Dans la cabine de laMouettechacun s'éveilla en sursaut.
—Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda Dubreuil.
—Rien, étranger, peut-être une attaque de quelques rowdies [25], répondit John en étirant paresseusement ses membres.
[Note 25: A ce terme, fort usité chez les Yankees, je ne connais pas d'équivalent en français. Il signifie vaurien, tapageur, bandit, suivant l'acception qu'on lui veut donner.]
—Nous sommes attaqués, messieurs; ça ne peut être que par les Apôtres; préparons-nous à la résistance; car, avec eux, il faut vaincre ou mourir! s'écria le capitaine du navire.
Puis il sauta à bas de son lit, sur lequel il reposait demi-habillé, saisit une paire de revolvers et s'assura qu'ils étaient convenablement chargés.
—Que veut-il dire, avec ses Apôtres? murmurait Adrien en passant à la hâte un vêtement.
—De braves gens, à qui on a fait, je crois, une trop mauvaise réputation, repartit John sans trop se presser pour descendre de son cadre. Ma foi, ajouta-t-il à mi-voix, si ce sont eux, ils viennent à propos, car j'ai envie de m'engager dans leur bande. Ils gagnent des dollars autant qu'ils veulent, et…
Un deuxième coup de feu l'arrêta court dans son monologue.
Le capitaine de laMouettepoussa un gémissement. Ses revolvers lui tombèrent des mains, et il roula mort aux pieds de John, qui dit à voix haute:
—Pas si vite! pas si vite! pas si vite! hé! étrangers; je suis des vôtres, moi. Que diable, faites attention, et ne déchargez pas comme ça vos armes à tort et à travers…
—Qu'on se rende, et à l'instant! ordonna un homme d'une corpulence géante, vêtu de rouge de la tête aux pieds, qui venait d'apparaître au-dessous de l'écoutille.
—Non-seulement je me rends, mais je déclare qu'à partir de ce moment je vous appartiens corps et âme, étranger; je ferai votre treizième apôtre, dit John, s'avançant à la rencontre de l'homme rouge et lui tendant familièrement la main.
Celui-ci répliqua à cet acte d'obséquiosité par une gourmade en plein visage, qui renversa John, tout sanglant, sur le plancher.
—Nom d'une carabine! est-ce que nous nous laisserons assassiner comme ça par ces bandits! hurla Godailleur, en se précipitant sur le meurtrier.
—Qui de vous est Français? questionna Jésus, sans se préoccuper de l'attaque dont il était l'objet.
Ces paroles avaient été prononcées dans notre langue.
—Moi, je suis Français, et je vas te l'apprendre, canaille! riposta l'ex-cavalier de première classe, en cherchant à étreindre le Mangeux-d'Hommes par la taille.
—Est-ce toi qui es ingénieur?
—Ce n'est pas moi, vilain soldat, mais le mar'chef que voici… là, devant nous, et qui va m'aider…
—Faut-il écraser ce ver de terre? dit l'Écorché, qui venait de pénétrer dans la cabine, suivi de la moitié des Apôtres.
—Non; ouvre un panneau.
Judas obéit.
Pendant ce temps, les brigands s'étaient emparés des passagers surpris, terrifiés par la soudaineté de cette agression, et les garrottaient.
Le panneau ouvert, Jésus, dont une des puissantes mains avait suffi à maîtriser le bouillant Godailleur, souleva notre homme jusqu'à la hauteur de sa bouche, le mordit au cou, et le lança comme une balle à travers l'ouverture.
L'on entendit un cri d'effroi, puis le son sourd d'un corps qui tombe à l'eau.
—Qu'il ne soit fait aucun mal au Français! commanda le Mangeux-d'Hommes.
—Que me voulez-vous? lui dit Dubreuil, en se débattant aux mains dePierre et de Jean, qui essayaient de lui lier les bras.
—Tu le sauras bientôt.
—Vous êtes un misérable!
—Possible, répondit flegmatiquement Jésus; mais cesse de résister, si tu n'as pas envie de rejoindre ton compagnon.
—Vous croyez que je me soumettrai lâchement…
—Qu'on le porte sur le pont et qu'on l'attache au pied du mat! fit leMangeux-d'Hommes, dont la voix, de douce qu'elle avait été en parlant àDubreuil, devint, tout à coup, retentissante comme un éclat de tonnerre.
Cédant au nombre et à la force, Adrien se laissa tranquillement monter sur le pont de laMouette.
Là, à la lueur d'un falot, il vit un spectacle digne de pitié.
Cinq ou six cadavres gisaient baignés dans une mare de sang; et tous les gens de l'équipage, les mains et les pieds solidement liés, étaient étendus le long du plat-bord.
L'épouvante était peinte dans leurs traits. Quelques-uns priaient; d'autres proféraient des imprécations; le plus grand nombre paraissaient plongés dans une prostration complète.
Auprès d'eux, les Apôtres déposèrent les corps des passagers, plus surpris, mais aussi effrayés que les matelots.
—Ah! je me doutais bien que ça finirait ainsi, marmottait un de cesderniers; mais le capitaine est un entêté. Il n'a pas voulu m'écouter.J'étais pourtant bien sûr que c'était un des Apôtres que j'avais vu auSault maintenant, nous allons filer notre dernier noeud!
—Est-ce qu'ils nous tueront? s'enquit un passager.
—Vous pouvez y compter, répondit le matelot. Quand est-ce que les Apôtres ont jamais fait grâce à leurs victimes? nous n'en avons pas pour longtemps. Tenez, voilà que ça commence; regardez.
En ce moment, les Douze Apôtres étalent rassemblés sur le pont de laMouette, dont on avait levé les ancres, déferlé quelques basses voiles, et qui rangeait la côte de la presqu'île Kiouinâ.
En outre des falots trouvés sur le bâtiment, ils avaient allumé plusieurs torches de résine, dont la flamme vacillante zébrait de teintes rouges, et de volutes, de fumée grisâtre le noir de la nuit. Noir opaque comme le métal, profond comme l'immensité, lourd comme l'inconnu.
Pas un rayon de lune, pas un scintillement d'étoile, mais, seulement, autour de laMouette, un miroitement d'eau lugubre, produit par la clarté des lanternes, des torches, et qui ajoutait encore à l'horreur des ténèbres environnantes.
Quel drame au milieu de la zone lumineuse!
Le Mangeux-d'Hommes, en son sanglant appareil, est le héros principal. Il domine tout de sa taille et de sa beauté satanique. Sur lui aussi tous les yeux sont tournés: ses gens, dignes serviteurs d'un tel maître, attendent des ordres; ses captifs attendent une sentence qui, trop tôt pour eux, hélas! tombera de sa bouche.
