CHAPITRE XII

Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour regarder la marée montante, qu'un léger vent du sud-est amenait en larges nappes sur le rivage uni.

Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise matinale, Henriette dit soudain:

«Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps dernier. Il a dit lui-même qu'un mois passé à Lyme lui a fait plus de bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C'est fâcheux qu'il n'y demeure pas toute l'année. Il ferait mieux de quitter Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances qui luirendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise d'avoir ici un médecin à sa portée, en cas d'une nouvelle attaque. Je trouve bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute leur vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel qu'Uppercross, où, excepté notre famille, ils n'ont personne à voir. Ses amis devraient l'engager à venir: il aurait facilement une dispense de résidence. Mais pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est si scrupuleux! Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une conscience exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu'un autre remplirait aussi bien? S'il venait à Lyme, il ne serait qu'à six lieues, et pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.»

Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête à sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on pouvait dire de raisonnable et d'à-propos. Elle comprenait les droits du docteur Shirley à la retraite et la nécessité d'un remplaçant; elle poussa l'obligeance jusqu'à insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier fût marié.

«Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à Uppercross et fût dans l'intimité du docteur. On m'a toujours dit qu'elle a unegrande influence sur ses amis. Je la crains parce qu'elle est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la voudrais voir à Uppercross.»

Anna s'amusa de voir que les intérêts d'Henriette mettraient lady Russel en faveur. Elle n'eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth s'approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville. Arrivés à l'escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un gentilhomme qui s'effaça pour leur livrer passage.

Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l'éclat à ses yeux. Il était évident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperçut et jeta à Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: «Cet homme vous admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.»

Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l'auberge. Anna, en se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l'inconnu, qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c'était l'étranger, et que c'était son groom qu'elle avait aperçu près de la maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et s'excusa desa brusque apparition avec une grâce charmante. Il paraissait avoir trente ans: ses traits, sans être beaux, étaient si agréables qu'Anna eut le désir de le connaître.

Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d'une voiture attira les convives à la fenêtre. C'était un curricle conduit par un groom en deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour, accompagné des saluts obséquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et saisit les rênes.

«Ah! c'est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine Wenvorth en jetant un regard à Anna. «Pouvez-vous, dit-il à l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir?

—C'est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres.»

Elliot! on se regarda en répétant ce nom.

«Dieu! s'écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n'est-ce pas le plus proche héritier de mon père? Dites-moi, monsieur, dit-elle en s'adressant à l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il appartient à la famille de Kellynch?

—Non, madame, il n'a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom a dit que son maître sera un jour baronnet.

—Vous voyez! s'écria Marie ravie; héritier de Sir Walter! Soyez sûrs que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je regrette de ne l'avoir pas mieux regardé. Quel malheur! Si j'avais été avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai à peine regardé; j'examinais les chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappée. Son manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée aussi.

—Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à votre cousin.»

Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d'années, leur père et M. Elliot n'étaient pas dans des termes à rendre une présentation désirable.

Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d'avoir vu son cousin, et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontré dans le corridor: Marie se fût froissée que sa sœur eût reçu une politesse dont elle n'avait pas eu sa part.

«Vous parlerez sans doute de cette rencontrequand vous écrirez à Bath, dit Marie. Il faut que mon père le sache: n'y manquez pas.»

Marie n'écrivait jamais à Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse correspondance reposait sur sa sœur.

Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se rapprocha d'Anna. On parla encore de WalterScottet de lord Byron, sans pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d'Anna.

«Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu'il eût plus souvent votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'être confiné ici. Mais, que voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer.

—Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l'été dernier, je crois?

—Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir.

—Et il ne l'a pas su tout de suite?

—Seulement les premiers jours d'août, en revenant du Cap. Je n'étais pas là pour le préparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon capitaine Wenvorth?Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour et nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!»

On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et lesMers bleuesne pouvaient pas manquer d'être cités en présence de la mer; mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule préféra sauter comme elle l'avait déjà fait avec l'aide de Wenvorth. Il résista d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois, le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux.

