The Project Gutenberg eBook ofPeaux-rouges et Peaux-blanches

The Project Gutenberg eBook ofPeaux-rouges et Peaux-blanchesThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Peaux-rouges et Peaux-blanchesAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: August 14, 2006 [eBook #19045]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Peaux-rouges et Peaux-blanchesAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: August 14, 2006 [eBook #19045]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque

Title: Peaux-rouges et Peaux-blanches

Author: H. Emile Chevalier

Author: H. Emile Chevalier

Release date: August 14, 2006 [eBook #19045]

Language: French

Credits: Produced by Rénald Lévesque

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Produced by Rénald Lévesque

A MON AMICAMILLE DE LA BOULIEDirecteur du Syndicat administratif de France.

Vous aussi, mon cher poète, si doux, si aimable, vous, l'une des gloires de la France et le charme de notre petite colonie contrexevilloise, vous avez conspiré avec mes amis, et m'avez imposé une tâche bien lourde, l'HISTOIRE ANECDOTIQUE DU CANADA. Haute responsabilité. Ne succomberai-je pas sous le fardeau? Pour m'encourager, pour me soutenir et, peut-être, me garer en cas d'échec, je place l'oeuvre sous votre patronage. En voici le premier volume, acceptez-le, et croyez, quel que soit d'ailleurs son sort en ce wide, wide wold, mon amitié la plus sincère…

H-ÉMILE CHEVALIER.Contrexeville (Vosges), juillet 1864.

—Allons, Judas, verse-moi un verre de whisky, car je me sens altéré en diable.

—Vous pouvez bien vous servir vous-même! fut-il répondu d'un ton sec.

—Et si je veux que ce soit toi qui me donnes à boire, reprit leMangeux-d'Hommes, en fronçant les sourcils.

Judas leva dédaigneusement les épaules.

—Par le Christ, mon frère aîné! ne m'entends-tu pas? continua le premier.

—La gourde est près de vous, riposta Judas.

—Eh! ce n'est pas cela que je te demande…

—L'enfer vous confonde! vous êtes ivre comme un Indien.

—Ivre! ose répéter que je suis ivre, vilain Iscariote hurla l'autre en assénant sur la table un coup de poing, dont les échos de la salle répercutèrent longuement le son.

—Oui, vous êtes ivre.

Le Mangeux-d'Hommes se dressa, d'un bond, sur les pieds.

Ce mouvement ne parut pas causer la moindre impression à Judas, qui tailladait, avec son couteau, le banc sur lequel il était assis. Pourpre d'alcool et de colère, son interlocuteur arma un revolver.

—Si tu ne m'obéis pas, je te casse la tête!

—En campagne je suis votre lieutenant, toujours prêt à me conformer à vos ordres, mais ici, hors du service, votre égal.

—Mon égal, toi!…

—Voyons, capitaine, pas de bêtises!

—Qu'entends-tu par des bêtises?

—J'entends qu'il ne faut pas quereller pour des riens, quand nous avons à causer de choses sérieuses.

—Tu voudrais me braver, hein?

—Du tout; je veux que vous soyez raisonnable. Vous avez bu outre mesure, ce matin…

—Tu mens!

A cette insulte, le front de Judas se plissa, un éclair de ressentiment flamboya dans ses yeux: néanmoins, il demeura maître de lui et repartit avec calme:

—A votre aise; mais rasseyez-vous, et parlons de notre projet.

—Et s'il ne me plaît pas de me rasseoir! vociféra le Mangeux-d'Hommes, en frappant de nouveau la table, avec son pistolet, mais si violemment que plusieurs des coups dont il était chargé firent explosion et que la crosse se brisa en vingt morceaux.

Judas ne put réprimer un éclat de rire, ce qui acheva d'exaspérer son chef.

—Ah! brigand, tu te moques de moi! proféra-t-il entre les dents.

—Le fait est que vous prêtez à la plaisanterie.

—La plaisanterie! je vais t'en donner, des plaisanteries, moi! En disant ces mots, le Mangeux-d'Hommes avait tiré de sa gaine un long coutelas pendu à sa ceinture, et il se précipitait, écumant de rage, sur son lieutenant.

Celui-ci n'aurait pas eu de peine à se défendre contre un homme pris de liqueurs et à le désarmer; mais, au même moment, la porte de la salle où se passait cette scène s'ouvrit, pour livrer passage à une dizaine d'individus, qui se jetèrent au devant du capitaine et l'arrêtèrent, malgré ses menaces de mort, et la force prodigieuse qu'il déploya dans sa lutte avec eux.

Ainsi que Judas, ces gens étaient accoutrés et équipés en aventuriers du nord-ouest américain. Ils portaient le casque ou toque en peau de loutre; un capot ou capote, de laine blanche, boutonné jusqu'au menton, et serré à la taille par une ceinture multicolore, dite ceinture fléchée, parce que les bouts qui flottaient sur leur côté étaient coupés en fer de flèche; des mitasses ou guêtres en cuir de caribou, ornées de longues franges et de verroterie appelée rassade; des mocassins ou chaussures en peau molle, semblablement agrémentés.

A leur ceinture étaient passés un couteau, une hachette, une paire de pistolets.

Quelques-uns avaient à la main une carabine, de fabrication grossière, mais dont la crosse était décorée de clous à tête de cuivre, figurant des dessins bizarres, des initiales, et le canon chamarré de plumes brillantes, de rubans aux vives couleurs.

La plupart étaient robustes, taillés en Hercule; tous étaient marqués au coin de l'audace; tous inspiraient l'effroi, ou l'aversion, car les vicissitudes d'une existence coupable et turbulente avaient stigmatisé leurs physionomies d'un cachet indélébile.

Ils avaient nom:Pierre;André;Jean;Philippe;Jacques-le-Majeur;Barthelemy;Thomas;Mathieu;Thadée;Jacques-le-Mineur;Paul.Et finalement Judas,—sobriquétisé l'Ecorché—, l'alter ego de ceMangeux-d'Hommes, qui, par un incroyable blasphème, se faisait appelerJésus.

Son surnom, l'Écorché le méritait de point en point.

Sept pieds de haut, droit comme un if, efflanqué, maigre plus qu'un phthisique au troisième degré, il n'avait que la peau et les os.

Mais sous cette peau, tendue comme celle d'un tambour, les os faisaient saillie partout. Et quoique longs, fuselés, aussi grêles que ceux d'un loup après un hiver rigoureux, ils jouaient avec tant d'aisance sur leurs charnières anguleuses, qu'on devinait aisément que l'ensemble constituait une charpente solide comme le bronze, élastique comme l'acier.

De vrai, l'Écorché avait la souplesse et la vigueur d'un ressort. Chose étrange, cependant! avec l'apparence d'un tempérament fiévreux, excitable au possible, il était généralement froid, d'une irritante impassibilité. Son costume différait peu de celui des autres aventuriers: seulement la nuance du capot, plus foncée, tirait sur le gris de fer.

A son casque on remarquait une cocarde verte, symbole de son grade, et sans doute aussi en souvenir de l'Irlande où il «avait reçu la naissance,» suivant son expression.

