—Aux îles des Apôtres.
—Connais pas, fit Jacot avec un mouvement des épaules. Mais, ajouta-t-il d'un ton suppliant, vous m'indiquerez le chemin.
—Non, dit Meneh-Ouiakon; si mon frère désire être utile à son maître, il fera mieux de me suivre.
—Vous suivre! mais j'irais au bout de la terre, sans vous manquer de respect, mam'selle. Car figurez-vous que j'ai été pris avec le mar'chef par ces scélérats d'assassins, que leur capitaine, un diable rouge, m'a mordu au cou, jeté à l'eau; que je suis rentré à la nage dans le bateau, ou j'ai retrouvé le mar'chef, mais pas pour longtemps, car, au milieu de la nuit, regardant par un panneau de la goélette et voyant qu'elle voguait près de terre, j'ai pensé que je ne pouvais pas servir le mar'chef, tandis que je courais risque de me desservir beaucoup moi-même en restant sur le navire, et j'ai pris de la poudre d'escampette. Ah! si j'avais su! Je gagne le bord; j'attends le jour pour m'orienter. Je découvre des tas de gens. Bon, je me dis, te voilà sauvé, Godailleur. Mais c'étaient des Américains qui travaillaient aux mines de cuivre. Ils ne me comprenaient pas, ni moi non plus. A grand'peine j'ai pu vivre depuis ce temps-la… Quel coquin de pays, sauf votre respect, mam'selle! Ça ne fait rien, si le mar'chef ne vous a pas… vous m'entendez… et si vous pouvez me fournir le moyen de retourner en France… ma foi, mille millions de carabines, je vous épouse! Mais, il paraît que vous me connaissez aussi!
—Je te connais, mon frère.
—Ah! j'y suis, le mar'chef vous a parlé de moi!
—Ton chef m'a parlé de toi.
—Mais, sans vous offenser, fit alors Jacot Godailleur l'un ton méditatif, vous me tutoyez comme si nous avions été camarades de lit pendant tout un congé est-ce qu'il me serait permis de vous rendre la réciproque, sauf votre respect?
Cette question saugrenue demeura sans réponse.
Meneh-Ouiakon ne l'avait pas entendue, tout occupée qu'elle était à examiner un point presque imperceptible sur le lac.
—Mon frère, dit-elle soudain, je vais chercher du secours pour ton chef. Es-tu disposé à m'accompagner?
—A l'extrémité du monde, je le répète.
—Viens alors.
—Mais où irons-nous?
—Au Sault-Sainte-Marie.
—C'est diablement loin, dit le dragon.
—Ton coeur est-il timide comme celui d'un lièvre? Alors, reste ici.
—Pas du tout, pas du tout, riposta Jacot. C'est que ce n'est pas gai ici, ma colombe. J'aime bien mieux faire trois ou quatre étapes en tête à tête avec un aussi gentil compagnon de route.
Ce disant, le galant ex-cavalier de 1re classe se rapprocha de Meneh-Ouiakon dans l'intention de lui prouver qu'il était un digne appréciateur de ses charmes.
Mais elle se rejeta en arrière en s'écriant d'un ton noble et fier qui glaça les dispositions galantes de Jacot.
—Esclave, sois respectueux, si tu veux que la fille des sachems nadoessis te conserve une partie de l'amitié qu'elle a pour ton chef.
Ensuite, elle replia sa tente, plaça son canot sur sa tête sans prêter l'oreille aux instances de Godailleur, qui la priait de lui permettre de porter l'embarcation, et, d'un pas rapide, s'avança vers la cime du cap.
Emerveillé, fasciné, le dragon la suivit, en poussant, de temps à autre, des exclamations laudatives.
En moins d'un quart d'heure, ils atteignirent un terrain plat, marécageux, planté de saules, de trembles nains et de frênes.
A travers ce marais, qui pouvait avoir un mille d'étendue, et où s'élevaient, çà et là, des huttes de castors, serpente un ruisseau d'eau vive.
L'Indienne y lança son canot et s'y établit à l'arrière, sa pagaie à la main.
—Sauf votre respect, mam'selle, cette coquille de noix ne pourra jamais nous soutenir tous les deux! dit Jacot d'un ton inquiet.
—Monte, mon frère, et ne crains rien.
—Du diable si j'oserais.
—N'aie donc pas peur!
—Mais ça va chavirer, reprit Godailleur qui, entrant dans l'eau jusqu'à mi-jambe, avait pose un pied dans le frêle esquif.
—Couche-toi à l'avant et ne bouge pas.
Jacot obéit, non sans trembler quelque peu, et le canot glissa dans la baie profonde formée par le lac Supérieur au sein même de la presqu'île Kiouinâ.
Le ciel était d'un bleu sans tache, l'air vif. On respirait, à pleins poumons, les fortifiantes senteurs des plantes qui commençaient à fleurir; cent oiseaux, au brillant plumage, babillaient sur l'onde, ou voltigeaient, en caquetant, dans les branches des arbres; Meneh-Ouiakon se prit à adresser sa prière à l'Éternel:
Rot Ko ni yest ne Ra nih ha,Ne o ni Roe wâ ye,Ne o ni ne sa da yough touh,Ro ni gogh vi yough stouh…[42]
[Note 42; Mot à mot:
Au Père, au Fils, au Saint-Esprit,Le Dieu que nous adorons,Gloire soit, comme a été, est maintenant,Et sera tout jamais.]
Elle achevait cette hymne si belle, si musicale en l'idiome dont elle se servait, quand le canot déboucha dans le lac Supérieur.
—Vous avez déjà fini, mam'selle? demanda Godailleur d'un ton de regret. Je n'y ai pas compris un mot, mais n'empêche qu'elle est diablement harmonieuse, votre chanson, et si vous vouliez m'en dire encore un couplet on deux…
—Mon frère, ne remue pas ainsi, car tu ferais verser le canot, dit Meneh-Ouiakon, à qui un mouvement du dragon avait failli faire perdre l'équilibre.
—C'est, répondit Jacot, que ça me transporte, sauf votre respect, mam'selle.
L'Indienne ne répondit pas, et, malgré sa bonne envie de jaser, l'ex-cavalier de 1re classe ne réussit pas à lui arracher une parole pendant le reste de la journée.
Le canot, lourdement chargée, ne marchait pas au gré de l'impatience deMeneh-Ouiakon, qui se serait repentie d'avoir emmené Godailleur avecelle, si elle n'avait pensé qu'il l'aiderait près du père Rondeau, auSault-Sainte-Marie.
A la nuit close, ils atterrirent à la pointe aux Gâteaux, près des îlesHuron, pour souper et se reposer.
Jacot était moulu de fatigue, à cause de la position incommode qu'il avait du observer. Mais, ignorant l'art de pagayer, il aurait plutôt gêné sa batelière, en cherchant à la seconder, qu'en se tenant couché au fond du canot.
Le lendemain, ils repartirent avant l'aurore et atteignirent, vers midi, le Détour, près de la Grande-Île.
Pour la première fois, l'ex-dragon vit une de ces merveilles que laProvidence a libéralement semées dans le lac Supérieur et sur ses côtes.
C'est un vase en grès jaune, ayant vingt pieds d'élévation, douze de circonférence à son extrémité supérieure, et dont les dimensions sont aussi parfaites que celles d'une coupe de cristal taillée par un ouvrier habile [43]. Rien n'égale l'élégance de cette curiosité naturelle; Rien de comparable à l'étonnement qu'elle cause, si ce n'est, cependant, la série de prodiges de même espèce, dont elle n'est, en quelque sorte, que le prélude.
[Note 43: Nous croyons devoir faire remarquer que cette description, et toutes celles que l'on va lire, ne sont pas le fruit de l'imagination de l'auteur, mais d'une vérité que surpasse beaucoup encore la réalité.—Editeur.]