Mais il sait être si grand, si majestueux dans son maintien, ce capitaine de brigands, qu'Adrien Dubreuil ne le contemple pas sans une sorte d 'admiration craintive.
Combien d'exécrables criminels à qui il n'a manqué que les circonstances et un théâtre convenable pour être glorifiés par la majorité des hommes!
—Allons, l'Ecorché, à l'oeuvre! clama Jésus de sa voix foudroyante.
—Faut-il commencer par les vivants, ou par les morts? répondit Judas.
—Par les morts, ça préparera les autres. Passe-moi le capitaine.
—Voici reprit l'Écorché en tendant à son chef le cadavre du patron de la Mouette qu'il avait ramassé sur le pont.
—Ou est notre scribe Jean?
—Présent, dit un des Apôtres, dont l'air arrogant se faisait encore remarquer parmi toutes ces figures impudentes.
—As-tu ton registre?
—Oui.
—Nous en sommes?
—Au numéro 75 des Blancs, 246 des Rouges et des Cuivrés, dit Jean, en s'asseyant sur une barrique, au-dessous d'une lanterne, après avoir ouvert un livret de parchemin, tout maculé de taches dégoûtantes.
—Ecris donc, continua Jésus.
—J'y suis, fit Jean.
Et il trempa une plume dans le sang qui coulait sur le pont.
—Numéro 76 des Blancs.
—Ça y est.
—Capitaine de la barque la Mouette.
En prononçant ces paroles, le Mangeux-d'Hommes tira de la gaine pendue à son côté un poignard, le planta dans le coeur du cadavre, qu'il tenait à la main, puis, avec ses dents, il lui fit une profonde morsure au cou et le jeta par-dessus bord.
—Et d'un. Dépêchons! à qui le tour? dit-il ensuite.
—Le pilote, répondit l'Écorché, lui passant un autre corps.
—Numéro 77 des Blancs, dit Jésus.
—Nous y sommes, repartit Jean après avoir inscrit le chiffre.
Le corps du pilote fut traité comme l'avait été celui du patron.
Judas tendit à son chef un nouveau cadavre: c'était celui d'un Indien.
—Numéro 247 des Rouges! cria-t-il à Jean.
Mais, au lieu de lui déchirer le cou de ses dents, il pratiqua à cette place une incision cruciale avec son poignard.
Je laisse à penser de quelle horreur devaient être saisis les captifs témoins de cette scène abominable, que le Mangeux-d'Hommes rendait plus terrible encore par les monstrueuses plaisanteries dont il assaisonnait chaque exécution:
—Vous voyez, mes enfants, que je n'ai pas volé mon nom. C'est ainsi qu'à chacun de vous je laisserai mon cachet. Et, comme vous êtes de la couleur blanche, on vous fera l'honneur d'un coup de dents. Quant à ces chiens de Peaux-Rouges, la marque des Apôtres au couteau suffit, n'est-ce pas? mes bons amis. Il serait honteux d'accorder à des sauvages les honneurs qu'on rend aux civilisés!
La colère, l'indignation suffoquaient Dubreuil et l'empêchaient de protester contre ces cruautés insensées. Mais il n'était pas au bout.
—Le lot des morts est épuisé, dit tout à coup Judas, après quelques actes comme ceux que nous venons de raconter.
—Attaque le lot des vivants.
L'Écorché saisit un des passagers yankees et le traîna aux pieds deJésus.
C'était John, le voisin de lit de Dubreuil.
—Vous ne voulez donc pas de moi pour votre treizième Apôtre! ça m'aurait pourtant bien fait plaisir, et je vous aurais appris de fameux tours! dit-il tranquillement au capitaine.
Mais, sans souffler mot, Jésus empoigna froidement le malheureux par sa ceinture, l'enleva du pont, lui enfonça son poignard dans le coeur, imprima au cou de la victime son horrible scel, et la précipita dans les flots.
Adrien était parvenu au paroxysme de l'exaspération. Il recouvra subitement la parole.
—Misérable! proféra-t-il en brisant ses liens par une tentative désespérée.
Au même instant il se ruait sur le Mangeux-d'Hommes.
—Au suivant! disait celui-ci d'un ton calme.
—Oh! tu ne pousseras pas plus loin la carrière de tes crimes! criaDubreuil, essayant d'arracher à Jésus son couteau.
Mais quelques Apôtres fondirent sur le brave jeune homme, le renversèrent, avant qu'il eût pu accomplir son dessein, et ils allaient l'écharper quand le chef leur dit:
—J'ai ordonné qu'on ne lui fasse aucun mal. Garrottez-le mieux. Celui qui l'avait si faiblement attaché sera, pour punition, privé du tiers de son butin.
Puis il ajouta, en se tournant vers son secrétaire et en assassinant un deuxième passager:
—Numéro 81 des Blancs!
Dubreuil n'en entendit pas davantage. Accablé par les émotions autant que par la lutte, il s'évanouit.
Quand il reprit connaissance, la nuit avait disparu et le soleil était déjà haut à l'horizon.
Adrien se trouvait toujours couché au pied du grand mat de laMouette, mais sur lui on avait étendu quelques pelleteries pour le garantir de l'humidité de l'atmosphère.
Il avait le corps et l'esprit lourds; la mémoire des événements auxquels il avait assisté lui échappait.
Peu à peu, cependant, il coordonna ses souvenirs et se rappela ce qui s'était passé la veille. Alors, il se mit sur son séant, roula autour de lui des yeux inquiets.
Toute trace du massacre et du désordre de la nuit précédente avait été, effacée, à ce point que Dubreuil aurait pensé qu'il venait de faire un mauvais rêve, si la vue du sanguinaire chef des Apôtres, se promenant sur le pont, n'eût aussitôt confirmé dans son esprit la sinistre réalité.
Il ventait grand frais sud-est, et laMouettedoublait l'île Manitou, à l'extrémité orientale de la presqu'île Kiouinâ, projetée de vingt-cinq lieues environ de la terre fertile dans le lac Supérieur.
Amarrés à l'arrière du vaisseau flottaient deux canots en écorce de bouleau, ceux-là même qui avaient amené les pirates; mais ils étaient vides, car les Apôtres reposaient ou s'occupaient à la manoeuvre de leur prise.
Sombre et désolé surtout par la perte de son vieux compagnon, Dubreuil réfléchissait, non sans amertume, aux périls de sa situation, quand le Mangeux-d'Hommes s'approcha de lui:
—D'où viens-tu? on allais-tu? et comment te nomme-t-on? lui demanda-t-il de son air le plus impératif, en fixant sur le jeune homme un regard scrutateur.
Ces questions furent faites en français, bien qu'avec un accent flamand très-prononcé.
