créature supérieure à sa vie, supérieure même à ses sentiments? Hypothèse toute gratuite, dont je crus voir la preuve à quelques-uns de ces riens que nous interprétons avec une si savante subtilité lorsque nous y sommes conviés par le charme visible d'une femme. Elle se moquait,—nous nous moquions,—de celui-ci et de celui-là, mais la malice, chez elle, n'avait pas la griffe aiguë. Il suffisait de lui dire une phrase un peu dure sur l'objet de sa raillerie, pour qu'elle découvrît aussitôt la qualité qui permettait l'éloge, et elle témoignait, dans cette remarque, d'une observation finement bienveillante. Les insinuations habituelles au monde n'avaient presque pas laissé de trace dans cette innocence. Je le devinai à la seule manière dont elle me parla de mon ancienne maîtresse. Cependant j'avais trop de raisons de croire que nos deux noms avaient été prononcés avec des soutires, et devant Ève-Rose, je l'aurais juré. Il y avait bien réellement en elle cette candeur de la vraie jeune fille que sa vie aurait déjà dû ternir, et la simplicité de son être paraissait n'avoir pas été touchée, malgré Paris. Voici que mes souvenirs se précisent et je l'entends: «Tu te rappelles, Marie, notre retraiteau couvent de la rue de l'Église, à Versailles, quand maman a dû voyager, et comme nous croyions nous ennuyer... Pensez donc, huit jours, sans une sortie, au mois de mai. Il y avait un jardin immense tout rempli de troènes, de seringas et de tilleuls, avec un berceau tout au fond, que Marie avait appelé notre tombeau, le premier soir... Hé bien! c'est peut-être la meilleure semaine de notre vie, n'est-ce pas, Mary?» et elle prononça le nom à l'anglaise... «Nous avons découvert que nous avions un tas d'idées, que nous ne nous étions jamais dites,—pas vrai, Marie? Tenez, nous avons eu là une discussion sur votre caractère...» Oui, c'est bien sa phrase et qui, ainsi transcrite, prend comme une allure coquette, mais il n'y avait pas un atome de coquetterie dans tout son être. «Et peut-on savoir ce que vous disiez?» Je l'interroge, elle rit malicieusement. «Je n'ai pas le temps,» fait-elle, «il faut que je sois sage et que j'aille offrir du thé à Mmede Soleure, qui vient d'entrer, sinon maman me gronderait.»
Oui, c'est bien là le tout du premier jour,—et ce tout suffit pour qu'en sortant je n'adressasse de regard ni à la toile de Watteau, ni à aucun des meubles, pas même au grand fauteuil en veloursde Gênes contre le dossier duquel je m'accoudais jadis pour causer avec ma maîtresse. Que je l'avais aimée, cette mauvaise femme assise dans ce fauteuil; sa tête, que je voyais d'en haut et de profil, se détachait en pâleur sur le vieux rouge du velours; elle s'éventait avec un éventail de plumes frisées, et chaque battement de l'éventail envoyait vers moi, comme un effluve de son corsage, des bouffées d'héliotrope blanc, son parfum préféré. Toute cette sensualité sentimentale se perdait dans un subit éloignement. Étais-je donc amoureux déjà d'Ève-Rose Nieul? Et non, et oui.—Et non, car, à trente-neuf ans, les coups de foudre se font rares; et oui, pourtant, puisque je me trouvais envahi par cette sorte d'angoisse délicieuse qu'éprouve un homme prématurément vieilli à sentir battre son cœur comme dans sa jeunesse. Et non, puisque j'allai au théâtre le soir et rendis une visite dans sa baignoire à une demi-mondaine qui m'avait beaucoup plu jadis. Et oui, car en revenant rue Murillo, à pied, je ne songeais qu'aux moyens de revoir Ève-Rose au plus vite. D'ailleurs, l'attraction que cette jeune fille exerçait sur moi avait ceci de fatal, je le comprends aujourd'hui, qu'elle arrivait dans ma vie exactement à son heure.J'avais à subir une crise. En fut-elle le prétexte ou la cause? A cette minute-là, je goûtai, pour une fois, le plaisir d'être ému sans analyser mon émotion; mais, dans la distance du souvenir, je m'explique si bien pourquoi je suis tombé juste à cette place. Ma première jeunesse s'était composée d'une suite d'expériences de tendresse, multipliées d'une manière étrange. Si le type de don Juan reste si populaire dans les littératures, c'est qu'il correspond exactement à une certaine espèce d'hommes, dont j'étais et qui semblent posséder plusieurs âmes. Je me plaisantais moi-même autrefois sur ce que j'appelais barbarement monpolypsychisme. Mais de fait, à défaut des succès de don Juan, j'avais en moi son inconstance sincère, sa mobilité tendre, ce dangereux besoin d'éprouver toutes sortes de sensations variées, et par suite de varier sans cesse les prétextes de ces sensations. Aussi, pendant ces quinze années qui ont suivi la vingtième, que d'êtres différents j'ai connus en moi! Il y a eu, dans cemoiondoyant et multiple, un homme qui aimait les créatures, les filles hardiment jolies et impudemment gaies, avec le tapage d'une joie demeurée populaire au milieu d'un luxe momentané, incomplet et frelaté. Il y a euun homme raffiné qui adorait les femmes malades, leur pâleur de mortes, le silence autour d'elles d'une chambre d'agonisante. Il y a eu un homme qui raffolait des femmes-poupées, de leurs colifichets, de leurs idées menues, de leur froideur mièvre, et un homme encore qui désirait des femmes pompeuses et parées, des idoles de chair avec des regards lents, et des physiologies de géantes. Par-dessus ces caprices, la passion cuisante d'un adultère jaloux avait versé son venin. Entre la débauche et la passion, j'en étais donc venu à cet instant de l'existence du cœur que connaissent trop bien ceux qui arrivent à leurs quarante ans sans un souvenir tout à fait doux et pur. Une enfant innocente et sans passé devait exercer sur son imagination la tyrannie d'Agnès sur Arnolphe;—et, deux mois après cette visite de décembre, j'étais bel et bien amoureux d'Ève-Rose, cette fois sans les oui et sans les non, comme un adolescent qui cueille des myosotis dans un pré. Il paraît qu'il faut toujours avoir cueilli des myosotis une fois dans sa vie. Mais il est mieux de s'y prendre avant quarante ans, et ailleurs que dans ce monde de chic, de sport et de néant où vivait MlleNieul.
