CHAPITRE IV

C'était un étrange personnage que celui qui venait d'articuler cette apostrophe.

Imaginez, sur un corps maigre, sec comme un échalas, une tête piriforme, dont le profile figure une serpe; des cheveux jaunes taillés en brosse; des yeux à fleur de tête, surmontés de sourcils jaunes; un nez d'une longueur phénoménale, et avec cela si pincé que les narines sont imperceptibles; des moustaches jaunes mesurant quatre pouces, raides, coupant la face comme les bras d'une croix; une bouche large à faire envie à un crocodile; un menton qui semble avoir hâte de rattraper le cou, lequel, effilé, droit, guindé, a assez l'aspect, en y ajoutant le crâne, d'un point d'exclamation tourné en sens inverse;—imaginez cela, et vous aurez une idée approximative du portrait de maître Jacot Godailleur. Ah! n'oublions pas: un visage osseux comme celui d'un Indien, gravelé, couturé, brouillé de petite-vérole.

Le corps était à l'avenant. Les omoplates formaient angle droit avec le col, angle droit avec les bras. Pour le buste, sa petitesse surprenait; mais, en revanche, quelles jambes! quels pieds! Ils rappelaient à s'y méprendre ceux de feu don Quichotte.

A vrai dire, Jacot Godailleur n'avait pas que ce trait de ressemblance avec le brave chevalier de la Manche.

En l'examinant de près, soit au physique, soit au moral, on trouvait, entre lui et le héros de Cervantes, un air de famille qui faisait sincèrement douter que le premier eût été jamais le produit de l'imagination du second.

Comme les physiologistes prouvent—ils l'affirment,—que les petits-fils empruntent généralement leur mine aux ancêtres, je suis assuré que le créateur de don Quichotte s'était, pour sa création, inspiré de l'un des aïeux de Jacot Godailleur.

Mais nous n'en sommes pas encore au plus pittoresque de notre description.

Une vingtaine de gamins, peaux rouges, peaux jaunes, peaux blanches, avaient suspendu leur jeu de labag-gat-iwag[17] ou de la crosse, pour suivre Jacot par derrière.

[Note 17: Sorte de jeu qui se joue avec des bâtons et une boule et que, dans certaines parties de la France, les enfants nomment la truote.]

Et ils paraissaient ébahis!

Au milieu d'eux s'étaient même timidement glissées quelques femmes.

Et elles paraissaient stupéfaites.

Trois on quatre hommes s'approchaient encore! Et eux aussi paraissaient étonnés.

Le sujet de cet intérêt général, c'était Jacot; oui, Jacot Godailleur, qui jamais, oh non, jamais n'avait été l'objet d'une pareille ovation.

Mais je dis Jacot Godailleur. Affaire de politesse. La vérité veut qu'on rende à Cesar ce qui appartient Cesar.

Donc, il faut avouer de bonne foi que c'était à l'habit, non à l'homme, —quelle que fût d'ailleurs la distinction naturelle de celui-ci,—que les habitants du Sault-Sainte-Marie rendaient cet hommage de curiosité.

Un habit bien ordinaire pourtant: un uniforme de dragon.

Oui, un simple uniforme de dragon, petite tenue encore, s'il vous plaît.

Bonnet de police sur le coin de l'oreille, col de crin, veste d'écurie, pantalon de cheval, grandes bottes éperonnées.

Nous coudoyons cela tous les jours, sans y faire plus attention qu'à une blouse ou à un paletot.

Mais, autres pays, autres costumes!

On peut déclarer hardiment que jamais pareil équipement n'avait brillé au soleil du Sault-Sainte-Marie.

Là, tout le monde en était aussi émerveillé que nous le serions si unPeau-Rouge passait près de nous dans sa robe de buffle.

Le pantalon de cheval, rouge d'un côté, noir, ciré, luisant de l'autre, faisait surtout l'admiration publique.

J'ajouterai qu'il accumulait dans l'esprit des admirateurs des sommes d'envie rien moins que favorables à la sécurité future du vêtement et même à la santé de son honorable propriétaire.

Cependant, Jacot Godailleur, la main droite légèrement infléchie et la paume en avant, à la hauteur de son bonnet de police, le bras gauche collé le long de la hanche, le petit doigt de la main sur la couture du pantalon, les jambes rapprochées, le corps droit, immobile, répétait, en faisant son salut militaire:

—Ah! par exemple vous voilà dans un joli état, mar'chef J'en aurai des maux pour astiquer votre fourniment.

Pour bien rendre l'intonation qu'il donnait à son «maux,» il faudrait renforcer ce terme de trois accents circonflexes.

Pourquoi la langue écrite est-elle si pauvre, la langue parlée si riche!

En entendant cette interjection, l'ingénieur se retourna.

Mais l'Indien ne bougea pas de place.

—Tiens, c'est toi, Jacot! dit Adrien.

—Jacot Godailleur, pour vous servir, mar'chef. Et le dragon fit trois pas en avant avec toute la précision réglementaire.

—Serait-ce, dit-il, un effet de votre bonté, mar'chef, de me permettre, mar'chef…

—Allons, explique-toi!

—En deux mots, mar'chef, je désirerais, mar'chef, si ce n'était la crainte, mar'chef…

—Tu veux savoir pourquoi je suis mouillé?

—Tout juste, mar'chef. On voit bien que vous êtes allé aux écoles; vous devinez tout, vous, mar'chef!

—C'est, reprit l'ingénieur que j'ai aidé cet Indien à se tirer de la rivière où son bateau avait chaviré.

—Ce particulier-là fit Jacot avec une moue méprisante et en étirant ses moustaches pour en augmenter la rigidité.

—Oui, ce particulier-là! répondit l'ingénieur d'un ton souriant.

Et s'adressant au Peau-Rouge

—Voici encore un Français! lui dit-il.

—Oui, Français, mille carabines! corrobora Jacot Godailleur.

Le Bon-Chien se tourna alors vers le dragon.

—Il porte, dit-il lentement et d'un air dédaigneux, l'habit desAnglais.

—Anglais, moi! moi, Jacot Godailleur, un Anglais! Qui est-ce qui vous a dit ça? proféra le dragon d'une voix menaçante.

—Pourquoi ce casque rouge? reprit l'Indien.

—Un casque! il prend mon bonnet de police pour un casque! Mais il est toqué, votre bonhomme, mar'chef! L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire. Shungush-Ouseta continuait:

—Pourquoi ce pantalon rouge?

—Parce que c'est l'ordonnance, imbécile répliqua Godailleur d'une air capable.

Adrien crut alors devoir intervenir.

—Parle avec plus de respect à cet homme, Jacot, dit-il: c'est un chef de tribu.