Le sentiment de sa dignité conseillait à Dubreuil de ne pas répondre à cet interrogatoire. Mais il était au pou voir de son ennemi. D'un mot, d'un signe, celui-ci le ferait égorger. Mieux valait se soumettre, ruser. Il résolut donc de se plier aux circonstances.
—On m'appelle Adrien, dit-il, sans ajouter son nom de famille que la pudeur arrêta sur ses lèvres.
—C'est bien. Tu es Français, j'imagine?
—Oui.
—Tu te rendais aux mines?
—Oui.
—Tu les connais, les mines?
—Non.
—Qui donc t'y avait envoyé?
—Une compagnie.
—Américaine?
—Française.
—Française! répéta Jésus sans cacher sa surprise.
—Oui, une compagnie française, dit Dubreuil, examinant attentivement, à son tour, le Mangeux-d'Hommes.
—Depuis quand est-elle formée? reprit ce dernier.
—Depuis six mois.
—A-t-elle obtenu des concessions du gouvernement de Washington?
—Je ne sais.
—Quelle était ta mission en venant ici?
—D'explorer le terrain.
—Tu es ingénieur?
—Je le suis.
—Personne ne t'accompagnait?
A cette demande, qui ne lui rappelait que trop le malheureux sort de Godailleur, Dubreuil éprouva un accès de colère qui l'aurait poussé à une tentative de vengeance s'il n'eût eu les poignets et les chevilles liés par de fortes cordes. Jésus feignit de ne pas remarquer le courroux qui brillait sur son visage.
—Personne ne t'accompagnait? fit-il de nouveau.
—Un seul homme, que vous…
Le chef des Apôtres l'interrompit.
—Oui, je me souviens; tu ne le reverras plus; il faut en prendre ton parti, que veux-tu? Nous avons pour loi de ne faire jamais quartier à personne. Tu es la première exception et encore n'est-il pas bien sûr que je ne te dépêche comme les autres. Cela dépendra absolument de toi.
Ces mots furent chantés de cette voix harmonieuse et souriante qui, n'eût été sa stature, donnait à croire que Jésus était une femme déguisée en homme.
—Tuez-moi donc sur-le-champ! s'écria Dubreuil avec un geste de dégoût.
—Te tuer? Non; causons d'abord.
—Scélérat!
Le Mangeux-d'Hommes haussa les épaules.
—A quoi bon des injures! dit-il. Elles n'amélioreront pas ta position et ne changeront pas mon caractère…
—Je vous méprise…
—Eh! que m'importe ton mépris!
—Vos forfaits seront châtiés.
—Peut-être. Mais, en attendant, sache me servir fidèlement, et je saurai te récompenser.
—Vous servir! moi!
Loin de s'irriter du dédain dont cette exclamation fut empreinte, leMangeux-d'Hommes se prit à rire.
—Oui, me servir, moi, Jésus-Christ, capitaine des Douze Apôtres; n'est-ce pas un beau rôle? dit-il en se rengorgeant avec quelque complaisance.
—Blasphémateur!
—Donc, reprit le Mangeux-d'Hommes, tu entres mon service, non comme simple domestique, j'estime trop tes talents et mérites, mais comme ingénieur.
—Jamais!
—Je te conduis à Kiouinâ, poursuivit froidement Jésus. Là, grâce à mon aide et à celle de mes gens, tu fais tes explorations, sans être inquiété par les Yankees ou les Anglais, qui t'auraient, sois-en convaincu, joué quelque vilain tour de leur façon, car ils n'aiment pas trop que des étrangers; et des Français surtout, viennent leur disputer les mines ou les terrains qu'ils se sont appropriés. Ton exploration finie, tu m'en livres le rapport. Combien te donnait la compagnie de laquelle tu relevais?
—Qu'est-ce que cela vous fait? s'écria Adrien avec emportement.
—Enfin, soit le renseignement ne m'est pas indispensable, continua le chef en allumant un cigare. Je te rémunérerai de façon à ce que tu n'aies pas à te plaindre de ma générosité. J'y mets une seule condition: tu seras sage, c'est-à-dire que, comprenant que tu es en ma puissance, sachant que je me soucie moins de la vie d'un homme que d'un bout de cigare, tu ne chercheras t'échapper, ni à nuire à l'honorable société des Douze Apôtres à laquelle tu es maintenant adjoint. Est-ce convenu?
Dubreuil ne daigna pas lui répondre.
—Ta parole de te conformer à mes avis, et je te fais délier, ajouta négligemment le Mangeux-d'Hommes.
—Plutôt mourir!
—Comme il te plaira. Tu as vingt-quatre heures pour réfléchir. Après quoi, si tu n'es pas plus raisonnable, mon poignard et mes mâchoires feront leur office!
En articulant son ultimatum, il écarta les lèvres et découvrit une double rangée de dents blanches, longues, aiguës comme celles d'une bête féroce.
Vos menaces ne m'effraient pas plus que vos promesses ne m'ont séduit! Si je dois périr, que la volonté de Dieu soit faite! dit Adrien en détournant la tête avec horreur.
Le Mangeux-d'Hommes appela son lieutenant.
—Descends cet imbécile dans l'entrepont, et qu'on veille sur lui.
Tandis que l'Écorché exécutait son ordre, Jésus murmurait en jetant un coup d'oeil sur l'ingénieur français:
—Par le Christ! mon frère aîné, il y a d'étranges ressemblances dans l'humanité! C'est tout à fait son portrait. J'en ai été saisi… Ah! bah! oublions ce passé!
Et néanmoins il s'accouda soucieusement, la tête dans ses mains, sur le plat-bord du vaisseau.
Après avoir de nouveau garrotté Dubreuil, l'Écorché le transporta dans l'entrepont.
—Où voulez-vous que je vous dépose? lui demanda-t-il
—Là répondit l'ingénieur en indiquant son cadre. Judas le jeta sur le cadre avec ces mots:
—Bien, mais tâchez de ne pas bouger avant d'en avoir reçu l'ordre, sans quoi je jure, foi d'Iscariote, que vous irez rejoindre vos compagnons.
Puis il remonta sur le pont, laissant notre jeune homme sous la garde d'un des Apôtres.
Le corps et l'esprit brisés par la violence des impressions qu'il avait revue, Adrien s'abandonnait au sommeil, sans se préoccuper de son gardien qui furetait dans la cabine, avec l'espoir de trouver quelque liqueur, quand il lui sembla entendre gratter sous son maigre matelas.
D'abord il crut se tromper; le bruit continuant, il l'attribua à un rat; mais un son de voix étouffé ne tarda pas à frapper son oreille:
—Mar'chef! mar'chef! disait-on.