Oui, à quarante ans,—j'allais les avoir bientôt, et je me les donnais déjà par une façon de coquetterie,—on peut être bien malheureux, même dans le bonheur, si on aime une jeune fille de vingt ans plus jeune! Et d'abord, à cet âge, lorsque l'on a vécu comme j'avais vécu, au hasard de l'existence parisienne, c'est vraiment un cimetière que le cœur, mais un cimetière de légende où les tombeaux ne gardent pas leurs morts. Ils y reviennent comme dans les maisons hantées. Tandis que je faisais la cour à Ève-Rose,—comme on peut faire la cour à une jeune fille,—elle hasardait un geste, elle ébauchait un sourire, qui, par une invincible analogie, me rappelait quelque ancienne maîtresse. Je ne peux pas bien expliquer pourquoi ce rappel me jetait soudain dans des gouffres de chagrin. Peut-être chez les hommes façonnés comme je le suis, et toujours en train de remâcher leur passé, n'y a-t-il rien de ce passé qui soit entièrement aboli. Je sais trop, pour ma part, que je n'ai pas sur le cœur une seule cicatrice tout à fait insensible. Mes anciennes émotions refluaient sur moi à flots en présence de cette enfant charmante. Ce n'est pas que j'en eusse honte. Je suis trop profondément fataliste pour attacher aucun sens aumot de remords, mais cela me faisait me sentir si vieux à côté d'elle!... Si vieux encore, aux minutes où je la voyais causant avec des hommes de dix ou quinze années plus jeunes que moi. Je me surprenais à les envier: et leur frais visage, et leurs boucles mieux fournies que les miennes, et surtout cet incertain de la physionomie où l'âge se lit, plus que dans l'absence des rides. Mon expérience galante m'avait bien appris que le visage d'un homme apparaît aux femmes sous un angle que nous ne savons guère juger, et je pouvais croire que précisément les fatigues de la vie, empreintes sur ma personne, constituaient aux yeux d'Ève-Rose une grâce plus touchante que la fraîcheur inaltérée des autres. Ce sont là les raisonnements d'un tiers. On pense d'autre sorte, quand on est soi-même en jeu. Et puis, quand je n'avais ni fantôme à écarter, ni jalousies à vaincre, c'était le tour des scrupules. J'aimais une jeune fille, et cet amour n'avait d'autre issue qu'un mariage. Aussitôt que cette nécessité logique s'imposait à moi, la responsabilité du bonheur de cette enfant se présentait aussi et je me demandais: Où la conduirai-je? A quarante ans, on a perdu le pouvoir de se persuader qu'on est plus fort que la vie. Ondoute de cette vie, parce qu'on doute de soi. S'engager en prenant l'avenir d'une vierge, à ce qu'elle ne regrettera jamais sa confiance, quel contrat terrible à signer! Et l'on hésite, et l'on recule, et cela n'empêche pas d'aimer, de bouleverser ses habitudes, d'être heureux d'un regard, malheureux d'une indifférence, et on fait ce que j'ai fait, six mois durant, on arrive à voir plusieurs fois dans la semaine, souvent plusieurs fois dans le jour, une jeune fille à qui l'on ne doit pas dire un mot de ce que l'on sent, qui est gardée par les trois cents yeux du public et les deux yeux de sa mère,—et ce drame se joue parmi les mille incidents monotones de la vie mondaine, si bien que les émotions les plus ardentes du cœur s'associent à des thés de cinq heures ou à des dîners de gala. Étrange contraste qui serait si bouffon s'il n'était quelquefois si cruel!
Étrange contraste!... Des journées ressuscitent dans mon souvenir, pêle-mêle... C'est un lundi, le jour de sa mère. Je n'y viens qu'une semaine sur deux pour ne pas faire dire que je suis toujours chez les dames Nieul. J'entre dans le salon et mon cœur saute dans ma poitrine.Tous les visages sont tendus; une dame en toilette de ville, son manchon posé sur ses genoux, tenant d'une de ses mains gantées sa tasse de thé blanchi de crème et remuant l'autre main d'un geste décisif, laisse tomber cette phrase qui me met au ton de la causerie: «Vous savez, ma chère, après cette expérience, j'en suis revenue à Worth...» Ève-Rose écoute ce discours de ses deux jolies oreilles. Entendrai-je seulement le son de sa voix, aujourd'hui, dans une phrase qui ne soit pas simple politesse? Et je suis arrivé à quatre heures, parce que c'est le moment où ses intimes amies ne sont pas encore là, et que je redoute la moquerie de ces trois ou quatre malicieuses compagnes...—C'est un mercredi, le jour où MmeNieul a sa loge à l'Opéra. Je me revois dans le couloir, regagnant mon fauteuil, et de-ci et de-là, c'est des saluts à des camarades que je ne peux souffrir; celui-ci m'arrête, puis celui-là: «Savez-vous la nouvelle? Machaud se bat demain...»—«On vient de m'en conter une bien bonne. Colette Rigaud fait des traits à Claude Larcher, devinez pour qui?...»—«Ils n'en ont pas pour deux mois...» Cette fois il s'agit des ministres. Au milieu de ces bavardages, comment garder intacte la visionque je rapporte dans le coin de mon cœur, d'un frêle buste de jeune fille penché vers moi qui ai pris place derrière elle pendant cinq minutes d'entr'acte? Encore ai-je souffert qu'elle fût décolletée, tandis qu'elle me souriait et qu'elle agitait un tout petit éventail en vernis Martin qui lui vient de sa grand'mère et sur lequel se voit une scène de bergerie...—C'est un mardi; heureusement, on donne aux Français, cette année, des pièces «à mariages,» comme s'exprime MmeNieul, c'est-à-dire d'une littérature suffisamment médiocre pour qu'on y puisse mener les demoiselles, et j'écoute patiemment de la prose de vaudevilliste, au lieu d'être assis au coin de mon feu, en train de lire un bon livre où il y ait de l'analyse et du style, le tout parce que, dans la quatrième loge à droite, je peux voir, en me retournant, une main levée qui tient une menue lorgnette d'argent devant deux yeux bleus, et c'est la main et ce sont les yeux d'Ève-Rose...—C'est un samedi; les Taraval donnent à dîner ce jour-là. MmeTaraval est une sotte, son mari un drôle. Je leur ai fait si bon visage que me voici prié à leur table. A côté de laquelle des personnes de leur société vais-je me trouver? Et que vais-je dire? Car ilfaut parler, «être de ressource,» si je veux être invité à nouveau. Oui, mais Ève-Rose sera là peut-être, et dans la soirée, après avoir écouté au fumoir les obscénités du gros Seldron, afin de ne pas singulariser ma présence auprès des dames, je dirai à ma petite amie, comme je l'appelle dans le silence de ma pensée, quelques mots dans un coin du salon.—Ah! j'admire que les moralistes se plaignent de la rareté des mariages d'amour dans la vie française, quand les mœurs sociales élèvent, entre une jeune fille et un homme, des haies si hautes, et quand, pour écarter seulement les branches et apercevoir celle qu'on aime, il faut se piquer les doigts à de telles épines.