—Chef de quoi?

—De tribu.

—Une tribu! qu'est-ce que c'est que ça?

—Une réunion d'Indiens. Il y a des tribus qui en comptent plusieurs mille.

—Et ce citoyen est un chef?

—Oui.

—Comme qui dirait un coronel?

—Tu as trouvé, Jacot.

—Alors on vous obéira, mar'chef, quoique ça n'empêche, il a une drôle de frimousse pour un coronel, votre…

—Tais-toi! interrompit sévèrement Adrien.

—Suffit, on se tait! répondit le dragon, en reculant de trois pas, et s'arrêtant fixe, comme s'il eût, été dans les rangs à un appel.

—Cet homme est ton esclave? demanda alors l'Indien à son sauveur.

—Non; c'est mon domestique.

—Tu l'aimes?

—Sans doute; nous avons servi ensemble dans l'armée française. Ces questions…

—Eh bien, si tu l'aimes, continua le Bon-Chien, conseille-lui de changer le costume qu'il porte en ce moment; car on voudra le lui voler, et pour le lui voler, on le tuera, s'il est nécessaire.

—Mais qui?

—Probablement des Indiens, et probablement aussi des trappeurs blancs; les derniers aiment tout autant ce qui brille que les premiers. Vois-tu ces squaws, là-bas? Et le doigt du Peau-Rouge indiqua les femmes qui arrêtaient toujours sur le dragon des regards aussi avides que ravis.

—Je les vois parfaitement, dit Adrien.

—Alors sois prévenu que, pour un bouton de l'habit de ton engagé [18], la plupart risqueraient leur vie. Adrien partit d'un éclat de rire.

[Note 18: C'est le terme français usité dans l'Amérique septentrionale pour signifier domestique.]

—C'est impossible! dit-il en haussant les épaules.

—Crois-en la parole de Shungush-Ouseta, qui n'a jamais laissé sortir un mensonge de ses lèvres.

—Mais…

—Tu es donc arrivé depuis peu dans le pays?

—Hier soir seulement. Tu viens chasser sans doute?

—Non, je viens explorer des terrains miniers. Le front du Bon-Chien s'éclaira.

—Enfin! murmura-t-il.

Puis à voix haute:

—Les Français envoient-ils leurs jeunes guerriers pour reprendre le territoire aux Anglais?

—Cela se pourrait bien, dit Adrien, répondant à une secrète espérance de son coeur plutôt qu'à la question de son interlocuteur.

—Mon frère, dit ce dernier d'un ton ému, une affaire m'appelle vers l'Ontario. Je serai de retour dans trois ou quatre lunes. Ma tribu est campée à l'ouest du grand lac. Si, dans tes voyages, tu rencontres un Nadoessis, présente-lui ce totem et le Nadoessis, homme, femme ou enfant, sera heureux de se consacrer aussitôt à ton service.

Avec ces mots, Shungush-Ouseta tira d'un sac de peau de vison pendu sur sa poitrine un petit morceau de bois carré sur lequel était gravé grossièrement un oiseau de proie enlevant un serpent dans ses griffes.

Cette figure est le totem ou écusson des Nadoessis.

Adrien prit l'objet et le mit dans sa poche sans y attacher grande importance, tandis que Shungush-Ouseta descendait, en courant les Rapides, dans la direction du lac Huron.

—J'espère que c'en est là un original sans copie, sans vous manquer de respect, mar'chef, clama alors Godailleur.

—Les Indiens sont assurément fort bizarres, repartit pensivement le jeune homme.

—Ma foi, continua Jacot, si vous n'aviez pas été là, je lui aurais flanqué une giroflée à cinq feuilles, sans vous manquer de respect, mar'chef. Conçois-t-on un gueux pareil? m'appeler Anglais! moi, un ancien cavalier de première classe, au septième régiment de dragons!

—Bon, bon, regagnons notre logis, car je suis, trempé; et je sens qu'il est temps de changer de vêtements.

—Vous vous êtes donc jeté à l'eau pour ce conscrit-là?

—Non, je l'ai simplement aidé à en sortir.

—Ces sauvages, marmotta Godailleur, on nous disait que ça nageait comme des poissons. Ah! voyez-vous, n'y a encore rien de tel que le 7e. Et il se mit à fredonner sur un air inédit:

Mais pour la grâce et bon tonC'est le dragon Qu'a l'pompon.

Ils revinrent au village, suivis d'une multitude de curieux qui alla grossissant, jusqu'à ce qu'ils eussent pénétré dans la maisonnette où on leur avait donnée l'hospitalité. Car, à cette époque, on ne comptait pas, comme aujourd'hui, au Sault-Sainte-Marie, deux superbes hôtels: l'un sur la rive américaine, le Chippewa Hotel; l'autre sur la rive canadienne, le Pine Hotel. Les voyageurs entraient dans la cabane qui leur convenait, et jamais ni l'abri ni la nourriture ne leur étaient refusés. En partant, il ne fallait point parler de payer, l'hôte se serait fâché. Pourvu que vous soldiez votre écot en nouvelles des pays d'en bas ou d'en haut, il était satisfait. Telle était jadis la pratique chez nos pères les Gaulois. Le voyageur trouvait bon accueil dans la demeure où il lui plaisait de s'arrêter; et cette demeure on l'estimait privilégiée. On l'aimait, on la jalousait.

L'étranger restauré, reposé, chacun faisait cercle autour de lui pour l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait.

Puis, quand il partait, les voeux de la famille qui l'avait gratuitement hébergée l'accompagnaient.

Souvent même on se disputait le plaisir de lui offrir des provisions et de le conduire à plusieurs heures de la localité où il avait fait halte.

Tout cela est bien changé en Europe, tout cela change rapidement enAmérique.

Un siècle moins peut-être encore, et le désert, avec ses merveilleux récits de chasse, de pêche, de guerre, ne sera plus qu'un souvenir dont l'idée se heurtera fréquemment à l'incrédulité.

Des bateaux à vapeur, des chemins de fer relient déjà le lac Supérieur au monde policé: on projette un railroad à travers les prairies du nord-ouest et les montagnes Rocheuses, pour marier l'océan Atlantique à l'océan Pacifique.

Sans la guerre qui désole présentement l'Union américaine, cette immense artère serait, certes, en voie d'exécution; ainsi, les vieilles habitudes des chasseurs nord-ouestiers, les antiques exploits de la race rouge n'auront plus bientôt d'autres annales que la légende et la tradition.

Adrien Dubreuil songeait à ces évolutions de la civilisation, tout en remplaçant par un costume sec et chaud son vêtement mouillé, dans la chambrette où on l'avait logé, chez un honnête pêcheur canadien, le père Rondeau.