Judas était le lieutenant de Jésus, le Mangeux-d'Hommes, commandant des Douze Apôtres ainsi s'intitulait fièrement la bande dont nous venons d'esquisser le tableau.

Ce titre, elle l'avait emprunté au lieu même qui lui servait de repaire: les îles des Douze Apôtres, situées dans le lac Supérieur, près de son extrémité occidentale.

C'est un archipel, couvert de sombres forêts de pins, du haut des rochers duquel la vue embrasse un horizon immense, et assez rapproché de la terre ferme pour qu'un canot puisse aborder en quelques heures.

Sur la plus grande des îles, les Français établirent,—y a bien des années déjà,—un poste pour la traite des pelleteries. Appelé La Pointe, parce qu'il s'élève au bout même de l'île, ce poste a conservé son nom, quoiqu'il soit devenu, depuis le siècle dernier, la propriété des Anglo-Saxons.

Une compagnie de commerçants américains le possède aujourd'hui, et y fait des échanges considérables avec les Indiens du voisinage. C'est un lieu de rendez-vous annuel pour l'homme rouge et le trafiquant blanc un point de départ pour les excursions aux vastes solitudes de l'Amérique septentrionale.

Bien défendu, bien garnisonné maintenant, le poste de la Pointe n'avait, en 1836, que quelques employés, facteurs, commis, trappeurs et engagés, pour la protéger contre la haine des Indiens et l'avidité des rôdeurs du désert, hordes pillardes, composées de l'écume de la société civilisée et de la lie des races sauvages ou métis, mais qui, sans cesse, errent sur la frontière, dans le but de détrousser les chasseurs isolés et de ravager les établissements des colons assez téméraires pour affronter leur rapacité.

Malgré le petit nombre de ses habitants, le poste de la Pointe était cependant, grassement approvisionné.

On disait que ses magasins renfermaient des fourrures pour plus de vingt mille dollars, des articles de pacotille pour une somme égale et des liqueurs en abondance.

Ce bruit parvint jusqu'à un chef de bandits qui désolait les rives du lac Supérieur.

Le Mangeux-d'Hommes résolut de s'emparer de la factorerie et de s'y retrancher comme dans une citadelle.

Ce criminel dessein fut bientôt mis à exécution, mais non sans pertes pour le brigand, dont la troupe se trouva, après le coup fait, réduite à douze hommes.

De là, l'idée de les baptiser les Douze Apôtres, du nom des îles dont ils étaient devenus maîtres.

Les Douze Apôtres commencèrent par faire bombance, sans s'inquiéter beaucoup de leur sûreté personnelle, car ils savaient que de longtemps on ne se hasarderait à les relancer dans leur repaire.

Pour varier les plaisirs, ils se livraient à de fréquentes incursions dans le voisinage, ruinaient les habitations des trappeurs, ravissaient les jeunes Indiennes, et poussaient l'insolence jusqu'à inquiéter les mineurs de la presqu'île Kiouinâ, ou diverses sociétés industrielles avaient déjà entrepris l'extraction du minerai de cuivre sur une grande échelle.

Quand les misérables eurent gaspillé leur butin, ce fut pis encore. Ils osèrent s'attaquer aux autres factoreries, comme celle de Fond du Lac, et au printemps de 1831 ils interceptèrent la plupart des convois de pelleteries destiné soit aux compagnies américaines, soit même à celle de la baie d'Hudson, sur territoire Britannique.

Si grande que fut l'animosité générale contre les Douze Apôtres, plus grande était encore la terreur qu'ils inspiraient,—leur chef surtout.

La légende, active, féconde, dans ces régions sauvages, s'était saisie de lui. Elle en avait fait un être surnaturel, un dieu du mal.

Le Mangeux-d'Hommes se trouvait, d'ailleurs, parfaitement à son aise dans l'habit merveilleux dont on l'avait revêtu.

D'une taille qui approchait celle de son lieutenant, mais d'une corpulence démesurée, toutefois doué de proportions symétriques et d'un visage qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer, malgré sa grosseur énorme. Nulle ligne, dans ses membres, qui fût irrégulière; nul trait, dans sa figure, qui ne fût d'une pureté antique. Si son air était dur, impérieux, le plus souvent il savait l'adoucir, l'empreindre de bienveillance, de tendresse, d'un charme infini, quand il le voulait.

Et sa voix! une voix de Stentor, qui s'entendait à plus d'un mille, qui portait l'effroi partout où elle retentissait, cette voix il la rendait suave, harmonieuse, enchanteresse à ses heures d'amour. Elle émouvait les hommes, elle enivrait les femmes.

Une chose pourtant détonnait dans l'aspect de cet être superbe, ce roi-démon de l'humanité.

Son costume.

Costume rouge qui lui prêtait les dehors d'un bourreau, toque, plume, tunique de chasse, ceinture, culottes, bottes, tout était rouge, rouge comme le sang.

Ce qu'on racontait de lui, de ses prouesses, je dépenserais un volume à le redire.

Deux mots empruntés aux rapports des trappeurs suffiront pour donner une idée de ce qu'il valait à leurs yeux: d'un coup de poing il avait assommé un bison, il suivait un cheval à la course, logeait à deux cents mètres de distance une balle dans l'oeil d'un daim, et à un mille d'intervalle son oreille pouvait discerner, sur la prairie, le pas d'un homme de celui d'une femme.

Nous sommes loin de nous porter garant pour ces récits et nombre d'autres plus extraordinaires dont le Mangeux-d'Hommes était alors le héros; mais tel on le représentait, et tel nous ne pouvions nous empêcher de le montrer.

—Par le Christ, mon frère aîné, je vous égorgerai tous comme des chevreaux, tas de racailles que vous êtes! s'écria-t-il, lorsque ses gens l'eurent, à grand'peine, terrassé et désarmé.

Assurément, répondit l'Écorché d'un ton paisible; mais quand nous aurons fait une prise que je sais.

—Toi, je te défends de parler!

—Et, cependant, je parlerai, capitaine, car j'avais une bonne nouvelle à vous annoncer…

Tais-toi! fit le Mangeux-d'Hommes, roulant autour de lui des regards furieux.

—Si je me taisais, vous seriez bien attrapé.

Le capitaine s'était relevé, toujours tenu par ses hommes qui cherchaient à le calmer.

—D'abord, poursuivit son lieutenant, j'étais entré dans votre chambre pour vous dire qu'on attend, à la pointe Kiouinâ, un navire, avec une lourde cargaison expédiée aux mineurs.

—- Et c'est pour cela que tu m'as manqué de respect!

—J'en laisse juges nos compagnons. Un article du Règlement des Apôtres porte…

—Je me moque des articles du Règlement!

—Porte, répéta flegmatiquement l'Écorché, que tous nous vous devons respect et soumission dans les affaires du service…

—C'est vrai! dirent les bandits.

—Mais, continua Judas, cet article ajoute que, hors du service, nous jouissons des mêmes droits que vous.

—C'est encore vrai, appuyèrent les auditeurs.

—Or, ajouta le lieutenant, vous m'avez ordonné de vous verser à boire: j'ai refusé; c'était mon droit.

