CHAPITRE X

[Note 31: Termes nadoessis: ils signifient l'Eau-de-Feu ou l'Esprit.]

La nuit avait surpris les Apôtres à table; et, depuis quelque temps, des torches de bois résineux, tenues par des femmes, éclairaient leur orgie.

Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs, qui, se réunissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur les convives un nuage épais, sous lequel leurs figures, si fortement caractérisées, se détachaient en relief et semblaient flamboyer comme dans une ardente fournaise.

Il y avait là un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture qui firent la joie et la gloire du chef de l'école hollandaise. Grand cadre, fantastique distribution d'ombre et de lumière; personnages étranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que par la forme, la couleur et la matière de leur accoutrement; la scène, enfin, se fût à jamais gravée dans le cerveau d'un artiste.

Quelle scène!

Montrerai-je ces gens ivres d'alcool, enflammés de désirs sensuels, qui sommeillent accoudés sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain, ou, l'haleine brûlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent brutalement les charmes grossiers de leurs maîtresses! Les esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, débraillées, demi nues, mendiant à l'envi les dégoûtantes caresses du maître? Me faudra-t-il faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des lèvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mêlés au bruit écoeurant des hoquets? A quoi bon! le théâtre, les décors, les acteurs sont suffisamment indiqués, continuons plutôt notre récit.

L'entrée de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables, qui réveillèrent les dormeurs.

Chacun des Apôtres prit une posture plus décente, et les squaws réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette.

—A la santé de Meneh-Ouiakon! dit le Mangeux-d'Hommes, après avoir versé quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu'il tendit à la jeune Indienne.

—A sa santé et à celle de notre brave capitaine beugla toute la bande, hommes et femmes.

Épouvantés par le tintamarre, les chiens poussèrent un long hurlement.

Cependant, Meneh-Ouiakon avait repoussé le gobelet du capitaine avec un geste de dégoût, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne comprit pas, car elles avaient été prononcées dans un idiome indien.

Mais le Mangeux-d'Hommes les entendit sans doute: il fronça les sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette colère ne parut point l'émouvoir: debout, à deux pas du capitaine, l'air provocateur, la lèvre dédaigneuse, elle semblait vouloir exaspérer plutôt qu'apaiser le courroux du chef des Apôtres.

Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette créature si frêle, si belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser comme un roseau. Mais il n'en fut rien: Jésus laissa retomber son bras, éteignit sous leurs longues paupières le feu sombre qui brillait dans ses prunelles, et dit dune voix sourde, après avoir précipitamment vidé la coupe refusée par Meneh-Ouiakon:

—Ouennokedjâ [32], chante-nous le chant de Pontiac.

[Note 32: Terme naodessis: il signifie femme. C'est ainsi que les Indiens du Lac Supérieur apostrophent les squaws. Rarement les appellent-ils par leur nom propre.]

—Oui, le chant de Pontiac! dirent plusieurs Apôtres.

Cette demande changea sans doute les dispositions l'Indienne, car l'expression méprisante de sa physionomie fit place à un fin sourire; et, soulevant à la hauteur de la tête sa main gauche, au poignet de laquelle était attaché par fine cordelette en écorce un tambourin, assez semblable à un tambour de basque, elle fit résonner les coquilles et becs d'oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit, sur un ton rhythmique, tantôt élevé et hautain comme d'un sachem à ses guerriers, tantôt doux et tendre comme la prière d'un amant à sa maîtresse:

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle était le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres régnait la force des bisons; dans son esprit séjournait l'habileté des grands sagamos. Suave comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait à un ennemi.

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!

«Les perfides Saiganoschs [33] avaient déterré la hache de guerre contre les braves Nitigusk [34]; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses amis, et leur parla:

[Note 33: Les Anglais.]

[Note 34: Les Français.]

«Un indien de la tribu des Lenapies désirait connaître le Maître de la vie. Sans faire part de son dessein à qui que ce soit, il résolut de se rendre au paradis où il savait que Dieu faisait sa résidence. Mais quel était le chemin du ciel? Il l'ignorait. Pensant «qu'aucun de ses amis n'était mieux informés que lui, il se mit à jeûner dans l'espoir de tirer de ses rêves un présage favorable.»

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire àPontiac!»

«Dans son rêve, l'Indien s'imagina qu'il n'avait, qu'à commencer «son voyage, et qu'un chemin continu le mènerait au céleste séjour. Le lendemain matin, de très-bonne heure, il s'équipa en chasseur, prit son fusil, sa corne à poudre, ses munitions et sa chaudière pour cuire ses aliments, et se mit en route. La première «partie de son voyage fut assez favorable. Il marchait sans se décourager, avec la ferme conviction qu'il arriverait à son but.»

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire àPontiac!»

«Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'il rencontrât un obstacle à ses désirs. Dans la soirée du huitième, il s'arrêta, au coucher du soleil, sur le bord d'un ruisseau, à l'entrée d'une petite prairie qui lui parut convenable pour son campement de nuit.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Comme il préparait son logement, il aperçut, à l'autre bout de la prairie, trois sentiers larges et bien battus. Cela lui parut singulier; mais il n'en continua pas moins d'arranger son wigwam. Ensuite il alluma du feu, et fit cuire son repas. Cependant, quoique l'obscurité devînt de plus en plus profonde, il remarqua «que les sentiers devenaient aussi de plus en plus visibles, à mesure qu'elle augmentait. Il en fut surpris et même effrayé.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Devait-il rester dans son camp, ou en aller établir un à quelque distance? En cette incertitude, il se rappela son rêve. Le seul but qu'il se proposait en entreprenant ce voyage n'était-il pas de voir le Maître de la vie? Cette réflexion lui rendit le calme, et il se dit que, probablement, l'une de ces routes conduisait au lieu qu'il désirait visiter.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«En conséquence il se détermina à demeurer dans son camp jusqu'au matin, où il prendrait, au hasard, l'un de ces chemins. Cependant sa curiosité lui laissa à peine le temps de manger, il «quitta son camp et prit le plus large des sentiers. L'ayant suivi «jusqu'au milieu du jour suivant, sans difficulté aucune, s'arrêta, vers le midi, pour souffler, et vit tout à coup un feu qui «jaillissait du sol.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Ce spectacle attira son attention. Il s'approcha pour voir ce que c'était, mais comme le feu semblait croître à mesure qu'il avançait, notre Indien fut tellement frappé de terreur, qu'il rebroussa chemin, et prit le plus large des deux autres sentiers.»

«Gloire au plus noble, etc.

«L'ayant suivi pendant le même espace de temps que le premier, il trouva la même chose. Sa frayeur s'éveilla de nouveau et il fut obligé de prendre le troisième sentier, le long duquel «marcha une journée entière sans rien voir. Soudain, une montagne d'une blancheur merveilleuse frappa ses regards. Quoique étonné au plus haut point, il s'arma de courage et avança pour l'examiner.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Arrivé à son pied, il ne vit plus aucune trace de chemin. Cela le plongea dans une tristesse profonde, car il ne savait plus comment poursuivre sa route. Dans cette conjoncture, il regarda de tous côtés, et découvrit une femme assise sur la montagne. Elle était d'une beauté ravissante, et la blancheur de sa robe surpassait celle de la neige.»

«Gloire au plus noble, etc.