Non que la maison fût des plus commodes. Elle n'avait que deux pièces: la première à l'entrée, la salle, et celle où se trouvait le jeune homme; mais l'une et l'autre étaient propres à ravir et possédaient plusieurs des ustensiles en usage dans les villes.

Séparés par une mince cloison de sapin, un grand poêle de fonte à deux étages les chauffait toutes deux.

Des bancs-lits, peints en bleu, servaient de couchettes.

Ces bancs-lits, formés par quatre planches réunies en carré long au moyen de charnières, renferment des couvertures, et quelquefois, par excès d'opulence, une maigre paillasse.

Le soir, on les ouvre pour se coucher, et ils remplissent tant bien que mal leurs fonctions de lit; le matin, on les ferme, et ils redeviennent bancs pour la journée.

Au besoin, ils font l'office de malle, voire même de garde-manger.

Si ce meuble n'est ni élégant ni très-confortable, il a au moins l'avantage d'être fort utile et peu coûteux.

Dans la salle, on voyait encore une table longue, des escabeaux, des instruments de pêche, de chasse, une chaudière de fonte et cinq on six plats de terre grise, avec quatre ou cinq assiettes de faïence historiée, ce qui passait alors pour un véritable luxe au Sault-Sainte-Marie.

Au plancher séchaient des chapelets de ce poisson Blanc [19] du lac Supérieur, le plus exquis que je sache, des quartiers de venaison et des bottes d'herbes aromatiques, entre autres des paquets de gin-seng, cette plante qui, pendant le siècle dernier, passait pour une panacée infaillible, et dont la découverte au Canada eut, à cette époque, tant de retentissement en France.

[Note 19: Les Indiens l'appellentaddik-kum-maig.]

La chambre d'Adrien était celle où le père Rondeau couchait d'ordinaire mais il s'était fait un point d'honneur de la céder à son hôte, et avait refusé formellement de la reprendre, alors même que celui-ci assurait qu'accoutumé à la vie des camps il dormirait très-bien dans la salle, avec son dragon.

Outre ses deux bancs-lits, cette chambre renfermait une armoire en noyer tendre, différents trophées de chasse, un christ en plâtre et quelques images de saints outrageusement coloriées.

Une demi-douzaine de livres d'oraison, jaunis par le temps, noircis aux tranches par les doigts et rongés par les mites, étaient soigneusement rangés sur un petit rayon, près de l'unique fenêtre, au-dessous d'un bénitier en bois dans lequel baignait une branche de buis.

A cette fenêtre, pas de vitres,—elles étaient presque inconnues au Sault-Sainte-Marie,—mais des carreaux de parchemin qui tamisaient, à l'intérieur de la pièce, un jour terne et jaunâtre. Pour plancher le sol nu, battu comme l'aire d'une grange.

Ce n'était vraiment point là la demeure de l'homme civilisé, mais ce n'était plus celle du sauvage, ou du trappeur nomade; et, entre le wigwam et cette cabane, il y avait bien la distance qu'il y a entre un palais et une chaumière.

Enfin, se dit Adrien Dubreuil, en se chauffant les mains au tuyau du poêle, si je ne suis jamais plus malheureux que ça dans ce qu'ils appellent le désert, je ne serai pas trop à plaindre.

—Ce n'est pas pour dire, sans vous manquer de respect, mar'chef, mais le rata du régiment ne valait pas celui qu'on mange ici, dit Jacot, qui étendait le vêtement que venait de quitter son maître pour le faire sécher.

—Ah! tu flaires la soupe, toi, reprit l'ingénieur en souriant.

—Allons, bourgeois, la soupe est dressée! cria-t-on de la salle.

—Nous y sommes, répondit Adrien en ouvrant la porte.

—Bonjour! dit un homme qui achevait de mettre le couvert.

—Bonjour, monsieur Rondeau. Vous vous portez bien?

—Toujours bien, bourgeois; et vous? On m'a dit que vous aviez fait une bonne action, ce matin.

—Oh! il n'en faut pas parler.

—Pas parler! pas parler! Savez-vous que ce n'est pas tout un chacun qui peut arracher un homme au Trou de l'Enfer? N'en pas parler, ma conscience! on en parlera dans cent ans. C'est moi qui vous le dis. Mais il était donc fou, d'aller se jeter dans l'Entonnoir?

—Je n'ai pas compris qu'il voulût descendre la chute avec son canot.

—Sauter les Rapides? On le fait tous les jours.

—Vraiment?

—Etait-ce un Indien?

—Oui; il m'a dit qu'il appartenait à la tribu des Nadoessis.

—Ah! je conçois, dit le père Rondeau. C'est un étranger à la contrée… il ne connaissait pas la passe. Il vous doit un fameux cierge, et il peut se flatter d'être le premier qui en réchappe. Mais je bavasse comme une femme à la rivière… Le déjeuner refroidit… A table.

—Où donc est madame Rondeau? demanda Adrien.

—Elle, elle est allée, avec les enfants, au bois, chercher un caribou que j'ai tué la nuit dernière.

—Comment! exclama notre Français surpris, car le caribou est un animal de la grosseur d'un jeune taureau.

—Ah! fit Rondeau, ça vous étonne. Mais ici nous avons adopté l'usage indien. Rarement nous ramassons le gibier que nous tuons. Ce sont nos femmes qui se chargent de le rapporter à la maison. Asseyez-vous.

On se mit à table.

Une soupe aux pois, un morceau de porc salé, des tranches de poisson fumé, puis grillé à même sur les charbons, faisaient, avec une sorte de galette, lourde comme du plomb, cuite sous la cendre, les frais du repas, qui fut arrosé d'eau claire.

Malgré sa simplicité Adrien le trouva délicieux, et Jacot jura, qu'on me pardonne la locution, «qu'il n'avait jamais fait pareille noce.»

—Si seulement, sans vous manquer de respect, mar'chef, dit-il en avalant sa dernière bouchée, on avait pour deux sous de tord-boyaux…

—Ça compléterait la fête, acheva Adrien en riant.

—Attendez, mon brave, on va vous en servir, et du chenu! fit le père Rondeau, qui se leva, prit dans un coin une cruche de grès au ventre rebondi et l'apporta sur table.

A cette vue, les gros yeux ronds de Godailleur roulèrent voluptueusement dans leurs orbites, et il fit claquer sa langue contre son palais.

—C'est de l'eau-de-vie de riz sauvage! goûtez-moi ça! dit l'amphitryon en remplissant à demi les verres de ses convives, à la grande jubilation de l'ex-cavalier de première classe, et malgré les protestations d'Adrien, effrayé par cette libéralité.