Elle sourit en disant: «Je suis décidée à sauter.» Il avança les mains, mais elle s'élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb! On la releva évanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux étaient fermés, le pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut horrible pour tous.

Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il était aussi pâle qu'elle, et la regardait, muet de douleur. «Elle est morte, s'écria Marie, saisissant lebras de son mari, déjà glacé de terreur. Henriette s'évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l'avaient soutenue.

Wenvorth, qui semblait accablé, s'écria d'un ton de désespoir: «Personne ne viendra-t-il m'aider?

—Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'écria Anna. Je peux soutenir Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.»

Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit, mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et s'écriait avec le plus profond désespoir:

«Ah! ciel! son père et sa mère!

—Un médecin, dit Anna.»

Ces mots semblèrent l'électriser; il s'élançait déjà, quand Anna dit vivement:

«Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick? il sait où demeure le docteur.»

Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre corps évanoui et disparut en un instant.

Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux, de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa, sanglotait, et quand iltournait les yeux, il voyait son autre sœur évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse, qui l'appelait à son aide.

Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zèle que l'instinct lui suggérait, s'efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux derniers semblaient se laisser diriger par elle.

«Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel?

—Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge?

—Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez soin des autres.»

Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte. Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa. Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait avertis.

Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée chezlui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis que Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa sœur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains, comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par la prière et le silence.

Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa:c'était une garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même. Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent sincère et vrai, qui était irrésistible.

Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée. On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre, les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement. Musgrove, est-ce vous ou moi?»

Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa. Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant l'accident de sa sœur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et consentit à partir.

A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth qui disait:

«C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre sœur à la maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de ses enfants.»

Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'émotion. Elle entra dans la chambre.

«Vous resterez pour la soigner, j'en suis sûr, lui dit-il avec un élan et une douceur qui semblaient rappeler le passé.» Elle rougit fortement, et lui, reprenant possession de lui-même, s'éloigna.

Elle dit qu'elle était prête, et heureuse de rester, qu'elle y avait pensé, et souhaité qu'on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon.

Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et d'envoyer demain, de bonne heure, l'équipage à Uppercross pour donner des nouvelles de Louisa.

Quand Marie sut ce qu'on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit avec amertume de l'injustice qui lui faisait préférer Anna: elle, la sœur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et la laisser retourner sans son mari! Non, c'était vraiment trop dur! Elle en dit tant que Charles dut céder.

Jamais Anna ne s'était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaientles plus petits détails de la matinée: ici elle avait écouté les projets d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne put donner qu'un moment à tout ce qui n'était pas Louisa.

Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna; l'accident arrivé ce jour-là les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c'était peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage. Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie, et de l'exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi. Elle crut qu'elle n'était appréciée qu'en raison de son utilité.

Elle s'efforça d'être calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle eût soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu'il ne serait pas longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait reculé devant cette tâche.

Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s'assit entre elles deux; ce fut ainsi qu'Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne pouvait rien prévoir.Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il tâchait d'avoir l'air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb, il ne put se contenir, et s'écria:

«Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah! Dieu! si j'avais refusé au moment fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle était si vive, si résolue, cette chère et douce Louisa.»

Anna se demandait s'il était encore aussi sûr des avantages et du bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s'il ne pensait pas que cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère manquer de reconnaître qu'un caractère facile a plus de chance de bonheur qu'un caractère très résolu.

On allait vite; la route semblait à Anna moitié moins longue que la veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross. Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans son châle, semblait s'être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers Anna et lui dit à voix basse: «J'ai songé à ce qu'il y a de mieux à faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous pas mieux de rester dans la voiture avec elle,tandis que je vais annoncer la nouvelle aux parents?»

Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c'était une preuve d'amitié et de déférence.

Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit un peu plus calmes, et Henriette contente d'être avec eux, il retourna à Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés.

Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à l'hôtel.

Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien.

Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine Wenvorth paraissait installé à Lyme.

Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant ses enfants.

Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout en ordre.

Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours auparavant! Excepté les enfants de sa sœur, elle était seule à Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres les humbles maisons du village, Anna ne put se défendred'un sentiment de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien des peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne lui restait rien que le souvenir!

Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross.

Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait. Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son père, sa sœur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui en parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des Harville et du capitaine Benwick latouchait bien plus que la maison de son père, ou l'intimité de sa sœur avec Mme Clay. Mais elle était forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.

Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment elles lui parvinrent.

Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse. Elle dit à Anna d'un ton décidé:

«Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous lecourage de m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux.

—C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage, je m'y suis accoutumée.»

Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures mains qu'auparavant.

Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en retournant dans cette maison.

Elle ne songeait point à se dire:

«Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la place à des étrangers!»

Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait aucun soupir de regret.

Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette visite, elle eut des attentions particulières.On causa surtout du triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles; il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée. Cela fit un vif plaisir à Anna.

Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir qu'une même opinion.

C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove, exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma tout, en disant:

«Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?»

Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de cœur et cette simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles.

«C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites pas de cérémonies,montez et visitez toute la maison, si bon vous semble.

—Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent.

—Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il après une pause.

»Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement.

»Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas moyen de s'échapper à soi-même. Je suistrès commodément maintenant avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je n'approche jamais.»

Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral, craignant d'avoir été impoli, ajouta:

«La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot, faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que celle-ci, dites-le-lui, il sera content.»

Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant combien elle s'était tourmentée à ce sujet.

Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et il était impossible de dire quand elle pourrait voyager.

Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent, il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en faveur de Lyme. Toutcela, joint à la conviction d'être très utile, lui avait fait passer une agréable quinzaine.

Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt. Charles se mit à rire:

«Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer, mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour lecœur brisédu capitaine Benwick.»

Charles dit en riant:

«Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est.

»Voici votre œuvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici; quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.»

Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant.

Je laisse ce point à décider au lecteur.

Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on la flattait trop, et continua à questionner.

«Oh! il parle de vous dans des termes....»

Marie l'interrompit:

«Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux fois.

—Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu, Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les perfections de miss Elliot.

—Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un cœur pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel?

—Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être vue,et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un bon prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra bientôt. Ainsi je vous avertis, lady Russel.

—Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle obligeamment.

—Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine.

—Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme votre connaissance à toutes deux.

—Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas.

—En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera, et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut à ses manières.

—Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée.

—Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditerasur son livre, et ne saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux. Croyez-vous que lady Russel aime cela?»

Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis décidée à ne pas le juger d'avance.

—Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.»

Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la rencontre de M. Elliot.

«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une impression défavorable.»

Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans sa description.

Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait résolu de s'absenter une dizaine de jours. Apartir de ce moment, lady Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver à la maison.

Cependant on ne vit pas Benwick.

Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer.

Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les crisdes enfants qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. Anna, jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet ouragan domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après avoir chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette petite gaîté tranquille.

Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'œil. Les Harville avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps.

«Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture.

Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi, longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place, éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, maissans le dire, qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour elle qu'une petite distraction tranquille.

Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de Kellynch-Lodge.

La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath. Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter. Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady Russel à son appartement, rue River.

Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna avait le cœur triste en entrant; elle voyait devant elle un emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand partirai-je?»

Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du bien. Son père et sa sœur furent contents de l'avoir pour lui montrer la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la cause.

Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout d'Uppercross.

Bath avait complètement répondu à leur attente:leur maison était la plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux qu'ils avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du mobilier. Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues déposaient leurs cartes.

Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une petite ville pussent satisfaire sa vanité.

Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entented'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui, qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient une preuve en sa faveur.

Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune.

Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait très heureux.

Anna écoutait, mais sans comprendre.

Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot, dans son désir si vifde renouer des relations si longtemps interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa sœur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées et élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards qu'Anna surprit au passage.

Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M. Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans.

On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait comptéquatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme. Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris.

«Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur. La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère que cela ne lui arrive pas tous les jours.

—Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle a bonne mine et se porte bien.

—Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une pelisse.»

On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabethet son amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière.

Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli visage qu'il n'avait point oublié.

Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance. Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à une seule personne.

Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets, s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même auberge.

Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne devait pas s'adresser uniquementà Anna, il rendit la conversation plus générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir Walter et d'Élisabeth.

L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à Bath.

Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout: c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille.

Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth répondit tout bas:

«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à vous.» Puis elle entendit son père, qui disait:

«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant. Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre esprit délicat.»

Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais. Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être dugowland. Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:

«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage dugowlandpendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.»

Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.

Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle pouvait demeurer avec lady Russel.

La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était aussi vexée quepeut l'être une personne qui passe son temps à prendre les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.

Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du monde, et avec cela un cœur affectueux. Il avait des sentiments d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste, mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme, observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés, et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le disait; mais cela ne l'avait point aigri; et ladyRussel commençait à le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard, et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme Clay.

Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse: «Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter.

Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre; il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté.

Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse Dalrymph, et de sa fille, l'honorablemiss Carteret. Apartir de ce moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas encore vu son père ni sa sœur en relation avec la noblesse, et son désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus d'orgueil, carnos cousins, les Dalrymph, résonnaient tout le jour à ses oreilles.

A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans compromettre la dignité des Elliot.

Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre d'explications et de regrets. Personnene put admirer cette épître, mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et serait très heureuse de faire leur connaissance.»

Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'honorablemiss Carteret. Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant «nos cousines de Laura-Place».

Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place.

Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie. Anna sourit.

«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes instruites, intelligentes et qui savent causer.

—Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite: elle est difficile.

»Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages? Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire ànotre famille) le degré de considération que nous pouvons désirer.

—Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je suisvexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui doit leur être parfaitement indifférente.

—Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront toujours appréciés à leur valeur.

—Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un accueil dû à l'endroit où je suis.

—J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien, est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont au-dessous de lui.» Il regardait enparlant ainsi le siège que Mme Clay avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente de voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu'excusable, en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes relations à son père.

Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde, Anna renouait une connaissance d'un genre très différent.

Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath. Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna, avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche.

Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées. Elle eut des ennuis de toute espèce.

Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin lesjambes la rendit infirme. Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa voiture près du logement de Mme Shmith.

Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment, il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur, aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme, recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.

Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni lesplaisirs du monde où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son cœur, ni éteint sa gaîté.

A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste.

Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité et de distraction.

Comment cela se pouvait-il!

Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée,cette faculté de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout cela venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.

Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.

Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa propriétaire s'était montrée très bonne, et la sœur de cette dame, garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et avait été pour elle une amie précieuse.

«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers, ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à quelques pauvres familles du voisinage.

»Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a échappé à un grand danger, on a le cœur plus ouvert, et Mme Rock sait quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente, qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain. Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête.

—Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux, d'attachementsardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des volumes.

—Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage. Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement, dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.»

Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt d'un ton différent:

«La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis, de Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et dépensière,et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est très riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai en ce moment.»

Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension. Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère.

«Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût extraordinaire! Tout ce qui révolte lesautres: basse compagnie, logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire. Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus? Quel âge a-t-elle? Quarante ans!

—Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes invités pour le reste de la semaine.

—Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth.

—Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a souvent conduite dans sa voiture.

—Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith est l'amie intime de miss Elliot, quila préfère à sa noble parenté d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!»

A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de fortune et ne possédant aucun titre de noblesse.

Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée.

Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres.

Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciéepar un galant homme sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire naître.

Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour qu'il pût déployer toutes ses séductions.

Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en rougissant, et secouait doucement la tête.

«Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur.

—M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais nous ne nous convenons pas.»

Lady Russel répondit seulement:

«J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère, succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna,au physique et au moral, et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle serait d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.»

Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette peinture excitait en elle: son imagination et son cœur étaient séduits.

Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M. Elliot plaidait en ce moment sa cause.....


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