A six milles de là, vous trouvez l'Autel et l'Urne, deux nouveaux jeux de la nature; un intervalle de cent mètres, coupé à distance égale par un ruisseau, les sépare. De même que le Vase, ils sont en grès jaune très-friable. Leur hauteur peut égaler dix mètres. L'Autel se compose de trois blocs. L'Urne est un monolithe dont le sommet a cinq mètres de rayon et le piédestal à peu près deux.
Dressés sur le bord du lac, eux aussi semblent défier la production humaine la plus parfaite.
Mais nous ne faisons qu'aborder ces monuments gigantesques de la puissance et de l'art divins.
Voici que se présentent les Rochers-Peints, cet incroyable spectacle dont le lac Supérieur a l'unique privilège.
La rive méridionale croît, monte; elle touche aux nues. L'orgueil de l'homme s'abaisse, il se rapetisse, il se replie, s'effraie devant la sublimité de la scène.
Ces rochers sourcilleux, suspendus dans les airs, couronnés par de sombres forêts de pins, troués à leur base par de noires cavernes où les eaux s'engouffrent avec des bruits plus effroyables que les roulements du tonnerre, et ces couleurs éclatantes,—or, argent, pourpre, azur, émeraude,—si savamment distribuées leur face, tout concourt à troubler l'âme, à lui infliger le sentiment de son humilité et du pouvoir de l'Éternel Créateur. Non-seulement ces couleurs sont ombrées et fondues d'une manière surprenante, mais, comme le dit avec raison un voyageur américain, elles offrent, en quelques places, de véritables tableaux [44], dessinés sur le roc, avec une correction de lignes, une combinaison, un brillant de teintes, dont la contemplation ne fatigue jamais l'oeil, et auxquelles l'esprit ne parvient jamais à s'accoutumer suffisamment pour les regarder sans que quelque crainte se mêle à son admiration.
[Note 44: Ces tableaux naturels, d'une grande régularité de dessin, ne sont pas rares en Amérique. Dans lesDerniers Iroquois, j'ai déjà essayé de décrire celui que l'on remarque sur les bords si pittoresques du Saguenay.]
Ici, c'est un paysage avec des arbres dont vous reconnaissez l'essence, le mur d'un parc ou d'un jardin, une pièce d'eau, et, tout à fait dans le fond, broute un troupeau conduit par un berger, coulant du faite des rockers, les eaux, trempées de minerai de fer ou de cuivre, ont peint un château gothique. Et quel château! Un séjour de géants. Il a deux cents pieds de haut, ses fenêtres ogivales, avec leurs vitraux en losange, en ont cinquante ou soixante, et ses portes crénelées, flanquées de tourelles, une centaine au moins!
Passons à cette plaque de granit, veinée comme de l'agate et resplendissante de mille feux aux rayons du soleil. Le morceau embrasse vingt pieds carrés. Essayer de décrire la variété, la richesse de ses tons, impossible! impossible! l'imagination y échouerait même.
Mais j'aperçois flamboyer, sur cet immense rempart, cette oeuvre cyclopéenne dont l'étendue, l'altitude, trompent mes sens; j'aperçois flamboyer un incendie. C'est une forêt en feu. La fumée roule en larges spirales; à travers ses nuages épais scintillent des flammèches; les arbres se rompent, ils chancellent, roulent à terre, des troncs embrasés s'échappent des tisons ardents; vous semble-t-il pas entendre le bruit de leur chute?
La conflagration brille au loin, elle nous poursuit, dévore tout sur son passage;… mais enfin ses horreurs s'éteignent, se perdent dans de profondes et fraîches vallées, aux verts ombrages toujours riants, ou l'on aimerait se promener, à rêver, si le fracas affreux qui se fait sous les pas ne rappelait bientôt que toutes ces scènes, vallons, incendie, manoir, parc, troupeaux, ne sont que des fictions, des mirages décevants.
Notre vue s'est heurtée tout à coup aux lourdes assises du Château de Roche, qui mesurent trois cents pieds de haut et se réfléchissent à plus de soixante dans le miroir du lac, château tout hérissé de colonnes brisées, de décombres énormes, dont les arêtes saillantes, les gouffres informes, insondables, produits par l'accumulation des blocs tombés des caps voisins, donnent le frisson, le vertige, quand on plonge les regards à ses pieds.
Silencieusement, avec une éblouissante rapidité, le canot qui porte Meneh-Ouiakon et Jacot Godailleur a filé devant ce féerique panorama que l'ex-dragon voit se dérouler sous ses yeux avec un mélange d'étonnement et d'effroi, mais auquel l'Indienne ne prête pas la moindre attention.
Elle pagaie, pagaie de toute sa vigueur. Son bras fatigue la rame sans se lasser.
Parfois elle tourne la tête, une seconde ses noires prunelles vers l'ouest on apparaît un canot monté par un seul homme, et murmure:
—C'est Judas. Je l'avais deviné à la pointe Kiouinâ; je le reconnais maintenant. Il ne me reste qu'un moyen de lui échapper, c'est en me réfugiant sous la Portaille.
LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR, (suite)
La Portaille, disent les aventuriers français du Nord-Ouest, dans leur langage si imagé, si vivement énergique; le Portail, écrirait un puriste;Cave Rock, traduisent les Anglo-Saxons, dénaturant, comme ils l'ont fait partout en Amérique, le nom primitif, et affaiblissant, dans leur pauvre traduction, l'idée attachée à la chose par les premiers découvreurs; la Portaille occupe une place prééminente entre les colossales singularités des Rochers-Peints.
C'est une sorte de tour quadrangulaire, qui se projette dans le lac Supérieur, avec des pans coupés à pic et dont la base est percée, sur trois faces, par trois ouvertures immenses assez semblables au portique d'un temple. Ce remarquable rocher, d'une élévation qui dépasse peut-être cent mètres, offre la même diversité de couleurs que les strates avoisinantes; mais la corniche semble avoir blanchie par le temps et l'action des éléments, ce qui ajoute encore à l'étrangeté de son aspect. D'énormes fragments, détachés de la crête sans doute par les mêmes agents, gisent alentour.
On dirait vraiment que le tout est une oeuvre d'art dont des géants ont été les constructeurs.
—Mais, mam'selle, sans vous offenser, nous allons nous perdre s'écria Jacot Godailleur, en voyant que Meneh-Ouiakon dirigeait le canot vers l'arche occidentale de la Portaille.
—Que mon frère se rassure, la fille des sachems connaît ce passage.
—Se rassurer, se rassurer, que je me rassure; c'est bien aisé à dire, murmura l'ex-dragon. Mais mille millions de carabines, ça ne doit pas être agréable de naviguer là-dessous, avec une montagne sur la tête et plus de cent pieds d'eau sous la semelle de ses bottes. Encore de l'eau qui est claire, claire qu'on se verrait au fond si on y était.
Tout haut il ajouta:
—Pour l'amour de Dieu où du diable, car je ne sais pas au juste quelle est votre religion, n'allons pas dans ce trou.
Meneh-Ouiakon avait tourné la tête; le canot qui la poursuivait approchait de plus en plus. Une portée de flèche à peine le séparait.
La grande taille de Judas, lieutenant du Mangeux-d'Hommes, se distinguait parfaitement au milieu de l'embarcation.
L'Indienne redoubla d'efforts pour s'enfoncer promptement dans la caverne.
—Par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice, patron de mon pays natal! tu as beau faire, négresse rouge, je te rattraperai, cria Judas d'une voix perçante, dont les échos du rivage répétèrent dix fois les accents.
—Qui est-ce qui parle? qui est-ce qui parle, mam'selle? demanda l'ex-cavalier de 1re classe en faisant un mouvement pour regarder du côté d'où venait le son.
Le canot vacilla et menaça de chavirer; sa course fut retardée de quelques secondes.
—Tiens-toi tranquille, mon frère, dit Meneh-Ouiakon avec une teinte d'impatience.
—Non, non, répétait Judas, tu ne m'échapperas pas, et je te donnerai des leçons d'amour, moi, par Jésus-Christ!