—Suis-je le jouet d'une illusion de mes sens? pensa Dubreuil.
Et, cependant, s'étant assuré que la sentinelle ne l'observait pas, il releva furtivement, malgré les liens dont ses poignets étaient entourés, un coin de son matelas, au fond du cadre.
Aussitôt une main longue et décharnée parut entre les planchettes du châlit.
N'eût l'index de cette main été enserré par un large anneau de cuivre rouge autour duquel la peau comprimée faisait bourrelet, qu'à la dimension toute particulière des doigts Adrien en aurait aussitôt reconnu l'heureux propriétaire et maître.
C'est toi, Jacot? dit-il très-bas.
Moi-même, sans vous offenser, mar'chef, fut-il répondu vivement.
—Parle moins haut, reprit l'ingénieur tout ému, et en posant affectueusement ses mains dans celle de l'ex-dragon.
—Qu'est-ce que c'est? s'écria celui-ci au contact de la corde.
—Chut! fit Dubreuil.
—Les gueux vous ont donc attaché? mar'chef.
—Du calme, du calme, mon ami. On me surveille. Mais par quel hasard?…
—Une autre fois, je vous conterai mar'chef. A présent, voulez-vous que je sorte de ce trou où j'étouffe, sans vous offenser? J'ai un couteau dans ma poche, je couperai vos cordes, et à nous deux…
—Non, non. Pas d'imprudence; ce serait courir à notre perte, reste où tu es…
—Cependant…
—Silence! on vient, dit Dubreuil, laissant retomber le matelas et feignant de dormir.
C'était le factionnaire qui se rapprochait.
Il tenait un de ces flacons carrés, en verre foncé, où les Américains ont l'habitude de mettre les alcools.
—Voulez-vous boire une gobe? dit-il en mauvais français à l'ingénieur.
Dubreuil ne répondant point, l'Apôtre le secoua par le bras.
—Ah! çà, bourgeois, continua-t-il, est-ce qu'on dort comme ça les uns sans les autres?
—Que me voulez-vous? fit Adrien paraissant s'éveiller.
—On vous demande si vous avez envie de vous rafraîchir le gosier.
—Merci, je n'ai pas soif.
—A votre santé donc! reprit le gardien en plongeant le goulot du flacon dans sa bouche. Mais, ajouta-t-il après avoir engouffré cinq ou six gorgées sans reprendre haleine, n'en dites rien au capitaine ni aux camarades, ou je vous ferai un mauvais parti.
—Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas.
—Fameux rhum! oui, fameux, aussi vrai que je m'appelle Thomas.
A ce moment un gros soupir partit de dessous le lit.
Par bonheur, tout occupé à faire chanter à la sa bouteille un harmonieux glou-glou, l'Apôtre Thomas ne l'entendit pas.
A court de souffle, il suspendit son bachique concert et se mit à chanter, en se dirigeant, non sans trébucher, vers l'extrémité de la cabine:
Nous irons sur l'eau nous y prom' promenerNous irons jouer dans l'île, etc.
Dès qu'il fut éloigné, Dubreuil souleva de nouveau son matelas.
—Ah mar'chef, sans vous offenser, moi je n'aurais pas refusé sa goutte, à ce brigand! dit Godailleur avec l'accent du regret le plus sincère.
—Vraiment.
—C'est que j'ai l'estomac aussi vide que celui de la baleine qui avala ce civil de l'Histoire sainte… Comment qu'on l'appelait, sans vous offenser, mar'chef?
—Dis-moi un peu et rapidement qui t'a sauvé.
—Qui? qui, mar'chef? mais Jacot Godailleur, donc. N'est-il pas assez grand pour ça, sans vous offenser?
—Enfin de quelle manière es-tu rentré ici?
—Pas malaisé, mar'chef, pas malaisé. Votre grand scélérat des scélérats de diable rouge m'avait mordu que les larmes m'en vinrent aux yeux et que je pleurai, malheureux! comme jamais. Il me flanque à l'eau, sauf votre respect, mar'chef, je nage comme un poisson, je m'accroche à un des canots que les brigands avaient amarrés derrière notre barque; de là, par un panneau, je me faufile dans la cabine et me fourre sous votre lit, pour réfléchir. Mais je suis trempé, mar'chef, trempé comme une vraie soupe. Avec rien dans le coffre. Ah! si j'avais seulement un petit verre de n'importe quoi.
—Tais-toi; voici du monde fit Dubreuil en se retournant.
Le Mangeux-d'Hommes entrait dans la cabine, suivi de sept ou huit de ses compagnons.
—Thomas, appela-t-il.
—Présent, capitaine, répondit la sentinelle d'une voix pâteuse.
—Où est notre prisonnier?
—Ici, dit Thomas en approchant avec difficulté.
Quoiqu'il fit assez sombre dans l'entrepont, Jésus remarqua tout de suite que son factionnaire avait bu outre mesure.
—Cet homme est ivre, qu'on lui applique vingt-cinq coups de fouet, dit-il.
Thomas voulut protester.
—Un seul mot encore et je te casse la tête, dit l'Écorché, qui marchait derrière Jésus.
—Combien êtes-vous hors de service? ajouta-t-il en s'adressant aux autres Apôtres.
—Six, lui répondit-on.
L'Écorché alors tira de sa poche un carnet, dont il arracha quelques feuilles de papier, en fit six morceaux, sur chacun desquels il traça un numéro, roula les papiers entre ses doigts et les jeta dans son chapeau.
—Le numéro 1 sera, dit-il, chargé d'exécuter la sentence.
Tour à tour les six Apôtres tirèrent au sort.
André ramena le numéro désigné.
—Allons, dit-il à Thomas, ôte ton capot, mon camarade, et place-toi là contre le mât.
Le condamné se soumit sans opposer la moindre résistance. Il était facile de voir que les Apôtres étaient accoutumés à pareilles exécutions, car ils se rangèrent froidement autour de Thomas, qui, le dos nu, s'était arcbouté le front contre le mat de laMouette, et attendait, avec une surprenante impassibilité, son châtiment.
André, s'étant muni d'une corde à noeuds, l'Écorché lut sur son carnet:
ART. V.—Sera puni de vingt-cinq coups de fouet ou de corde tout homme qui s'enivrera une première fois, durant le service; de cinquante la deuxième fois, de mort la troisième.
Après ces mots, Judas dit à Thomas:
—Tu déclares que ta punition est juste?
—Oui, répondit le délinquant.
—Va! ordonna le lieutenant, faisant signe à André.
La corde siffla dans l'espace, et vingt-cinq fois de suite tomba lourdement, comme une tige d'acier, sur les épaules et les reins du supplicié, qui ne laissa pas échapper une plainte et, quoiqu'il eût les membres libres, il ne fit pas un geste pour se soustraire à cette cruelle flagellation.