Aujourd'hui que je raisonne à distance les menus faits de ce roman naïf d'un homme blasé, je demeure effrayé de voir combien nos heures douces sont vraiment ces clous dont parle Bossuet, qui, fixés au mur, et de distance en distance, paraissent nombreux. Amassés ensemble, ils ne remplissent pas le creux de la main. Et si, du moins, ces heures douces avaient été des heures de pleine confidence, d'entière et libre ouverture de cœur? Hélas! En mettant ces heures bout àbout, je n'en ai peut-être pas passé trente-six à causer avec Ève-Rose, et pas une fois je n'ai pu lui montrer mes sentiments et l'interroger sur les siens. Nous sommes à ce point les victimes des lois du monde, quand nous y avons beaucoup vécu et quand les convenances nous apparaissent comme des signes moraux, que je n'aurais pardonné ni à moi une déclaration, ni à cette jeune fille un aveu ou une complaisance. Ce que je voyais d'elle, c'était sa personne physique et sociale, et de sa personne intime seulement ce que j'en devinais,—ce que j'en imaginais peut-être. Somme toute, j'ai souffert moins qu'un autre de cette situation, car il y a chez moi une sorte d'intuition invincible qui me force à juger des caractères d'après des faits insignifiants pour la plupart des hommes, et à négliger ceux qui d'ordinaire comptent le plus. Un regard, un geste, un son de voix revêtent pour moi un langage qui émeut ma sympathie ou mon antipathie, plus que ne le feraient des actes réfléchis et d'une importance capitale. Imprudente ou sage, cette manie d'interpréter les riens de la vie en profondeur m'a valu les meilleurs instants de mon idylle avec Ève-Rose. Pauvre idylle et dont les scènes muettes n'ont eu que moi-même pour théâtre etpour témoin, pour acteur et pour auteur! Et cependant mon ivresse était assez forte pour que toutes les misères du milieu parisien disparussent dans son enchantement. Que de fois, dans cette salle banale de l'Opéra, où je m'étais toujours ennuyé comme un vieux banquier, me suis-je senti heureux comme un lieutenant en congé, à suivre sur le visage d'Ève-Rose le reflet des émotions que lui donnait la musique! Je trouvais une preuve de son intacte simplicité d'âme dans ce fait qu'elle était, au rebours de toutes les jeunes filles élevées comme elle, capable de croire au spectacle qui se déployait devant ses yeux. Dans sa robe de sicilienne blanche nouée de rubans de soie d'un rose pâle, qui me plaisait tant, elle se tenait penchée et fixe, lorsque les passions se déchaînaient dans les éclats de voix des chanteurs et les ronflements de l'orchestre. Dans les loges, à droite et à gauche de la sienne, les femmes lorgnaient la salle ou causaient par-dessus leur épaule avec les hommes placés derrière elles. Par une bizarre transposition de goûts, moi qui n'ai jamais pu souffrir le drame musical, j'aimais Ève-Rose de l'aimer à cause du trait de caractère que je croyais saisir à cette occasion.—Que de fois encore, la voyant s'amuser ingénumentdans un bal où l'insipidité des discours s'augmentait de la suffocation de l'atmosphère, lui ai-je été reconnaissant de témoigner ainsi du fond enfantin que je chérissais en elle! Son sourire éclatait de gaieté, ses yeux rayonnaient, elle dansait comme aurait fait une enfant du peuple, pour la danse elle-même. Elle était de nouveau pour moi la Jeunesse,—cette inexprimable, cette divine Jeunesse à laquelle je réchauffais ma mélancolie, comme à un soleil de printemps. Je sentais émaner d'elle, mais dans l'ordre de la pureté, un magnétisme analogue à celui que projettent certaines femmes allantes et venantes, toujours en mouvement, toujours en train, qui semblent promener et comme secouer la vie dans les plis de leurs jupes. Aujourd'hui même, je ne trouve pas d'autre explication à la sorte de charme qui m'ensorcela. Grandie dans un monde où il ne se rencontrait pas un homme distingué ni même qui causât, Ève-Rose n'avait pas une intelligence d'idées. Mais son esprit gardait quelque chose de droit et de juste. Ses réflexions sur les médiocres romans qu'elle lisait révélaient un bon sens très ferme, un jugement quelquefois un peu trop net et positif, à mon gré, mais toujours franc. Et puis il ne se rencontrait pas enelle un atome de malveillance mondaine. Elle montrait une si naturelle confiance dans ce qui est bien et une si ingénue façon de reconnaître ses torts, quand elle en avait. Parfois il m'arrivait de la reprendre comme malgré moi, et elle se rendait à la raison tout de suite. Je me rappelle qu'un jour, voyant entrer MmeDurand-Bailleul dans un salon, elle me dit: «M. Le Bugue ne doit pas être loin.»—«Pourquoi vous faites-vous l'écho d'indignes calomnies?» l'interrompis-je vivement et sans trop réfléchir à la portée de ma phrase; elle rougit, et: «J'ai tort, je ne le ferai plus,» reprit-elle tout d'un coup. C'est sur des traits pareils que je me formais une idée attendrissante des profondeurs de son caractère, et je songeais à ce que pourrait faire de cette âme vierge un homme qu'elle aimerait. Quelle terre choisie pour y semer les plus belles fleurs et quel dommage si la vie exerçait son horrible travail de dégradation—sur celle-là aussi!
Mais aimerait-elle, et m'aimait-elle? Peut-on jamais lire dans un cœur de jeune fille ce que ce cœur ignore lui-même? Qu'elle fût occupée de moi, il me suffisait, pour m'en convaincre, de voir l'éclair de joie avec lequel elle m'accueillait,et aussi de surprendre le sourire de Marie de Jardes lorsqu'elles étaient ensemble et que je m'approchais de leur groupe. Mais était-ce autre chose que le petit sentiment de vanité féminine qu'éprouve toute enfant de dix-huit ans à voir un homme de mon âge négliger pour elle des beautés plus reconnues et souveraines? Où que ce fût, nous avions tôt fait de nous trouver l'un à côté de l'autre. Mais ces rapprochements venaient-ils d'elle, ou bien de moi? Elle me disait toujours l'endroit où elle passerait sa soirée, lorsque je la voyais dans l'après-midi, mais toutes mes phrases n'enveloppaient-elles point cette question? Et rien cependant ne révélait qu'elle soupçonnât la nature du sentiment que je nourrissais pour elle, jusqu'au jour inévitable où une crise survint que je prévoyais depuis la première heure; puis j'avais toujours écarté cette vision,—par une sorte d'aveuglement volontaire que symbolise la naïveté de l'autruche. Mes assiduités furent-elles l'objet de quelques observations adressées à MmeNieul, ou bien d'elle-même remarqua-t-elle que sa fille s'attachait à moi trop complaisamment? Toujours est-il qu'un soir, en arrivant dans un salon, je rencontrai dans les manières d'Ève-Rose un si marqué changementque je ne pus m'en dissimuler la gravité. Ou je l'avais froissée, ou bien sa mère lui avait défendu d'être avec moi ce qu'elle était d'habitude. Je me sentais trop innocent envers elle pour hésiter une minute sur la cause. MmeNieul s'enveloppait de son côté dans une réserve trop significative. Il en fut de même durant une semaine entière, à la suite de quoi, ayant trouvé le moyen de m'approcher d'Ève-Rose sans qu'il y eût personne auprès d'elle: «Ne causez pas avec moi,» fit-elle à mi-voix, «je vous en conjure, si vous voulez mon repos...» C'était la fin. Ce vague roman de six mois aboutissait à l'inévitable conclusion. Il fallait ou abandonner mon intimité avec Ève-Rose, ou demander sa main. J'hésitai trois jours et je pris ce dernier parti.