—Tiens, fit Jacot, qui, s'étant soulevé doucement sur ses coudes, avait fini par apercevoir l'autre embarcation, quoiqu'il n'en pût être vu, parce que l'Indienne le masquait, tiens, c'est ce grand escogriffe, ce gibier de guillotine, qui….
Un coup de fusil l'interrompit.
La balle frappa et troua la proue du canot, mais heureusement sans atteindre nos fugitifs.
—Oh! je ne voulais pas te tuer, la belle; seulement te casser le bras pour t'arrêter, vociféra Judas, en rechargeant son fusil.
—Le bandit des bandits! maugréait Jacot entre ses dents. Ah! si j'avais seulement une bonne carabine du 7e dragons.
—Silence! dit froidement Meneh-Ouiakon, que la détonation de l'arme à feu n'avait pas fait sourciller. Ils entraient sous la voûte!
—Silence? pourquoi? demanda Godailleur.
—Nous sommes dans le séjour de Matchi-Monedo; interdit de parler, et ceux qui n'obéissent pas à ses ordres, il les écrase, répondit la jeune fille; car, bien qu'initiée depuis son enfance à la religion catholique, elle ne pouvait encore, comme la plupart des Peaux-Rouges convertis, se défendre d'un certain penchant aux superstitions qui caractérisent si fortement les races sauvages.
Suivant la tradition indienne, la Portaille est habitée par Matchi-Monedo, le Mauvais-Esprit. On lui doit, on lui fait des présents (monedo-oun). Mais il ne permet pas de causer dans son empire, sans quoi il vous tue…………………………………………. très-tendre et très-friable, qui cède, tombe en fragment parfois considérables, à la moindre pression.
L'éclat de la voix suffit même à la faire choir, d'où l'idée naïve que le Mauvais-Esprit punit de mort ceux qui ne savent pas retenir leur langue dans son palais.
Jacot Godailleur, ne connaissant point Matchi-Monedo ignorait ses injonctions. Peut-être que s'il eût connu l'un il eût méprisé les autres; peut-être aussi y eût-il déféré avec autant de soumission qu'un Indien, car, tout civilisé que nous soyons, tout éclairés que nous nous estimions nous n'avons pas encore renoncé à certains préjugés, certaines chimères sucées avec le lait, et qui font, en maintes circonstances, des plus fameux de nos héros, comme les Napoleon Ier, les Wellington, les Pierre le Grand, des enfants pusillanimes et inavouables.
Dans un sac de peau de vison, qu'elle portait pendu au cou, Meneh-Ouiakon prit quelques grains de maïs, de riz sauvage, avec les becs et les griffes des pigeons abattus l'avant-veille, et les jeta dans l'eau.
Puis, ayant quitté sa pagaie, qui fut déposé, doucement au fond du canot, elle le fit avancer sous l'arche, en se servant de ses deux mains comme de deux nageoires aux deux côtés de l'embarcation.
Malgré la faiblesse apparente de ce moyen, l'esquif sillait vivement les ondes diaphanes, et sans plus de bruit que s'il eût été conduit par la baguette d'un enchanteur.
Pour n'être pas positivement un poltron, l'ex-cavalier de 1re classe ne se sentait pas à l'aise dans cette caverne, aux murailles fantastiques, armées, comme une herse, de pointes longues, lourdes, aussi affilées que des aiguilles, où de masses colossales de toutes formes, et dont quelques-unes ne paraissaient soutenues que par un fil.
Il frémissait la pensée que la chute d'un seul de ces mille pendentifs, que les lueurs du jour, faiblissant à mesure qu'ils avançaient, éclairaient de teintes lugubres, les submergerait à tout jamais, dans un abîme dont la transparence extraordinaire du lac, sous la voûte, rendait l'horreur plus grande encore.
Lui, qui eût affronté en souriant la mort sur un champ de bataille, il en concevait là une épouvante qui glaçait son sang et baignait ses membres d'une sueur froide.
Le silence de la tombe régnait dans ces lieux, que les anciens eussent assurément pris pour la porte de leur Ténare: il en doublait l'effroi.
Tout à coup retentit le ruissellement de deux avirons battant l'eau avec violence.
—Ah! je te tiens enfin! braille le lieutenant du Mangeux-d'Hommes.
Et dans la caverne s'élance, comme un loup sur sa proie, le canot que dirige Judas.
—Oui, je te tiens répète-t-il avec les accents d'une joie frénétique; je te tiens, et, par la vertueuse Shilagh, femme du bien…
A ces cris, la Portaille s'était emplie de sons formidables comme la répercussion de cent pièces d'artillerie.
Tant de voix, tant de vibrations partaient, se heurtaient, se fracassaient dans les cavités de l'antre, que l'oreille en était assourdie, la tête brisée.
Un instant, l'ex-dragon crut que son cerveau, martelant son crâne comme une enclume, allait le faire éclater.
Mais, alors que Judas proférait son juron favori, un grondement sourd, mat, succède à ces meurtrières clameurs. L'eau jaillit avec force et couvre d'une pluie battante le canot de Meneh-Ouiakon, qui se trouve précipitamment chassé hors de la Portaille, par l'entrée orientale.
—Matchi-Monedo est descendu de son toit, et il m'a délivrée de mon ennemi, dit l'Indienne, en considérant avec émotion cette prodigieuse quantité de rochers tombés de la voûte de la caverne, et qui interdit maintenant le passage entre les deux orifices latéraux.
—Mille millions de carabines! j'ai cru que je n'en reviendrais pas, sauf votre respect, mam'selle, ajouta Jacot Godailleur en respirant à pleins poumons.
—Mon frère n'avait rien à redouter. Meneh-Ouiakon avait fait au Mauvais-Esprit lepugedinegay'win[45] nécessaire, et il l'a protégée.
[Note 45: Proprement, sacrifice.]
—Le? demanda Jacot, en ouvrant de grands yeux.
—Elle avait fait les présents nécessaires.
—Ah! j'y suis. Et, comme ça, vous croyez, mam'selle, sans vous offenser, que votre Mauvais-Esprit est venu tout exprès pour envoyer ad patres cet efflanqué d'assassin, homicide, parricide…
—Matchi-Monedo ne nuit pas à ceux qui lui sont fidèles.
—Alors, sauf votre respect, c'est un bon et pas mauvais esprit.
—Mon frère est trop subtil pour moi, dit l'Indienne, en se remettant à pagayer.
—Trop subtil, trop subtil! murmura l'ex-cavalier; il n'y a pas de subtilité là-dedans: ou il est mauvais, ou il est bon? de deux choses l'une. S'il est bon, pourquoi l'appeler mauvais? s'il est mauvais, pourquoi nous a-t-il tirés des griffes de ce vaurien? Je ne connais que ça, moi. Ah! si le mar'chef était ici, il m'aurait bien vite expliqué ce mystère, comme disait monsieur notre curé. Mais, à propos, qu'est-ce qu'il avait à nous poursuivre ainsi, le Judas bien nommé? Eh! mam'selle?
—Que veut mon frère?
—Maintenant que nous pouvons causer, voulez-vous avoir la bonté, sans vous manquer de respect, de me permettre de vous poser une toute petite question?
—Mes oreilles sont ouvertes. Parle.
—Vous ne vous fâcherez pas?
—J'écoute, dit tranquillement Meneh-Ouiakon.
—Je voudrais simplement savoir d'où vient que ce brigand courait après vous.
L'Indienne rougit quelque peu; mais aussitôt elle repartit:
—J'ai dit à mon frère que j'allais au Sault-Sainte-Marie chercher du secours pour son chef, qui est prisonnier du Mangeux-d'Hommes.
—Ah! bien, je comprends. Mais vous restiez donc avec eux, les Apôtres, sans vous manquer de respect? continua Jacot avec un air curieux.