—A votre santé et à celle de la vieille France! dit le Canadien.

—A la vôtre, monsieur! ajouta l'ingénieur.

—Va pour la mienne, reprit le père Rondeau, maisbumper, alors

—Bum… qu'est-ce que c'est que ça? interrogea Jacot, ne sachant s'il devait boire ou laisser son verre, qu'il couvait d'un regard attendri.

—C'est un mot anglais, qui veut dire: vide tout! lui souffla Adrien.

—Quel joli mot! je le retiendrai, sans vous manquer de respect, mar'chef; y en a-t-il beaucoup comme ça dans l'anglais? répliqua Godailleur après avoir avalé, d'un trait, le contenu de son verre.

Puis il continua en aparté:

—Ils ont de bonnes choses, ces Anglais. J'ai eu tort de leur en vouloir tant. Après tout, peut-être bien que ce mot bum… bonne… pompe,—oui c'est ça même—ils nous l'ont aussi volé. Pompe, pardi c'est français; pomper! sans vous commander, ni vous manquer de respect, c'est pomper, le mot, n'est-ce pas, mar'chef? ajouta-t-il à mi-voix, en se penchant vers l'ingénieur.

—Laisse-moi, dit celui-ci, avec un geste de la main, car le père Rondeau, ôtant de dessus sa tête sa tuque de laine bleue, avait pris la parole.

—Je ne suis pas trop curieux, bourgeois; mais pourrait-on savoir ce que vous êtes venu faire par ici?

—Oh! parfaitement. Je vais vous le dire.

—Attendez, j'allume mon calumet.

Ce disant, il tira de sa poche une torquette ou rouleau de tabac, cordé comme un fouet et de la grosseur du pouce, en coupa, par tranches, une petite quantité sur la table, acheva de réduire en pièces les hachures, en les frottant fortement entre les paumes de ses mains, puis bourra un fourneau de pierre, fixé à un roseau, et, avec un champignon sec, en guise d'amadou, mit le feu à son tabac.

—Si vous en désirez? fit-il ensuite.

—Merci, répondit Adrien, j'ai des cigares.

Le Canadien offrit aussi sa pipe au dragon.

—Pouah! j'ai mon brûle-gueule! exclama Jacot.

—Vous disiez donc, questionna de nouveau le père Rondeau, un coude appuyé sur la table, la tête dans la main, les yeux à demi clos, et dans l'attitude d'un homme qui digère délicieusement; vous disiez donc, bourgeois…

—C'est une affaire de mines qui m'a amené en Amérique.

—Ah! j'entends. Quelque compagnie…

—Oui et non. Je dois explorer le terrain, et si les fouilles répondent à mon attente…

—Mais, de quel côté vous dirigez-vous?

—On m'a parlé de la pointe.

—Connu. Il y a déjà des Bostonnais [20] qui y travaillent aux mines. Des pas bonnes gens, bourgeois. Je ne vous engage pas à vous frotter à eux.

[Note 20: Depuis l'insurrection de 1775, les Yankees sont souvent ainsi appelés par les Canadiens, parce que Boston fut un des principaux foyers de cette insurrection.]

—Peuh! siffla Jacot, vos Américains, mais j'en mangerais cent, à chaque repas, pour ma part.

—Bah! fit gaiement Adrien, ce ne sont pas des ogres.

—Savez-vous l'anglais?

—Un peu.

—Tant mieux. Mais comment pensez-vous vous rendre à la Pointe?

—N'y a-t-il pas des canots?

Le Canadien secoua négativement la tête.

—La navigation, dit-il, n'est pas encore ouverte sur les bonds du lac. Ce n'est pas avant quinze jours que la glace sera fondue. Alors, seulement, vous pourrez vous embarquer.

Dubreuil ne s'attendait pas à ce contretemps.

—Quinze jours! répéta-t-il d'un air désappointé.

—Oui, quinze jours au moins.

—Mais que faire, d'ici la?

—Dame, bourgeois, ce que vous voudrez.

—Il me semble, sans vous manquer de respect, mar'chef, insinua Godailleur, que nous ne sommes pas mal ici. Pour peu que je trouve une petite Indienne, ni trop déchirée, ni trop farouche…

Et l'ex-cavalier de première classe tira galamment ses moustaches, en faisant de nouveau claquer sa langue contre son palais.

—Laisse-nous tranquilles avec tes sottes réflexions répliqua impatiemment Dubreuil.

Puis s'adressant au Canadien:

—Mais, par terre, n'y aurait-il pas moyen?…

—Par terre! impossible. On n'y pourrait aller en raquettes. Il n'y a plus assez de neige sur le sol, et vous ne savez probablement pas marcher avec des raquettes.

—Vous avez des traîneaux, je crois?…

—Ah! bien oui, la glace est pourrie… pourrie… qu'on cale [21] à chaque pas.

[Note 21: Terme canadien, il signifie enfoncer.]

—Alors il faudra attendre!

—Comme de raison.

—Nous vous gênerons en restant si longtemps…

—Me gêner! ma conscience!

—Je vous indemniserai!

—Indemniser, bourgeois! dit le père Rondeau en se levant indigné, croyez-vous qu'il n'y ait plus de lard dans notre saloir, plus de poisson dans les Rapides?

—Pardon! fit Dubreuil, s'apercevant qu'il avait blessé le bonhomme; vos coutumes sont si différentes des nôtres que je suis excusable… Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas?

Et il lui tendit la main.

—A preuve que je ne vous en veux pas, c'est que nous allons encore trinquer ensemble, dit Rondeau après lui avoir fait craquer les doigts dans les siens.

—Oui, c'est ça trinquons, sans vous manquer de respect, mar'chef, intervint le dragon.

Cette fois on but à la prospérité de l'hôtesse absente Puis Adrien renoua l'entretien.

—Comme cela, dit-il, vous pensez que, dans une quinzaine, nous pourrons engager un batelier pour nous transporter à Kiouinâ.

—Mieux que ça! mieux que ça!

—En vérité?

—LaMouette, un bâtiment de cinquante tonneaux doit appareiller maintenant pour la Pointe; le capitaine est de mes amis. Il vous arrangera… et pour pas cher… je m'en charge.

—C'est trop de bontés! dit Dubreuil.

—Mais, ajouta le Canadien, vous ferez bien de réfléchir avant de vous embarquer.

—Pourquoi?

—Il y a du danger… beaucoup de danger… je parierais gros que si vous connaissiez le pays comme moi vous n'iriez pas.

—Ne dites pas qu'il y a du danger au mar'chef! c'est une double raison pour l'y pousser, sans lui manquer de respect, s'écria Jacot.