Je m'adressai, pour cette démarche, à une grande amie des dames Nieul, qui était en même temps la femme d'un de mes plus vieux camarades: Madeleine de Soleure. Ce ne fut certes pas sans vaincre une légère répugnance. J'avais rêvé à mes sentiments une tout autre confidente que cette jeune femme de vingt-cinq ans, très jolie, très spirituelle, mais qui incarne en elleles défauts extérieurs et les plus choquants d'une société très libre. Avec ses cheveux d'un blond aussi cendré que celui des tresses d'Ève-Rose était doré, avec ses allures de grand garçon enjuponné, ses toilettes tapageuses, ses habitudes de flirt, les gamineries de sa gaieté, Madeleine froissait toutes les délicatesses de mon attendrissement actuel. Mais ce qui rachetait en elle ces déplaisantes manières et qui me décida, c'est une qualité rare chez les femmes. Elle a le genre de loyauté d'un honnête homme. Elle est très capable de rire aux éclats d'une histoire leste, mais parfaitement incapable de redire un secret qu'on lui a confié, de laisser accuser une amie sans la défendre, et aussi de tromper la confiance de son mari. Edgard de Soleure l'a épousée contre vents et marée, car la mère de Madeleine a fait terriblement causer d'elle, puis elle a élevé sa fille, comme il arrive quelquefois, dans des principes très rigides, et, de fait, ce ménage est encore un des meilleurs que je connaisse à Paris. On y a un mauvais ton et de bonnes mœurs. Sous ses dehors de Parisienne évaporée, Madeleine sait merveilleusement faire un décompte de situation. Ses prunelles bleu de roi y voient loin et clair, et au demeurant je ne savais personne qui fûtni plus sûr ni de meilleur conseil, ce qui ne m'empêchait pas de craindre, jusqu'au malaise, jusqu'à la douleur, la piqûre de ses plaisanteries, lorsque j'arrivai au rendez-vous que je lui avais demandé. «Ah!» s'écria-t-elle dès les premiers mots, «j'en aurais mis ma main au feu. Mon pauvre ami, que vous vous embarquez là dans une mauvaise affaire!...»—Elle était paresseusement couchée sur le divan de son salon intime, dans une robe de chambre à volants, toute blanche, en train de fumer des cigarettes d'un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle prenait dans une boîte du Japon laquée d'or, et, sur la même table, à côté de la petite boîte, un porte-carte en cuir noir qui se maintenait debout par un double reploiement sur lui-même, montrait quatre photographies de ses amies préférées, dont une était celle d'Ève-Rose. Je pouvais voir ce portrait de ma place, je le regardais et l'attitude m'en plaisait infiniment. La jeune fille était debout, ses mains unies et abaissées, avec cet air à la fois naïf et absorbé que je lui connaissais dans ses heures graves. Cela seul m'eût encouragé à continuer, quand même je n'eusse pas été décidé à pousser jusqu'au bout ma résolution.
—«Alors,» dis-je à Madeleine, «vous croyez qu'elle ne m'aime pas?»
—«Qu'elle vous aime ou qu'elle ne vous aime pas, mon cher Vernantes, c'est tout un pour vous,» répliqua-t-elle, «puisque sa mère ne vous la donnera jamais, jamais... Ceci est entre nous, pas vrai? Savez-vous compter?» Je fis le signe de ne pas la comprendre; elle continua:—«Vous êtes-vous demandé une fois par hasard ce que les dames Nieul dépensent par an? J'ai leurs fournisseurs, moi, et je dresserais leur budget à cinq mille francs près. Elles ne peuvent pas s'en tirer avec moins de cent vingt mille francs, vous m'entendez, cent vingt mille francs. Et Nieul est mort de chagrin d'avoir réduit sa femme à soixante mille livres de rente par ses mauvaises spéculations de Bourse. Il y a juste dix ans de cela. Deux multiplications et une soustraction, et vous saurez pourquoi MmeNieul ne vous donnera pas Ève-Rose.»
—«Mais cette femme est une folle!» m'écriai-je, abasourdi par cette révélation soudaine.
—«Nullement,» continua Mmede Soleure, «c'est une mère qui ruine sa fille, voilà tout, comme tant d'autres ruinent leur mari, par vanité.Mais vous ne l'avez donc jamais regardée et deviné sa sécheresse et sa fureur de briller, rien qu'à son profil d'impératrice, à l'orgueil de sa bouche, à cet implacable qui est dans tout son être...» Et elle l'imitait avec ses mines tout en parlant. «Elle ne renoncera au monde que morte, et comme il faut, pour que cette vie puisse continuer, qu'Ève-Rose fasse un mariage riche, Ève-Rose fera un mariage riche, aussi vrai que voilà une bouffée de fumée.» Et avec sa jolie bouche elle s'amusait à chasser la fumée de sa cigarette qui s'en allait par petits anneaux bien égaux, puis, comme en se jouant, elle poursuivait ces bagues mobiles et bleuâtres avec son doigt, et involontairement je voyais dans ce geste de mon amie un symbole de ma vie à moi, qui s'est passée, en effet, à poursuivre des mirages plus légers, plus insaisissables que la fumée de la cigarette de Madeleine.
—«Encore faut-il qu'Ève-Rose consente à tout ce calcul,» lui répondis-je, «et c'est précisément à cause de cela que je me permets de n'être pas de votre avis et que je pense qu'il importe beaucoup pour moi de savoir si elle m'aime.»
—«Mon ami,» fit Madeleine en secouantsa tête blonde, «rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas de jeune fille qui aime,—à Paris du moins et au-dessous du troisième étage. Ève-Rose est délicate, elle est droite et franche, mais soyez certain qu'avant d'entrer en révolte avec sa mère, elle hésiterait, même si vous aviez un intérieur princier à lui offrir. Et comme elle saura par MmeNieul l'existence qui l'attend si elle vous épouse, elle n'hésitera pas plus de cinq minutes. Songez-y donc, voilà une enfant qui ne comprend pas la vie sans un hôtel aux environs du parc Monceau ou du bois de Boulogne, sans quatre ou cinq chevaux dans l'écurie, sans des sorties tous les soirs d'hiver, une loge à l'Opéra, et tout ce que comporte un train de cette sorte: des voyages l'été, un château en automne, et tout ce décor d'élégance, on ne l'a ici qu'avec de la fortune, beaucoup de fortune... Sa mère serait morte et elle ajouterait les quelque trente mille francs de rente qui peuvent lui rester à vos revenus, qu'elle se croirait pauvre. Ne hochez pas la tête. C'est l'affreux envers de notre genre de vie. Avec un million, dans notre monde, mon cher, on n'a pas le sou...»
Il y eut un silence entre nous. J'écoutais cette femme comme un homme écoute le bilan de safaillite. Elle continuait:—«Et seriez-vous heureux avec elle, vous que je connais? Mais vous souffririez le martyre pour un seul regret qui passerait dans ses yeux? Ne vivriez-vous pas avec l'angoisse quotidienne de vous dire: «Je lui ai pris sa vie de femme à la mode, sa vie opulente et jeune, pour l'attacher, à quoi?» Pensez bien que vous, monsieur François Vernantes, ancien auditeur, et très bien vu dans la société, vous êtes dans ce que j'appelle les célibataires de première classe. Vous vous mariez, et, si votre femme n'a pas plus de fortune que n'en a MlleNieul, tout cela change d'un instant à l'autre. Vous étiez un garçon riche. Vous devenez le chef d'un ménage gêné. Vous perdez du coup la bonne moitié de vos relations...» Et elle parlait, parlait toujours, et à mesure qu'elle parlait, je me sentais envahi par ce terrible sentiment de l'impossible qui m'a toujours et partout arrêté sur le bord de la réalisation de mes plus chers désirs. Je m'aperçus, tentant une expérience pour moi terrible, celle de découvrir ce qu'il y avait dans le fond du cœur d'Ève-Rose, et une timidité affolante s'emparait de moi à cette seule idée. «Et puis,» songeai-je une fois rentré chez moi après cette conversation, «est-ce que vraiment j'ai assez de confiance dansmon sentiment pour prendre la responsabilité d'un mariage accompli dans ces conditions-là?...» Mais à quoi bon me rappeler les causes profondes de ce renoncement? Elles tiennent toutes dans cette maladie de la volonté dont j'ai tant souffert. Le soir même, après des heures d'une agonie d'indécision, j'écrivais à Madeleine de Soleure que je me rendais à ses raisons, et cinq jours après je quittais Paris.