Meneh-Ouiakon répliqua d'un ton froid
—Mon frère veut trop savoir; il ne saura rien.
Après ces mots, elle retomba dans un mutisme complet, d'où elle ne sortit qu'à leur arrivée dans la baie de la Chapelle.
La nuit approchait.
—Mon frère, dit Meneh-Ouiakon, il faut descendre du canot dans le lac.
—Volontiers, mam'selle, mais dans quel but?
—Parce que l'eau n'est pas assez profonde.
—Oui, oui, je conçois, dit-il en se levant et tournant entre ses doigts sa coiffure qu'il avait ôtée de dessus sa tête.
Sa mine était si embarrassée que l'Indienne lui demanda:
—Mon frère désire-t-il quelque chose?
—Ah! si vous y consentiez!
—Délie ta langue.
—Souffrez, sauf votre respect, mam'selle, en la couvant du regard, que je vous porte sur mes épaules jusqu'au rivage.
Meneh-Ouiakon se mit à rire.
—Non frère est fou, répliqua-t-elle.
Et, sautant dans le lac avec légèreté, tandis que Godailleur en sortait assez lourdement, elle s'attela au canot et le traîna jusqu'à la berge, dans une petite anse, au pied même de la Chapelle.
La chapelle, ou leDoric Rock, ainsi que l'ont rebaptisée les Anglais [46], est le vestibule des Rochers-Peints. La structure de ce roc étrange, son nom l'annonce.
[Note 46: J'ai déjà montré, dans mes précédents ouvrages, combien cette déplorable manie d'altérer les noms propres, déployée par la race anglo-saxonne, remplit de confusion la géographie de l'Amérique Septentrionale. Deux nouveaux exemples, pris sur les lieux mêmes dont je parle, achèveront d'en illustrer le ridicule. Sur diverses cartes, le Gros-Cap, situé, comme l'on sait, à l'entrée du lac Supérieur, est désigné sous le nom deCrow-Cape, parce que les voyageurs anglais, ignorant le français, ont prixgrospourcrow, qui signifie corbeau. Ailleurs, sur le lac Huron, ils ont fait, d'un passage appelé les Chenaux, The Snows (les neiges)! J'en pourrais malheureusement citer bien d'autres!]
Trois marches de grès naturelles, peu régulières, conduisent au temple, qui s'élève à trente pieds environ la surface du lac. Ce temple représente un arceau élevé d'une quarantaine de pieds, dont la voûte, d'un mètre d'épaisseur, est supportée aux quatre angles par quatre piliers, qui ont six à huit pieds de diamètre. Elle est excessivement intéressante, mesure une longueur quinze mètres environ, et donne naissance et vie à plusieurs cèdres fort gros et dont l'un atteint douze pieds circonférence.
Il est saisissant au possible l'effet produit par ce monarque des forêts, qui, de loin, figure le clocher de la Chapelle.
Quel pays, quelles scènes, quels spectacles grandioses!
Le brave Godailleur s'imaginait faire un rêve, car toutes ces merveilles il ne les avait pas soupçonnées, en effectuant sur laMouettele trajet du Sault-Sainte-Marie à la pointe Kiouinâ.
La tempête l'avait empêché de les voir.
Aussi restait-il là, devant la Chapelle, les bras ballants, les prunelles hors de leurs orbites et les pieds encore dans l'eau oubliant, en son extase, de prêter aide à Meneh-Ouiakon.
Les forces de la vaillante Indienne étaient considérablement épuisées. Cependant, aussitôt à terre, elle ramassa du bois, alluma du feu avec deux branches de cèdre sec frottées l'une contre l'autre, et fit cuire le reste de sa provision de pigeons, qu'elle partagea avec son compagnon.
Ils se couchèrent ensuite, elle sur la grève, roulée dans sa peau de veau, Jacot Godailleur derrière la Chapelle, à cent pas de la jeune fille, sous un massif de saules qui le masquait entièrement.
Inutile de dire qu'un sommeil pesant vint bientôt clore leurs paupières.
La nuit avait envahi le lac Supérieur. Mais le ciel était azuré, constellé de pierreries, et la lune ne tarda pas à monter à l'horizon. L'immense mer intérieure apparut alors comme une cuve d'argent en fusion où miroitaient mille lueurs tremblotantes.
Les bruits autour de la Chapelle étaient légers, harmonieux; c'était la brise qui frémissait dans le feuillage des sapinières, le frou-frou d'une chauve-souris passant et repassant sous la voûte, et, à de rares intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de l'onde moirée.
Tout à coup un son cadencé, quoique faible, trouble cette nocturne musique: ou plutôt il la change, lui prête des notes nouvelles.
Le sommeil des dormeurs n'en est pas interrompu.
Le son prend de la consistance, il augmente, il domine le concert.
Puis un canot débouche dans la baie, avance, touche légèrement au rivage.
Les premiers bruits autour de la Chapelle ont repris leur empire.
Ce n'est plus que la brise qui frémit dans le feuillage des sapinières, le frou-frou d'une chauve-souris passant et repassant dans les airs, et, à de rares intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de l'onde moirée.
Cinq minutes s'écoulent.
Le sommeil des dormeurs n'est pas interrompu.
Meneh-Ouiakon fait un beau rêve. Elle soupire, ses bras s'entr'ouvrent comme pour serrer une image chérie. Sur ses lèvres glissent des paroles d'amour.
Mais un cri d'effroi lui échappe maintenant. Elle se dresse, jette autour d'elle des regards effarés.
Comme dans un étau, une main rude l'a saisie par le poignet; un homme est devant elle.
C'est Judas, le lieutenant du Mangeux-d'Hommes
—Asseyons-nous et causons, la belle, dit-il d'un ton sec et pénétrant comme la lame d'un poignard.
Meneh-Ouiakon recouvre sur-le-champ son sang-froid.
—Mon frère est lâche comme le carcajou, dit-elle.
—Possible. Mais asseyons-nous, car je suis fatigué et tu m'as fait faire une course qui aurait dégoûté moins amoureux que moi.
En disant ces mots, il la force à s'asseoir à côté de lui.
—Tu sais, continua-t-il sans lui lâcher le bras, que ce n'est point par affection pour Jésus que je t'ai enlevée de Fond-du-Lac, après ta première fuite, pour te ramener à la Pointe. J'avais mes vues; oui, par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice!
—Je connais ta perfidie.
—Très-bien, alors nous nous entendrons.
—La tribu des Nadoessis saura me venger.
—En attendant, tu es en mon pouvoir, et je, vais profiter de mes droits; car je t'aime et j'ai décidé que tu serais à moi. Allons, soit raisonnable et livre-toi de bon gré.
—Fils de chienne s'écria Meneh-Ouiakon en le souffletant avec celle de ses mains qui était libre.
—Oh! tes injures ne me touchent guère, Judas.
—Tu es si vil!
—Tes coups sont caresses pour moi, ma charmante, et tes paroles, même les plus mauvaises, douces comme miel. Va, cesse de te débattre. Rends-toi plutôt à mes désirs, et je ferai ton bonheur! Vois! la sainte Vierge me tient en sa garde. Sans elle, tout à l'heure, j'aurais et écrasé, anéanti sous cette montagne de pierres qui s'est écroulée entre mon canot et le tien. Viens donc avec moi, délicieuse fille du désert. Je te donnerai autant de ouampums et de jupes de toutes les couleurs que tu en pourras souhaiter. Jamais la chair d'animal ou de poisson ne manquera dans notre wigwam, et je te jure par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice, que toutes les squaws autour des Grands-Lacs envieront ton sort.
Judas avait mis dans l'accentuation de ces paroles une douceur mélangée de passion qui ne lui était pas habituelle. Il fallait qu'il fût bien sérieusement ému pour sortir ainsi de son flegme ordinaire.