—Quant à vous, mon homme, poursuivit Rondeau, je vous conseille de serrer votre uniforme dans votre valise car si vous le portez longtemps encore, même ici, je ne réponds pas plus de votre peau que de lui.

—Cacher mon uniforme! l'uniforme du 7e dragons! jamais! répondit l'ex-cavalier avec un mouvement d'une grandeur héroï-comique.

—Il le faudra, cependant, et dès aujourd'hui, dit Dubreuil.

Jacot jeta sur l'ingénieur un regard où se peignaient la consternation et la douleur.

—Oui, appuya Adrien, je l'ordonne.

A ce mot, la pipe du dragon lui tomba des dents et se brisa sur le sol.

Deux grosses larmes brillèrent au coin de ses paupières et roulèrent sur ses joues.

—Puisque c'est la consigne on obéira, dit-il d'une voix altérée.

Ce chagrin naïf, mais vrai, mais profond, touchait vivement Dubreuil.

Cependant, il lui importait de ne pas faiblir, car il devinait les ennuis, sinon les périls, auxquels les exposerait l'habit du dragon; il feignit donc de ne point remarquer l'impression que son ordre avait causée au pauvre Jacot.

Ce dernier s'était levé, et lentement, tristement, la mort dans l'âme, il s'avançait vers la porte de la chambre à coucher, pour remplacer sa tenue par un habillement de chasse, mais, après avoir mis la main sur le loquet, il s'arrêta et se tourna d'un air piteux, suppliant, vers son maître.

Ne l'apercevant pas ou voulant ne pas l'apercevoir, Dubreuil continua à de causer avec leur hôte.

Cinq minutes durant Godailleur resta immobile comme une statue.

Puis, fatigué d'attendre, il toussa, toussa encore, et toussa comme s'il eût été subitement pris d'un accès de coqueluche.

Sa toux était si bruyante, elle menaçait de se prolonger tellement, queDubreuil leva enfin la tête vers lui.

Aussitôt la quinte cessa comme par enchantement.

—Que veux-tu encore? demanda l'ingénieur d'un ton sec.

—Sans vous manquer de respect, mar'chef, balbutia Godailleur est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de garder mes bottes éperonnées?

—Si, répliqua Adrien en riant, mais je te prévient que toi-même en seras bien vite fatigué.

—Merci de la complaisance, mar'chef, s'écria le dragon en faisant un salut militaire.

Et il rentra dans l'autre pièce.

—Vous avez là un engagé comme il n'y en a pas beaucoup, dit leCanadien.

—C'est un ancien brosseur…

Brosseur! je n'y suis pas.

—En France, dans l'armée, les sous-officiers appellent brosseur l'homme qui panse leur cheval et les sert.

Bien. Mais que veut dire ce mar'chef qu'il met à toutes les sauces?

—Maréchal-des-logis-chef. C'est une abréviation usitée au régiment, dites-moi, y a-t-il loin d'ici Kiouinâ?

—Quand le vent est bon, le bateau met trois à quatre jours, parce qu'on ne marche guère la unit. La côte est trop dangereuse! Vous ferez bien de louer deux ou trois chasseurs si vous ne voulez pas mourir de faim.

J'y avais songé.

—Je vous trouverai ça à raison d'un écu de trois francs par jour, leur passage jusqu'à la Pointe payé par vous, bien entendu. Maintenant, bourgeois, au revoir! je m'en vas à la pêche! Faites ici comme chez vous! Mais, sans être trop curieux, qu'est-ce que c'est que ce palet que vous avez là dans vos mains?

Du doigt le père Rondeau indiquait le totem donné par Shungush-Ouseta àDubreuil, et que celui-ci faisait pirouetter sous ses doigts.

—Oh! rien, répondit le jeune homme, une amulette indienne. C'est, ajouta-t-il en riant, la récompense du sauvé au sauveur de ce matin.

—Faites voir.

Après avoir considéré l'objet, le Canadien dit à Adrien d'un ton sérieux:

—Gardez précieusement cette médecine, comme nous appelons ces choses-là. Elle vous servira mieux que votre poudre, votre argent, ou votre langue.

Sur ce il sortit.

Seize jours après, Adrien Dubreuil, accompagné de Godailleur en costume de chasseur, plus les bottes éperonnées, faisait ses adieux à la famille Rondeau.

Il voulut offrir un souvenir: mais il ne réussit à faire accepter qu'un paquet de cigares.

Le Canadien conduisit ses hôtes au quai d'embarquement, à quatre milles du village.

LaMouetteétait un joli navire ponté et gréé en barque, qui semblait avide de prendre sa course sur l'onde.

Comme elle inaugurait la réouverture de la navigation, on l'avait pavoisée de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union américaine.

Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'était assemblée sur le rivage pour assister au départ du bâtiment.

Et ce spectacle était plein d'intérêt pour un étranger, par la diversité des costumes, des physionomies, des idiomes.

Ici c'était un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en poussant des cris assourdissants; là des Yankees faisaient retentir la plage du chant deHail Columbia; plus loin des Canadiens chantaientPar derrière chez mon père, laMarseillaise, ouJe m'en va-t-à la fontaine[22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin entonnaient dévotieusement un hymne religieux.

[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gré de leur donner copie de cette charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et trappeurs canadiens:

J'm'en va-t-à la fontaine,O gai, vive le roi,J'm'en va-t-à la fontaineO gai, vive le roi,Pour remplir mon cruchonVive le roi et la reine,Pour remplir mon cruchon,Vive le roi, vive le roi!

La fontaine est profonde,J'me suis coulé au fond.Que donnerez-vous, la belle,Qui vous tir'rait du fond?Tirez, tirez, dit-elle,Après ça, nous verrons.

Quand la belle fut tirée,S'en va-t-à la maison,S'assoit sur la fenêtre,Compose une chanson.Ce n'est pas ça, la belle,Que nous vous demandons;Vot' petit coeur en gageSavoir si nous l'aurons.

Mon petit coeur en gageN'est pas pour un luron.Ma mère l'a promisA un joli garçon.]

L'allégresse était partout, dans les coeurs comme sur les visages, car l'hiver avait été dur; on avait cruellement souffert du froid et du manque de provisions au Sault-Sainte-Marie,—plus d'un imprévoyant était mort de faim,—et le départ de laMouetteannonçait le départ des mauvais jours, le retour de l'abondance et de la belle saison.

A midi un coup de canon résonna.

C'était le signal pour lever l'ancre.

—Ma conscience! je suis tout comme un enfant, dit le père Rondeau à Dubreuil; je vous connais à peine et déjà je vous aime autant que si vous étiez mon fils. Laissez-moi vous embrasser; ça me fera du bien.