—Oui, oui.

—Lâchez-moi commanda, le Mangeux-d'Hommes.

—A une condition.

—Laquelle?

—Vous m'écouterez jusqu'à la fin.

—On t'écoutera, fils de…

—Pas d'injures.

—Bien; va! fit le capitaine en s'asseyant, les bras croisés sur le bord de la table.

—Je disais donc, reprit l'Écorché, qu'en nous pressant un peu, nous ferons une capture magnifique, qui remontera notre garde-manger, notre cave, et nous procurera…

—Encore une de tes idées folles!

—Vous verrez, le navire attendu à la pointe Kiouinâ vient pour ravitailler les gens des mines.

—Tu l'as déjà dit! grommela le Mangeux-d'Hommes. Mais le moyen de s'en emparer?

—Le moyen! il n'est pas difficile.

—Nous ne sommes que treize. Ils sont deux cents aux mines! sans cela, depuis longtemps, je serais maître des trésors…

—Suivez mes avis, capitaine, et ils seront à nous… avant un mois.

—Hum! hum tu es un beau diseur

—Et un bon faiseur, quand je m'y mets

—Toi! fit le chef avec un geste de mépris.

L'Écorché ne parut pas faire attention à ce mouvement.

—Vous saurez, dit-il, qu'ils sont peu nombreux à bord du navire, une quinzaine seulement. Nous n'en ferons pas deux bouchées.

—D'où tiens-tu ces renseignements?

—Je les tiens de Jacques-le-Mineur, qui arrive du Sault-Sainte-Marie, ou il a vu appareiller le bâtiment.

—Ah! ah! fit le capitaine, en se tournant vers l'homme que son lieutenant venait de désigner.

—Oui, affirma celui-ci. J'étais allé, d'après vos ordres, auSault-Sainte-Marie, pour chercher les lettres de New-York…

—Je sais; passe.

—Et j'ai remarque qu'on affrétait un bateau pour Kiouinâ.

—Mais il est peut-être déjà arrivé à sa destination!

—Du tout. Il devait mettre à la voile huit jours après mon départ.

—En es-tu sûr?

—Comme de raison, capitaine; j'ai pris, là-dessus, toutes mes informations.

—C'est qu'il y a loin d'ici Kiouinâ.

—Deux fois quarante-huit heures de navigation, au plus, fit l'Écorché. Et notez que nous commençons à jeûner. Le cellier se vide et les saloirs aussi. Quant à la chasse ou à la pêche, nous n'en sommes pas friands!

—Tout cela est bel et bon, mais comment s'emparer de ce bateau? murmura le Mangeux-d'Hommes.

—En faisant diligence, nous le surprendrons, à la faveur de la nuit, dans quelque baie. Il paraît, d'ailleurs, qu'il a, à son bord, un jeune Français, un ingénieur, qui pourrait joliment nous servir si nous entreprenions l'exploitation des mines, dit le lieutenant avec un sourire d'intelligence à son chef.

—Par le Christ, mon frère aîné, j'adopte le projet, dit ce dernier en se levant. Mais si tu nous mènes à une déception, maître Judas Iscariote, gare à tes os j'en ferai des baguettes de tambour.

La boutade du capitaine souleva l'hilarité des assistants.

Je n'ai pas terminé, reprit l'Écorché, sans se fâcher ni partager la gaîté des Apôtres.

—Qu'est-ce encore?

—C'est à vous seul que je dois parler.

—Qu'on sorte d'ici! fit le capitaine à ses gens. Ils se retirèrent aussitôt par la porte qui leur avait donné accès.

—Eh bien?

—Eh bien, j'ai, la nuit dernière, enlevé Meneh-Ouiakon.

—Tu dis?

—J'ai enlevé Meneh-Ouiakon.

Le Mangeux-d'Hommes, qui avait frémi en entendant cette déclaration, se prit à trembler. Son visage se colora et pâlit tour à tour; ses paupières s'humectèrent, sa respiration devint chaude. Il se rapprocha de son lieutenant, et, d'une voix altérée:

—Tu as enlevé Meneh-Ouiakon?

—Oui, près du poste de Fond-du-Lac.

—La nuit dernière?

—La nuit dernière.

—Et?…

Le capitaine ne put achever sa pensée, si vive était l'émotion qui le poignait, mais ses yeux formulèrent éloquemment la question.

Judas répondit avec son flegme habituel:

—Elle est ici.

—Ici! Meneh-Ouiakon est ici! et tu ne me le disais pas plus tôt?

—Vous ne m'en avez pas laissé le temps.

—Mais, en quel coin? exclama le Mangeux-d'Hommes, saisissant, dans sa puissante main, l'épaule de son lieutenant, et l'étreignant à la lui briser.

—Je vais vous la montrer, répliqua l'Écorché avec une lenteur désespérante.

On sait que le lac Supérieur est le plus vaste volume d'eau fraîche connu sur le globe. En longueur il a 120 milles, 160 milles dans son extrême largeur, et 1750 de périmètre.[1]

[Note 1: Le mille anglais est environ le tiers de la lieue française.]

L'État du Minnesota borde ses rives ouest et nord-ouest; au sud il confine au Wisconsin et au Michigan; les autres côtes ont pour limites les possessions britanniques, auxquelles la moitié du lac divisé par une ligne imaginaire, appartient.

Les eaux de ce lac sont d'une transparence étonnante[2].

[Note 2: Par un temps calme, j'ai souvent vu les poissons s'ébattre à plus de dix brasses de profondeur.]

Il les reçoit par plus de deux cents affluents. Elles y descendent d'un bassin qui embrasse une superficie 100,000 miles carrés.

Les parties nord et sud du Supérieur voient jaillir de leur sein une foule d'îles.

Le centre en est à peu près dépourvu.

Au nord, plusieurs de ces îles forment d'excellents abris pour les vaisseaux et offrent aux yeux du voyageur ses perspectives les plus pittoresques.

La côte elle-même est fortifiée par des rochers escarpés dont quelques-uns dépassent 300 mètres d'élévation.

Mais, au sud, le rivage se montre généralement bas et sablonneux, quoique, en certaines places, il soit coupé par des chaînes de calcaire ou des roches trapéennes et cuprifères énormes, comme le Portail ou les Rochers Peints, la pointe Kiouinâ, les Douze-Apôtres, etc.

Encore aux trois quarts sauvage aujourd'hui, le littoral du lac Supérieur ne tardera pas à se peupler, et à se fertiliser au soleil fécondant de la civilisation, car, malgré la rigueur de l'hiver qui règne pendant plus de six mois dans cette région, la terre y est bonne, productive, riche en minéraux, et les eaux du lac abondent poissons excellents de toute espèce.

Le Supérieur se relie aux lacs Huron et Michigan par une artère longue de 63 milles, large d'un au plus, à laquelle nos missionnaires français, qui en furent les premiers explorateurs, donnèrent, en 1642, le nom de rivière Sainte-Marie, mais appelée par les indigènes Pauoiting, c'est-à-dire Petite Cataracte.

Le souvenir de ces hardis découvreurs européens mérite d'être conservé.