«La femme lui dit dans la langue qu'il parlait: «Tu parais surpris de ne plus trouver de chemin pour parvenir au terme de tes désirs. Je sais que tu cherches le Maître de la vie. La route qui conduit à sa demeure est sur la montagne. Pour y arriver, dépouille tous tes vêtements, lave ton corps dans la rivière qui coule près de toi, et ensuite gravis la montagne.»

«Gloire au brave, etc.

«L'Indien obéit ponctuellement aux ordres de la femme. Mais il restait une difficulté à surmonter. Comment atteindre le sommet de la montagne, qui était escarpée, sans un sentier, et unie comme une glace? Il demanda conseil à la femme.—Si tu souhaites réellement, dit-elle, de voir le Maître de la vie, tu dois grimper en te servant seulement de la main et du pied gauches.»

«Gloire au plus brave, etc.

«Cela paraissait presque impossible à l'Indien. Cependant, encouragé par la femme, il commence de monter, et réussit avec beaucoup de peine. Parvenu au sommet, il fut étonné de ne voir personne, la femme avait disparu. Il se trouva seul et sans guide. Trois villages inconnus étaient en vue. Ils différaient du sien par leur construction, et étaient beaucoup plus beaux et plus réguliers.»

«Gloire au plus brave, etc.»

«Après quelques moments de réflexion, il prit le chemin du plus attrayant. Il n'était plus qu'à quelques pas du village, quand il se rappela qu'il était nu. Alors, honteux, incertain, il s'arrêta. Mais une voix lui dit de s'avancer et de marcher sans crainte puisqu'il s'était purifié. Il marcha donc fermement jusqu'à un endroit qui lui parut être la porte du village.»

«Gloire au plus brave, etc.»

«Tandis qu'il considérait l'extérieur du village, la porte fut ouverte et l'Indien vit venir à lui un bel homme tout vêtu de blanc, qui lui dit qu'il allait satisfaire ses désirs en le menant devant le Maître de la vie. Et aussitôt il le conduisit dans un lieu d'une incomparable beauté, où il vit le Maître de la vie qui le prit par la main et lui donna pour siège un chapeau bordé d'or.»

«Gloire au plus brave, etc.»

«Craignant de gâter le chapeau, l'Indien hésitait à s'asseoir; mais, «en ayant de nouveau reçu l'ordre, il obéit sans réplique. Alors Dieu lui dit: «Je suis le Maître de la vie, que tu désires voir et à qui tu désires parler; écoute ce que j'ai à te dire, à toi et à tous les Indiens:

«Je suis le Maître du ciel, de la terre, des arbres, des lacs, des rivières, des hommes et de tout ce que tu vois et as vu sur la terre ou dans les cieux; et parce que je t'aime toi et les Indiens, vous devez faire ma volonté, vous devez aussi éviter ce que je hais; je hais que vous buviez comme vous le faites, jusqu'à en perdre la raison; je désire que vous ne vous battiez pas les uns les autres.

«Vous prenez deux, trois, quatre femmes, ou courez après les femmes des autres, vous faites mal. Je hais une pareille conduite. Vous devriez n'avoir qu'une femme et la garder jusqu'à la mort.

«Vous mentez, vous volez, vous assassinez, je hais tout cela. La terre sur laquelle vous êtes, je l'ai faite pour vous. D'où vient que vous souffrez que les blancs s'en emparent!

«Ne pouvez-vous vous passer d'eux? Je sais que ceux que vous appelez les enfants de votre grand Père fournissent à vos besoins.

«Mais si vous n'étiez misérables comme vous l'êtes, ils ne vous seraient pas nécessaires. Vous devriez vivre comme vous le faisiez avant de les connaître. Avant que fussent arrivés ceux que vous appelez vos frères, votre arc et vos flèches ne vous suffisaient-ils pas?

«Vous n'aviez besoin ni de poudre, ni de plomb, ni de fusils. La chair des animaux suffisait à votre nourriture, leur peau à votre habillement. Mais quand je vous vis enclins au mal, je chassai les animaux dans les profondeurs des forêts, afin que vous dépendiez de vos frères pour vos aliments et vos vêtements. Redevenez bons, exécutez mes volontés, et je vous renverrai des animaux en abondance.

«Toutefois, je ne vous défends pas de souffrir parmi vous les enfants de votre Père. Je les aime, ils me connaissent, ils me prient; je subviens à leurs besoins, et leur donne ce qu'ils vous apportent. Mais il n'en est pas de même pour ceux qui sont venue vous troubler dans vos possessions [35]. Chassez-les, chassez-les; faites leur la guerre. Je ne les aime pas, ils ne me connaissent point, ils sont les ennemis de vos frères, ils sont les miens, repoussez-les dans les terres que je leur ai faites. Qu'ils y restent.

[Note 35 Les Anglais qui nous avaient récemment enlevé le Canada.]

«Oui chassez les de votre territoire, ces chiens en habits rouges.

«Ils vous font injure, vous déshonorent. Mais unissez-vous à vos autres frères blancs qui me servent et m'adorent, pour les obliger à quitter votre pays où ils ne sont restés que trop longtemps et ont commis trop de méchancetés, de crimes, sur vous-mêmes, vos femmes et vos enfants.

«Le Maître de la vie ayant fini de parler, l'Indien lui promit d'exécuter sa volonté et de la faire observer aux hommes de sa race. Son conducteur revint alors. Il le guida jusqu'au pied de la montagne et lui dit de reprendre ses vêtements et de retourner à son village, ce que l'autre s'empressa de faire.

«Gloire au plus brave, etc.»

«Son retour causa beaucoup de surprise aux habitants du village, qui ne savaient ce qu'il était devenu. Ils lui demandèrent d'où il arrivait. Mais comme le Maître de la vie lui avait recommandé de ne parler à personne avant d'avoir vu le chef du village, il leur fit signe avec la main qu'il arrivait d'en Haut.

«Gloire au plus brave, etc.

«Il alla immédiatement au wigwam du chef, à qui il transmit la parole du Maître de la vie, pour que moi je vous la répète, illustres guerriers, et vous excite à soutenir nos frères Nitigusks dans la guerre qu'ils ont entreprise contre les Saiganoschs. Aiguisez vos flèches, affilez vos couteaux à scalper, chargez vos fusils, et tous ensemble allons combattre ces odieux ennemis. J'ai dit.

«Tel fut le discours du chef, et moi j'ajoute: Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle était le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres régnait la force des bisons; dans son esprit séjournait l'habileté des grands sagamos. Douce comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait à un ennemi.»

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!»

Cette longue mélopée avait été dite en français, langue que parlent ou comprennent généralement tous les aventuriers du Nord-ouest américain.

Malgré leur ébriété, la plupart des Apôtres l'avaient écoutée avec une attention soutenue, soit qu'ils fussent charmés par la voix mélodieuse de Meneh-Ouiakon, soit par déférence pour leur capitaine, dont les yeux couvaient avec amour la chanteuse.

Mais, à peine eut-elle fini, que l'un d'eux, Thadée, celui qui s'était senti blessé par les couplets de Jacques-le-Majeur, et qui, plus d'une fois, avait tenté d'interrompre la jeune fille, se leva dans un transport de rage.

—On nous insulte! cria-t-il d'une voix altérée.

—Qui? Quoi? demanda l'Écorché.

—On insulte les Anglais, et nous sommes plusieurs ici de cette origine.

—D'abord, fit le flegmatique Judas, nous ne reconnaissons pas de nationalité ici. Tu as tort de te fâcher.

—Eh bien, alors, par le diable, je vais chanter à mon tour, et rira bien qui rira le dernier, reprit Thadée.