—Oh! de tout mon coeur, répondit Adrien, en se précipitant dans les bras du bonhomme.

—Et moi soupira la bouche grimaçante de l'ex-cavalier de première classe.

—Toi repartit Rondeau, ça serait déjà fait si je n'avais peur de tes crocs et de ta figure en lame de rasoir. Mais, tiens, ça ira tout de même. Viens ici.

—Sans vous manquer de respect, dit Jacot, en accolant vigoureusement leCanadien, qui lui souffla à l'oreille:

—Mon garçon, prends bien soin de ton maître, c'est le meilleur des hommes! tu m'en réponds, entends-tu!

—On vous obéira, sans vous manquer de respect, papa Rondeau.

—Allons, messieurs, on n'attend plus que vous! cria le capitaine du haut du pont.

Le père Rondeau s'approcha encore de Dubreuil.

—Avez-vous la médecine? lui demanda-t-il.

—Soyez tranquille.

—Surtout, ne la perdez pas.

—J'y veillerai.

—On vous appelle, à la revue [23]!

—Au revoir, et merci pour toutes vos bontés!

Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Dubreuil, suivi du dragon, sauta sur le navire.

Aussitôt les amarres furent larguées, et laMouette, poussée par une bonne brise nord-est, s'éloigna rapidement du rivage aux tumultueuses acclamations des spectateurs.

[Note 23: Locution canadienne; elle signifieau revoir!]

Avoir de dix-huit à trente ans, une imagination vive, un coeur chaud, aimant, des ressources matérielles pour le présent; être libre, et sillonner à bord d'un bâtiment léger, docile à la brise, ferme à la vague, quelque grand cours d'eau de l'Amérique Septentrionale, en une glorieuse journée de printemps, voilà un de ces plaisirs, je devrais écrire bonheurs, dont on conserve éternellement la mémoire.

L'hiver fut long; il fut rigoureux. Sa durée, cinq, six mois, huit peut-être! Pendant la plus grande partie ce temps, ruisseau, rivière, fleuve, a été couvert d'un monotone et lourd linceul de glace. De verdure plus; la neige partout, au village, à la ville, comme à la campagne, à la forêt. La vie végétale sommeille; la vie animale paraît éteinte ailleurs que chez l'homme et ses animaux domestiques.

On dirait que notre mère nourricière ne respire plus.

Mais vienne le renouveau! Ainsi que la baguette d'un magicien, le premier rayon de soleil chasse la torpeur, ravive le souffle, ranime la nature engourdie.

Entendez! c'est la glace qui craque et se rompt sous l'effort des ondes. Elles bondissent, elles pétillent, elles courent, volent, joyeuses d'échapper à la captivité; pour leur faire fête, une opulente draperie, se plaît déjà à les revêtir. Ce double ruban d'émeraudes, mille fleurs odorantes le diapreront bientôt, demain peut-être.

Haut et loin filent les bandes d'oiseaux aquatiques. De cet arbre, hier ployant sous des concrétions glaciales qui lui donnaient l'air d'une girandole immense, de cet arbre, dont les verts bourgeons fendent, aujourd'hui, leur capsule rougeâtre, s'élève un chant,—chant de reconnaissance sans doute,—c'est celui du rossignol américain.

A sa voix, à son appel, ne tardera pas à répondre le concert des autres virtuoses des bois, auquel se joindra, peu après, la musique des habitants des fleurs et des gazons.

Moins de huit jours suffisent souvent à l'accomplissement de tous ces prodiges annuels.

Ah comme il est délicieux, je le répète, de profiter de la réouverture de la navigation, quand le ciel est pur, le temps pas trop froid, pour faire une excursion fluviatile.

LaMouetteremontait gracieusement la Sainte-Marie, chamarrée de glaçons qui brillaient au soleil comme des plaques d'or ou d'argent.

Les bords de la rivière, à demi parés de leur toilette d'été, avaient tout le charme du déshabillé.

Des bouffées d'un air frais et balsamique invitaient la gaieté en aiguisant les sens.

Aussi les passagers du bâtiment se tenaient sur le pont, mêlant leurs chants à ceux des matelots, occupés, soit à arrimer les marchandises dans l'entrepont, soit disposer leur voilure pour entrer dans le lac Supérieur, dont les deux sentinelles, postées à la porte, le Gros cap [24] et le cap Iroquois, se profilaient hardiment à l'horizon.

[Note 24: Les Indiens l'appellent Kitchi-Manitou, ou Divinité Suprême, parce que, de loin, son sommet figure une tête d'homme. «Ce qui fait, dit Charlevoix, que les sauvages l'ont pris pour le Dieu tutélaire de leur pays.» Les Indiens nomment aussi le lac SupérieurKitchi-Gomi, dekitchi, grand, etgomi, eau.]

Vers deux heures, les caps furent doublés, et Adrien Dubreuil se trouva, pour la première fois, devant cette mer intérieure nommée lac Supérieur.

Aussitôt laMouettecommença à rouler et à donner de la bande, pressée, foulée qu'elle était par une multitude de petites lames, courtes, mais violentes, qui la battaient en tous sens.

Le ballottement du navire rendait incommode le séjour sur le pont. Cependant Dubreuil résolut d'y rester, autant pour jouir du spectacle qu'il avait sous yeux que pour éviter la cabine, où l'on respirait une odeur infecte d'huile de poisson, de goudron et de salaison.

Inutile de dire que Jacot Godailleur demeurait en planton près de lui.

Si grotesque que fût le digne ex-cavalier de première classe dans son uniforme de dragon, il l'était bien autrement dans son costume de trappeur, rehaussé de ses grandes bottes éperonnées!

Il semblait que le tranchant de sa figure se fût effilé et que ses moustaches jaunes eussent allongé.

Constatons, toutefois, pour l'acquit de notre conscience, que le malheureux dragon commençait à sentir les atteintes de cette affection si désagréable, si accablante, qu'on appelle le mal de mer, et auquel bien peu de personnes, même parmi les plus aguerries aux tourmentes de l'océan, y échappent sur les grands lacs de l'Amérique Septentrionale.

Dubreuil, cependant, n'en était point du tout incommodé.

Assis sur une barrique, au pied du mat principal, et tenant à la main son télescope de voyage, il humait avec délices un excellent havane, sans trop s'inquiéter de Godailleur qui geignait près de lui.

—Sauf votre respect, vous êtes bien heureux, vous, mar'chef, de pouvoir fumer comme ça! dit celui-ci entre deux hoquets!

—Veux-tu un cigare?