Cependant le sang ruisselait de son dos et la douleur faisait jaillir de ses yeux des larmes brûlantes.
Quand le bourreau eut terminé sa terrible besogne, Thomas se redressa lentement et lui dit:
Merci, mon cousin, tu as le poignet solide. Ça m'a dégrisé. Pose-moi un linge huilé sur les épaules, et demain il n'y paraîtra plus.
Pendant qu'André opérait le pansement, le Mangeux-d'Hommes s'avança vers Dubreuil, aussi indigné de la barbarie de cette scène que surpris de l'indifférence qu'y avaient apportée les spectateurs et jusqu'aux acteurs.
Tu vois, jeune homme, lui dit Jésus, qu'ici la discipline ne plaisante pas. J'ai besoin de tes services, c'est à ce besoin que tu dois la vie. Donne-moi ta parole de ne pas chercher à, t'évader, et je te rends la liberté de tes mouvements. Inutile d'ajouter que si tu enfreignais ton serment, tu signerais ton arrêt de mort.
Bien qu'il lui répugnât de prendre un engagement vis-à-vis du bandit, Adrien jugea prudent d'obéir. Ses liens furent tranchés, et Jésus l'invita à dîner avec sa bande.
L'ingénieur n'avait pas faim. Il eut d'abord l'intention de refuser.Une réflexion l'engagea à accepter, et il se mit à table au milieu desApôtres.
Ceux-ci firent un repas copieux, sans pourtant boire autre chose que de l'eau, bien que le navire fût chargé de liqueurs fortes; mais, en expédition, il leur était expressément défendu de goûter aux alcools. Et, malgré sa passion pour les stimulants, le Mangeux-d'Hommes s'astreignait alors à un régime aussi sévère que celui de ses gens.
Si Dubreuil mangea peu, il n'en trouva pas moins le moyen de faire disparaître adroitement une certaine, quantité d'aliments qu'il glissa dans ses poches, les réservant pour Jacot.
Après le dîner, sous prétexte d'arranger sa toilette, il regagna son cadre et passa ces vivres au dragon en lui disant de ne pas bouger de sa cachette.
—Sans vous manquer de respect, mar'chef, dit Godailleur, je suis moulu là-dessous.
Tâche de t'y tenir encore jusqu'à ce soir.
—Hum! c'est une fichue faction que vous m'imposez, mar'chef.
—Que veux-tu que j'y fasse? si on te découvrait…
—Oh! je sais bien, je sais bien, je serais flambé, n'est-ce pas, mar'chef? Oh! les gueusards de gueusards!
—Assez causé! dors jusqu'à mon retour! répondit Dubreuil en se retirant, car il lui avait semblé que l'Écorché l'observait du coin de l'oeil.
Pour écarter les soupçons du lieutenant, si tant il était que ce dernier en eût conçu, Adrien prit un air dégagé, alluma un cigare et monta sur le pont.
On n'y remarquait plus une trace de désordre, et laMouette, gouvernée comme par des marins de profession, sillait les eaux du lac Supérieur, dont la rive méridionale, fortement échancrée, se profilait à quelques milles à l'horizon.
La vue de la côte ranima l'espérance dans le coeur de Dubreuil, et avec l'espérance le désir de la liberté.
Il jeta les yeux vers la poupe du navire mais les canots qui avaient servi aux Apôtres n'y étaient plus: on les avait hissés aux flancs de la Mouette.
—Non, mon garçon, tu ne te sauveras pas, dit le Mangeux-d'Hommes àDubreuil en lui tapant familièrement sur l'épaule.
Facile d'avoir été si bien deviné par car homme, dont la supériorité le fatiguait, en dépit de l'aversion qu'il éprouvait pour lui, Adrian redescendit, sans répondre, dans la cabine.
La nuit venue, il se coucha, après avoir repoussé, comme inexécutables, les propositions d'évasion que lui faisait Jacot, et exhorta le pauvre dragon à la patience.
A peine eut-il posé sa tête sur le traversin qu'un sommeil de plomb s'empara de ses sens et les domina complètement.
Quand Adrien s'éveilla, après douze heures de cet état voisin de la léthargie, il était jour. Le navire semblait immobile. Mais un grand bruit se faisait sur le pont.
Dubreuil regarda dans la cabine. Il ne voyait personne.
—Jacot dit-il, en écartant son matelas.
Pas de réponse.
Adrien, inquiet, plongea son bras sous le lit. La place était vide.
—Mon Dieu! pensa l'ingénieur, l'infortuné aurait-il été découvert!
S'élançant de son cadre, il s'habilla à la hâte, et voulut monter sur le pont pour essayer de savoir ce qu'était devenu Godailleur. Mais, par mégarde ou à dessein, on avait fermé l'écoutille.
Le coeur débordant de chagrin, Dubreuil se mit à se promener dans la cabine.
Il se livrait aux plus noires réflexions, lorsqu'une voix l'interpella:
—C'est pourtant vous, bourgeois, qui êtes cause de ce qui m'est arrivé!
Adrien se retourna et aperçut Thomas couché sur un grabat au bout de la pièce.
—Je ne vous comprends pas, dit-il.
—C'est pas difficile à comprendre. Si vous aviez accepté la gobe que je vous offrais, il y aurait eu moins à boire dans la négresse[26]; s'il y avait eu moins à boire, j'aurais moins bu; si j'avais moins bu, j'aurais été moins dans le lof; si j'avais été moins dans le lof, notre capitaine ne se serait pas aperçu que j'avais caressé la bouteille; s'il ne s'en était pas aperçu, je n'aurais pas été puni; et si je n'avais pas été puni, je ne serais pas étendu ici comme un marsouin sur une botte de paille; c'est clair ça, comme dit frère Jean, notre secrétaire.
[Note 26: Bouteille.]
—Il est bien dur, votre capitaine! fit Dubreuil, heureux de trouver cet homme et supposant qu'avec quelques flatteries il en obtiendrait des renseignements.
—Dur, le Mangeux-d'Hommes! qui est-ce qui a jamais entendu dire ça? il est plus doux qu'une brebis, repartit Thomas d'un ton convaincu.
—Mais, enfin, le traitement…
—Puisque c'est la règle!
—Quelle règle?
—Eh! la règle des Apôtres!
—Vous formez donc une association?
—Je crois bien, bourgeois; et une association qui n'a pas sa pareille, des Grands-Lacs aux montagnes de Roche, du golfe du Mexique à la baie d'Hudson.
—Association de brigands! ne put s'empêcher de murmurer Dubreuil.
Et, à haute voix
—Vous êtes Français, vous?