Se rencontrera-t-il jamais un moraliste tendre, comme j'aurais souhaité de l'être, si j'avais eu la puissance d'écrire autrement que pour me soulager l'âme, qui donne aux anxieux, aux incertains, aux tourmentés comme moi une explication des ondoiements et des contrastes de leur caractère? Après cette volte-face subite de mes résolutions déterminée par les raisonnements de Mmede Soleure et aussi par mon impuissance à lutter, à me résoudre, à vivre enfin, que disait la simple sagesse? Qu'il fallait du moins partir sans revoir Ève-Rose, puisque je m'en allais pour la fuir. Je voulus cependant pénétrer une fois encore dans l'hôtel de la rue de Berry avant de quitter la ville où je la laissais,—pour un autre, et pour lequel? Mon cœur, inhabile à l'action, a toujoursété ingénieux à ces raffinements de torture intime. Je trouvai la mère et la fille dans cette serre en rotonde où un infini de rêveries heureuses avait tenu pour moi cet hiver. Comme elles venaient de perdre une parente éloignée, elles étaient l'une et l'autre en toilette noire, et tandis que je parlais à MmeNieul, lui expliquant mes projets de voyage, Ève-Rose, penchée sur un métier à tapisserie, faisait courir son aiguille avec une rapidité qui me sembla fiévreuse. Quand je me levai, ses yeux se fixèrent sur moi. Elle était, à cette minute, blanche comme le papier sur lequel j'écris ces lignes. Ah! ce pâle visage, en proie à une émotion qui n'était peut-être que de la pitié très douce, qu'il m'a poursuivi longtemps de son regard! Que j'ai de fois deviné un muet reproche dont je ne pourrai jamais me justifier, au tremblement de sa petite main dans la mienne! Et que j'ai passé d'heures à égrener le chapelet des regrets inutiles, des «si j'avais parlé pourtant,» des «si elle m'aimait?»—Surtout l'annonce de ce mariage avec Adolphe Bressuire m'a été un comble de peine. Puis cette langueur mortelle s'est résolue en une indifférence attendrie. Je croyais si bien avoir oublié tout cela. Il y avait entre nous delongs mois de voyage, la sensation de l'irréparable, la monotonie de ma vie, et pour une ligne rencontrée dans un journal, voici que la blessure fermée s'est rouverte.—Une blessure? Non, puisque Ève-Rose est libre, pourquoi souffrir encore? Est-ce que la destinée ne semble pas me tendre une seconde fois cette carte que j'ai tant regretté de n'avoir pas jouée?—Quelle folie! Et c'est pour m'assagir que j'ai commencé à écrire toutes ces pages, c'est pour endormir les nerfs malades. Une piqûre de morphine aurait décidément mieux valu.
Paris, novembre 1881, par un temps gris.
Que faire par une après-midi de pluie battante, lorsqu'on souffre du foie et qu'on a le dégoût du visage humain? Lire des livres? Je connaispar cœur tous les miens. Et que m'apprendraient-ils? Dans toutes les littératures, il n'y a pas cinquante pages qui soient nécessaires. Les autres sont des œuvres d'art,—autant dire un jeu de patience, bon pour intéresser ceux du métier. Un homme qui a vécu est plus difficile. Écrire des lettres en retard? Il y a belle lurette que mon nihilisme intime s'est affranchi des misères de la politesse. Et dans ce désarroi de mes nerfs exaspérés, de ma santé détruite, de mon âme endolorie, voici que je me suis repris à ruminer mon existence, comme les bœufs ruminent leur herbe. Qu'elle était amère, la prairie où j'ai brouté ma pâture de cœur! Un peu au hasard, j'ai feuilleté mes anciens journaux, et, de cahier en cahier, je suis arrivé à celui qui n'est pas fini de remplir; j'ai relu les quelques pages qui contenaient le récit de mes sentiments pour Ève-Rose Nieul,—en éclatant de rire. La destinée s'est chargée, depuis, de composer le second chapitre de ce roman, et la fantaisie me prend, puisque je ne peux pas sortir et que ma porte est condamnée, de transcrire ce second chapitre comme j'ai fait le premier. J'ai donc roulé une toute petite table au coin de ce feu, choisi ma plume avec soin, comme pour un travail important. Cegriffonnage me distraira bien deux heures.—Dans ces cas-là, je me souviens du mot de mon professeur de grec, quand j'étais en rhétorique à Bonaparte. Interminablement long, scrupuleusement sec, étonnamment docte, il me faisait lire du Sophocle, chez lui, en fumant d'affreux cigares qui me donnent encore la nausée par delà les années, et, à la fin de la leçon, clignant son œil, il ricanait: «Mon cher Vernantes, voilà qui vaut mieux que de jouer au billard.» Aujourd'hui je ne jurerais pas qu'il eût raison. Si seulement il avait dit: «autant,» et non pas: «mieux!»
Précisons donc mes souvenirs. J'étais en mars à Florence, à Naples en avril, sur les lacs en juin, à Ragatz puis à Bayreuth pour entendre les opéras de Wagner en juillet et août. J'ai passé septembre dans ma maison de Picardie. Ce séjour a fait tout le mal. A quarante et un ans, avec une tête demeurée romanesque, on ne vit pas un mois durant sans compagnon que soi-même, à se promener au bord d'une rivière ou parmi les chênes, sans que la mauvaise plante du sentimentalisme ne se remette à fleurir. Il y a un endroit où le bord de la rivière se creuse en une petite baie. Le courant s'y fait tout calme; l'eau étale une nappe si parfaitement immobileque la façade de la maison s'y reflète tout entière. Les paysans appellent cette place: le Miroir. Je passais, moi, des heures et des heures à regarder dans ce miroir; mais ce que j'y voyais, ce n'était pas ma maison, c'était ma vie,—une lamentable vie,—et quel avenir? J'ai toujours eu comme peur du réel, et le réel s'en vengeait en se retirant de moi. Que possédais-je en effet à quoi je pusse m'attacher étroitement? Quel solide devoir, quelle affection profondément enfoncée allaient me servir de point d'appui dans les années de la suprême dérive? Pas de famille, pas de carrière, pas d'ambition. Rien, pas même une manie. La suite indéfinie des lendemains sans espérance s'étendait devant moi. Et puis j'avais horreur de cette vision, et je me demandais: «est-il vraiment trop tard pour réparer cet écroulement?» Dans le fond de l'eau transparente, alors, une forme apparaissait,—la frêle et mince silhouette d'une enfant de vingt ans à peine, et cette enfant avait les yeux bleus, la chevelure d'or, les lèvres frémissantes, le sourire ouvert... de qui? sinon d'Ève-Rose? Le fantôme devenait plus saisissable encore à ma rêverie, et je reconnaissais le regard de la visite d'adieu. Une voix s'élevait, insinuante et caressante, pour me direqu'elle était libre, et pourquoi donc ne pas oser, maintenant qu'elle ne dépendait plus que d'elle-même, ce que j'avais tant regretté de n'avoir pas osé autrefois? J'aurais dû me défier de ce projet. Il avait l'air si raisonnable à la fois et si doux. C'est le double caractère sous lequel l'ingénieuse nature nous convie d'habitude aux pires sottises. Mais aussi pourquoi le dieu Hasard m'a-t-il fait, presque aussitôt après ma rentrée à Paris, rencontrer Madeleine de Soleure, et pourquoi cette folle m'a-t-elle dit, au cours d'une causerie à bâtons rompus: «Les oreilles ont dû vous tinter avant-hier, j'ai passé une heure à parler de vous avec un de vos anciens flirts, devinez lequel?»