C'était les pères Charles Rimbault et Isaac Jogues.

A cette époque, ils habitaient la Mission Sainte-Marie, près du lacHuron.

Sur les bords de la rivière résidait une tribu sauvage qu'ils convertirent.

La tribu s'appelaitPauoitigouei uhak, mot à peu près impossible à articuler pour une bouche française.

Comme ces Peaux-Rouges témoignaient d'une grande agilité dans tous les exercices du corps, mais principalement pour franchir les obstacles, nos missionnaires convinrent de les nommer Sauteux ou Sauteurs, nom qui leur est resté, comme celui de Sainte-Marie au canal que la nature a creusé entre le lac Supérieur et les lacs Huron et Michigan.

La rivière Sainte-Marie est interceptée par des rapides dangereux, au pied desquels s'élève, au sud, sur la rive américaine, un village appelé Sault-Sainte-Marie, et au nord, sur la rive anglaise, un poste occupé par la compagnie de la baie d'Hudson.

Le village est donc américain, le poste anglais.

Dans le premier, le gouvernement des États-Unis a installé une petite garnison pour la protection de ses nationaux, qui se livrent à la traite des pelleteries ou à l'exploitation des précieuses mines de cuivre dont est, comme nous l'avons dit, enrichie la rive méridionale du lac Supérieur, «primitivement appelé lac Tracy, en l'honneur de M. de Tracy, qui fut nommé vice-roi d'Amérique par le roi de France au mois de juin. 1665» [3]. Dans ses curieuses Lettres sur les États-Unis d'Amérique, où, à travers quelques appréciations fausses, on trouve des considérations du premier ordre et des descriptions fort remarquables, le colonel Pisani, qui visita le Sault Sainte-Marie en 1856, en a fait un tableau auquel je suis heureux d'emprunter les lignes suivantes:

[Note 3: Mémoires de J. Long.]

«La mission Sainte-Marie du Sault fut fondée en 1665 par le pèreAllouez.

«A cette époque, les missionnaires, et, par eux, le gouvernement du Canada, connaissaient déjà parfaitement et la géographie du lac et la nomenclature des tribus qui habitaient ses rives. Ces tribus étaient nombreuses, et la liste de leurs noms est aussi longue que baroque; mais la population de chacune d'elles était bien peu considérable. Trente mille sauvages, au plus, erraient entre le lac Michigan, le Haut-Mississipi et la baie d'Hudson, et avaient pour centre social, géographique et religieux (si ces mots peuvent s'appliquer à des agglomérations humaines à peine sorties de l'état de nature) la race sud-est du grand lac. C'était principalement près du rapide ou Sault-Sainte-Marie qu'ils se réunissaient, à l'époque du printemps, pour s'y livrer à la pêche du poisson blanc, l'une des plus abondantes qu'il y ait au monde, et pour vendre leurs pelleteries aux traitants canadiens. Ces peuples se rattachent à trois langues mères, les langues siouse, algonquine et huronne. C'est le nom d'Ouattouais [4] qui revient le plus fréquemment dans les relations des jésuites, comme désignant les tribus de l'extrême ouest par rapport au Canada. Ainsi les missions des bords du lac étaient appelées missions chez les Ouattouais.

[Note 4: Ce nom doit s'écrire Outaouais.—H.-E. C.]

«Le christianisme, qui est la religion des races supérieures, eut peu de prise sur les Ouattouais. Les jésuites furent presque toujours obligés de tolérer chez les néophytes certains restes de leurs pratiques idolâtriques, sous lesquels on feignait de trouver un fond de foi orthodoxe. Mais si les succès des religieux furent contestables, leurs succès politiques furent éclatants. En moins de dix ans, les missions du Sault-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-Francois-Xavier avaient fait du nom de la France l'objet de respect et de l'affection de toutes les tribus de l'ouest [5]. En 1670, l'intendant du Canada Talon, l'un des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, résolut de mettre à profit ces bonnes dispositions, et d'établir d'une manière solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contrées dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'était pas facile. Il s'agissait, non pas de l'achat tel ou tel territoire, comme a fait Penn sur les bonds de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui plus ou moins furtivement les Américains, mais d'une sorte d'annexion politique, consentie librement par le suffrage universal. Qu'on me passe ces mots du vocabulaire moderne, assez étranges à l'occasion d'un acte politique du dix-septième siècle et d'un acte politique du roi Louis XIV; mais ils sont nécessaires pour caractériser cette conquête de la France, conquête qui ne ressemble guère à celle de la Franche-Comté, de la Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernières encore plus par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions territoriales.

[Note 5: Exemple frappant: Quoique Québec eût été prise, en 1759, par les Anglais et que, dès lors, nous eussions perdu toute puissance politique sur les rives du Saint-Laurent, les Indiens ne voulurent pas reconnaître l'empire britannique avant 1763 un de leurs chefs les plus influents, Pontiac, dont nous publierons prochainement. L'histoire, forma même alors le projet d'expulser, au profit des Français, la race saxonne du continent américain. Si la France l'eût soutenu, qui sait s'il n'eût pas réussi? Mais l'éventail de madame de Pompadour faisait la brise et la tempête.—H.-E. C.]

«Talon choisit pour émissaire un nommé Nicolas Perrot, laïque, mais employé longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut, pendant le printemps et l'été de 1670, toutes les contrées de l'ouest. Il ne s'arrêta, au midi, que chez les Miamis, c'est-à-dire chez les peuples qui habitaient le pays où est bâtie, maintenant, la ville de Chicago. Il décida toutes ces peuplades à envoyer, pour le printemps suivant, des députés au Sault-Sainte-Marie, afin d'y procéder à la reconnaissance du protectorat de la France sur les contrées qui forment les bassins des lacs Supérieur, Huron, Erie, Michigan. Quatorze cents sauvages furent fidèles au rendez-vous. M. de Saint-Lusson, délégué, par l'intendant Talon, procéda solennellement à l'acte de reconnaissance.

«Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait préparé une Croix et un poteau en Bois de cèdre surmonté d'un écusson aux armes de France. Les Indiens, dans leur appareil de guerre, précédés du Délégué, formaient un vaste cercle autour de ces derniers emblèmes de la foi religieuse et de la domination politique. Au moment où l'on éleva le premier, les missionnaires et les Français entonnèrent leVexilla, puis, quand les armes de France parurent dans les airs,l'Exaudiat.

«Cela fait, le père Claude Allouez, très-versé dans la connaissance de la langue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur expliquer le but de la réunion et les avantages qu'ils retireraient du protectorat de la France. Il termina par un éloge du monarque auquel ils allaient se donner et par un pompeux tableau de sa puissance. Ce discours a été conservé, en entier, dans les Relations des Jésuites: il est fort curieux en ce qu'il montre l'extrême souplesse de l'esprit des jésuites et leur habileté incomparable à adapter leur éloquence et leurs moyens d'action au caractère particulier des peuples qu'ils avaient à soumettre au joug de la civilisation et de la foi.