—Une cigale! mar'chef! vous désirez ma mort, sans vous faire d'offense.

—Tu les aimes pourtant?

—Oui! à terre, on en fume tout de même des cigales, avec les camaraux, quand on est en goguette, mais…

Jacot n'acheva pas sa phrase. Saisi d'un besoin impérieux, il s'était précipité, vers le plat-bord du bâtiment.

Une minute après, il revint fort pâle à sa place, en s'essuyant la moustache avec la manche de son capot.

—Ça vous arrache l'âme, murmura-t-il; ah! si j'avais su!

—Je t'avais prévenu!

—Sans vous manquer de respect, mar'chef, je vous ai suivi et je vous suivrais au bout du monde, même entre les tigres et les lions! mais ça n'empêche que j'aime mieux le plancher des vaches… Voyez-vous, mar'chef, ma tête vire… vire… et ça me gargouille là-dedans.

Il se frappa la poitrine.

—Oui, ça me gargouille… brrrout…

Et Godailleur courut encore s'accouder à la préceinte.

A son retour Dubreuil lui dit:

—Décidément, ça te tient, mon pauvre vieux camarade. Emploie donc le remède que je t'ai indiqué en traversant l'Atlantique.

—Nom d'une carabine! je pensais plus. Ce que c'est pourtant que d'avoir été aux écoles, voyez un peu, mar'chef, sans vous manquer de respect! Vous m'aviez dit?

—Écraser une pomme de reinette dans un petit verre d'eau-de-vie, verser dessus environ une cartouche de poudre à fusil, mélanger le tout et avaler d'un trait!

—Ah! oui, c'est je m'en souviens. Mais si l'on mettait deux petits verres d'eau-de-vie, est-ce que ça ferait le même effet, mar'chef?

—Mets-en trois si tu veux, ivrogne! dit Dubreuil en riant.

—C'est que, voyez-vous, j'ai l'estomac joliment détérioré par ces…

—Tu trouveras tout ce qu'il faut, sur mon cadre, dans mon sac de nuit.

Au bout d'un moment, le dragon remonta de la cabine en éternuant à faire frémir la membrure du navire.

—Ah! c'est raide, raide, comme si on avalait une douzaine de lattes, s'écria-t-il.

—Veux-tu fumer maintenant?

—Tout de même si j'avais mon brûle-gueule culotté, celui qui venait du 7e! mais vous savez bien qu'il a été cassé le jour… Mon uniforme… est-ce que je ne pourrais pas le mettre ici, mon uniforme, hein, mar'chef.

—Non.

—Sans vous manquer de respect, nous ne sommes pourtant plus au Sault-Sainte-Marie. Il n'y a qu'un sauvage sur le vaisseau. S'il disait un mot je…

—Je te défends de rendosser ton uniforme.

—C'est que ça me permettrait de fumer!

—Comment! comment! quelle sottise nouvelle encore.

—Puisque, dit Godailleur d'un ton larmoyant, j'avais cassé ma pipe, une pipe si bonne que vous m'aviez donnée il y a cinq ans, au régiment, puisque je l'avais cassée le jour… le jour… où vous m'avez retiré la permission… de porter… mon uniforme de petite tenue… j'ai… j'ai jure… mar'chef… de ne plus fumer avant de l'avoir sur le dos…

—Oh! le niais! je te donnerai une autre pipe. Jacot hocha mélancoliquement la tête.

—Ça ne sera pas comme l'ancienne… celle-là vous m'en aviez fait cadeau le soir de votre promotion au grade de mar'chef. Ah! je m'en souviens comme d'aujourd'hui! vous sortiez de la cantine… vous aviez arrosé les galons, sans vous manquer de respect, mar'chef… C'était le bon temps… J'espérais que nous y resterions toujours au régiment… Dans deux ans, que je me disais, nous serons sous-lieutenant… on s'en donnera alors du loisir… L'année suivante lieutenant… puis capitaine… chef d'escadron après, avec la croix!… et s'il survient un petit bout de guerre, ah! malheureux! avant dix ans coronel!… coronel dans dix ans! quand j'y pense, mar'chef, quand j'y pense.

Et l'ex-cavalier de première classe, dont la potion qu'il venait de prendre avait singulièrement enflammé le sang, voulant ajouter du poids à son idée, donna un grand coup de poing sur un tonneau près de lui.

Sous la violence du choc, une douve céda, et le bras de Jacot plongea tout entier dans la pièce.

Aux éclats de rire des matelots et de Dubreuil, il l'en retira enduit d'une épaisse couche de mélasse, dont il barbouilla affreusement ses vêtements et son visage en voulant s'en débarrasser.

—Allons, va te changer, lui dit son maître.

—Oui, je vas me changer, et je vous prie de croire, sans vous manquer de respect, mar'chef, que je leur revaudrai à tous ces pékins, pour s'être…

—Bien, bien!

—Vous me le paierez, brigands! criait le dragon en montrant son poing aux gens de l'équipage.

La cloche du bord sonna alors le dîner, et Dubreuil descendit à la cabine, où le capitaine de laMouette, son pilote et quelques Yankees, actionnaires ou propriétaires d'une partie des mines du lac Supérieur, étaient réunis autour d'une table sans nappe, grossièrement servie.

Un morceau demess pork, entouré de patates cuites à l'eau, une oie sauvage bouillie, despickleset du biscuit dur comme du silex, composaient le menu.

De même, que tous les repas américains, celui-ci fut silencieux; silencieux cependant n'est pas le mot propre, car si l'on ne parla pas, le cliquetis des mâchoires et des fourchettes, les craquements secs de biscuit, chaque fois qu'on le rompait, constituèrent une somme, de sons assez respectable.

Le couvert enlevé, les Américains se mirent à boire du whiskey en faisant une partie de bluff avec le capitaine.

Dubreuil remonta sur le pont où il resta jusqu'au thé.

La soirée étant très-fraîche, sa tasse de thé prise avec un cracker et un peu de beurre salé, Adrien se coucha, tandis que les Yankees se remettaient au jeu et au whiskey.

Ils passèrent ainsi la nuit.

Le lendemain l'un d'eux avait perdu cinq cents dollars. Cette perte ne l'empêcha pas de reprendre les cartes aussitôt après le déjeuner.

Il perdit encore ce jour-là, ainsi que le suivant, et ne s'en montra pas plus triste.

La même cabine servait de salle à manger, chambre coucher, tripot.

Durant la troisième nuit, Dubreuil entendit l'infortuné perdant qui disait à ses compagnons de jeu:

Je possédais deux mille dollars, plus deux actions en valant autant; vous m'avez tout gagné, il ne me reste pas un penny; vous voudrez bien m'employer comme ouvrier aux mines.