—«La liste serait trop longue,» répondis-je; et je plaisantais, parce que l'idée d'Ève-Rose venait de surgir dans ma pensée et de me serrer le cœur.
—«Vous êtes devenu fat dans vos voyages,» répliqua Madeleine; «vous mériteriez qu'on vous laissât chercher dans votre liste, puisqu'il y a une liste. Mais comme je suis un bon garçon, et qu'il est cinq heures, et qu'on m'attend au quart, je vous dirai le nom tout de suite. C'est Ève-Rose Bressuire. Allez donc la voir. Elle est retournée chez sa mère, et elle s'ennuie tant.»
Et je suis allé à l'hôtel de la rue de Berry. C'était par un joli ciel de trois heures, comme il fait en octobre, tout clair et pommelé. Me voici devant cet hôtel dont la porte cochère,—cette massive porte avec son marteau où se tordent deux serpents,—me représente tant de souvenirs. Je demande si «MmeNieul est à la maison;» le concierge me reconnaît et me répond que «ces dames n'ont commandé la voiture que pour cinq heures.» Ces dames? Mon cœur se serre. Encore quelques minutes et je reverrai sans doute mon amie d'il y a deux ans. Je traverse le grand salon. La face immobile de la pièce n'a pas changé. Le Watteau posé sur un chevalet que drape un velours ancien, évoque toujours à côté du piano le rêve de son paysage du soir et de ses amants mélancoliques. Le valet de pied pousse devant moi les battants de la grille en fer forgé sur laquelle le pampre enroule son feuillage doré, comme jadis. Il y a deux personnes dans la serre où les vertes frondaisons, comme jadis encore, marient leurs nuances sombres aux nuances doucement vieillies des étoffes, et ces deux personnes sont MmeNieul et sa fille. Ève-Rose est assise devant son métier: cette attitude, cette toilette noire, ces beauxcheveux blonds, ces tendres yeux bleus, cette pâleur soudaine..., y a-t-il deux ans, y a-t-il deux jours que je suis venu ici? Seule, la surprise de ces dames souligne la longueur du temps écoulé depuis ma dernière visite,—mais si gracieusement.
—«Comme c'est bien à vous,» fait MmeNieul, «de n'avoir pas désappris le chemin de notre maison! Nous avions cru que vous nous oubliiez tout à fait.»
—«J'étais si loin, madame, et j'ai su trop tard le malheur qui vous a frappées pour pouvoir vous adresser avec tous vos amis le témoignage de ma sympathie.»
Je prononce cette phrase aussi hypocrite qu'insignifiante en m'inclinant du côté d'Ève-Rose, qui incline, en réponse, sa jolie tête. Combien tenait-il de mensonges dans les premières paroles que nous échangions ainsi après des mois et des mois d'absence? Ah! Ceux qui maudissent les tromperies des banales amabilités mondaines sont des ingrats. Ces tromperies, qui ne trompent personne, rendent seules possible le passage à travers le défilé d'une situation fausse,—comme celle où nous nous trouvions à cette minute. N'avions-nous pas tous les trois unpoint d'interrogation au fond de notre cœur qui ne devait même pas se laisser deviner sur le bord de notre bouche? La plus indifférente était, certes, MmeNieul, qui n'avait jamais porté un intérêt assez vif à mes actions pour se demander très sérieusement quelle avait été la cause de mon absence, quelle était la cause de mon retour. Mais Ève-Rose, elle, savait trop bien que je l'avais aimée.—Même les plus innocentes d'entre les jeunes filles ne se trompent pas à ces choses-là.—Pourquoi donc étais-je parti? Pourquoi venais-je de reparaître? Mes sentiments avaient-ils changé?... Toutes ces questions passaient dans ses yeux clairs, tandis que j'épiais, moi, ses mouvements pour mieux juger de la nuance exacte de son accueil. Et nous parlions cependant, et notre causerie allait des détails de mon voyage à des détails sur plusieurs de nos amis communs. Mais j'assistais à cette causerie plutôt que je n'y prenais part, l'âme envahie par une double félicité. Et d'abord, à l'attention avec laquelle Ève-Rose suivait mes moindres paroles, je reconnaissais que je ne lui étais pas devenu un étranger. Si je m'étais borné à cette constatation, je n'aurais pas été l'imaginatif que j'ai toujours été. Non, j'interprétaiscette attention évidente, et tout un poème se construisait dans ma tête, dont je me rêvais le héros. Par une naïve fatuité que j'ai payée cher, je devinais dans le mariage d'Ève-Rose un roman de mélancolie. Elle m'aimait et j'étais loin; sa mère était présente et pressante. C'est pour cela que la pauvre enfant se montrait si ingénument émue de me retrouver contre toute attente. Deux ou trois indices me suffisaient pour que j'ajoutasse foi à cette hypothèse. L'espérance du bonheur nous trouve si crédules même après des centaines d'épreuves!—Et puis, ce qui me rendait dans cette première visite heureux jusqu'à l'ivresse, c'était moins cette chimère subitement forgée, qu'un très étrange phénomène d'hallucination intime. L'identité complète du décor, jointe à l'identité de la toilette et de l'attitude, me reportait de deux ans en arrière d'une façon tellement irrésistible que le temps parcouru depuis lors se trouvait supprimé du coup. Je savais bien que des événements d'une gravité presque tragique s'étaient accomplis durant ces deux années. Je savais cela, comme on sait l'existence d'un autre, avec une conscience incertaine et presque dépouillée de réalité. La trame de ma passion pour Ève-Rose se renouait juste à la maille où le coup de ciseau du destin l'avait tranchée. Aussi me retrouvais-je, en rentrant chez moi, après cette première visite, exactement dans l'état d'âme où j'étais avant l'entretien avec Madeleine de Soleure, avant même la froideur commandée d'Ève-Rose... Mais cette froideur avait cédé la place à l'émotion sincère, mais personne n'avait plus d'ordre à donner à ma petite amie, mais elle avait pu me dire en me quittant et devant sa mère: «Vous savez que j'y suis toujours avant quatre heures.» Il n'était donc pas trop tard pour refaire ma misérable vie.—Ah! le bonheur! le bonheur! Comme j'ai cru que cet oiseau moqueur allait cette fois faire son nid dans le coin de ma fenêtre!