—Moi?
—Oui, vous.
—Est-ce que je sais?
—Mais vous parlez le français?
—Comme je parle l'anglais, l'algonquin, le chippiouais, le chinouk et bien d'autres langues, sans compter l'espagnol.
—Où êtes-vous donc né?
—Ah! bourgeois, répondit en riant le bandit, c'est une question que j'ai oublié de faire à ma mère.
—Mais vos parents?
—Mes parents est-ce que j'en ai connu, des parents, moi!
—Pauvre misérable! fit Adrien avec compassion.
—Pauvre, moi! s'écria Thomas, à d'autres, bourgeois! Les Apôtres sont tous riches, plus riches que les facteurs de la compagnie de la baie d'Hudson. Pour ma part, j'ai cinq femmes!
—Cinq femmes!
—Cinq, et aussi bien huppées que celles de qui que ce soit, je m'en flatte. Quand vous les aurez vues, vous m'en direz des nouvelles.
—Où sont-elles donc? demanda Dubreuil, se figurant que Thomas délirait ou voulait se moquer de lui.
—Où elles sont? pas loin d'ici.
—Vous plaisantez.
—Puisque le bateau ne marche plus, c'est que nous sommes arrivés.Entendez-vous ce vacarme là-haut? on décharge la cargaison.
Mais arrivés en quel endroit?
—Dans nos îles, les îles des Douze Apôtres, bourgeois, et vous pourrez vous vanter d'être le premier philistin qui y soit entré vivant, depuis que nous les habitons. Faut que vous ayez fièrement donné dans l'oeil au capitaine, mille millions de serpents à sonnettes! pour qu'il ne vous ait pas fait passer le goût de la viande. Mais ça viendra, allez, bourgeois, vous ne perdrez rien pour attendre.
L'Apôtre accompagna cette horrible plaisanterie d'un sourire qui fit frissonner Dubreuil.
Comme il allait poursuivre son interrogatoire, le panneau de l'écoutille fut brusquement soulevé.
—Filez vite, souffla Thomas, car si on me surprenait bavassant avec vous, ma peau courrait risque de passer encore sous la main du tanneur, et c'est un luxe dont il ne faut pas être prodigue.
—Adrien cria le capitaine.
—Me voici, répondit Dubreuil, qui s'était empressé de regagner son cadre.
—Monte.
L'ingénieur gravit lentement l'échelle qui conduisait sur le tillac de laMouette.
Là, un spectacle nouveau, unique, l'attendait: le pont du navire était littéralement encombré de femmes. Il y en avait une quarantaine au moins, de tout âge, de tout costume, je dirais presque de toutes couleurs, activement occupées à transborder la cargaison, sur une multitude de canots en écorce disséminés autour de la barque.
Quant aux Apôtres, ils fumaient, paresseusement accroupis sur le gaillard d'arrière.
On eût dit des sagamos surveillant le travail de leurs femmes.
De fait, ces créatures les servaient de femmes pour la plupart: Indiennes ou métis, elles étaient, par eux, traitées comme les squaws peaux-rouges par les hommes de même race c'est-à-dire comme des bêtes de somme.
Après une chasse ou une expédition, elles étaient tenues d'aller ramasser le gibier ou le butin et de le serrer dans les magasins de la troupe. En campagne, elles portaient les fardeaux, tentes, piquets, ustensiles de cuisine; au camp, elles dressaient les wigwams, allumaient les feux, apprêtaient les aliments; et, quand le maître était de folâtre humeur, elles partageaient sa peau d'ours.
En retour des nombreuses obligations qu'il leur devait, celui-ci les battait souvent, leur donnait à manger quelquefois, et parfois aussi les laissait mourir de faim; mais il ne manquait guère, de les couvrir de clinquant, parce que leur parure satisfaisait sa vanité et lui valait cette réputation d'adresse qu'ambitionnent tous les aventuriers du Nord-ouest américain.
Aussi les femmes des Apôtres,—bande célèbre s'il y en eut jamais,—étaient-elles étincelantes de pierreries fausses et de bijoux en chrysocale. Outre cela, toutes portaient des jupes rouges, vertes, bleues, jaunes, d'une vivacité de couleurs à blesser les yeux.
Ces jupes, cependant, créaient de terribles jalousies parmi les beautés du lac Supérieur.
S'ils l'eussent voulu, les Apôtres auraient attiré à eux toutes les jeunes squaws du pays, à cent milles à la ronde, tant la coquetterie à d'empire sur l'esprit féminin des sauvagesses elles-mêmes.
Mais un article de leur Règlement défendait que chacun plus de cinq femmes; et, généralement, ils se montraient satisfaits de ce nombre… assez raisonnable d'ailleurs.
On peut se contenter à moins.
Sauf l'addition du similor, soit dans leur chevelure, soit sur leur habillement, nos rouges odalisques étaient vêtues à la mode indienne:—robe courte, en laine ou calicot, à peine serrée à la taille, mitas et mocassins de peau de daim, ornés de broderies en rassade ou poil de porc-épic.
Elles avaient la tête nue, les cheveux plats, peu longs et peu fournis, divisés en deux bandeaux sur le milieu du front.
Si quelques-unes pouvaient passer pour jolies, le plus grand nombre ne paraissaient guère propres à inspirer de tendres sentiments. La laideur d'une certaine quantité devait même être un antidote contre l'amour.
C'est au moins la réflexion que se fit Dubreuil, en se trouvant tout à coup au milieu de cet essaim d'Indiennes, car, pour les Apôtres, il est probable qu'ils n'y regardaient pas de si près.
—Tu vois notre harem, dit de sa voix mélodieuse le Mangeux-d'Hommes à l'ingénieur. Si, pendant ton séjour avec nous, tu te sens quelque désir, tu m'en avertiras. Mais garde-toi de faire les yeux doux à l'une de ces femmes, car alors je ne répondrais pas de ta vie. Mes gens sont jaloux comme des tigres, et ils ne souffrent pas qu'on se mêle à leurs affaires de ménage. Sois tranquille du reste: il ne manque pas, aux environs, de jeunes filles…
—Merci pour votre complaisance, interrompit sèche ment Dubreuil; mais que pensez-vous faire de moi?
—Tu le sauras bientôt. Par le Christ, mon frère aîné, tu le sauras bientôt! seulement, souviens-toi de ton serment.
—Vous êtes le plus fort…
—Assez! s'écria impatiemment Jésus. On va te mener à terre, dans cette île que tu vois sur la droite. Tu seras libre de t'y promener. Mais, je te le rappelle encore n'oublie pas que tu m'as donné ta parole de ne pas chercher à fuir. En prononçant ces mots, le capitaine indiquait du doigt un groupe d'îlots assez considérable qui marquetaient le lac, à une portée de pistolet du lieu où laMouetteétait à l'ancre.