—Sans doute, John, répondirent-ils, nous ferons cela pour un ami. Vous êtes fort, intelligent, vos services nous seront très-précieux.

Et, sur leur promesse, John alla se toucher avec le calme d'un homme qui a bien rempli sa journée.

Cette insouciance de la fortune, ce stoïcisme dans l'adversité, joints à cette âpreté au lucre, à cette dépense inouïe de forces pour acquérir, par tous les moyens, richesse oufamosité, émerveillaient Dubreuil à mesure qu'il s'initiait davantage aux moeurs de la population yankee.

John couchait dans un cadre au-dessus de l'ingénieur français. Ce dernier ne put s'empêcher de lui dire:

—Je vous admire, monsieur, de passer ainsi, sans sourciller, de l'aisance à la misère.

—Bah! répondit l'Américain avec l'accent nasal particulier à ses compatriotes, cela m'est parfaitement égal. En travaillant quinze jours aux mines j'aurai gagné vingt dollars, plus ma nourriture, j'organiserai une partie de cartes ou une affaire quelconque, et ce serait bien le diable si, dans un mois ou deux, je n'avais pas regagné ce que je viens de perdre.Good night, stranger!

—Bonne nuit, monsieur, repartit Dubreuil, qui ne tarda pas à s'endormir.

Plongé dans un profond sommeil, il rêvait à sa chère France, quand un brusque et épouvantable mouvement de tangage, qui lui fit croire que le navire sombrait, l'éveilla soudain.

—Debout! cria t il en sautant à bas de son cadre.

—Qu'avez-vous, étranger? demanda sans bouger son voisin du lit supérieur.

—Une tempête!

—Ce n'est pas la peine de se lever.

—Mais nous allons faire naufrage dit Adrien, qu'un nouveau coup de tangage avait envoyé rouler à l'autre bout de la cabine.

Il se rapprocha péniblement de son cadre, en s'aidant des mains et des genoux.

—Recouchez-vous, étranger, lui dit John.

—Me recoucher!

—Il n'y a aucun danger. Ce n'est qu'un caprice du lac!

—Singulier caprice, murmura le jeune homme en s'habillant aussi vite qu'il pouvait.

Son pantalon passé, il monta, pieds nus, sur le pont. Une scène extraordinaire, unique, se déroulait.

Le jour paraissait, à ses naissantes clartés, on distinguait, à bâbord et à tribord de laMouette, la nappe du lac Supérieur unie comme une glace.

Mais en avant, en arrière, elle formait, à perte de vue, un pli formidable, haut de plus de quinze mètres.

Sur ce pli d'eau, au sommet duquel, comme une plume, voltigeait le léger bâtiment, couraient des vagues énormes, qui le prenaient soit en proue, soit en poupe, le portaient tantôt à la crête d'une, montagne, et tantôt le précipitaient dans un abîme.

C'était effrayant! c'était merveilleux!

Avec cela, pas un souffle d'air, pas une ride, pas un froncement à la surface du lac, de chaque côté du bâtiment.

Il semblait que laMouetteflottât dans l'air.

Mais des mugissements terribles, caverneux, comme ceux qui précèdent les éruptions dans les contrées volcaniques, se faisaient entendre; des paquets d'eaux énormes submergeaient, à chaque minute, ou l'avant ou l'arrière du vaisseau.

Il était à craindre qu'il ne s'engloutit.

Adrien Dubreuil se rappelait bien avoir lu la relation des singulières tourmentes auxquelles sont sujets les lacs Supérieur et Huron, mais combien ce qu'il voyait était loin même des récits qu'il avait taxés d'exagération!

Sur laMouette, on avait serré toutes les voiles, à l'exception de celles de beaupré.

Le pilote, le capitaine et deux robustes matelots se tenaient à laBarre.

Leurs efforts réunis tendaient à profiter d'un des plongements du navire entre deux vagues, pour le pousser hors de cette redoutable chaîne de brisants.

Longtemps ils échouèrent, et chaque tentative infructueuse faillit causer la perte de laMouette, les flots déferlant aussitôt sur le pont et le couvrant en entier.

Chaque fois, Dubreuil prenait un bain des pieds à la tête, et chaque fois il regrettait d'avoir quitté la cabine. Mais il lui fallait maintenant rester en place, cramponné au râtelier du grand mat, car on avait fermé les écoutilles pour empêcher l'eau d'envahir l'intérieur du vaisseau, et n'eussent-elles pas été fermées qu'en lâchant son étreinte il eût couru risque d'être entraîné par la violence des flots.

Enfin, laMouette, habilement lancée dans une sorte de gorge, entre deux caps liquides, d'une élévation qui dépassait de beaucoup la flèche de ses mats, laMouettesortit de cet affreux défilé, dont les hauteurs verdâtres se dressèrent à sa droite comme une impénétrable barrière.

—Vous l'avez échappé belle! dit le capitaine au jeune homme. Si pareil accident nous arrive désormais, je ne vous conseille pas de monter sur le pont admirer les beautés de la nature.

—Vraiment, monsieur, je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, réponditAdrien. Je n'imaginais pas être un jour témoin d'un spectacle…

—Ce n'est pas fini interrompit le capitaine, regardez derrière vous.

Dubreuil se retourna et vit, avec un étonnement nouveau, que le renflement des eaux diminuait en longueur, pour se ramasser, se condenser, s'exhausser à son milieu.

Quelques minutes après, il figurait une colonne dont la base pouvait avoir un kilomètre de circonférence et dont le fût, s'amincissant progressivement, se perdait dans les airs.

Des secousses, terribles comme des tremblements de terre, faisaient tour à tour rouler et tanguer laMouette.

Le lac entier, si tranquille un moment auparavant, s'était agité; il moutonnait, écumait bruyamment aux flancs du navire.

Bientôt, le temps, clair et serein jusque-là, s'assombrit. La colonne disparut dans une bruine grisâtre, à laquelle succéda une pluie torrentielle, qui tomba tout le jour.

Sur le soir, on jeta l'ancre sous le Portage du lac, au pied même de la presqu'île ou pointe Kiouinâ. LaMouetteétait arrivée à destination.

Elle devait débarquer, le lendemain, ses passagers et son chargement.

Sauf un homme de bossoir laissé en sentinelle, tout la monde se coucha de bonne heure, car si l'équipage était excédé par les travaux de cette dure journée, les passagers étaient fatigués par le ballottement qu'il leur avait fallu endurer pendant plus de huit heures consécutives.

Chacun reposait dans le navire, lorsque du pont partit un cri sinistre, immédiatement suivi d'un coup de feu.


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