—Chante si ça te fait plaisir. Mais il me semble que c'est assez de chansons comme cela.

—Non, j'ai dit que je chanterais, et je chanterai!

—A ton aise, répliqua froidement l'Écorché.

Aussitôt Thadée, sautant sur la table, se mit à invectiver la France en une méchante pièce de vers, aussi absurde par le fond que détestable par la forme, débutant par ces mots:

Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen.

Dubreuil aurait dû rire des efforts que faisait Thadée pour se rendre comique et qui n'aboutissaient qu'au grotesque, mais notre ingénieur avait la fibre nationale d'une délicatesse excessive; au premier couplet, il sentit le rouge lui monter au visage, au second il faillit éclater, au troisième, l'explosion eut lieu.

—Scélérat! proféra-t-il, en faisant un bond pour se jeter sur Thadée.

Par malheur, celui-ci le prévint.

Saisissant une cruche de grès à demi pleine de whisky, il la lança à la tête du jeune homme, qui, atteint par le projectile, roula aux pieds de Meneh-Ouiakon, en poussant un cri douloureux, tandis que l'Apôtre répétait de sa voix insultante:

Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen!

La nuit était noire, profonde; noire comme la tombe, profonde comme l'immensité. Des sons lamentables emplissaient l'air: c'était l'aboiement des chiens, auquel répondait le hurlement sinistre des loups; puis, c'était le meuglement mélancolique des boeufs, auquel se mêlaient, par brusques, par violentes rafales, les sifflements de la bise. Et, faisant la basse dans ce sinistre concert, le lac Supérieur broyait, avec un formidable fracas, ses ondes aux grèves rocheuses de l'archipel des Douze-Apôtres.

Un grand éclair violacé déchira tout à coup les ténèbres.

A son éclat passager, mais intense, on eût pu voir une Indienne qui, rapidement, furtivement, traversait la cour du fortLa Pointe.

Pour n'être point observée, sans doute, elle glissait le long de la haute palissade dont la factorerie était entourée.

Ainsi, avec légèreté, Meneh-Ouiakon,—vous l'auriez reconnue à l'élégance de sa démarche,—atteignit une porte basse, garnie de lourds montants en bois.

Du bout du doigt elle gratta cette porte.

Point de réponse à son signal.

Le vacarme des éléments en furie avait probablement empêché que l'appel de l'Indienne fût entendu.

Sans hésitation, mais non sans une certaine impatience, elle frappa le panneau avec son poing.

La porte s'ouvrit.

—Je suis la fille du sachem Nadoessis, dit Meneh-Ouiakon en étendant la main.

—Que la fille du sachem Nadoessis entre fut-il dit, d'un ton bas, par une personne qu'il était impossible de distinguer, quoique ses yeux étincelassent dans la nuit comme des escarboucles.

—Mon frère au visage pâle est-il mieux? demanda Meneh-Ouiakon.

—Ton frère au visage pâle est mieux.

Meneh-Ouiakon, alors franchit le seuil de la porte, qui fut aussitôt refermée doucement derrière elle.

L'obscurité devint encore plus complète qu'au dehors. Un froid humide, pénétrant, se faisait sentir.

L'Indienne fit sept ou huit pas droit devant elle, comme si elle possédait une connaissance exacte des lieux, et elle s'arrêta.

—Tu peux pousser la porte, ma fille, elle n'est pas close, dit la voix qui déjà avait parlé.

Meneh-Ouiakon se conforma à cet avis. Elle allongea le bras, et fit rouler sur ses gonds une grosse porte qui grinça aigrement en s'ouvrant.

Aussitôt, un jet de lumière vive, éblouissante, enveloppa la jeuneIndienne.

Elle se trouvait au bout d'une sorte de galerie taillée dans le roc, et, sous ses yeux, se déployait une chambre ou salle qui semblait également avoir été creusée au coeur d'un rocher.

Cette chambre était nue. L'eau suintant à sa voûte et à ses parois y avait formé des stalactites, figures étranges, qui resplendissaient comme des pierreries aux rayons d'une petite lampe faite avec un crâne d'animal et pendue par une corne de daim à un angle de la muraille.

Sous cette lampe, et sur un méchant lit de mousse et de sapinette ou branches de pin, était étendu un homme.

Une peau de bison recouvrait ses membres. Au front, il portait un grossier bandeau de toile ensanglantée qui lui cachait la moitié du visage.

Malgré son bandeau, malgré la pâleur et l'altération de ses traits, on ne pouvait méconnaître cet homme. C'était Adrien Dubreuil.

A la vue de Meneh-Ouiakon, un doux sourire erra sur les lèvres desséchées du malade.

—Je craignais, dit-il faiblement, que la vieille ne vous entendit pas frapper; car elle est bien sourde.

—Elle m'a entendue, répondit l'Indienne. Mais, parle, mon frère: le feu qui brûlait tes veines commence-t-il à s'assoupir?

—Oui, grâce à vous, noble fille, ma santé s'améliore. Une lueur de satisfaction colora le visage de Meneh-Ouiakon.

—Mais, continua Dubreuil, approchez, ma soeur, je vous en prie. Donnez-moi votre main, que je la serre dans les miennes. Ce m'est, hélas! le seul moyen de vous témoigner la reconnaissance qui déborde mon coeur…

—Ne parle pas de reconnaissance, dit l'Indienne d'un ton simple, charmant, la reconnaissance est une chose ignorée chez nous. Puisse-t-elle l'être toujours!

En prononçant ces mots, elle s'accroupit près d'Adrien et reprit, après lui avoir tendu sa main que le jeune homme pressa avec effusion:

—Ta peau brûle encore; tu as soif, mon frère.

—Ah! je vous aime! s'écria-t-il.

—Et moi aussi, je t'aime! dit naïvement la séduisante Nadoessis.

Dubreuil l'embrassa dans un regard si passionné que Meneh-Ouiakon rougit et détourna la tête.

—Mon frère a soif; je vais lui donner à boire, dit-elle en se relevant.

Dans un coin de la salle, il y avait une outre en cuir de caribou et une écuelle de bois. Meneh-Ouiakon prit cette écuelle, y versa de l'eau contenue dans l'outre, et, tirant de sa poche deux morceaux de sucre d'érable, jaunes comme l'ambre, elle les frotta l'un contre l'autre au-dessus de l'écuelle. Il en tomba une poudre abondante qui, remuée et mélangée avec l'eau, produisit une boisson rafraîchissante et tonique tout à la fois.

Pendant cette opération, Adrien Dubreuil contemplait l'Indienne avec une tendresse qui ne pouvait guère laisser de doute sur la nature des sentiments que la jeune fille lui inspirait.

Elle revint vers lui, son vase à la main, s'agenouilla, passa avec précaution son bras sous la tête du jeune homme, la souleva tout doucement et approcha l'écuelle de sa bouche ardente.

Tableau saisissant, unique, que celui-là.

Pour le peindre, il eût fallu la palette d'un Herrera.

Voyez-vous cette grotte, mi-partie plongée dans une ombre rougeâtre, mi-partie flamboyante de clartés indécises, flottantes, qui font étinceler les murailles, la voussure et jusqu'au sol; et puis, voyez-vous, là, dans la zone lumineuse, ces deux bustes gracieux, ces deux figures souriantes, harmonieuses, mais dont l'ensemble, mais dont le détail tranchent en un si puissant contraste!