Ce n'était plus le même homme; au contact de la jeune fille son sang s'échauffait, sa tête prenait feu, son coeur battait à rompre sa poitrine. Il continua d'un ton agité:
—Si tu comprenais ce que j'ai souffert alors que j'entendais Jésus te parler d'amour! Je l'aurais tué cet homme!… oui, je l'aurais tué! mais j'espérais qu'un jour tu me remarquerais, que tes yeux s'abaisseraient sur moi, qui vivais seul, sans maîtresse, absorbé dans l'amour que tu m'avais inspiré.
—Et c'est parce que tu m'aimes que tu me traites ainsi? dit ironiquement Meneh-Ouiakon.
—Oui, c'est parce que je t'aime que j'ai couru après toi, dès que je me suis aperçu de ta fuite.
—L'amour de mon frère est comme l'amour de l'épervier pour la perdrix; il dévore celle qui en est l'objet.
—Veux-tu te donner à moi? dit-il en cherchant l'embrasser.
—On ne donne, répliqua Meneh-Ouiakon en le repoussant, que ce que l'on possède. Je ne suis pas libre.
—Et si je te lâche, reprit-il d'une voix palpitante, m'accorderas-tu un baiser?
—L'esclave ne peut rien promettre.
—Tiens fit-il en desserrant son étreinte, sois libre; mais je t'en prie, je t'en conjure….
—Et je suis libre! interrompt Meneh-Ouiakon, se précipitant d'un bond au bas des marches qui conduisaient à son canot, qu'elle poussa au large et où elle monta, tandis que Judas s'écriait:
—Imbécile! ma sottise me la fait perdre une seconde fois. Mais elle n'ira pas loin; non, par la vertueuse femme du bienheureux saint Patrice!
Et il courut à son embarcation que, pour surprendre plus sûrement sa victime, il avait laissé à une demi-portée de fusil de la Chapelle.
Le jour allait bientôt poindre; une traînée lumineuse à l'est l'indiquait.
Meneh-Ouiakon fit appel à toute sa vigueur pour profiter des dernières ombres de la nuit, et chercher dans quelque grotte de la côte un coin où son farouche amant perdrait sa trace.
Mais, avec le retour de l'aurore, le temps avait changé; d'épais nuages d'un gris de plomb ne tardèrent pas à voiler le firmament; le vent du nord-ouest se leva, sifflant avec violence et neutralisant les efforts que faisait la jeune fine pour refouler les vagues blanchissantes qui déjà montaient, hurlaient autour de son embarcation.
Afin de résister à tant de puissantes colères combinées pour sa perte, il fallait un courage héroïque, une force surhumaine; Meneh-Ouiakon possédait le premier, l'instinct de la conservation lui prêta la seconde.
Accroupie dans son canot, elle pagaya pendant deux heures sans regarder une seule fois derrière elle, pour ne pas perdre une seconde dans cette lutte avec les éléments déchaînés.
Mais elle savait bien que son ennemi la poursuivait; et, par intuition, elle devinait qu'il marchait plus vite qu'elle.
Un cri de joie qui, subitement, comme un éclat de la foudre, domina les rugissements de la tempête, confirma ses funestes appréhensions.
Meneh-Ouiakon alors tourne à demi la tête.
Le canot de Judas n'est plus éloigné du sien que d'une vingtaine de brasses.
Que faire?
L'Indienne promène autour d'elle un regard rapide.
De plus en plus furieux, le lac enfle ses flots. Dans cinq minutes il sera impossible à une fragile embarcation d'écorce de le tenir.
Mais sur la droite, à peu de distance, se montre le rivage, dominé par une haute montagne jaune comme le safran.
Cette montagne, Meneh-Ouiakon la connaît; les Nadoessis la nommentNega-Wadju, c'est-à-dire la Montagne de Sable, ou lesGrands-Sables, suivant l'appellation qui lui a été donnée par lesCanadiens-Français.
Le parti de l'Indienne est aussitôt pris.
Elle tourne son canot vers cette falaise. L'abordage offre des difficultés, du danger, car les lames, après s'être brisées avec fracas à la grève, reviennent, se replient comme d'énormes serpents sur elles-mêmes, et menacent de mettre en pièces tout ce qui tenterait de leur faire obstacle.
Mais Meneh-Ouiakon, bercée depuis son jeune âge sur le lac Supérieur, en sait affronter les furies.
Elle donne deux vigoureux coups de pagaie, se porte à la crête d'une vague haute comme une colline, y maintient adroitement son esquif, arrive à dix pas de la berge, et au moment où la vague qui l'a amenée va se retirer, elle abandonne son canot pour sauter dans l'eau, et s'accroche, avec l'énergie du désespoir, à une roche erratique, empâtée dans le sable du rivage.
Les flots s'éloignent, laissant pour un moment le batture à sec.
Meneh-Ouiakon se hâte de saisir ce court intervalle et franchit les premiers gradins de la montagne.
Là elle est en sûreté; elle s'arrête pour reprendre haleine. Sa vue tombe sur le lac qu'elle vient de quitter.
Judas s'épuise à imiter son exemple; il n'y peut parvenir. Si parfois il s'approche à quelques toises du bord, un paquet d'eau reflue brusquement sur son embarcation et la repousse au loin.
—Ah! crie-t-il, en grinçant des dents comme une bête fauve, si je n'avais perdu ma carabine sous la Portaille, morte ou vive, je t'aurais bientôt, maudite Peau-Rouge! Mais, patience, je te rejoindrai. Tu ne perdras rien pour attendre!
Après avoir respiré et remercié Dieu dans son coeur, Meneh-Ouiakon se remit en marche.
La montagne n'était pas facile à gravir, surtout alors qu'un ouragan terrible bouleversait ses flancs.
Notre héroïne enfonçait dans le sable jusqu'à mi-jambe, et des tourbillons de gravier l'obligeaient, à tout moment, à se courber en deux pour n'être pas aveuglée.
En atteignant le faite, ce dernier inconvénient, au lieu de diminuer, augmenta encore.
Meneh-Ouiakon aurait pu s'adosser à quelques-uns des monticules coniques dont est parsemé le sommet de cette montagne arénacée, et attendre que la tourmente fût calmée, pour continuer sa route.
Mais attendre ce calme, n'était-ce pas aussi attendre l'ennemi?
Entre deux rafales, l'Indienne examina le lieu où elle se trouvait.
Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait que du sable.
Cependant, à un mille à l'ouest apparaissait, comme une verte oasis dans le désert, un bouquet de pins.
Quoique cette direction fût contraire à celle que Meneh-Ouiakon devait suivre pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, la jeune fille se détermina à la suivre, dans l'espoir de trouver quelque chose à manger dans ce petit bois, car elle se sentait très-faible.
Si la route n'était pas longue, elle était fort pénible; Meneh-Ouiakon la fit à grand'peine.
Arrivée dans le bois, elle découvrit qu'il se prolongeait à l'est et entourait une charmante pièce d'eau, nommée par les Indiens Negawadju-Sagaagun, ou lac de la Montagne-de-Sable.
Ce lac abonde en coquillages de différentes espèces.
Meneh-Ouiakon en mangea plusieurs avec délices, et, s'étant rafraîchie, elle songea à prendre une heure on deux de repos.
Pour satisfaire ce besoin sans s'exposer à retomber entre les mains de son persécuteur, elle se blottit dans un buisson touffu et s'abandonna au sommeil.
Quand elle s'éveilla, l'ouragan s'était dissipé; mais on entendait toujours les beuglements du lac Supérieur, se ruant, avec une rage insensée, aux parois de son vaste bassin.
Meneh-Ouiakon, du regard, interrogea le soleil. Il était sur son déclin.
La jeune fille fit une provision de coquillages, les serra dans un coin de sa jupe noué à la ceinture, et partit, en s'avançant vers l'orient.
Elle cheminait depuis une demi-heure environ, sous le couvert du bois, quand son pied trébucha dans un trou, et elle tomba sur les mains. En se relevant, elle remarqua que le trou qui l'avait fait choir était d'une grande profondeur, et que le sol à l'entour portait les traces d'un affaissement général.