«Il est probable que les Indiens furent fortement impressionnés de ce discours, car, lorsque M. de Saint-Lusson, après que le père Allouez eut fini de parler, leur demanda s'ils consentaient à se ranger, eux, leurs descendants et leurs pays sous l'autorité du grand Ononthio [6], ce ne fut qu'un cri d'assentiment. Les Français y répondirent par les acclamations de Vive le roi! et des décharges de mousqueterie. La cérémonie se termina par unTe Deum.

«Cet acte est célèbre dans l'histoire de l'Amérique sous le nom de Traité du Sault-Sainte-Marie. Il est peu de titres parmi ceux qui garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes européens qui aient une origine aussi sérieuse, aussi authentique et aussi libérale que le traité par lequel la France a possédé, pendant quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des États-Unis [7].

[Note 6: C'est encore ainsi que les Indiens nomment le gouverneur duCanada.—H.-E. C.]

[Note 7: L'auteur aurait dû dire «de l'Amérique septentrionale,» puisque le territoire de la baie d'Hudson qui fait partie de cette contrée et qui est maintenant aux Anglais devint, par ce traité, notre propriété.—H.-E. C.]

«La guerre de Sept-Ans et le traité qui en a été la suite nous ont dépouillés de ce magnifique héritage, mais aujourd'hui, quand un Français y pénètre en étranger, il ne peut oublier que ses ancêtres le reçurent jadis librement des mains d'une race faible et confiante; que, fidèles à leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et que leurs successeurs, héritiers de leurs devoirs comme de leurs droits, n'ont su que la dégrader, l'anéantir [8].

[Note 8: Civiliser les Indiens utopie, prétexte de l'ambition ou du fanatisme religieux. Le sauvage est moins fait pour la civilisation que le civilisé pour la vie sauvage. Les gens désintéressés, qui connaissent les Peaux-Rouges, loin de songer à les civiliser, protestent contre les tentatives faites à ce sujet. Écoutez Schoolcraft, un observateur profond, un savant érudit, un écrivain consciencieux, qui passe la moitié de sa vie au milieu du désert américain:

«L'Indien est possédé d'un esprit de réminiscence qui se plaît dans des allusions au passé. Il parle d'une sorte d'âge d'or où tout allait mieux pour lui que maintenant, alors qu'il avait de meilleures lois, de meilleurs chefs, que les crimes étaient plus promptement punis, que sa langue était parlée avec une pureté plus grande, que les moeurs étaient moins entachées de barbarie. Mais tout cela semble passer à travers le cerveau indien comme un rêve, et lui fournit plutôt la source d'une sorte de rétrospection agréable et secrète qu'un stimulant pour l'exciter à des efforts présents ou futurs. Il languit comme un être déchu et désespéré de se relever. Il ne paraît, pas ouvrir les yeux à la perspective de la civilisation et de l'exaltation mentale déroulée devant lui, comme si cette scène lui était nouvelle ou attrayante. Depuis plus de deux siècles des instructeurs (teachers) et des philanthropes lui ont peint ce tableau, mais il n'y a rien vu pour secouer sa torpeur et s'élancer dans la carrière de la civilisation et du perfectionnement. Il s'est plutôt éloigné de ce spectacle avec l'air d'une personne pour qui toutes ces choses «nouvelles» étaient «vieilles», et il a résolument préféré ses bois, son wigwam, son canot. —Algic Researches preliminary observations, par H.-R. Schoolcraft.

Je le répète, cela n'est que trop vrai pour ceux qui ont sérieusement étudié les races indiennes de l'Amérique, septentrionale.—H.-E-C.]

Le Sault-Sainte-Marie a donc une importance historique, considérable, et dont tout Français a le droit d'être fier.

Les Rapides étant un obstacle à la navigation, on a creusé un canal pour obvier à cet inconvénient.

«Ce canal, poursuit M. Pisani, a 1,600 mètres de long et une largeur suffisante pour que les plus gros navires y puissent flotter. La différence de niveau entre ses deux extrémités est de 8 mètres 37; c'est précisément la hauteur des Rapides, et la moitié de celle des eaux du lac Supérieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier étant à 193 mètres et le second à 482 mètres 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux écluses suffisent pour faire franchir aux bâtiments la différence du niveau.

«Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un chemin de fer de 1,600 mètres de parcours longeait les Rapides et aboutissait à deux quais de débarquement, l'un en amont, l'autre en aval de l'obstacle à franchir. Les marchandises apportées par les Lacs de l'Est et du Midi et destinées à passer dans le lac Supérieur étaient déchargées à l'entrée des Rapides, transbordées sur le chemin de fer, embarquées de nouveau sur les bâtiments faisant le service spécial des lacs. Telle a été jusqu'à ces dernières années, l'insuffisance des ressources de toute espèce dans ces contrées reculées, que les bateaux à vapeur ou à voiles, naviguant sur le lac Supérieur, n'étaient pas construits sur ses rives, au-dessus des Rapides [9]. On les apportait, par pièces, des ateliers de New-York ou de Cleveland; le chemin de fer leur faisait franchir le saut et on les montait au-delà de Sainte-Marie. On comprend que, dans de pareilles conditions, la navigation intérieure du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand développement.

[Note 9: Le premier navire de quelque importance construit au Sault-Sainte-Marie fut le schooner ou goélette John Jacob Astor, lancée, si je ne me trompe, en 1835.—H.-E. C.]

«Il y a une huitaine d'années, le Congrès, de concert avec la législature de l'état de Michigan, décida que le chemin de fer serait remplacé par un canal. Ce qui était difficile, ce n'était pas de s'entendre avec Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs qui, en échange d'une énorme avance de fonds, consentissent à recevoir des terrains sans valeur actuelle et susceptibles d'en acquérir seulement par suite de l'ouverture même du débouché. On ne doit pas perdre de vue qu'à cette époque, le bassin du lac Supérieur, sans communication autre que celle de la rivière Sainte-Marie avec le continent américain, était un vrai pays perdu, tout à fait sauvage, d'un avenir très-problématique. On y exploitait déjà, des mines de cuivre, mais il était encore fort douteux que l'industrie métallurgique réussît jamais à faire entrer cette contrée isolée dans le cercle de l'activité américaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotilles sur les rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de créer un débouché pour une population déjà existante, mais de créer une population par l'ouverture d'un débouché; méthode générale aux États-Unis, et inverse de celle que nous employons en Europe.

«Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, le génie des entreprises hasardeuses, qui fait la passion et la force des États-Unis, n'a pas reculé devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a accepté les termes et s'est engagée à construire le canal. Le marché, conclu sur ces bases, a été rapidement exécuté. Au mois de juin 1855 la Compagnie a fait remise du canal à l'État, qui l'exploite à son profit.

«Ce magnifique ouvrage a coûté environ sept millions de francs. En contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage, grandiose et glaciale, dont il constate la puissance vaincue, semblable à un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conquête, on ne peut s'empêcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se lancer dans de pareilles entreprises aux extrémités perdues de son immense territoire.

Il faut une heure et demie ou deux heures à un bateau à vapeur pour traverser les écluses et faire le chargement et le débarquement des marchandises appartenant au commerce de Sainte-Marie.