Le visage de l'Indienne est beau, nonobstant le peu de régularité des lignes; mais comme il est étrange, comme ses teintes chaudes, bistrées, sont en opposition avec la blancheur marmoréenne, livide du visage de l'Européen! comme la barbe noire de celui-ci fait encore ressortir la matité de sa carnation! comme enfin l'attitude, touchante et le costume pittoresque de l'Américaine donnent de l'éclat, de la vie à cette scène si grande dans sa simplicité!

—C'est assez, ma soeur, dit Adrien après avoir savouré une gorgée et en abaissant sur Meneh-Ouiakon un regard humide.

—Mon frère ne veut plus boire?

—Je n'ai plus soif.

La jeune file désirait replacer la tête du malade sur la couche.

—Non, demeurez ainsi, je vous en supplie, je suis si bien, dit-il en la couvant des yeux.

La belle Indienne palpitait. Son sein soulevait, par bonds inégaux, la couverte drapée sur ses épaules.

—Mon frère, dit-elle, en retirant son bras, et en arrangeant le lit du malade avec une sollicitude toute maternelle, mon frère a besoin de repos.

—Oh non, j'ai dormi assez; laissez-moi causer avec vous. Je veux vous remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger, un inconnu…

—Tu ne m'es ni étranger, ni inconnu, fit-elle gravement.

—Ni étranger! ni inconnu! dit Adrien d'un air dubitatif.

—Ni étranger, ni inconnu.

—Je ne vous comprends pas, balbutia Dubreuil.

—Qui t'a donné cela? questionna Meneh-Ouiakon, en montrant à l'ingénieur le symbole qu'il avait reçu de Shungush-Ouseta.

—Ça?

—Oui, ce totem?

—C'est un Indien.

—Où te l'a-t-il donné, mon frère?

—Au Sault-Sainte-Marie.

—Au Sault-Sainte-Marie?

—Oui.

—Et cet Indien t'a-t-il dit son nom?

—Oui, mais je ne me le rappelle pas.

—Ah! fit-elle avec un soupir.

—Seulement, reprit Dubreuil, je me souviens qu'il était de la tribu desNadoessis.

—En es-tu bien sûr, mon frère? prononça-t-elle en plongeant ses yeux dans ceux de son interlocuteur.

—Parfaitement sûr.

—Mais, dit-elle, après un moment de réflexion, pourquoi l'Indien t'a-t-il fait ce présent?

—Je lui avais rendu un service.

Meneh-Ouiakon fit un geste d'étonnement.

—Oui, poursuivit Adrien, son canot avait chaviré, et j'ai aidé le Nadoessis à sortir du gouffre dans lequel son imprudence l'avait entraîné.

—Tu as sauvé la vie à Shungush-Ouseta.

—Shungush-Ouseta! c'est en effet, je crois, le nom qu'il portait.

—Ah exclama l'Indienne, si tu dis vrai, que le ciel soit toujours sur ta tête, que ton sentier dans la vie soit droit, sans épines ni cailloux; que le soleil t'éclaire sans cesse de ses rayons!

—Ces paroles furent proférées avec une exaltation qui surprit douloureusement Dubreuil.

—Vous connaissez donc cet Indien? dit-il avec vivacité.

—Oui, Meneh-Ouiakon le connaît bien.

—Peut-être l'aimez-vous? hasarda le jeune homme.

—Je l'aime.

A cette déclaration si nette, faite d'un ton ferme, l'ingénieur frissonna.

Pour dissimuler le trouble qu'il éprouvait, il ramena sur son visage sa couverture de peau de buffle.

—Ainsi, reprit Meneh-Ouiakon au bout d'un instant, c'est en récompense de ce que tu as fait pour lui que Shungush-Ouseta t'a fait présent de ce totem?

—Je vous l'ai dit.

—Mon frère voudrait-il me conter comment la chose arriva?

—Je vous le dirai, dit le malade avec un effort pour surmonter son émotion.

Et il narra brièvement, sans forfanterie, les circonstances qui avaient accompagné sa rencontre avec le Bon-Chien au trou de l'Enfer.

Quand il eut terminé, Meneh-Ouiakon, qui l'avait écouté avec un intérêt marqué, lui dit:

—Toi que j'aimais bien, je t'aime mieux encore. Commande et je t'obéirai. Meneh-Ouiakon est ton esclave.

—Mais vous aimez aussi ce Shungush-Ouseta.

—Je l'aime dans l'étendue de mon coeur.

Un sourire amer plissa le visage de Dubreuil.

—Comment, dit-il avec ironie, les femmes de votre race ont-elles le coeur si large qu'il puisse contenir deux amours à la fois?

—Oui.

—Vous vous moquez de moi! s'écria-t-il en haussant les épaules.

—Quoi! les femmes des visages pâles ne peuvent-elles aimer leurs enfants, leur mari?…

—Mais Shungush-Ouseta n'est pas votre enfant?

—Si tu ne m'avais pas interrompue, j'aurais ajouté: «leurs frères.»

—Shungush-Ouseta serait votre frère?

—C'est monosyaiman.

—Je ne comprends pas, dit Adrien en secouant la tête.

—J'ai voulu dire qu'il est le fils de mon père, et de ma mère.

—Vrai! s'écria le malade avec joie, vrai! c'est votre frère?

—Mon frère aîné, celui qui doit remplacer mon père au conseil des chefs.

—Oh! alors, je suis doublement heureux d'avoir pu lui être de quelque utilité.

—Tu l'as arraché à la mort. Mais, sois assuré que, si elle le peut, la soeur paiera la dette de son frère.

—N'est-ce point moi qui suis votre obligé? Sans vous, le pauvreFrançais aurait cessé de vivre.

—Ne parlons point de moi.

—Mais j'en veux parler! Que serais-je devenu, blessé à la tête, la jambe cassée à la suite de ma chute, en proie à une fièvre cérébrale, si vous n'eussiez pris soin de moi, en exposant votre propre sécurité; car, j'en ai la conviction, c'est au péril de vos jours que vous venez me visiter ainsi chaque nuit…

—Mon frère se trompe, dit froidement l'Indienne.

—Je me trompe! mais la vieille Maggy me l'a dit!

—Maggy déraisonne.

—Vainement, ô Meneh-Ouiakon! vous tenteriez de me dérober la vérité. Votre dévouement pour le malheureux prisonnier m'est connu. Et quand même Maggy, ma gardienne, n'aurait pas trahi votre secret, je l'ai découvert. Plus d'une fois, quand vous me croyiez endormi, j'étais éveillé. Je vous ai entendu causer avec ma geôlière. Je sais que vous l'avez gagnée, qu'elle vous ouvre toutes les nuits la porte de cette caverne…

—Mon frère en est-il mécontent? demanda la jeune fille d'un air triste.

—Mécontent! Le pouvez-vous penser?… Je vous aime…

L'Indienne, qui se trouvait près du lit, tressaillit. Une brûlante rougeur monta à ses joues, elle dégagea doucement sa main dont Dubreuil s'était emparé, et qu'il pressait chaleureusement sur sa poitrine.

—Ainaway-min (ami), dit-elle, nous devons, ce soir, causer sérieusement.

—Avant tout, dites-moi que vous m'aimez.

—Je vous aime, répondit-elle d'un accent sincère, mais sans animation.

—Dites-moi aussi, continua le Français, quel intérêt vous a poussée à me servir?