Cette impression du renouveau de mon ancien songe fut assez forte pour persister avec une intensité non diminuée, pendant quinze jours, et sans que je revisse Ève-Rose plus de deux fois,—chez sa mère encore et chez Mmede Soleure, où j'avais recommencé de me montrer en dehors des heures officielles. Oui, c'est seulement après deux semaines de chimère complaisamment et passionnément caressée que jem'avisai de réfléchir et de raisonner sur les circonstances où se jouait derechef la partie de ma destinée. Une phrase de Madeleine suffit à provoquer chez moi cette réflexion. Je m'étais donc rencontré chez elle avec Ève-Rose; puis quand cette dernière fut partie: «Et quand allez-vous me charger de la demande?» dit Mmede Soleure avec sa manière hardie et virile de poser des questions. «Cette fois,» ajouta-t-elle en clignant des yeux, toute malicieuse et futée, «je vous conseille de risquer le paquet.» Après des années, je ne me suis pas habitué à ces façons de parler, et je me souviens que cette tournure me fut particulièrement pénible à cette minute. Tout mon cœur était à vif, et Madeleine continuait: «Je serais bien étonnée si l'on vous répondait: Non;» et, comme si elle causait avec elle-même, étourdiment, elle ajouta: «MmeBressuire doit bien avoir cent vingt mille francs de rente, aujourd'hui?...» Sans aucun doute, cette phrase, jetée d'un coin de bouche rieur par cette femme à la fois si honnête et si positive, si amicale surtout, répondait à une pensée qui n'avait rien d'injurieux pour moi. C'était une réplique aux objections soulevées par elle, admises par moi jadis dans l'entretien qui avaitdécidé mon départ,—et une réplique à laquelle il paraissait invraisemblable que je n'eusse pas songé. Invraisemblable ou non, le fait est que je n'y avais pas songé. Aussi les paroles de Madeleine me frappèrent-elles comme à l'improviste, et je ressentis cette indéfinissable impression que nous inflige la seule pensée d'être soupçonné d'un vilain calcul. J'eus la vision immédiate, et nette comme l'évidence, qu'à la nouvelle de mon mariage avec Ève-Rose, le monde formulerait la réflexion que venait de lancer Madeleine, mais avec une tout autre intention. Hélas! l'opinion du monde n'était pas pour m'inquiéter longtemps; mais une invincible association d'idées surgit à la suite de ce premier froissement, et me rappela ce que j'oubliais depuis deux semaines, dans mon extraordinaire état d'illusion rétrospective, qu'Ève-Rose avait été, qu'elle était encore MmeBressuire.
MmeBressuire? N'étais-je pas habitué à ce qu'elle portât ce nom depuis des mois et des mois? M'apprenait-on quoi que ce fût de nouveau en me disant qu'elle possédait la fortune afférente à ce nom? Elle avait à elle les terres et les rentes d'Adolphe Bressuire, mon collègue du Conseil d'État; elle s'habillait avec cetargent; elle en vivait; elle l'apporterait dans un nouveau mariage, si elle en contractait un. C'était là de quoi intéresser un notaire, mais non pas moi. Oui, mais les mots peuvent, suivant les dispositions secrètes du cœur, revêtir un sens ou délicieux, ou indifférent, ou meurtrier; et ces quatre syllabes: «Madame Bressuire,» venaient de me causer une sorte de douleur dont je ne compris bien la nature que lorsque je me retrouvai en présence d'Ève-Rose. Au lieu de ressentir cette plénitude d'émotion douce qui avait été le charme de ma rentrée dans sa vie, je retombai dans ce que j'appelle mon état analytique. Je ne vibrais plus, je raisonnais. Je ne m'abandonnais plus, j'examinais. En revenant à Ève-Rose, je ne m'étais pas demandé si elle était exactement telle que je l'avais connue et aimée. Je me le demandais maintenant. C'était la première fois que je la voyais sans sa mère; et déjà cette nuance d'intimité, qui aurait dû me plaire, ne me plaisait point, parce que c'était une petite preuve de plus que MlleNieul avait cédé la place précisément à MmeBressuire. Sa beauté, ce jour-là, était cependant plus gracieuse encore qu'à l'ordinaire. Ses yeux bleus brillaient d'un éclat inaccoutumé, lerose de ses joues s'avivait d'une flamme légère. Dans toute sa personne une animation courait, et comme une inquiétude, que je m'expliquai par la tournure de notre causerie. Toutes les phrases qu'elle me disait, discrètes à la fois et vives, contenaient autant d'interrogations sur ma vie depuis que je l'avais quittée,—soit qu'elle me demandât, enfantinement: «Goûtez-vous beaucoup le type de la beauté italienne?...» soit que, devenue sérieuse, elle me questionnât sur mes idées: «Est-ce que vous croyez qu'on peut aimer deux fois? Mais, aimer, pour vous autres hommes, c'est un jeu. On m'a dit qu'entre vous, au fumoir ou au club, vous êtes si effrayants!...» Puis, avec un éclair de moquerie tout ensemble et une secrète angoisse dans ses jolis yeux: «Ah!» disait-elle, «comme je voudrais lire la confession complète d'un de vous, mais de quelqu'un de bien, par exemple la vôtre, monsieur Vernantes. Madeleine de Soleure prétend que vous êtes si romanesque!...» et elle souriait. Que révélaient vingt petites phrases pareilles, sinon un désir à demi coquet, mais coquet tout innocemment, de pénétrer davantage dans la familiarité de ma vie sentimentale; et n'y avait-il pas une affreuse injusticeà me dire, comme je fis aussitôt, que cette conversation n'était plus sur le ton de nos badinages d'autrefois? Ève-Rose avait maintenant quelque chose de plus dégagé dans le son de sa voix, comme une assurance dans sa pensée, une curiosité dans son regard qui révélait un commencement d'expérience des caractères et des passions. Enfin, avec la finesse plus malicieuse de toute sa personne, elle était bien réellement une jeune femme, et, cette jeune femme, j'avais toutes les raisons de la juger exquise, s'il est vrai que les hommes sont guidés dans leurs préférences par la vanité, car visiblement tout le discret manège d'Ève-Rose trahissait une délicate envie de me plaire... Eh bien! comme si un démon mauvais s'était donné la tâche de me gâter cette heure douce, tout ce qui devait me faire apprécier davantage le charme de ma petite amie d'autrefois n'eut d'autre effet que de me désorienter soudain tout le cœur. Au lieu de m'épanouir, je me sentis soudain me contracter. Un mot suffit pour expliquer cet étrange phénomène d'un soudain malaise: elle n'était plus tout à fait celle que j'avais aimée. Quand elle avançait sa main gauche en me parlant, je voyais luire l'or pâle de son anneau de mariage. Sa main n'en étaitpas moins fine, et nerveuse, et blanche comme autrefois. Pourtant cette bague d'or suffisait pour que ce ne fût plus la même main; c'était le symbole de toute sa personne, à mes yeux, et cette évidence m'arrachait du cœur un de ces petits cristaux, comme dit Stendhal, dont chacun est une espérance de bonheur.—Hélas! une goutte du plus pur de mon sang tombait avec le petit cristal!