Un coup d'oeil et une seconde de réflexion suffirent à l'Indienne pour lui apprendre que ces traces étaient celles d'une cache [47] effondrée.
[Note 47: Voir les Nez-Percés.]
L'effondrement pouvait avoir été produit par les pluies, et la cache pouvait n'être pas vide.
Meneh-Ouiakon eut bien vite enlevé quelques mottes de gazon, et agrandi l'ouverture de façon à y passer son corps.
Elle entra ainsi dans une sorte de caveau, battu comme l'aire d'une grange et tout enduit de glaise, qui le rendait imperméable, mais dont une partie de la voûte était enfoncée.
A l'intérieur, il y avait un taureau de pemmican [48], quelques fusils, des couteaux mines et deux barillets renfermant, l'un du rhum, l'autre du whisky.
[Note 48: Voir la Tête-Plate.]
Enchantée de sa trouvaille, l'Indienne s'arma de deux couteaux, d'un fusil, puis elle chargea sur ses deux épaules l'énorme boudin de pemmican…
Désormais, elle n'aurait plus à redouter les tourments de la faim; désormais elle serait en état de se défendre si elle était attaquée.
Meneh-Ouiakon reprit sa marche, d'un pas plus alerte, après avoir rebouché la cache aussi bien que possible. Mais un bruit étrange l'arrêta bientôt.
C'était comme un chant nasillard, qui allait des notes les plus basses aux notes les plus aigues, s'éteignait parfois et reprenait tout à coup avec une vivacité voisine de l'emportement.
Depuis longtemps, Meneh-Ouiakon avait quitté le bois. Elle suivait alors une piste à travers des broussailles et des arbustes nains.
Voulant savoir ce que signifiait ce chant, elle se coula entre les buissons, et, après avoir fait ainsi une cinquantaine de pas, elle arriva levant une hutte toute grande ouverte, dans laquelle flambait un feu pétillant.
Autour du feu un vieil Indien misérablement vêtu de quelques oripeaux, dansait et gesticulait en chantant. La nuit était tombée, mais grâce à la flamme qui rayonnait du foyer, on voyait parfaitement l'intérieur de la hutte.
Quelle fut la surprise de Meneh-Ouiakon en y apercevant JacotGodailleur, attaché à un pieu et la consternation peinte sur les traits!
Cachée dans un épais hallier, la Nadoessis ne pouvait être aperçue. Elle jugea prudent d'attendre que l'Indien eût fini son chant pour se présenter et tâcher d'arracher le pauvre dragon à sa déplorable situation.
Le vieillard disait, en langue chippiouaise:
«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes frères et mes fils; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes crient depuis vingt hivers vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je le brûlerai, mon captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.»
«Car Nanibojou a fait la terre [49].»
[Note 49: Nanibojou, appelé aussi Manabojou, est considéré comme le créateur du monde par plusieurs tribus indiennes.]
Ces paroles, il les répétait sur tous les tons imaginables, en se démenant dans sa cabane comme un épileptique.
Las enfin de vociférer et de se désarticuler les membres, il prit un calumet, le bourra de tabac, et s'asseyant sur les talons, en face de Jacot, plus mort que vif, il se mit à fumer.
Meneh-Ouiakon alors se leva et entra résolument dans le wigwam.
A sa vue, Godailleur fit un mouvement de joie. Mais elle lui adressa un signe pour qu'il se contint.
Quoique l'arrivée de la jeune squaw n'eût point échappé à l'Indien, il ne bougea pas, n'ouvrit pas la bouche.
—Je suis la fille des sachems nadoessis, dit Meneh-Ouiakon.
—Je le sais, répondit le vieillard.
—Mon père est il un jossakeed [50]?
[Note 50: Sorcier; on les nomme aussi maakudayouickooùyga. Avis aux amateurs de mots composés!]
—Oui.
—Alors, mon père n'ignore pas le motif qui m'amène.
—Non, répondit le rusé sorcier, qui avait surpris le geste d'intelligence échange entre son prisonnier et la jeune squaw.
—Je connais le captif de mon père. Son coeur est grand. Il a obligé la fille des sachems nadoessis.
—- La fille des sachems nadoessis aime un visage-pâle répliqua l'Indien avec mépris.
Cette insinuation fit profondément rougir Meneh-Ouiakon.
—Mon père se trompe, dit-elle, après un moment un silence, je n'aime pas ce Visage-Pâle.
—Quel intérêt alors t'a poussée ici? Si ce n'est pas l'amour, c'est la haine, n'est-ce pas? En ce cas, ma fille tu seras satisfaite. Je vais brûler le captif blanc.
A ces mots, il se redressa, tourna pendant une minute sur les talons et reprit en cabriolant autour du brasier, dans lequel il venait de jeter un fagot de sapinette.
«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes frères et mes filles; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes crient, depuis vingt hivers, vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je vais le brûler, mon captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.»
«Car Nanibojou a fait la terre.»
En terminant, il saisit un tison embrasée et l'approcha de JacotGodailleur, qui poussa des cris de détresse.
—Mon père, dit Meneh-Ouiakon arrêtant le bras du vieillard, mon père voudrait-il, avant de commencer, se réchauffer avec de l'eau-de-feu?
—De l'eau-de-feu! Tu en as, ma fille! donne, donne vite, répondit vivement l'Indien, qui laissa tomber le charbon à ses pieds.
—Si mon père veut m'accompagner?
—Ma fille, je crois que ta langue est fourchue, dit-il en jetant àMeneh-Ouiakon un regard empreint de défiance.
Que mon père vienne, et ses yeux verront, et son estomac se réjouira.
—Ton intention est de m'enlever mon prisonnier.
—J'ai dit que je savais où il y a de l'eau-de-feu.
Le visage du jossakeed exprima encore une brûlante convoitise.
—Nous irons la chercher après le sacrifice.
—Mais elle est dans une cache ouverte, et on la pourrait voler pendant ce temps.
—Tu as raison. Est-ce loin?
—A la distance de deux jets de flèche.
—Je conduirai mon prisonnier avec moi. Mais n'essaie pas de me tromper, car je vois dans ton coeur.
—Mon père n'y peut voir le désir de lui faire mal. Par hasard, j'ai découvert la cache qui renferme l'eau-de-feu, et je suis heureuse de communiquer la bonne nouvelle à un puissant jossakeed chippiouais.
Cette adroite flatterie caressa la vanité du vieillard; détacha l'ex-dragon du pieu auquel il était assujetti, et le poussa devant lui, en le tenant par le bout de la corde qui lui serrait les poignets.
L'infortuné Jacot ne comprenait rien à cette scène. Cependant il se sentait tout aise de s'éloigner du feu qui, pour lui, dégageait déjà de mortelles émanations de chair brûlée.
Allumant une torche de résine, Meneh-Ouiakon sortit négligemment la première de la cabane, et ouvrit la marche.
Au bout de quelques minutes, ils étaient à la cachette.
L'Indien lia son prisonnier à un arbre, puis il dit à la jeune file:
—Descends, et va me chercher l'eau-de-feu. Meneh-Ouiakon obéit avec un empressement qui dissipa en partie les soupçons du jongleur.
Elle rapporta les deux barils.
L'Indien en déboucha un, l'approcha de ses lèvres; mais une idée traversant son cerveau, il dit à la jeune squaw:
—Goûte. Meneh-Ouiakon but une gorgée et rendit le baril au sorcier, qui en appuya la bonde sur sa bouche. Il l'y tint longtemps collée, faisant entendre un bruyant glou-glou, s'arrêta pour respirer, se remit à boire, s'assit à terre, en roulant des yeux ravis de Meneh-Ouiakon à son prisonnier, posa un instant le barillet à côté de lui, le reprit encore, pour en pomper le liquide à grands traits, et après un quart d'heure de ce manège, dont les deux spectateurs suivaient avec anxiété les diverses péripéties, il repoussa le vase à demi vide, en tendant ses bras décharnés vers la Nadoessis, et en balbutiant:
—Tu es belle comme une Fleur des prairies… et bonne… comme cette eau-de-feu… Ce soir tu partageras ma peau de buffle… quand nous aurons brûlé mon prisonnier en l'honneur de Nanibojou….