—Quand mon frère est tombé, frappé par son ennemi, je me suis baissée pour aider à le relever. Mais mon frère n'avait plus le sentiment de l'existence; on l'a emporté hors de la salle du banquet. Mais, à la place qu'il occupait, j'ai trouvé ce totem. Il m'indiquait mon devoir, j'y ai été fidèle.

—Sans cela, sans ce carré de bois, vous m'eussiez laissé périr, ditDubreuil d'un ton sombre.

L'Indienne ne répondit pas.

Il y eut un moment de pénible silence, à peine troublé par les sourds rugissements de la tempête qui déferlait au dehors.

—Ah! soupira le malade, je comprends. Mais ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé, pas ainsi que les femmes aiment dans mon pays… Vous auriez mieux fait de m'abandonner à mon sort.

—Je croyais que mon frère était un homme fort. Nos jeunes guerriers ne savent pas pleurer. On les habillerait en femmes ceux-là qui verseraient des larmes.

—Mais que deviendrai-je? Je n'avais ici qu'un ami; il est perdu. Maintenant, me voici captif, grelottant la fièvre, estropié et condamné à ne plus voir la lumière du jour; car, dans ce cachot règne une nuit éternelle, et l'air respirable n'arrive que difficilement par quelques fissures imperceptibles.

—L'impatience, mon frère, est l'arme des faibles. Prends courage, et tu sortiras d'ici.

—J'aimerais mieux n'en sortir jamais que de vous laissez au milieu de ces brigands.

—De qui mon frère veut-il parler?

—Eh! de celui que vous appelez le Mangeux-d'Hommes et de ses complices répliqua-t-il avec irritation.

Le front de l'Indienne se couvrit d'un nuage que Dubreuil remarqua aussitôt.

—Ah! dit-il, avec une inflexion sarcastique, j'oubliais que vous l'aimiez aussi, lui!

—Jésus! murmura-t-elle d'une voix rêveuse, oui, je l'ai aimé, bien aimé!

—Et vous l'aimez encore siffla l'ingénieur entre ses dents serrées, en croisant convulsivement les mains au-dessus de sa tête.

—Mon frère, dit avec une exaspérante tranquillité Meneh-Ouiakon, l'esprit de feu court toujours dans ton sang. Il faut l'arrêter, sans quoi Kitchi-Manitou s'emparerait encore de toi, et je ne pourrais remplir la promesse que j'ai faite au totem de mon frère.

—Expliquez-vous, fut-il répondu sèchement.

—J'ai rêvé, dit-elle, la nuit dernière, que je te rendais la liberté.Il faut que mon rêve s'accomplisse [36].

[Note 36: Dans la première série des Drames de l'Amérique du Nord, j'ai déjà eu occasion de montrer combien les sauvages sont superstitieux, surtout à l'endroit de leurs songes. La plupart des voyageurs ont été, comme moi, frappés de cette aberration qui ne compte encore, quoi que nous en ayons, que trop de fidèles dans les sociétés civilisées. Mais si la plupart des Indiens apportent souvent une grande bonne foi dans l'explication des rêves, il en est qui savent très-bien les utiliser au profit de leurs passions. En voici un exemple citée par un missionnaire. Un sauvage ayant rêvé que le bonheur de sa vie était attaché à la possession d'une femme mariée à l'un des plus considérables du village où il demeurait, il lui fit faire la même proposition que Hortensius eut la hardiesse de faire autrefois à Caton d'Utique. Le mari et la femme vivaient dans une grande union et s'entr'aimaient beaucoup. La séparation fut rude à l'un et à l'autre; cependant ils n'osèrent refuser. Ils se séparèrent donc. La femme prit un nouvel engagement, et le mari abandonné ayant été prié de se pourvoir ailleurs, il le fit par complaisance, et pour ôter tout soupçon qu'il pensait encore à sa première épouse. Il la reprit néanmoins après la mort de celui qui les avait désunis, laquelle arrive quelque temps après. Dans ses Aventures en Amérique, Le Beau raconte l'anecdote suivante «Un sauvage, de ce qu'on avait donné la vie à un esclave dans sa cabane contre son inclination, en conserva une haine mortelle pour lui, qu'il couva pendant plusieurs années. Enfin pouvant plus dissimuler, il dit qu'il avait rêvé de la chair humaine, et peu après, il déclara que c'était la chair de l'esclave en question. On chercha vainement à éluder ce songe barbare; on fit plusieurs figures d'hommes de pâte qu'on fit cuire sous les cendres; il les rejeta. On n'omit rien pour lui faire changer de pensée; il ne se rendit point, et il fallut faire casser la tête à l'esclave.]

Dubreuil fit un mouvement d'incrédulité et de dédain.

A cet instant, un coup de tonnerre effroyable ébranla la caverne jusque dans ses fondements, et une vieille squaw se précipita dans la salle par le couloir qui avait donné accès à Meneh-Ouiakon, en s'écriant:

—La fille des sachems et le visage pâle sont perdus!

—Que veut-elle dire? demanda Dubreuil; car, si la vieille Indienne avait poussé son exclamation en nadoessis, dialecte qu'il ne comprenait pas, la soudaineté de son entrée dans la salle, le bouleversement de son visage annonçaient suffisamment que quelque chose de grave était survenu.

—Tais-toi et sois calme, dit, dans son idiome, Meneh-Ouiakon à la squaw.

Puis, s'adressant à Dubreuil:

—Mon frère, du courage, du sang-froid; si l'on tentait de te faire du mal, je te protégerais.

Ces paroles soufflées rapidement, elle se glissa dans la ruelle du lit, derrière le malade, et, en un clin d'oeil, elle eut tout à fait disparu sous l'amas de brindilles dont se composait la couche.

Un pas sec et cadencé résonnait dans le couloir.

La porte extérieure s'ouvrit sans secousse, et, le lieutenant duMangeux-d'Hommes. Judas, pénétra dans la salle.

Déjà Maggy, remise de son émoi, paraissait fort occupée auprès du blessé.

—Hors d'ici, vilaine peau-rouge, lui dit durement Judas.

La squaw se courba en deux pour saluer le terrible lieutenant, et quitta immédiatement la pièce.

Dès qu'elle fut partie, Judas alla s'assurer que la porte était fermée; ensuite, il se rapprocha de Dubreuil.

—Jeune homme, lui dit-il lentement et en fixant sur l'ingénieur un regard incisif, jeune homme, ta santé marche à son rétablissement. La plaie que tu avais à la tête est presque guérie, n'est-ce pas?

—Oui, la cicatrisation a fait de grands progrès.

—Et ta jambe?

—Je ne puis encore la remuer.

—C'est juste, j'oubliais qu'elle est toujours emprisonnée dans les éclisses de bois que j'y ai appliquées; car ta vie, tu me la dois, jeune homme, tu ne l'oublieras pas, j'espère. Sans mes connaissances médicales, et sans l'intérêt que je te porte depuis bientôt un mois tu voyagerais sur la grande route de l'éternité.

—Je vous sais gré de ce que vous avez fait pour moi.

—Et je ferai plus encore, par la vertueuse Shelagh! épouse du bienheureux saint Patrice, dit Judas en aiguisant davantage le regard qu'il tenait rivé sur Dubreuil.

—Je n'ai qu'un seul désir, insinua ce dernier.

—Recouvrer ta liberté?

—Oui.

—Eh bien, tu la recouvreras.

Adrian leva les yeux sur l'Apôtre.

—Oui, appuya Judas, tu la recouvreras ta liberté;… mais à une condition.