«Sainte-Marie est plutôt une bourgade qu'une petite ville. Les maisons, presque toutes à un seul étage, sont en bois et isolées les unes des autres, double caractère propre à tous les centres de population des pays situés vers l'extrême nord, soit dans le nouveau, soit dans l'ancien monde [10]. Les habitants sont au nombre de deux mille environ. Le fond de cette population, la partie fixe et attachée au pays de père en fils, provient d'un croisement d'anciens colons français avec la race indienne. Ces métis parlent encore presque tous le français et appartiennent à la religion catholique. Quant leur caractère ethnique, c'est une moyenne entre le type caucasique et le type de la race rouge: peau foncée, cheveux noirs, durs et abondants, os de la face (principalement l'os et le cartilage nasal) très-proéminents. Ils n'ont pas, il faut le dire, l'ardente activité des Yankees, leur aptitude à amasser et à risquer les dollars, le génie du commerce, de l'industrie et de la spéculation. Ils sont sédentaires bornés dans leurs désirs, timides, mélancoliques, toujours prêts à céder la place aux autres [11]. C'est bien là la descendance mélangée de deux races vaincues, isolées et dédaignées au milieu des populations anglo-saxonnes. Elle a trop de sang français pour devenir américaine. Elle n'en a pas assez pour conserver et faire respecter sa nationalité!

[Note 10: Cette réflexion manque de justesse. Dans l'Amérique entière, au sud comme au nord, sur les terrains nouvellement colonisés, les maisons sont ainsi construites. Rien de plus logique: on a de la place, on les espace; on est trop pressé de se mettre à l'abri pour songer à élever un étage sur le rez-de-chaussée.—H.-E. C.].

[Note 11: Faux. Ils ne sont que dissimulés. L'auteur ne les a point pratiqués. Je renvoie à Poignet-d'Acier.—H.-E. C.]

«Au milieu ou au-dessus de ce petit peuple de fermiers, manoeuvres, pêcheurs et chasseurs, s'agite la colonie américaine, composée de marchands de pacotilles, aventuriers, spéculateurs de terrains et de mines, population d'une âpreté au gain et d'une mobilité extrême, qui promène sur toute la ligne des bords du lac son existence nomade, essayant de tout, fondant et abandonnant les villes avec une égale facilité. Son activité se dépense à escompter, par tous les moyens et sous toutes les formes possibles, les espérances de richesses que l'exploitation d'une région presque vierge laisse entrevoir.

Tel se présentait, en 1856, le Sault-Sainte-Marie, tel à peu près il se montre au moment où nous écrivons; voyons, maintenant, ce qu'il était une vingtaine d'années auparavant,—à l'époque de notre récit.

Comblez à demi le canal, supprimez le chemin de fer, et le paysage du Sault-Sainte-Marie sera, aujourd'hui, à peu près semblable à ce qu'il était en 1837.

Dans le village aussi, il nous faudra supprimer ces riantes maisonnettes blanchies à la chaux, le Chippewa Hotel, un temple protestant construit avec goût, une douzaine de magasins fort bien approvisionnés. Et quoi encore? Ah! les trottoirs en planches qui bordent les rues, et le pavillon, d'apparence quelque peu aristocratique, on se tient le mess [12] des officiers de la garnison du fort Brady.

[Note: 12 Cantine ou pension.]

Au lieu et place de ces modernités, nous aurons des cabanes moins élégantes, des voies passagères plus fangeuses ou plus poudreuses, suivant la saison, et des groupes de wigwams, en peaux de bison, tout autour de la localité.

Le nombre des Bois-Brûlés et des blancs ne sera pas aussi considérable; mais la quantité des Peaux-Rouges sera double. La fanfare du coq domestique ne réveillera point les habitants, mais, fréquemment encore, les jappements du coyote, le beuglement du boeuf sauvage, le gloussement de la poule des prairies, troubleront leur sommeil.

Si, sur la place publique, on voit déjà parader le soldat de l'Union Fédérale, souvent, aussi, on y entend encore le terrible cri de guerre de l'Indien.

Si, au pied des Rapides, la noire fumée des navires à vapeur se marie rarement à la poussière argentée des ondes, des centaines de canots d'écorce, dirigés par d'intrépides bateliers, sauteront journellement les perfides écueils, au risque de se briser mille fois, et sans que leurs conducteurs aient, un instant, souci du péril auquel ils s'exposent.

A présent, des milliers de touristes vont, chaque année, par trains de plaisir, visiter le Sault-Sainte-Marie. La civilisation, la police, le luxe, l'ont envahi; la crinoline, c'est tout dire, y a porté ses cerceaux.

Il existe,—qui l'eût cru, grand Dieu!—une gazette dans cette région naguère si complètement ignorée, une gazette à prétentions spirituelles, encore, leLake Superior Journal. N'alléchait-elle pas, dernièrement, les voyageurs, curieux de parcourir les merveilles de son site, par un pompeux article, duquel nous détacherons cette ligne:

«As-tu jamais vogué sur une gondole à Venise?» n'est plus une question. Maintenant, on demande sans cesse: «As-tu jamais sauté les Rapides de Sainte-Marie, dans un canot d'écorce?» Quiconque est capable de répondre affirmativement à cette intéressante question», peut se vanter d'avoir joui du plus agréable divertissement qu'il soit possible de se procurer sur l'eau.»

Tout en faisant mes réserves pour la vanité de clocher qui a présidé à la rédaction de cette réclame, j'avoue que le divertissement a quelque chose de fascinateur comme l'abîme, et que la scène dont on jouit sur le bord de la chute est fort émouvante. M. Pisani, qu'on ne saurait accuser de partialité aveugle, en parle en ces termes:

«C'est un des plus beaux spectacles de l'Amérique. L'eau bouillonne et tourbillonne comme si elle s'échappait du coursier d'une roue hydraulique; seulement le coursier a quinze cents mètres de large et quinze cents mètres de long. L'eau n'a guère plus que cinquante à quatre-vingts centimètres, un mètre, au plus, au-dessus des rochers sur lesquels et au milieu desquels elle bondit. Sans écumer précisément, elle a une teinte blanchâtre très-prononcée qui contraste avec le bleu profond de la rivière en amont et en aval de la chute. Dans certains endroits où l'écartement des rochers et la grandeur de leurs dimensions forment des enfoncements profonds, on voit se dessiner d'énormes vortex d'une vitesse de rotation effrayante. Dans d'autres, la crête des rochers dépasse les vagues qui semblent leur livrer un assaut furieux. On dirait, par moments, que cette prodigieuse somme de force vive appartient à quelque être animé, faisant des efforts désespérés pour entraîner ces petits points noirs, immobiles et inébranlables, alors que tout a cédé autour d'eux. Le fracas de ce bouillonnement immense est assourdissant, quoique nul écho ne soit renvoyé par les noires forêts de sapins qui couvrent les rives plates et noyées du fleuve.»

On de ces vortex ou entonnoirs, comme, dans son langage éloquemment figuré, les appelle le peuple canadien-français, a reçu le nom de Trou de l'Enfer [13].

[Note 13: Ce nom est fort commun en Amérique pour designer les abîmes. L'enfer et le diable jouent un grand rôle dans la nomenclature des épouvantails populaires.]

