CHAPITRE VII

Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en partant, elle entendit l'amiral dire à Marie:

«Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez de nom!»

Il fut interrompu par les petits garçons, qui s'accrochaient à lui comme à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit.

Anna tâcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth; mais cela ne l'empêcha point de se demander si l'on avait parlé de cela dans l'autre maison, où les Croft étaient allés d'abord.

On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à coupLouisaentra seule, disant qu'elle était venue à pied pour laisser plus de place à la harpe qu'on apportait. «Et je vais vous dire pourquoi, dit-elle: Papa et maman sonttout tristes ce soir, maman surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'idée d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'à son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour que sa pensée ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.»

La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre avant qu'il eût atteint sa vingtième année. On l'avait fait marin, parce qu'il était stupide et ingouvernable; on se souciait très peu de lui, mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut guère regretté quand la nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses sœurs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire en l'appelant «pauvre Richard», mais en réalité il n'avait été rien de plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit, vivant ou mort, qu'à ce diminutif de son nom.

Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se débarrasser, il avait été six mois sur la frégateLaconia, commandée par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier, il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées qu'ils eussent jamais reçues de lui; les autres n'étaient que des demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention, et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui de son fils, c'était par un de ces phénomènes de la mémoire assez fréquents chez les personnes distraites.

Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient oubliées, l'avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort. M. Musgrove l'était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au cottage ils avaient besoin d'être écoutés et égayés.

Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et répéter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, cebeau jeune homme qu'on avait rencontré plusieurs fois en revenant de Clifton huit années auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer à ce supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des bontés qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée agréable.

Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M. Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l'avait invité à dîner avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu, à son grand regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu'elle n'avait plus qu'une semaine de tranquillité; mais elle faillit rencontrer le capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'aîné des petits garçons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s'occuper de la mère pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrivée lui donna plus d'embarras que d'aide.

Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup; il pouvait au moins prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture et parla ensuite à voix basse et d'un air inquiet au père et à la mère. Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dîner plus tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l'eût invité à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d'une manière charmante, comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi avec une grâce si exquise, qu'il leur avait tourné la tête. Elles s'échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit garçon.

La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l'enfant. M. Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant. «Oh! non,» s'écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea d'avis; puisque l'enfant allait si bien, ilpouvait aller passer une heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s'y opposa:

«Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque chose arrivait!»

L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne voyait rien d'alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se séquestrer ainsi. L'enfant devait rester couché, et s'amuser aussi tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père? C'était l'affaire d'une femme, et ce serait absurde à lui de s'enfermer à la maison. D'ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth. Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu'il allait s'habiller et dîner chez son père.

«Votre sœur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n'aimeriez pas à quitter l'enfant. Je suis inutile ici,Annam'enverra chercher s'il est nécessaire.»

Les femmes comprennent généralement quand l'opposition est inutile. Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais aussitôt qu'elle fut seule avec Anna:

«Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce pauvre enfant malade,et pas une âme pour nous tenir compagnie le soir. Je le prévoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose désagréable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que les autres. Il n'a pas de cœur; laisser ainsi son pauvre petit garçon! Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si égoïste. Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m'est pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de soigner l'enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier?

—C'était l'effet d'une commotion soudaine; j'espère que rien n'arrivera qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur, et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes.

—Il me semble que je suis aussi bonne mère qu'une autre; mais ma présence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis à donner des coups de piedautour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut pour cela.

—Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui?

—Pourquoi non? son père le fait bien. Jémina certainement est si soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne suis pas plus inquiète que lui. Hier, c'était bien différent, mais aujourd'hui!

—Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir, laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront pas mauvais que je reste avec lui.

—Parlez-vous sérieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu quelle bonne idée! En vérité, autant que j'y aille. Je ne sers à rien ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments d'une mère: vous êtes la personne qu'il faut. Jules vous obéit au moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on désire beaucoup que je fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de rester seule. Quelle excellente idée! Je vais le dire à Charles, et je serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais j'espère que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le bien, si je n'étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant.»

Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un ton joyeux:

«Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle me l'a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup mieux, car je n'ai pas dîné à Great-House depuis mardi.

—Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison pour garder notre enfant malade?»

Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle, elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de là?

Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou avec déplaisir. S'il avait désiréla revoir, il n'aurait pas attendu jusque-là, puisque les événements lui avaient donné l'indépendance qui lui manquait d'abord.

Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique.

Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain, chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue, voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se rencontreraient.

Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles vint pour chercher ses chiens. Ses sœurs le suivaient avec Wenvorth, qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles vint à la fenêtre direque tout était prêt. Anna resta seule, achevant de déjeuner comme elle put.

«C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans la même chambre!

Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue. Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu. Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement:

«Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.»

En général, Marie manquait d'égards pour sasœur, mais cette fois elle ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait.

«Changée à ne pas me reconnaître!...»

Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était toujours le même Frédéric Wenvorth!

«Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation.

Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse.

Il avait eu pour elle un profond attachement etn'avait jamais vu depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour toujours son pouvoir.

Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner son cœur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, excepté Anna Elliot. Il disait à sa sœur: «Je demande une jeune fille entre quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires, quelques flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce pas assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des femmes?»

Il disait cela pour être contredit. Son œil fier et brillant disait qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une grande douceur.»

A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble. Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas servir plus longtemps de prétexte à sa tante.

Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois, ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux cœurs aussi unis qu'ils l'étaient autrefois.

Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre.

Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit. Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine, lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers ni fourchettes.

Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie:

«Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!»

Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua à soulager son cœur.

Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle, elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés.

«Votre premier navire était l'Aspic.

—Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli;j'ai été son dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est encore bon.

—Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On ne vit jamais un meilleur sloop que l'Aspicdans son temps. Vous n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu de protection!

—Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer. J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais besoin de faire quelque chose.

—Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut qu'il retourne bien vite en mer.

—Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en montant sur l'Aspic, de voir quel vieux navire on vous avait donné?

—Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher vieilAspic. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvreAspic. Il dura quatre jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et, son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.»

Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer librement leur pitié et leur horreur.

«C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le commandement de laLaconiaet prit à bord notre pauvre cher fils? Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie toujours.

—Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.

—Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si bon ami.»

Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par un signe de tête et s'éloigna.

Les jeunes filles se mirent à chercher laLaconia, et le capitaine se donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses meilleurs amis.

«Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais laLaconia. J'ai gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma sœur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était marié, l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux à cause de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand j'eus le même bonheur dans la Méditerranée.

—Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous avez fait.»

L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi, et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise.

«Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse.

—Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé, si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!»

En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour représenterla bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite.

Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule.

L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées, il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait:

«Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles.

—Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.»

L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est pour un bal, ou en visite.

«Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais parl'impossibilité d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux femmes, et auquel elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme à bord, et aucun navire commandé par moi n'en recevra jamais.»

Sa sœur s'écria:

«Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre. Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires que j'ai habités.

—Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre mari, et la seule femme à bord.

—Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa sœur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre superfine et extraordinaire galanterie?

—Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une chose fâcheuse.

—Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que deviendrions-nous, nous autrespauvres femmes de marins, si les autres pensaient comme vous?

—Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et sa famille à Plymouth.

—Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être toujours sur l'eau douce.

—Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme.

—Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si: je n'ai plus rien à dire.»

Il se leva, et s'éloigna.

«Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft.

—Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne, Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les Indes occidentales,car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama.»

Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à répondre.

«Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur. Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et, grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.

—Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis tranquille que quand il est revenu.»

On dansa pour terminer la soirée.Annaoffrit ses services, et fut heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des déférences de tout le monde.Louisaet Henriette semblaient si occupées de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales. Quoid'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries?

Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose; elle entendit qu'on répondait:

«Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais fatiguée.»

Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée:

«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le refus d'Anna il se retira.

Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus qu'elle n'en pouvait supporter.

Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si aimables, qu'il ne put s'arracher de là.

Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un tour en voiture.

L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross,quand Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.

Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez son père à une demi-lieue d'Uppercross.

Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place.

Mme Musgrove et Mme Hayter étaient sœurs, mais leur mariage leur avait fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient les premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter, l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la société sans leurs relations avec Uppercross.

Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille comme manières et culture d'esprit.

Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les misses Musgroveavaient seulement une conscience de leur supériorité qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.

Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle était aimée du capitaine. Laquelle des deux sœurs préférait-il? Henriette était peut-être plus jolie,Louisaplus intelligente. Les parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de rien.

Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur la préférence de Wenvorth. Charles penchait pourLouisa, Marie pour Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû, d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre; c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme à se distinguer.

«Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs! S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, cene serait qu'une nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.»

Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent avec cette famille.

«Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie? Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi droit à sa considération.

«Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné, et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui aune telle propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je serai très satisfait.»

Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre. Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir celle d'Uppercross du DrShirley, malade et infirme. Quand il revint, hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir oublié toute cette affaire.

Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était seule avec le petit malade couché sur le divan.

La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d'esprit habituelle, il tressaillit.

«Je croyais les misses Musgrove ici;» puis il alla vers la fenêtre pour se remettre et décider quelle attitude il prendrait.

«Elles sont en haut avec ma sœur, et vont bientôt descendre,» répondit Anna toute confuse.

Si l'enfant ne l'avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le capitaine aussi bien qu'elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence. Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction, elle vit entrer quelqu'un. C'était Charles Hayter, qui ne fut guère plus content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l'avait été d'y trouver Anna.

Tout ce qu'elle put dire fut:

«Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma sœur vont descendre.»

Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais, voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la porte restée entr'ouverte fut poussée par l'autre petit garçon, enfant de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise; comme il ne s'en trouvait pas là, il demanda un jouet; il s'accrocha à la robede sa tante, et elle ne put s'en débarrasser. Elle pria, ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir à grimper sur son dos:

«Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous.

—Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obéissez-vous pas? Entendez-vous votre tante? Venez près de moi, Walter, venez près du cousin Charles.»

Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu'un enlevait l'enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou d'Anna, et emportait le petit garçon avant qu'elle sût que c'était le capitaine.

Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient tumultueuses. L'action du capitaine, la manière silencieuse dont il l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela donna à Anna une telle confusion de pensées qu'elle ne put se remettre, et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter la chambre. Si elle était restée, c'était là l'occasion d'étudier les quatre personnes qui s'y trouvaient.

Il était évident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton vexé, après l'intervention du capitaine:

«Il fallait m'obéir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter votre tante.»

Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu'il aurait dû faire lui-même? Mais elle ne pouvait guère s'intéresser aux sentiments des autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens.

Elle était honteuse d'elle-même, humiliée d'être si agitée, si abattue pour une bagatelle; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de solitude et de réflexion pour se remettre.

Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la femme.

Elle supposait que Louisa était préférée à sa sœur, mais sa mémoire et sonexpériencelui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni pour l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucunefatuité et ne connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles.

Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M. Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.

Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit:

«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.»

Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'yaller; mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi, pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove, car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa sœur et ne pas entraver leurs plans.

«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade? disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce qu'on peut dire: Non?...»

Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.

Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa sœur; elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l'air et l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiquesdescriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la conversation du capitaine avec les deux sœurs. C'était un simple bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée, le capitaine ajouta:

«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma sœur! Ils font ce matin une longue promenade en voiture: nous pourrons les voirenhaut de ces collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma sœur ne s'en préoccupe pas.

—Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.»

Cela fut dit avec enthousiasme.

«Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un silence.

Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les images de jeunesse, d'espoir et de printemps.

Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit.

On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop. Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme.

«Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.»

Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et, prenant sa sœur à part, elle parut discuter vivement.

Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voirsa tante, puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas.

Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un regard méprisant:

«C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas allée deux fois dans ma vie.»

Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris, qu'Anna vit parfaitement.

Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait très animée et disait:

«Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette visite. Ce n'est pas moi qui me laisseraisinfluencer pour faire ce que je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais. Henriette allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance ridicule.

—Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée?

—Mais oui, j'ai honte de le dire.

—Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre sœur ne sait pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves demandant force et fermeté. Votre sœur est une aimable personne, mais vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur, donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient fermes.»

Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine qui a résisté aux tempêtes de l'automne.Pas une tache, pas une piqûre. Tandis que ses sœurs ont été foulées aux pieds, cette noisette, dit-il avec une solennité burlesque, est encore en possession de tout le bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant au ton sérieux:

«Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle cultivera toutes les forces de son âme.»

Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger, de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent: elle entendit Louisa, qui disait:

«Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueildesElliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?»

Le capitaine répondit après un silence:

«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé?

—Oui, certainement.

—A quelle époque?

—Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles assez lettré, et persuada à Anna de refuser.»

Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement.

Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous.

Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux, quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent exclusivement l'un de l'autre.

Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine,et ils marchaient aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le suivre.

Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral, qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en tiers dans une voiture à un seul cheval.

On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa sœur.

«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous en prie.»

L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un mot, l'aida tranquillement à monter en voiture.

Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un mélange de joie et de chagrin.

Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait de Frédéric!

«Il veut certainement épouser l'une des deux,dit l'amiral; mais cela ne nous dit pas laquelle.

—Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à Yarmouth?

—Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation longtemps auparavant.

—Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille. Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les distingue à peine l'une de l'autre.

—Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral,faites donc attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle, puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette pensée la conduisit jusqu'au cottage.

L'époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé, et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un mille du capitaine; elle irait à la même église; les deux familles se verraient.

D'un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu'elle semblerait plutôt l'éviter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y gagner, ainsi qu'en changeant la société de Marie contre celle de lady Russel.

Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible; mais elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une était trop calme, l'autre pas assez.

La fin de son séjour àUppercrossfut marquée par un événement inattendu.

Wenvorth s'était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'était jamais complètement rétabli d'une blessure reçue deux années auparavant.

Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant d'enthousiasme qu'on résolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on fût en novembre, le temps n'était pas mauvais.

Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut résolu.

On renonça à l'idée d'aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer les chevaux de M. Musgrove, et l'on se réunit de bonne heure pour déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme. Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop avancée pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend presque à pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie, si animée pendant la belle saison,la promenade du Cobb, et la belle ligne de rochers qui s'étend à l'est de la ville, toutes ces choses attirent l'œil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on veut le revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, ses longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, cernée par de sombres rochers. On est là si bien à contempler rêveusement la mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, et surtout Pumy avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où poussent pêle-mêle des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites attestant le long travail du temps qui a préparé ces endroits merveilleux, égalés seulement par les sites fameux de Wight! Il faut avoir vu et revu ces endroits pour connaître la beauté de Lyme.

Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb; le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville et le capitaine Benwick.

Benwick avait été commandant sur laLaconia. Les louanges que Wenvorth avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross, mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant. Il avait épousé la sœur de Harville et venait de la perdre. La fortune leur était arrivée après deuxans d'attente, et Fanny était morte trop tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures qui souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme, réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires.

La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui; il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec une autre, et sera encore heureux.»

Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu.

Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de Wenvorth fut charmant.

Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter.

Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!»

On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les fenêtres contre les tempêtes de l'hiver.

Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages, donnait àAnna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la fois.

Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait, vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche.

Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme cœur et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés.

On alla dîner, et l'on était si content que tout fut trouvé bon: les excuses de l'hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à Lyme étaient inutiles.

Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'eût jamais cru; elle n'avait aucun ennui d'être assise à la même table que lui, et d'échanger quelques mots polis.

Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils étaient les héros, le hasard plaça Benwick à côté d'Anna. Elle se mit à causer avec lui par une impulsion de bonté naturelle; il était timide et distrait, mais les manières gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur effet, et elle fut bien payée de sa peine.

Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie; et Anna eut le double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile en l'engageant à surmonter sa tristesse: cela fut amené par la conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne demandaient qu'à s'épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse de l'époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus grands poètes, ils cherchèrent s'il fallait donner la préférence à Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d'Abydos ou au Giaour; il montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les descriptionspassionnées et l'agonie désespérée de l'autre. Sa voix tremblait en récitant les plaintes d'un cœur brisé, ou d'une âme accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie.

Anna lui demanda s'il faisait de la poésie sa lecture habituelle; elle espérait que non, car le sort des poètes est d'être malheureux, et il n'est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d'en goûter les jouissances dans la vie réelle.

Benwick laissa voir qu'il était touché de cette allusion à son état d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit de priorité sur Benwick, elle l'engagea à faire dans ses lectures une plus grande place à la prose; et comme il lui demandait de préciser, elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux; tout ce qui lui parut propre à élever et fortifier l'âme par les plus hauts préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et religieuse.

Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour montrer son peu de foi en l'efficacité des livres pour un chagrin comme le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de les lire.

La soirée finie, Anna s'amusa de l'idée qu'elle était venue passer un jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme qu'elle n'avait jamais vu.

En y réfléchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n'était pas en rapport avec sa conduite.


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