—Laquelle? dites.

Comme un feu follet, sur la face osseuse du lieutenant passa une lueur de satisfaction qui s'évanouit dès qu'elle y eut répandu un faible rayonnement.

Avant de répondre, il se dirigea vers la porte, l'ouvrit pour s'assurer qu'il n'y avait personne dans la galerie, et revint se placer devant le lit du malade.

—Ainsi, jeune homme, dit-il en traînant ses paroles, la liberté te semble un bien inestimable, et tu sacrifierais volontiers quelques années de ta vie pour l'obtenir, ce bien.

—Quelques années répéta Dubreuil surpris.

—J'entends quelques années qui ne te seraient pas sans profit.

—Soyez plus clair, je vous prie.

—D'abord, as-tu du courage?

—Je le crois.

—De l'audace?

—Cela dépend.

—Enfin, dit Judas, s'il s'agissait de faire ta fortune; une grande fortune… une fortune de prince?

—Par des moyens honnêtes!

—Honnêtes! tous les moyens le sont, quand ils échappent à l'appréciation.

Dubreuil fit un geste de dénégation.

—Qui veut la fin veut les moyens, reprit silencieusement Judas. Je tiens ta liberté, ta vie entre mes mains.

Et il se mit à se promener dans la longueur de la caverne.

Il y eut une pause de quelques minutes.

L'orage grondait toujours au dehors; toujours, de temps à autre, les éclats de la foudre résonnaient comme de lointaines et formidables décharges d'artillerie.

Dubreuil était sous le coup d'une agitation fébrile que doublait la présence de Meneh-Ouiakon. Si Judas la découvrait, elle serait perdue; et si la situation se prolongeait, il pouvait se faire qu'il la découvrît.

C'est pourquoi Adrien, tâchant de dominer son émotion, se décida rompre le silence. Il espérait, par une promesse vague, se débarrasser du féroce lieutenant.

—Mais enfin, dit-il, que proposez-vous?

Cette question si directe émoussa l'impassibilité ordinaire de Judas.

Il s'arrêta court au milieu de sa promenade.

La trahison est peut-être—quel que soit d'ailleurs son but—le plus affreux des forfaits. Les grands criminels y répugnent souvent. On en a vu pour qui voler, violer, assassiner, incendier, torturer étaient un jeu, qui se raillaient de la justice divine et humaine, mais pour qui aussi l'appellation de traître eût été une injure sanglante, dont ils auraient eu plus horreur que du bagne on de l'échafaud.

Judas n'avait point de ces pudeurs dans le vice; cependant, malgré l'absence de sens moral dont il faisait preuve et parade, il ne se sentait pas tout à fait à l'aise dans le plan qu'il avait conçu, et auquel sa pensée avait associé l'ingénieur français.

—Ce que je propose, dit-il avec une lenteur rêveuse; oui, je vais te les faire, mes propositions…

Il s'avança de nouveau vers Dubreuil, se reprit à l'examiner comme s'il eût voulu sonder jusqu'au plus profond de son âme, et brusquement lui dit:

—Tu es discret?

—Sans doute, fit Adrien intrigué.

—Ta parole que jamais tu ne révéleras ce que je te communiquerai?

—Je vous la donne.

—Du reste, tu sais, ajouta le lieutenant du Mangeux-d'Hommes avec menace, si par imprudence ou autrement tu me trahissais, la mort serait, de toute façon, ton châtiment.

—Je vous ai engagé mon honneur, ne craignez rien.

—Tu as dû remarquer, reprit froidement Judas, que notre chef s'abandonne avec excès aux liqueurs fortes. Les débauches ont affaibli ses facultés intellectuelles. Quoique une partie de nos gens tienne encore à lui, plusieurs l'ont en aversion. Ils me voudraient pour capitaine. Mais je suis las de cette vie vagabonde que je mène depuis tant d'années. Le désir de revoir ma patrie, la belle Irlande, l'île d'émeraude, s'est emparé de moi, et je n'attends qu'une occasion favorable pour la satisfaire. Cette occasion, toi seul ici peux me la fournir. Je connais, non loin du lieu que nous habitons, une mine d'or dont l'exploitation…

—Une mine d'or! interrompit Dubreuil; je doute que les terrains avoisinant le lac Supérieur recèlent des gisements aurifères.

—Tu en jugeras toi-même. Ce n'est pas une mine, mais une montagne d'or, oui une montagne d'or, par la vertueuse Shilagh, épouse du bienheureux saint Patrice[37]! s'écria l'Irlandais d'un ton enthousiaste qui contrastait singulièrement avec son flegme habituel. Je te conduirai là, dès que tu seras guéri, avec deux hommes qui me sont dévoués. Tu dirigeras nos travaux, et bientôt nos richesses dépasseront celles des plus grands seigneurs de la terre. Cela te convient-il?

[Note 37: A cinq journées de Fond du Lac, sur le Supérieur, et au bord de la rivière Outonagon, il existait alors un énorme rocher de cuivre pur, que les coureurs des bois et les aventuriers du Nord-Ouest ont souvent pris pour de l'or.]

—Mais qui vous dit que le rocher dont vous parlez…

—De l'or! c'est de l'or! c'est de l'or! tiens, regarde!

En disant ces mots, Judas plaça sous les yeux de Dubreuil un gros morceau de métal jaune qui brillait effectivement comme l'or.

Mais, ni sa couleur, ni son éclat, ne pouvaient en imposer à l'ingénieur.

Il reconnut promptement que c'était du cuivre. Cependant, il crut convenable d'entretenir Judas dans son erreur.

—Mes yeux sont, dit-il, trop fatigués pour que je puisse bien apprécier ce spécimen. Mais je crois, comme vous, que la mine d'où il sort est très-précieuse.

—Précieuse! mais il n'y en a pas une comparable au monde. De retour dans mon pays, j'achèterai une seigneurie, et l'on ne me connaîtra plus que sous le non de lord Peter O'Crane. Ah! j'ai longtemps dissimulé, oui bien longtemps, pour atteindre le sommet auquel je voulais parvenir!

—Si le rocher est considérable, pourquoi ne pas vous faire assister de vos compagnons? questionna Dubreuil.

—Mes compagnons je les méprise, je les exècre répliqua Judas d'une voix sourde.

—Mais votre capitaine?

—Jésus! ne me parle pas de lui. Avant de quitter le fort, je me vengerai. Il m'a ravi l'amour de la seule femme que j'aie jamais aimée mais, vois-tu, je lui enlèverai sa préférée, sa Meneh-Ouiakon…

Dubreuil tressaillit.

—Oui, poursuivit Judas, cédant au cours de ses passions comme un torrent, longtemps comprimé, qui a rompu ses digues, oui, oui, j'enlèverai Meneh-Ouiakon. Elle me suivra dans les vieux pays. J'en ferai ma femme, et le bonheur que j'ai attendu avec patience depuis tant d'années, luira enfin sur ma vieillesse.

Il se remit en marche en se frottant les mains, fit deux on trois tours dans la chambre, et se rapprochant tout à coup de Dubreuil:

—Ainsi, dit-il, c'est convenu?

—Mais je ne puis bouger de mon lit.

—Oh! nous te transporterons dans un canot. Dans deux jours, j'aurai dépêché le capitaine chez le diable, dans huit au plus tard nous partirons. Souviens-toi de ton serment.

Là-dessus, Judas composa son maintien et sortit.