Il s'ouvre à une portée de fusil du village, entre deux chicots, dont l'un, pointu comme une aiguille émerge à trois pieds de la surface de l'eau, et l'autre forme un bloc de granit empâté dans le rivage.

Ce bloc peut avoir quatre mètres d'élévation: il est couronné par une plate-forme étroite, du haut de laquelle on plane sur la cataracte.

Une distance de trois à quatre pas au plus sépare les deux rocs.

C'est dans cet intervalle que les eaux se précipitent et roulent sur elles-mêmes avec une rapidité vertigineuse et un vacarme particulier, caverneux, qui domine le bruit général de la chute. Nonobstant son étroitesse, le Trou de l'Enfer est fatal à toute créature vivante que le sort lui a jetée.

La tradition lui prête un nombre de victimes incroyable; et ces victimes, rarement il les rend,—sinon broyées, hachées—cadavres informes, méconnaissables.

Malheur à qui l'affronte, malheur à qui ne le sait éviter!

La sinistre renommée qu'il s'est acquise, le Trou de l'Enfer l'avait déjà en 1837.

Cependant, malgré la terreur dont il était entouré et le peu de sécurité que paraissait offrir le rocher qui lui sert de margelle du côté de la rive,—car ce rocher semble frémir sans cesse sous les pieds—en 1837, comme de nos jours, c'est à cet endroit que les curieux venaient contempler les Rapides.

Par une belle et piquante matinée du mois de mai de cette année-là, sur la Pierre-Branlante,—ainsi la désignent les habitants du Sault-Sainte-Marie,—un jeune homme, grossièrement mais confortablement vêtu d'un paletot et d'un pantalon de drap noir, d'une casquette de même étoffe, retenue sous le menton par un cordon et de fortes guêtres en peau, qui lui montaient jusqu'au-dessus du genou, considérait d'un oeil attentif le panorama déployé devant lui.

Ce personnage n'était pas beau, dans l'acception vulgaire du mot; mais la franchise, le courage respiraient dans sa physionomie hautement intelligente.

De longs cheveux noirs bouclés ondulaient librement sur ses épaules à la brise du matin.

Il portait une barbe de même couleur, courte et bien fournie, que caressait souvent sa main gauche. Dans la droite, il tenait un marteau de géologue, armé d'une hachette qui flamboyait aux rayons du soleil levant.

A sa tournure, à son costume, il était facile de voir que ce jeune homme était étranger au pays.

Une riche contrée—murmurait-il en bon français;—et penser que nous l'avons perdue… perdue par notre faute!… qu'elle appartient maintenant en partie à nos mortels ennemis les Anglais, dont le drapeau flotte triomphalement de l'autre côté de cette rivière! Ah s'il était possible de reconquérir…

A cette pensée, il se prit à sourire.

—Allons, Adrien, continua-t-il gaiement, es-tu fou, mon ami? Toi, expulsé de l'École polytechnique pour insubordination la dernière année de ton cours, au moment de passer officier dans le Genie; toi, obligé de t'engager dans un régiment de Dragons et parvenu à grand'peine au grade de Maréchal-des-logis-chef au bout de sept ans de service; toi, à présent, simple ingénieur d'une compagnie en embryon, tu rêverais de batailles, de victoires!… Laisse là les affaires politiques, mon ami. Tu as passé la trentaine. Assez de bêtises comme ça. Songe à faire tout doucement ton bonhomme de chemin…

Un instant après, il ajouta, en se frappant sur la poitrine:

—Ça ne fait rien! On est toujours Français, même en Amérique; et quand on voit tout ce que nous possédions, tout ce que ces coquins d'Anglais nous ont volé…

Comme il en était là de son monologue, l'apparition d'un canot qui s'engageait dans les Rapides changea le cours de ses idées.

Ce canot d'écorce blanche, orné de figures rouges et bleues, était monté par un Indien.

Le malheureux! Mais il va se suicider s'écria Adrien, ignorant encore que, d'habitude, les Peaux-Rouges sillonnent dans leurs frêles esquifs, avec la légèreté de l'oiseau, ces abîmes inexorables.

Il venait de pousser cette exclamation, quand le canot, saisi par un courant, fut entraîné dans le Trou-de-l'Enfer, où il évolua cinq ou six fois, en décrivant des cercles de plus en plus étroits, de plus en plus rapides, et s'enfonça pour ne reparaître jamais.

Le drame ne dura pas vingt secondes.

Un moment épouvanté, sentant frissonner sous lui la roche sur laquelle il se tenait, Adrien avait fermé les paupières, croyant que le cercueil liquide allait s'ouvrir encore pour le recevoir et l'engloutir avec le canot qu'il avait vu submerger si promptement.

Prolongée, cette hallucination eût pu être funeste au jeune homme. Par bonheur, elle fut passagère comme la cause qui l'avait produite.

Adrien rouvrit les yeux.

Ses regards se portèrent machinalement, quoique avec effroi, sur le gouffre.

D'abord, il ne vit rien, n'entendit rien que le grondement des eaux en furie.

Mais bientôt, au milieu des flots, il aperçut une tête, puis l'extrémité supérieure d'un corps humain cramponné au rocher, vis-à-vis et à quelques pas de lui.

Le malheureux s'épuisait en efforts pour résister au tourbillon qui, comme un serpent affamé, lui serrait les reins, les cuisses, les jambes dans ses anneaux multiples.

Cet infortuné, c'était l'Indien.

Il ouvrait la bouche toute grande, il criait, il implorait du secours; cela se voyait, cela se comprenait, mais cela n'arrivait pas aux oreilles.

Adrien était brave.

S'il eût pu sauver la victime au péril de ses jours, il l'eût fait, il se fût jeté à la nage.

Il n'y fallait pas songer. Au lieu d'une proie, l'abîme en aurait dévoré deux.

Courir au village! Le temps ne pressait-il pas trop Adrien cherche, cherche autour de lui. Il n'y a pas une planche, pas une perche!

Inspiration du ciel! Voici un bouleau qui a crû, en ligne diagonale, dans une anfractuosité de la Pierre-Branlante, au-dessus du Trou-de-l'Enfer. L'arbre est grand, pas très-gros. Adrien se glisse à la racine. D'une main il se tient au rocher, de l'autre il porte avec sa hachette de vigoureux coups au bouleau, qui fléchit, se penche, chancelle, tombe transversalement dans les Rapides.

—Gare! crie le jeune homme, sans songer à l'inutilité de cet avertissement.

Sa voix se perd dans le roulement de la cataracte.

Cependant le bouleau, tranché aux trois quarts, reste attaché, à son pied, par des ligaments, tandis que, accroché par les branches aux écueils des Rapides, son tronc forme une passerelle sur le Trou-de-l'Enfer.

Mais, en s'abattant, quelques rameaux ont atteint l'Indien que l'on ne distingue plus.

Adrien s'élance sur l'arbre. Il arrive à l'endroit où le sauvage a été immergé.

Une de ses mains apparaît encore crispée au rocher.