Ensuite il essaya de chanter:
Les Visages-Pâles, les chiens de Visages-Pâles ont égorgé…»
Mais il n'en put articuler davantage. Vaincu par l'énorme quantité d'alcool qu'il avait absorbée, son corps roula inerte sur le gazon.
Aussitôt, d'un coup de couteau, Meneh-Ouiakon trancha les liens deGodailleur.
—Vite, en route, mon frère! dit-elle.
—Ah! s'écria le dragon, avant de partir, sauf votre respect, mam'selle, je vous demanderai la permission de siroter une larme de ce nectar, que le malotru a renversé é terre, sans égard pour l'excellence de la chose.
En parlant, il ramassa le baril et lui fit, sur-le-champ, une copieuse saignée.
—Bon! fameux! divin! du vrai rhum de la Jamaïque! exclamait-il en reprenant haleine; et penser que voilà plus d'un mois que mon palais était en deuil de pareille ambroisie Allons, encore un coup, un dernier, sans vous offenser, mam'selle, et je vous suis.
Ayant sablé une nouvelle rasade, il ajouta
—Mais n'y aurait-il pas moyen d'emporter ce gentil petit tonneau avec nous? Je m'en chargerais avec bien du plaisir.
—Non, que mon frère se dépêche! répondit impatiemment Meneh-Ouiakon.
Ils s'éloignèrent alors de la cache, revinrent à la hutte du sorcier, où la jeune fille prit de la poudre et du plomb pour son fusil qu'elle confia à l'ex-cavalier de 1re classe, et ils repartirent.
En chemin Jacot raconta à la Nadoessis que, ne l'ayant pas trouvée quand il s'était réveillé derrière la Chapelle, il l'avait appelée et cherchée partout.
Comme il continuait ses perquisitions, un Indien jeté sur lui à l'improviste, l'avait garrotté et traîné à ce wigwam on elle l'avait rencontré et arraché à une mort certaine.
Ce dont Jacot Godailleur, ex-dragon de 1re classe au 7e régiment de dragons, un propre régiment, sans vous offenser, mam'selle, vous aura une reconnaissance éternelle! ajouta-t-il avec emphase, pour couronner son récit.
Huit jours après, les deux voyageurs arrivaient, sains et saufs, au village du Sault-Sainte-Marie et descendaient chez le père Rondeau.
Fond-du-Lac, août, 1838.
A la vue du nom du lieu d'où je t'écris, tu ouvres tes yeux tout grands; prends donc, une carte de l'Amérique septentrionale, mon bon ami, et, un peu au-dessous de l'angle occidental formé par le 47° de latitude et le 92° de longitude, tu apercevras, sans lunettes, je l'espère, un nom fort peu connu maintenant des populations civilisées, mais auquel je ne crains pas de prédire une notoriété considérable, d'ici un siècle ou deux, rien que cela, si quelque folle comète ne s'avise, dans ses nocturnes ébats, de donner un coup de queue à notre globe sublunaire, ce que je ne lui souhaite pas, de mon vivant au moins!
Quelle phrase! as-tu eu chaud pour la lire? je sue comme dans une étuve. Le papier d'emballage sur lequel je t'écris t'en dira long. Si tu savais quelle peine j'ai eue à me le procurer! D'encre ici il n'est point question. Un peu de suie détrempée avec de l'eau en fait l'office. Quant à ma plume, c'est un piquant de porc-épic que j'ai, tant bien que mal, aiguisé sur un caillou, car on ne me permet pas d'avoir de couteau. Tu t'étonnes! Ah! réserve tes surprises, mon cher; je vais t'en apprendre bien d'autres. Mais procédons par ordre.
Tu te souviens avec quelle joie je reçus la mission d'aller explorer les mines du lac Supérieur. Pour moi qui aimais passionnément l'Amérique pour ses institutions libérales, pour les splendeurs dont Chateaubriand nous avait conté que son immense territoire était écrasé, et peut-être aussi parce qu'il est de tradition dans ma famille que mes ancêtres contribuèrent largement à la découverte et à la colonisation du Nouveau-Monde; pour moi la place que j'obtenais était le comble de voeux souvent caressés quoique dissimulés avec soin, car je craignais d'affliger ma bonne mère.
Ce mot d'Amérique, tu sais, la faisait tressaillir, fondre en larmes. Était-ce au souvenir de mon frère aîné, parti depuis tant d'années, sans que l'on eût jamais su ce qu'il était devenu? Mais qui prouve qu'il soit allé sur cet hémisphère?
Juge s'il m'en coûta beaucoup de déclarer cette tendre mère que j'avais trouvé un emploi en Amérique et que je devais la quitter pour quelques années.
Cependant elle se montra plus forte, plus résignée que je ne l'aurais cru.
«Mon pauvre enfant, me dit-elle, ton départ me crève le coeur. Je n'ai plus que toi ici-bas… mais je t'aime assez pour sacrifier ma tendresse à ton bonheur si tu penses réussir là-bas. Une destinée fatale semble vous y conduire tous. La plupart de tes aïeux ont votre nom et sont morts de l'autre côté de l'Atlantique; ton père a péri dans le golfe Saint-Laurent avec le navire qu'il commandait, et ton frère…
Elle se mit à sangloter.
«Ah ton frère aîné, mon bel Adolphe, poursuivit-elle à travers ses sanglots, ah! si tu le rencontres, dis-lui que je lui pardonne, que son père lui avait pardonné avant son dernier voyage, dans lequel, hélas! il a succombé, dis-lui de revenir, que je l'en prie, que mes bras lui sont ouverts, que je voudrais le voir une fois encore avant de rendre mon âme à Dieu!
Et je m'embarquai en compagnie de ce brave Jacot, mon ancien brosseur, qui s'est attaché à moi comme hampe au drapeau, pour me servir de son expression.
Un voyage à travers l'océan n'a rien de très-divertissant, n'en parlons pas.
Nous voici à New-York, une ville dont le site est merveilleusement beau et qui me semble destinée à conquérir le beau titre de capitale du monde commercial Nulle part je n'ai vu un port plus vaste, plus commode, nulle part un emplacement aussi bien disposé pour être l'emporium, comme on dit ici, du trafic de l'univers. Et cet emplacement n'est pas seulement avantageux aux gens du négoce, mais pour un artiste, pour un ami des charmes de la nature, il n'en est guère, à mon avis, de plus attrayant.
La ville, qui n'a que 200,000 âmes maintenant, en comptera peut-être un million dans vingt ans [51], et, avant la fin du siècle sera la cité la plus populeuse de notre planète. Pour le moment elle est très-mouvementée, très-affairée, très-enfiévrée, pas du tout agréable pour un Français. De monuments publics, il y a peu ou point; de lieux de divertissements, je n'en ai pas entrevu l'ombre. Chacun s'occupe, chacun songeto make business. Les seules distractions sont la bar ou le café (méchante traduction d'une méchante chose); on s'y enivre. Le soir, l'ivresse n'est pas déplacée. En plein soleil c'est une infamie. Ainsi sont les gens, un peu partout d'ailleurs: ils répugnent à se montrer sans un masque ou un voile sur la figure.
[Note 51: C'est le chiffre actuel.]
Élevons, mon cher, un autel à l'hypocrisie, ou plutôt quittons New-York et suis-moi dans l'intérieur des terres.