Quand le bruit de la porte qui donnait sur la cour eut annoncé que le lieutenant du Mangeux-d'Hommes était loin, Meneh-Ouiakon quitta sa cachette.

Elle était calme, mais triste.

—Mon frère, dit-elle à Dubreuil, plus que jamais ta vie est en danger.

—La vôtre, ne court-elle aucun risque? repartit-il avec un accent de reproche.

—Non, moi je n'ai rien à craindre. Mais toi, malade, infirme, tu peux être assassiné par ces misérables.

—Que faut-il faire? demanda Dubreuil sérieux.

—Je cherche. Ah! si le fils de ma mère était ici. Il est habile, il est fort; mon incertitude ne durerait guère.

—Noble créature, dit Adrien, lui prenant une main qu'elle abandonna volontiers, songez à vous plutôt qu'à moi. Qu'importe le sort qui m'est réservé! je me sens si malade, que la vie serait plutôt un fardeau qu'un bien pour moi. Mais vous, jeune, riche de santé, de bonté, pourvoyez à votre salut, c'est votre droit, c'est votre devoir, c'est la prière que je vous adresse au nom de l'affection que vous me témoignez.

Inclinant sur le blessé un long et doux regard, Meneh-Ouiakon lui dit:

—Mon frère n'a pas lu dans le coeur de la fille du sachem nadoessis.Elle ne lui en veut pas; mais elle est affligée de son ignorance.Meneh-Ouiakon a rêvé qu'elle rendait la liberté à son frère blanc: lerêve de Meneh-Ouiakon s'accomplira.

—Ne redoutez-vous pas?…

—Meneh-Ouiakon ne redoute quoi que ce soit.

—Mais, vous-même, vous êtes prisonnière?

—Autant vaudrait prétendre retenir la vipère dans sa main sans en être piqué, ou l'eau entre ses doigts sans soient mouillés, que d'espérer retenir Meneh-Ouiakon captive quand elle a résolu de briser ses liens. Maintenant, mon frère, ouvre ton oreille à mes paroles. As-tu des amis près d'ici?

—Hélas! non; j'en avais un, un seul, mais il est je le crains… ditAdrien avec des larmes dans la voix.

—Si, continua l'Indienne, comme si elle se parlait elle-même, si la tribu des Nadoessis n'était en chasse sur les bords du lac des Bois [38], j'irais trouver nos parents, nos alliés…

[Note 38: Pour une description de ce lieu, voir laHuronne.]

—Dans ce pays, interrompit Dubreuil, je connais pourtant une personne qui s'intéresse peut-être à moi, c'est un Canadien-Français du Sault-Sainte-Marie.

—Que mon frère me dise le nom de ce Canadien-Français.

—Il s'appelle Rondeau.

—Rondeau, je m'en souviendrai.

—Quel est donc votre projet?

—Mon frère le saura quand je l'aurai exécuté.

—Meneh-Ouiakon, j'ai confiance en vous; mais, je vous en conjure, ne commettez point d'imprudence, n'exposez pas une existence qui m'est cent fois plus chère que la mienne, dans l'intention de me servir.

—Ami, dit-elle, tu seras quelques jours sans me voir. Mais ne te laisse pas abattre par le chagrin. Le dévouement de Maggy t'est assure. Compte sur elle. Je vais travailler à ta délivrance.

—Non, s'écria Dubreuil; non, vous ne vous éloignerez pas avant que je sache!

—Cela n'est point nécessaire.

—Meneh-Ouiakon, vous ne m'aimez pas! s'écria douloureusement l'ingénieur.

—J'ai déjà dit à mon frère qu'il ne savait pas lire dans mon coeur.

—Mais enfin, renseignez-moi sur ce que vous allez faire.

—Il n'est pas sage et il manque d'adresse, ou il est vaniteux, celui qui cherche un conseil pour une chose qu'il a décidé d'exécuter.

—Je mourrai d'anxiété, dit le jeune homme en attirant l'Indienne contre sa poitrine.

—Non, tu ne mourras pas, car mon rêve a dit que tu verrais bien des hivers blanchir ta chevelure, répondit l'Eau-de-Feu d'un ton prophétique.

—Et, s'écria Dubreuil dominé par son accent fascinateur, votre rêve a-t-il dit aussi que ma vie s'écoulerait avec vous?

Meneh-Ouiakon ne répondit point; mais, tournant à lui, s'il touchait à notre malade, il le faudrait tuer. Je suis ogiemau [39] de la dame des femmes; je te le commande.

[Note 39: Proprement chef, mais dans ce sens il signifie plutôt grand maître, grande-maîtresse,]

—Je le tuerais, dit la Perdrix-Grise.

—A présent, va me chercher la peau du dernier veau que l'on a abattu.

Maggy rentra dans le couloir, après avoir accroché sa lampe à un clou fiché dans la muraille de la galerie.

Au bout d'une minute la vieille squaw reparut.

Elle traînait derrière elle la peau d'un veau fraîchement écorché.

—Enveloppe-moi dans cette peau et couds-la sur mes membres, ditMeneh-Ouiakon.

Avec une aiguille faite d'une arête de poisson, et quelques menus nerfs d'animal, Maggy exécuta, sans mot dire, l'ordre qu'elle avait reçu.

—Maintenant, reprit la jeune Indienne se mettant résolument à quatre pattes, conduis-moi à l'étable aux bestiaux; puis tu diras à la sentinelle de garde à la porte de la factorerie qu'il est l'heure d'envoyer brouter les bêtes. Après cela tu ouvriras les écuries, et tu amuseras le factionnaire pendant que les animaux passeront sous la porte du fort.

Maggy inclina la tête en signe d'assentiment, et éteignit sa lampe.

La nuit finissait et, à travers les nuages épais qui roulaient au ciel, quelques teintes grises commençaient à se montrer vers l'Orient.

Ainsi que la plupart des établissements de même espèce, la factorerie de la Pointe renfermait une certaine quantité de bestiaux. Chaque matin, ces bestiaux étaient lâchés sous la garde de quelques chiens, qui les menaient paître autour du fort ou dans les îles voisines et les ramenaient, le soir, aussi fidèlement que s'ils eussent été accompagnés par des bergers [40].

[Note 40: Cette habitude de confier les troupeaux à la direction des chiens, sans le concours de bergers, est très-générale dans l'Amérique septentrionale. Sur le bord des fleuves, le bétail franchit souvent des espaces considérables à la nage pour aller paître dans les îles environnantes, et le soir il rentre sous la conduite du chien qui l'a guidé dans ses excursions fluviatiles.]

Revêtue de sa peau de jeune taureau, Meneh-Ouiakon se plaça résolument au milieu du troupeau, que la vieille Maggy fit aussitôt sortir de l'écurie à coups de houssine.

—Tu ne te couches donc pas plus que les chouettes, sorcière! grommela le factionnaire auquel elle demanda d'ouvrir la porte du fort.

—Mon frère dormait, car, sans cela, il aurait vu que le jour va luire, répondit ironiquement Maggy.

—Le jour! le jour je suis sûr qu'il n'est pas plus de minuit…

—Si je disais au chef qu'il m'a fallu éveiller mon frère…

—Tais-toi! tais-toi! je te donnerai un verre d'eau-de-feu; surtout, ma soeur, ma bonne soeur, ne dis pas au capitaine que je sommeillais, repartit la sentinelle d'un ton singulièrement radouci.

—Il ne le saura pas. Alors que mon frère se hâte de laisser passer les bêtes, car le soleil ne tardera pas à se montrer.