Ces îles formaient l'archipel des Douze-Apôtres.
Avec leurs côtes fantastiquement découpées, leurs rochers colorés en vert, en bleu, en jaune, par le suintement des eaux pluviales à travers des terrains miniers, leurs crêtes boisées et déjà tapissées d'une luxuriante verdure, elles offraient, en vérité, un coup d'oeil charmant.
Autant qu'on en pouvait juger du pont de laMouette, la majorité des îles des Douze-Apôtres était inhabitée; mais sur celle désignée à Dubreuil par le Mangeux-d'Hommes se montraient divers bâtiments entourés d'une haute palissade, aux pieux taillés en fer de lance.
Tel était l'aspect extérieur de la Pointe, cet ancien poste de laCompagnie américaine de pelleteries, actuellement occupé par leMangeux-d'Hommes et ses hideux compagnons.
Tandis que Dubreuil considérait attentivement ce tableau et tâchait de calculer la distance qui séparait l'îlet de la terre ferme, l'Écorché lui ordonna de le suivre.
Ils descendirent dans un canot; deux Indiennes, accroupies sur les talons, se mirent à pagayer, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière de l'embarcation, et, en quelques minutes, ils touchèrent au rivage, sous la palissade du fort.
—Tu peux te promener on nous attendre ici, dit Judas à l'ingénieur après l'avoir déposé à terre.
Ensuite il retourna au navire, laissant sur la plage Dubreuil fort embarrassé de ce qu'il devait faire.
Mais il ne demeura pas longtemps dans cette perplexité.
LaMouetteétant aux trois quarts déchargée, et ses marchandises emmagasinées dans l'ancienne factorerie, les Apôtres fixèrent plusieurs câbles au beaupré du navire et le remorquèrent, à l'aide de leurs canots, dans une anse étroite, près de la Pointe.
—Maintenant, camarades, faisons la cène! cria le Mangeux-d'Hommes dès que la barque eut été solidement amarrée. Je permets de manger, de boire et de se divertir jusqu'à demain. Mais, avant tout, pour éviter les accidents, que chacun dépose ses armes dans l'arsenal.
—Bravo! hourrah pour le capitaine! clamèrent les Apôtres.
—Hourrah pour le capitaine! répondirent en écho leurs femmes.
Puis tous se dirigèrent pêle-mêle vers la porte du fort, entraînant avec eux Dubreuil étourdi, enivré par l'étrangeté des évènements auxquels il assistait depuis deux jours.
Sans trop savoir comment, il fut conduit dans une vaste salle basse que partageait, dans toute sa longueur, une table immense, flanquée de bancs, et qui ployait sous le poids des mets dont elle était couverte.
On y voyait des daims rôtis tout entiers, des estomacs de caribous, pendus par des ficelles au plafond et contenant la soupe[27], de monstrueux boudins de pemmican, des bosses de bison cuites enveloppées dans la peau de l'animal, des faisceaux d'os à moelle fumants, et d'énormes chaudières renfermant la fameusetiaude, espèce de ragoût composé de poisson frais, saumon, esturgeon, maskinongé ou morue, et de tranches de lard, en haut renom sur les bords du lac Supérieur et du golfe Saint-Laurent.
[Note 27: Voir Poignet-d'Acier.]
Entre ces plats gigantesques, posés à même sur le bois brut, se dressaient des cruches remplies de whisky, de rhum, ou d'eau-de-vie de riz sauvage.
La table pouvait aisément contenir cinquante personnes, mais le couvert n'était mis que pour treize.
Quel couvert! un morceau d'écorce en guise d'assiette, un vase de corne ou de bois servant de verre, une épine au lieu de fourchette.
Pour suppléer aux ustensiles qui manquaient, nos Apôtres n'avaient-ils pas leurs couteaux?
Les voici attablés, le Mangeux-d'Hommes à un bout, l'Écorché en face, leurs gens dispersés à quatre ou cinq pieds les uns des autres. Mais les concubines de chacun envahissent les espaces intermédiaires. Elles s'empressent, par groupes, autour de leurs seigneurs, moins sans doute pour les servir que pour en recevoir un os à demi rongé ou un coup d'eau-de-feu.
Toutefois, elles ne sont pas assises à la table,—c'est un bonheur inconnu aux femmes dans le Far-West,—elles se tiennent respectueusement debout.
Seul, le capitaine n'est pas environné de femmes. Il a placé Dubreuil auprès de lui; une vieille squaw leur passe les aliments qu'ils désirent et leur verse à boire.
Pendant une demi-heure, on n'entend que le cliquetis des mâchoires, entrecoupé de quelques jurons énergiques à l'adresse des Indiennes qui se chamaillent, ou des hurlements d'une douzaine de chiens qui disputent ces dernières les miettes du festin; mais, pendant cette demi-heure, les Apôtres et leur famélique suite ont englouti tout ce qui était matière mangeable.
Sur la table il ne reste plus que les cruches de grès demi vides. LeMangeux-d'Hommes se tourne vers sa squaw et lui dit:
—Maggy, sorcière du diable, enlève les couteaux!
Chaque Apôtre remet alors son couteau à la vieille Indienne, car l'orgie va commencer, pantelante, échevelée, lubrique, ignoble, et il serait à craindre que ses coryphées ne s'entre-déchirassent s'ils conservaient à leur portée des armes d'aucune sorte.
—Par le Christ! mon frère aîné, braille Jésus qu'excitent les fumées de l'alcool, après avoir empli de whisky son gobelet, je bois camarades, au succès qui a couronné notre dernière expédition! Grâce à la prise de ce jeune homme, dans quelques mois nous posséderons plus de richesses que la Compagnie de la baie d'Hudson. Mais l'on veille bien sur lui, car il tient notre fortune entre ses mains. Allons, monsieur l'ingénieur français, continua-t-il d'un air narquois, trinquez avec moi.
—Viva! beuglèrent les brigands. A la santé du Français!
Bon gré, mal gré, Dubreuil dut accepter ce toast et choquer sa coupe contre celle des Apôtres.
—Maintenant, une chanson pour nous égayer, car j'ai la liqueur triste ce soir, reprit le capitaine.
—Oui, une chanson! réclama-t-on de toutes parts.
—Voici, cria Simon, jetant au milieu du brouhaha les beaux vers deByron:
Fill the goblet again! for I never beforeFelt the glow which now gladdens my heart to its core;Let us drink! Who would not, etc.
—A qui le tour? interrogea le Mangeux-d'Hommes quand Simon se fut rassis.
—Oui, à qui le tour?