Là je remarque une activité prodigieuse, un esprit d'entreprise inouï. On travaille avec une ardeur, dans une multiplicité de genres, dont un Européen n'a pas idée. En cinq ans, d'une forêt vierge, on a fait un village florissant, avec son église, sa maison commune, ses champs, ses promenades et jusqu'à ses parterres ornés de fleurs; J'oublie de mentionner l'imprimerie et le journal, car, dans ce pays, dès qu'un groupe de cent individus s'est réuni, il lui faut sa presse et sa gazette. Admirant ce concert si harmonieux et si fécond pour la civilisation, je me suis pris à formuler un axiome: Plus grande est la somme de liberté donnée aux hommes, moins grands sont les moyens d'en abuser [52].
[Note 52: Voir l'Espion-Noir, par H.-E. Chevalier et F. Pharaon.]
Pardonne-moi ce grain de vaniteuse philosophie.
Je passe à Niagara, simplement pour constater que M. de Chateaubriand nous a débité, sur cette prodigieuse cataracte des bourdes dignes de la mythologie antique. Je ris encore comme un fou, en songeant à l'histoire de son sapajou se suspendant aux lianes de la chute (où il n'y a point de lianes) et repêchant dans le tourbillonnement des eaux des carcasses d'orignaux. Or le sapajou est un mythe dans l'Amérique septentrionale, et existât-il, que l'orignal est un quadrupède aussi gros qu'un boeuf.
Tiens, laissons cela, traversons le lac Huron, remontons la rivièreSainte-Marie et embarque-toi avec moi sur le lac Supérieur.
Ici, bien cher, commence mon odyssée. Tu n'en croirais pas tes oreilles, si j'étais là, près de toi, pour te la narrer (tu le vois, j'adopte déjà le style épique); mais tâche de ne pas douter du témoignage de tes yeux.
Note d'abord que nous quittons les établissements civilisés pour entrer dans le désert, où police, gendarmerie, ni le moindre garde champêtre n'est plus possible.
Je suis sur un petit vaisseau appelé la Mouette, ayant pour société mon intrépide Godailleur, qui jure, jour et nuit, contre le mal de mer, d'eau, devrais-je dire, quoiqu'il n'en boive qu'à son corps défendant, et cinq ou six Yankees, joueurs de cartes infatigables, les plus drôles d'originaux que j'aie jamais coudoyés sous la calotte des cieux.
Notre bâtiment a pour destination Kiouinâ, but de mon voyage. Nous arrivons sans encombre en vue de la presqu'île. Je me couche dans l'espérance de débarquer le lendemain et de faire connaissance avec ces valeureux Peaux-Rouges dont j'ai entendu réciter de si éclatantes prouesses.
Ami, donne-moi toute ton attention.
«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,» je suis éveillé en sursaut. Des coups de fusil retentissent sur le pont du navire. Un bandit d'opéra-comique tombe dans l'entrepont. Je crois rêver, je me frotte les yeux. Mais, bon Dieu, je ne rêvais pas. Cet homme était vêtu de rouge des pieds à la tête et beau comme Apollon. On le nomme le Mangeux-d'Hommes! Quelle désignation! Il commande douze bandits, qu'il appelle ses Apôtres, et lui-même s'intitule—le monstre!—Jésus.
Je n'invente rien. Les Douze-Apôtres existent, par malheur. Et pour repaire ils ont choisi les îles du lac Supérieur qui portent ce nom. Je ne plaisante pas, tout ceci est de l'histoire, de l'histoire contemporaine. Notre équipage fut tué, massacré. Je m'attendais à partager le sort commun, quand il plut au capitaine de me réserver pour… devine?… lui servir d'ingénieur.
Oui, mon cher, me voici ingénieur en chef d'une troupe de brigands comme il ne s'en voit plus guère que dans les Apennins ou la forêt Noire. Mais ce n'est pas à leur creuser des souterrains qu'ils me destinent, du tout, du tout. Les écumeurs du lac Supérieur habitent, au grand soleil, un poste qu'ils ont enlevé à une compagnie américaine de pelleteries. Plus habiles et plus grands dans leurs projets que nos voleurs européens, ils convoitent la possession et l'exploitation des terrains cuprifères de la pointe Kiouinâ, ou je devais faire mes opérations, et ils veulent que je dirige leurs travaux.
Singulière destinée que la mienne, n'est-il pas vrai? Poursuivons mon récit. Je restai donc seul vivant de tous ceux qui s'étaient embarqués sur laMouette, à moins que mon pauvre Jacot n'ait échappé une seconde fois à la cruauté des Apôtres, car, jeté à l'eau par le Mangeux-d'Hommes, il avait réussi à rentrer inaperçu dans le bateau et s'était caché sous mon lit; mais, durant la nuit, il a disparu et je crains fort que, découvert pendant que je dormais on ne l'ait impitoyablement égorgé. C'était le plus fidèle, le meilleur des serviteurs. Je ne puis penser à lui sans pleurer. Ne dis rien, cependant, je te prie, de tout cela à ma mère. Elle en mourrait.
Quant à moi, on me conduit à la factorerie, occupée maintenant par ces misérables, qui vivent avec un grand nombre d'Indiennes, aussi cruelles, aussi débauchées qu'eux, quoique chacun ait une favorite, qui commande aux autres concubines et se fait orgueilleusement appeler madame ou mistress.
Là, les Apôtres firent une orgie à laquelle je dus assister. Après le festin, et en buvant des alcools, ils se mirent à chanter, les uns en français, les autres en anglais, chacun ici parle et comprend ces deux idiomes, fort corrompus du reste, comme bien tu peux l'imaginer.
L'un des ivrognes se prend à entonner une sale diatribe contre notre patrie. J'aurais dû en rire. Mais je suis vif, la tête près du bonnet; je me laisse emporter, il me lance un vase à la tête et je roule sans connaissance sous la table.
Quand je repris mes sens, j'étais dans une caverne éclairée par une lampe.
Près de moi, attentive, se tenait une jeune Indienne: d'une beauté rare. Elle s'exprimait assez facilement dans notre langue, et m'apprit que dans ma chute je m'étais luxé la jambe. De plus, j'avais à la tête une blessure qui avait déterminé un accès de fièvre cérébrale. Cette jeune Indienne, cette noble fille me soignait; elle me soigna au péril de ses jours, car ainsi que moi elle était captive, la bien-aimée du Mangeux-d'Hommes, j'ose à peine l'avouer, et cependant je suis sûr, j'ai l'intime conviction qu'elle n'est pas, n'a jamais été sa maîtresse. Meneh-Ouiakon, maîtresse d'un vil assassin! elle si pure, si douce, si digne, la fille d'un sachem nadoessis, oh non, cela n'est pas possible, je le nie, je le déclarerais à la face de la terre!… Pourtant… Ah! bannissons ces réflexions mauvaises, qui souillent la plus estimable des créatures! Tu le vois, cher, j'aime Meneh-Ouiakon. Elle m'a sauvé la vie; en ce moment même, peut-être est-elle exposée à mille dangers pour moi. Ah! que le ciel me permette de la revoir, de contempler encore ses traits adorés, de lui prouver mon amour.
Pendant plus d'un mois, elle vint chaque nuit panser ma plaie et me consoler. Elle avait, je ne sais comment, gagné une vieille Indienne, ma geôlière.
Une fois elle me dit:
Ami, il faut te tirer d'ici. Je te rendrai la liberté, je l'ai résolu.Je pars pour te chercher du secours.
Et, malgré mes supplications, malgré les périls, elle s'est échappée du fort, a entrepris un voyage de plusieurs centaines de lieues… Me sera-t-il donné de la retrouver?
Je me rétablis, je sortis de ma prison et pus vaguer dans l'enceinte palissadée de l'ancien fort. Souvent je rencontrais le Mangeux-d'Hommes, il paraissait triste, soucieux; et souvent aussi son regard s'arrêtait sur moi avec une expression indéfinissable qui me forçait à baisser les yeux. Cet homme est bien extraordinaire. Il exerce sur tout ce qui l'entoure une fascination que je ne puis concevoir et qui me gagne moi-même, malgré l'horreur qu'il m'inspire.