La porte fut immédiatement ouverte, et, mugissant, bondissant les uns sur les autres, se bousculant, les bestiaux se précipitèrent, en tumulte, sur la grève du lac.

Malgré la prudence et l'agilité qu'elle déploya au milieu des lourds ruminants, Meneh-Ouiakon faillit être victime de sa hardiesse dans ce court mais périlleux trajet, car un fougueux taureau, voulant devancer les autres, la heurta violemment. Et il l'aurait renversée, foulée aux pieds, peut-être écrasée, si, par un mouvement rapide, elle n'eût fui entre ses jambes.

Cet accident évité, elle fut sauvée, en liberté!

Le soleil n'était pas encore levé, mais déjà un brouillard épais achevait de fondre les objets dans la pénombre du crépuscule matinal.

On ne distinguait pas à cinq pas devant soi.

Meneh-Ouiakon se redressa, se débarrassa, en un tour de main, de la peau dont elle était couverte, la mit sous son bras, et sauta dans un des canots d'écorce amarrés le long du rivage.

Combien peu, même parmi les bateliers canadiens, ces hardis marins, les plus intrépides du monde, eussent osé s'aventurer sur le lac Supérieur, à travers cette brume si intense qu'on l'eût pu couper au couteau, pour nous servir d'une locution du pays!

Et, cependant, la jeune Indienne s'y élança, sans boussole, sans vivres d'aucune sorte, avec son seul instinct pour phare, son amour de Dubreuil pour espoir!

Toute la journée elle resta, accroupie sur les talons, clans le léger esquif, pagayant avec la vigueur d'un homme, ne s'arrêtant ni pour se reposer, ni pour prendre de la nourriture.

Mais, quelques heures après qu'elle se fut embarquée, l'astre du jour avait, après une lutte opiniâtre, vaincu, et déchiré le voile grisâtre qui l'enveloppait, et il s'était déployé dans toute sa glorieuse splendeur, pour réjouir les êtres animés et féconder la terre.

Meneh-Ouiakon, côtoyant le bord méridional du lac, avait passé tour à tour la rivière Montréal, que commande à droite une haute montagne; la pointe de la Petite-Fille; et enfin elle avait fait halte à la rivière Noire.

Là, elle déterra et mangea des oignons qui croissent abondamment dans ces parages; puis, s'étant rafraîchie à l'onde du lac, elle se remit en route avec autant d'ardeur que si elle eût fait un repas substantiel et réparé ses forces par un long sommeil.

Toute la nuit notre brave Nadoessis poursuivit sa route. Au matin, elle se trouvait à la baie de la Pêcherie, où sa bonne fortune voulut qu'elle rencontrât un de ces voliers de pigeons ramiers,—appeléstourtespar les Canadiens,me-mepar les Indiens du lac Supérieur,—qui se présentent par bandes si nombreuses dans l'Amérique septentrionale, au retour du printemps.

Avec sa pagaie, Meneh-Ouiakon tua une vingtaine de ces volatiles, en fit cuire deux dont elle déjeuna, serra les autres en un coin de son canot, sous une couche d'herbages humides pour qu'ils se conservassent frais, et repartit heureuse de n'avoir pas encore été troublée dans sa fuite.

Comme le soleil allait se coucher, elle arriva à la presqu'île Kiouinâ. Meneh-Ouiakon avait résolu d'y camper pendant la nuit, et de traverser le lendemain la presqu'île, son canot sur les épaules, ce qui devait abréger sa course de près de trente lieues.

Le portage [41] a deux mille pas de longueur.

[Note 41: Pour la signification de ce terme, voir la première série desDrames de l'Amérique du Nord.]

La jeune fille était trop fatiguée pour le faire ce soir-là. Elle s'arrêta à lapose, à vingt pieds au-dessus du niveau du lac, et, avec sa peau de veau étendue sur deux piquets, se dressa une petite tente.

Après avoir pris quelques aliments, elle s'étendit sur le sable, sous sa tente, et tomba dans un profond sommeil, dont elle ne fut tirée que par cette exclamation échappée au plus bruyant enthousiasme:

—Cent mille millions de carabines! la jolie créature pour une sauvagesse, sans t'offenser, mam'selle!

Meneh-Ouiakon s'était éveillée en sursaut. Elle bondit sur ses pieds avec la vivacité d'une panthère, et darda sur le perturbateur de son repos un regard incisif.

Aux naissantes clartés de l'aube, elle vit un personnage singulier, étirant complaisamment de longues moustaches jaunes, qui la contemplait avec une vivacité rien moins que modeste et dont le sons ne trompa point la jeune Nadoessis.

—Oui, là vraiment, tu es fièrement belle pour une sauvagesse, et si tu avais seulement la chose de comprendre le français, nous nous entendrions bien vite, ma poulette, fit-il en étendant la main comme pour lui prendre la taille.

Sans rien dire, l'Indienne recula d'un pas; mais le feu de ses prunelles s'était adouci.

—Quel malheur, poursuivit l'homme avec, un accent de regret sincère, quel malheur que ça ne sache pas la langue des braves! Sans cela, ma foi, je serais bien capable de lui offrir ma main, aussi sûr que je m'appelle Jacot Godailleur Mais, ajouta agréablement l'ex-cavalier de première classe, en roulant, de plus en plus belle, ses moustaches entre le pouce et l'index et en se balançant, d'un air conquérant, sur la pointe du pied, mais y a un langage que saisissent tous les coeurs, blancs, rouges, jaunes on noirs.

Et il se pencha, de nouveau, pour saisir Meneh-Ouiakon dans ses bras.

—Que désire mon frère? demanda froidement celle-ci.

—Vous parlez français! tu parles français! elle parle français! s'écria le dragon d'un ton aussi stupéfait que s'il eût entendu un quadrupède lui répondant dans sa langue.

Puis, après un moment de silence, donné à la surprise, il reprit avec la joyeuse insouciance qui lui était habituelle:

—Mais ça me va parfaitement. D'abord, sans vous offenser, comment vous appelle-t-on, mam'selle?

Meneh-Ouiakon ne répliquant pas, Jacot Godailleur continua:

—Vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'obliger, et je vous récompenserai comme vous le désirerez. Si le mariage même ne vous dégoûte pas, eh bien! nous nous marierons, à la mode de mon pays ou du vôtre; c'est-il dit? Si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, je ne ferai pas un trop mauvais marché, après tout, car vous êtes tonnerrement taillée pour l'amour, ma petite. Jacot Godailleur, ex-cavalier de 1re classe au 7e régiment de dragons, s'y connaît, croyez-le.

—Mon frère, dit la jeune fine, est l'esclave d'un chef français?

—Esclave! moi! jamais! brosseur, à la bonne heure, et je m'en flatte, mam'selle. J'ai été le brosseur de mon mar'chef, un propre soldat. Le connaîtriez-vous? alors, si vous avez eu l'avantage de lui plaire, je retire mes propositions. Sauf votre respect, mam'selle, je ne vais jamais sur les brisées de mes supérieurs. Mais, où est le mar'chef, dites?

—Adrien Dubreuil est prisonnier, répondit Meneh-Ouiakon.

—Les brigands ne l'ont donc pas tué? vous l'avez vu? vous lui avez parlé? quand? où? s'enquit l'ex-dragon avec une volubilité extrême.

—Je l'ai vu, je lui ai parlé, il y a trois nuits, dit l'Indienne.

—Où, dites-moi.


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