Le proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul, et ce proverbe est exact, à tout le moins dans le monde des infiniment petits du sentiment. Dans une âme blessée, un rien fait blessure. Comme nous causions ainsi, Ève-Rose et moi, la grille tourne sur ses gonds, et dans la serre fait son entrée, qui? Marie de Jardes, l'amie d'autrefois; elle me reconnaît, elle sourit: «Mademoiselle,» dis-je en la saluant, et cette fois elles sourient toutes les deux:—«Madame, s'il vous plaît,» reprend Ève-Rose. «Miss Mary n'est plus miss Mary, quoiqu'elle soit toujours Mary,» ajoute-t-elle en l'embrassant. «Nous nous appelons Mmela vicomtesse de Fondettes de Saint-Remy... Je crois, ma chère, qu'il est revenu plus sauvage encore qu'il ne l'a jamais été.» Cette dernièrephrase prononcée avec douceur, et surtout cetiltout court, mettent un baume sur la plaie que la chute du petit cristal m'a faite au cœur. J'ai de nouveau l'impression, assis entre les deux amies, que les journées heureuses de l'ancienne intimité vont revenir, d'autant plus que la toute récente vicomtesse me regarde avec ses mêmes yeux, mi-compatissants, mi-railleurs,—des yeux couleur de noisette, presque trop petits pour son blanc visage potelé. Mais non. Les deux amies causent, et je recommence à sentir que le temps a fait son œuvre et que Marie n'est plus Mllede Jardes, de même qu'Ève-Rose n'est plus MlleNieul. Mmede Fondettes consulte sa confidente des petits et des grands jours sur son installation encore incomplète; elle est précisément en train de «faire» son salon.
—«Moi, je n'ai pas eu le temps de penser au mien,» dit Ève-Rose,—et je me rappelle avoir appris par Madeleine de Soleure qu'en effet, depuis la mort de son mari, emporté en quelques jours par une fièvre typhoïde, elle n'a pas voulu remettre les pieds dans leur petit hôtel de la rue de Tilsitt;—et elle continue, s'adressant à moi: «Nous n'étions pas installés depuis trois mois. Il y avait encore les ouvriers dans les pièces d'enbas. Vous comprendrez si j'ai eu le cœur à courir les magasins et à choisir des bibelots. Mais je m'y connais assez bien, maintenant. Dear Mary, veux-tu que je fasse tes courses avec toi? J'ai deux ou trois bonnes adresses de revendeurs dans le Marais...»
Y a-t-il une syllabe,—une seule,—à reprendre dans ce discours que j'entends encore, débité d'une voix jeune et fraîche? Certes non, pour le premier venu, mais j'ai connu Adolphe Bressuire, moi,—feu Bressuire, comme il est écrit sur les registres de l'état civil.—Et, tout d'un coup, voici qu'il cesse d'être feu pour moi. Je me rappelle qu'à l'époque où nous étions tous deux auditeurs dans le palais du quai d'Orsay, il avait déjà la plus rare entente de l'ameublement, tel que la mode le pratique aujourd'hui. Un des premiers, il a recherché les broderies des vieilles étoles, les objets japonais, tout ce bric-à-brac qui transforme en musée un coin de boudoir. Il y avait dans Bressuire un flair de commissaire-priseur et aussi un sens d'artiste. Nos camarades lui confiaient parfois le soin de leur aménager un «home» élégant, et il se prêtait à ce travail avec une complaisance joyeuse. Cela l'amusait de draper une portière, d'enjoliverla physionomie d'une chambre. Qu'il eût essayé de donner son goût du bibelot à sa jeune femme, dès les premiers mois de son mariage, quoi d'étonnant? C'était Sa Femme, l'être à côté duquel il se préparait à passer sa vie. Il avait voulu façonner cet être d'après ses idées. Quoi de plus naturel? Oui, mais quoi de plus naturel aussi que ma souffrance, à moi, s'éveillât devant cette trace même légère de l'influence d'un autre sur celle que j'avais aimée, au temps où elle n'avait encore rien de déterminé dans son charmant esprit? Cette influence-là, même bienfaisante, n'était-elle pas une défloration? Et il y eut encore un petit cristal d'arraché au rameau caché de ma tendresse.
—«Hé quoi!» me disais-je en franchissant le seuil de l'hôtel Nieul, «serais-je donc jaloux de Bressuire?» Cette sorte de sentiment ne ressemblait guère à mes habitudes de cœur. Ceux qui sont jaloux du passé d'une femme prouvent qu'ils ne connaissent pas le fond même de la nature féminine,—cette sincérité dans la succession mobile des plaisirs et des peines, grâce à laquelle une femme peut dire sans mensonge à son dixième amant: «Je n'ai jamais aimé que toi.» Oui, sans mensonge, car elle n'a jamaisaimé comme cela. J'avais été trop pareil aux femmes par l'inconstance singulière de mon imagination amoureuse durant ma première jeunesse pour penser autrement qu'elles ne pensent sur ce point délicat. Aussi n'eus-je pas de peine, en creusant plus avant mon impression, à reconnaître que je n'étais pas jaloux de Bressuire. Si la seule idée de l'existence de cet ancien camarade me donnait la fièvre, c'est que cette idée infligeait fatalement une comparaison entre l'Ève-Rose que j'avais fréquentée autrefois et celle que je voyais maintenant aller et venir dans sa robe de veuve. Ce que j'avais aimé dans la première, c'était tout ce qui se résume d'ignorance absolue, de pénombre d'âme, de mystérieux inachèvement dans ce simple terme:la jeune fille. Quand et comment avais-je commencé de m'éprendre d'elle? Au lendemain de ma rupture avec la plus corrompue de mes maîtresses et parce que le contraste avait été complet entre cette douce, cette virginale enfant, et les coupables visions de mon plus récent souvenir. Et quel aliment avait nourri cet amour, si ce n'est l'initiation, du moins en rêve, au naïf, au candide univers de ses pensées innocentes? Quand j'étais revenu, quelle cause soudaine avait déterminé une réapparitionde mon ancien amour, si ce n'est l'identité des circonstances lointaines et de celles où je retrouvais Ève-Rose? Elle était là, près de sa mère, dans la même toilette, devant son métier, avec le même regard. C'était comme si l'adorable fantôme de mon sentiment le plus pur m'eût attendu à cette place depuis mon départ, et voici qu'il me fallait constater que c'était là, en effet, un fantôme, la vaine et vide image d'une créature qui n'était plus que du passé. Je souris avec pitié en songeant combien furent petites, de plus sévères diraient puériles, les scènes qui suivirent et précipitèrent ce que j'appellerai cette décristallisation. Mais quoi? Cet amour né parmi les chimères devait mourir parmi d'autres chimères. «Quiconque est loup agisse en loup,» comme dit l'autre. La nature, en exagérant chez moi le sens de la vie intérieure, m'a condamné à jouir et à souffrir des idées des choses plus que des choses mêmes. Comment lutter contre une nécessité d'organisation intellectuelle? Sans doute aussi j'étais un impuissant du bonheur, comme le disait, en un français bizarre mais expressif, Madeleine de Soleure, quand je lui faisais la confidence des phases d'agonie que traversa bientôt mon sentiment pour Ève-Rose.Mais quoi encore?... Et qu'y puis-je, sinon attendre que le temps me guérisse de cette blessure après les autres, lui qui guérit de tout, même de vivre?