—A Barthelemy.
—Va pour Barthelemy, mille buffles!
—Tant mieux, il daubera encore les Anglais!
—Qu'est-ce que tu dis, vilain Canadien?
—Silence! intervint Jésus. Sachez, enfants, que vous n'avez point de nationalité. Les Apôtres sont de toutes les origines, de tous les pays du monde!
—Bravo! hurla la foule.
—Allons, Barthélémy, commence, nous t'écoutons.
—Attendez d'abord que je m'éclaircisse le timbre, répondit Barthelemy, qui se versa une rasade de rhum et l'avala comme si c'eût été un verre d'eau.
Puis il entonna, d'une voix de Stentor, les couplets suivants:
C'est sti'là qu'a pincé Berg-op-Zoom [28],C'est sti'là qu'a pincé Berg op-Zoom.Qu'est un vrai moule à Te Deum,Qu'est un vrai moule à Te Deum.Dame! c'est sti'là, qu'a du mérite,Et qui trousse un siège bien vite.
Comme Alexandre il est petit,Comme Alexandre il est petit.Mais il a autant d'esprit;Mais il a autant d'esprit.Il en a toute la vaillance,De Cesar toute la prudence,
J'étrillons messieurs les Anglés.
—Je m'oppose, interrompit un des Apôtres furieux.
[Note 28: Cette chansonnette, fort populaire en France vers la fin dusiècle dernier,—après la prise de Berg-op-Zoom la Pucelle, par le comteLowenthall, qui commandait nos troupes,—est encore en vogue auCanada.]
—Et moi, je dispose, répliqua le Mangeux-d'Hommes avec un coup d'oeil sévère à l'interrupteur, qui se rassit en maugréant.
On applaudit chaudement au mot du capitaine, et Barthélémy reprit:
J'étrillons messieurs les Anglés,Qu'avions voulu faire les mauvés,Qu'avions voulu faire les mauvés,Dame! c'est qu'ils ont trouvé des drilles,Qu'avec eux ont porté l'étrille.
—Ta chanson, dit Jésus, ne marque pas de sel, mais je voudrais, ce soir, quelque chose qui sentit le trappeur. Voyons, toi, Jacques-le-Majeur, qu'as-tu dans ton sac?
—Moi, je ne connais quela Gloire des Bois-Brûlés[29].
[Note 29: Cette chanson a trait à un combat sanglant qui eut lieu en 1818, à la rivière Rouge (Voir laHuronne), entre les Bois-Brûlés et les gens de lord Selkirk. On la chante toujours avec enthousiasme dans les réunions de trappeurs canadiens.]
—Eh bien! conte-nous laGloire des Bois-Brûlés.
—Avec plaisir, capitaine, fit Jacques-le Majeur, qui tout aussitôt s'écria:
Voulez-vous écouter chanter (bis)Une chanson de vérité. (bis)Le dix-neuf de juin, la bande des Bois-BrûlésSont arrivés comme de braves guerriers.
En arrivant à la Grenouillère,Nous avons fait trois prisonniers,Trois prisonniers des Arkanys, [30]Qui sont ici pour piller notre pays.
[Note 30: Habitants des Îles Orkneys.]
Étant sur le point de débarquer,Deux de nos gens se sont écriés,Deux de nos gens se sont écriés:Voilà l'Anglais qui vient nous attaquer.
Tous aussitôt nous avons déviré,Nous avons été les rencontrer:J'avons cerné la bande des grenadiers,Ils sont immobiles, ils sont tous démontés.
J'avons agi comme des gens d'honneur,J'avons envoyé un ambassadeurLe gouverneur, voulez-vous arrêterUn petit moment, nous voulons vous parler.
Le gouverneur, qui est enragé,Il dit à ses soldats: Tirez.Le premier coup c'est l'Anglais qui a tiré,L'ambassadeur ils ont manqué tuer,
Le gouverneur qui se croit empereur,Il veut agir avec rigueur:Le gouverneur qui se croit empereur,A son malheur agit trop de rigueur.
Ayant vu passer tous ces Bois-BrûlésIl a parti pour les épouvanter;Etant parti pour les épouvanter,Il s'est trompé, il s'est bien fait tuer.
Il s'est bien fait tuerQuantité de grenadiers,J'avons tué presque toute son armée,Quatre ou cinq se sont sauvés.
Si vous aviez vu tous ces Anglais,Tous ces Bois-Brûlés après,De butte en butte les Anglais culbutaient,Les Bois-Brûlés jetaient des cris de joie.
Qui a composé la chanson?Perriche Falcon, ce bon garçon.Elle a été faite et composéeSur la victoire que nous avons gagnée.
—Oui, ajouta le chanteur en finissant, car je l'ai connu, PerricheFalcon, un brave trappeur, et j'y étais à la bataille que lesBois-Brûlés ont gagnée sur les Anglais. Je bois à la santé desBois-Brûlés!
—C'est pas étonnant, car tu l'es, toi, Bois-Brûlé dit un voisin deJacques-le-Majeur.
On sait combien les aventuriers blancs et même les Indiens du désert américain méprisent les métis. Nulle injure ne leur est, je crois, plus sensible que l'appellation de Bois-Brûlé ou Demi-Sang. Aussi Jacques-le-Majeur, dont le cerveau était déjà allumé par l'ivresse, riposta-t-il en appliquant à l'insulteur un coup de poing à décorner un boeuf.
Sans broncher, celui-ci se précipita sur son adversaire, et une lutte terrible s'engagea entre eux.
Nul des spectateurs ne cherchant à les séparer, car la plupart avaient déjà perdu la raison ou folâtraient assez indiscrètement avec leurs squaws, il est probable que la rixe se serait prolongée jusqu'à ce que l'un des antagonistes eût été assommé, si le Mangeux-d'Hommes n'avait jugé convenable d'intervenir.
Il se leva froidement de table, s'avança, sans se presser, vers les combattants, les saisit l'un et l'autre par la ceinture, les souleva de terre avec ses puissantes mains, et les séparant aussi aisément qu'il eût fait de deux rameaux entrelacés, il dit de ce ton doux et musical qui contrastait si étrangement avec ses formes gigantesques.
—C'est un ami et non le capitaine qui vient vous réconcilier. Je ne veux pas qu'on se dispute, car, par le Christ! mon frère aîné, j'ai juré que les Apôtres consacreraient cette journée à la table et l'amour. Faites la paix, et, pour la signer, je propose la santé de Meneh-Ouiakon!
—Oui, vive Meneh-Ouiakon! cria la bande.
Jésus alors fit un signe à la vieille squaw, qui sortit et reparut bientôt, poussant devant elle une jeune Indienne d'une beauté merveilleuse.