Dubreuil casse les branches du bouleau, s'agenouille sur son pont improvisé, tend le bras, saisit cette main, et, déployant toute sa vigueur, il ramène à la surface la tête et le buste du Peau-Rouge.

Mais celui-ci est affaibli, brisé par la lutte effroyable qu'il a soutenue, qu'il soutient encore.

Du geste, plutôt que de la voix, le Français l'encourage, tandis que, lui passant les bras autour de son cou, il s'arcboute, se relève peu à peu, et finit par le tirer entièrement de l'entonnoir.

Sauvé! J'en remercie Dieu! dit le brave Adrien, en s'essuyant le front, après avoir déposé le sauvage sur la tête du bouleau, dont une partie seulement trempe dans la rivière.

Comme il murmurait cet acte de reconnaissance, l'arbre, resté jusque-là à peu près immobile, s'ébranle.

Les filaments qui l'assujettissaient à sa racine ont cédé sous le poids des deux hommes: ils s'allongent! Ils rompent!

Le Trou-de-l'Enfer hurle déjà plus fort: plus vite, plus vite et plus vite il roule ses mortelles spirales. Dans un froid linceul ensevelira-t-il donc deux cadavres au lieu d'un?

L'Indien est là, impassible, résigné. Ses lèvres remuent.

Sans doute il a entonné un chant de mort.

Pauvre Adrien! il songe à sa mère, à sa bonne et tendre mère qu'il ne reverra plus, qui jamais, non, jamais, ne saura sa misérable destinée!

A elle! a elle la digne et vertueuse femme, sa pensée suprême! car le dernier lien qui retenait le bouleau à la rive s'en est séparé et déjà, l es vagues entraînent le tronc!

Mais non; ils ne périrons, pas. La Providence ne le permettra point.Elle étend sur eux une main protectrice.

En glissant contre le rocher, le bout de l'arbre, coupé en biseau, rencontre une fente, il s'y arrête, s'y encastre. Et, loin de le desceller, les flots rageurs ne font que l'enfoncer plus profondément dans cette mortaise naturelle.

Moins d'une minute après, Adrien et son compagnon sont sur le rivage.

—On m'appelle Shungush-Ouseta, dit l'Indien au Français; si jamais mon frère a besoin d'un bras pour le servir, qu'il se souvienne de ce nom.

—Comment, vous parlez ma langue? demanda Adrien.

—C'est la langue des vaillants.

—Merci du compliment!

—Dans ma famille, la plus puissante des Nadoessis, tout le monde la parle et l'écrit.

—Vous écrivez aussi le français!

Une Robe-Noire [14] l'apprit à mon grand-père, qui nous donna le secret de cette grande médecine.

[Note 14: Missionnaire.]

—Mais pourquoi vous exposiez-vous au milieu de ces récifs dangereux?

—Mon frère n'est-il donc pas Canadien?

—Non; je suis Francis, répondit Adrien avec une nuance de vanité.

—Français de la vieille France? reprit le sauvage d'un ton surpris.

—Oui, de la vieille France.

Shungush-Ouseta (le Bon-Chien) attacha sur son interlocuteur un regard de respectueuse admiration; puis, se mettant à genoux devant lui:

—Mon frère, dit-il en tremblant d'émotion, me fera-t-il l'amitié de me donner la main?

—Comment! s'écria Adrien surpris, mais c'est avec le plus grand plaisir que je serrerai la vôtre, mon brave. Seulement, relevez-vous, je n'aime pas les gens dans une posture semblable. Mais le Nadoessis, prenant la main du Français sans changer d'attitude, la baisa révérencieusement. Puis il dit en contemplant Dubreuil avec une sorte d'adoration:

—J'aime mille fois le jour où je t'ai rencontré, mon frère, car j'ai constaté que ta nation est aussi hardie aussi adroite que me l'avait dépeinte mon grand-père. Maintenant que j'ai vu un Français, un Français de la France, je n'ai plus rien à désirer.

—Mais ne restez pas ainsi prosterné devant, moi, je ne suis pas une idole! s'écria l'ingénieur, ne sachant trop s'il devait rire ou se fâcher. Shungush-Ouseta se leva.

—Comment, se porte notre chef, le Soleil? Pour le coup, Adrien crut avoir affaire à un fou.

—Je ne comprends pas, fit-il en secouant la tête.

Le Nadoessis sourit d'un air fin.

—Mon frère, dit-il, craint que je ne sois un traître, mais, ni moi niles miens n'avons accepté la violence des Habits-Rouges ou desLongs-Couteaux [15]; moi et les miens nous sommes restés fidèles à laFrance. Et toujours nous la servirons, elle et ses enfants [16].

[Note 15: Les Anglais et les Américains.]

[Note 16: L'amour des Indiens de l'Amérique septentrionale pour les Français est si vrai, si profond, que nos rivaux eux-mêmes n'ont osé le contester, je le rappelle avec un légitime sentiment de fierté nationale. Ainsi, à l'époque de la conquête du Canada par les Anglais, en 1762, un de leurs officiers, le lieutenant Henry Timberlake écrivait «A mon arrivée dans le pays des Cherokees, je remarquai chez ce peuple un vif attachement pour les Français. Cette dernière nation a le talent de se concilier l'affection de presque tous les Indiens avec lesquels elle a des rapports, par les charmer de cette politesse qui coûte si peu et qui est quelquefois si utile, et par son attention à se conformer aux moeurs et a ne pas froisser le caractère de ces tribus, tandis que le SOT ORGUEIL de nos officiers n'a souvent d'autre effet que de les rebuter… Quelques années auparavant, un officier de la Compagnie de la baie d'Hudson, J. Robson, déclarait qu'au bout d'un siècle la France posséderait toute l'Amérique septentrionale, si grande était, en ce pays, l'horreur du nom anglais. VoyezAn Account of six years residence in Hudson Bay, par Joseph Robson. Je pourrais citer vingt témoignages semblables tant anglais qu'américains.]

En même temps, le Bon-Chien tirait de son capot une large médaille, pendue à son cou par un cordon de cuir.

—Elle vient de nos ancêtres; c'est l'héritage du fils aîné dans ma famille, dit-il avec orgueil en la montrant au Français.

Celui-ci ne fut pas peu étonné de remarquer, sur cette médaille, l'effigie de Louis XIV, gravée en relief, dans un nimbe de rayons de soleil.

A la pile on lisait:

C'était, en effet, un des symboles que les anciens gouverneurs français du Canada remettaient aux sagamos indiens quand ceux-ci avaient rendu des services à notre gouvernement. Adrien saisit alors le sens de la question que Shungush-Ouseta lui avait faite par rapport à la santé du «chef, le Soleil.»

Le soleil ne mourant pas, l'Indien croyait que Louis XIV vivait encore et éclairait le monde de sa lumière.

—Qui vous a donné, cette médaille? demanda-t-il.

—Mon père qui l'avait reçue de son père, qui…

A ce moment, une voix agaçante, comme le grincement d'un méchant couteau coupant du liège se fit entendre.

—Ah! par exemple! vous voilà dans un joli état, mar'chef! J'en aurai des maux pour astiquer votre fourniment.


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