CHAPITRE XVIII

En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci, venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais. Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable, qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était pas?

M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut: elle adorait la franchise et l'enthousiasme.

Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut, et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous; il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de Kellynch, au prochain automne.

On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath, et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.

«Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils?

—Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père.

—Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus. Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois à mon locataire.»

«Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence, parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste.les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que les siens.»Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à Bath avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose.»Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.»Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y dîner demain.»Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot siaimable, et je voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière de la famille dont on s'occupe.»Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités si elle laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants à Great-House pendant un mois ou six semaines.»J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque d'égards.»Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.»Votre sœur affectionnée,»Marie M.»P. S.—Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien, et Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont toujours plus dangereux que ceux des autres.»

«Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence, parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste.les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que les siens.

»Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à Bath avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose.

»Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.

»Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y dîner demain.

»Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot siaimable, et je voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière de la famille dont on s'occupe.

»Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités si elle laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants à Great-House pendant un mois ou six semaines.

»J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque d'égards.

»Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.

»Votre sœur affectionnée,

»Marie M.

»P. S.—Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien, et Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont toujours plus dangereux que ceux des autres.»

Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci:

«J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas nous passer d'une si aimable famille.»Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son consentement. On attend le capitaine Benwick.»Charles se demande ce que dira Wenvorth, maisvous vous souvenez que je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa.»Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur!»Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela dans la tête.»

«J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas nous passer d'une si aimable famille.

»Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son consentement. On attend le capitaine Benwick.

»Charles se demande ce que dira Wenvorth, maisvous vous souvenez que je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa.

»Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur!

»Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela dans la tête.»

Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire.

Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux, s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les voir.

«Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse:

«Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath?

—C'est à cause du général, qui a la goutte.

—La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme!

—Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth.

—Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.

—Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme locataire de Kellynch. Élisabeth,pouvons-nous nous aventurer à les présenter à Laura-Place?

—Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver. Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.»

Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants enfants, on laissa Anna tranquille.

Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth, s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison.

Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissantde la sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un cœur aimant.

Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté, elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà fait probablement; la poésie avait rapproché leurs cœurs. L'idée de Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.

L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et son caractère aussi bien que sur sa destinée.

Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre le cœur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments. Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense.

Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur. Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer cequ'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des officiers qui l'entouraient.

Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord. Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah! c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise. Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous? Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?

—Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.

—Certainement, de tout mon cœur. Nous ferons une bonne promenade, et j'ai quelque chose à vousdire. Prenez mon bras; je ne me sens pas à l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.

—Vous avez quelque chose à me dire?

—Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs. Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme. Pauvre vieux Sir Archibald!

»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder, puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous sommes aussi bien qu'à Kellynch.»

Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle fut obligée d'attendre, car l'amirals'était mis en tête de ne parler que sur la place Belmont.

«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant; mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je l'oublie toujours.»

Anna la nomma.

«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous le connaissez?

—Un peu.

—Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils attendraient.

—Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un excellent caractère.

—Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez, peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.

—Vous vous trompez, monsieur; les manières du capitaine ne me font pas supposer qu'il manque d'énergie. Je les trouve très agréables, et je suis sûre qu'elles plaisent généralement.

—Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric.

—Je n'avais pas l'intention, dit Anna après un peu d'hésitation, de comparer les deux amis.»

Mais l'amiral l'interrompit:

«La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas là de cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l'a écrit à sa sœur. Je pense qu'ils sont tous à Uppercross»

Anna ne put résister à la tentation de dire:

«J'espère, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettredu capitaine qui puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui et Louisa à l'automne dernier; mais j'aime à croire qu'il s'en est allé de part et d'autre sans déchirement! J'espère que le capitaine n'a à se plaindre de personne.

—Non, certainement; Frédéric n'est pas un homme à gémir et à se plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un autre, qu'elle le prenne.

—Vous avez raison; j'espère seulement que le capitaine n'a pas à se plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite, ou même refroidie par une chose semblable.

—Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne témoigne pas même le plus léger étonnement.»

Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il était inutile d'en demander davantage.

«Pauvre Frédéric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence à nouveaux frais. Sophie doit lui écrire de venir; il y a ici de jolies filles, il me semble. Il serait inutile d'aller à Uppercross à présent, car l'autre miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir à Bath?»

Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route. Anna l'aperçut la première fois qu'elle sortit. Elle était avec sa sœur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il commençait à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que M. Elliot s'avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à quelques pas de là, et lui demandait de prendre ces dames.

Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était avec sa mère.

Une place appartenait de droit à miss Elliot l'aînée; mais il y eut un débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.

Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher; Mme Clay ne la craignait pas non plus, et était d'ailleurs solidement chaussée. Mais miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid; et M. Elliot soutint que les bottines d'Anna étaient les plus solides; cela mit fin audébat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empêcher de tressaillir, tout en se disant que c'était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne vit rien; tout était confus autour d'elle. Quand elle put se remettre, on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprêtait à faire une commission pour Mme Clay.

Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif aurait-elle eu? Le capitaine devait être parti?

Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il rougit extrêmement.

Pour la première fois, elle trahissait moins d'émotion que lui. Elle avait pu se préparer, et pourtant elle était émue.

Il lui dit quelques mots. Il n'était ni froid ni amical, mais embarrassé.

Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'Élisabeth ne voulait pas reconnaître M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer, mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique annonça la voiture de lady Dalrymph.

La pluie recommençait; il y eut dans la petiteboutique un mouvement qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher miss Elliot. Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses services plutôt par son attitude que par ses paroles.

«Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de place, et je préfère marcher.

—Mais il pleut.

—Oh! très peu; je n'y prends pas garde».

Après un silence, il dit, en montrant son parapluie:

«Quoique arrivé d'hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si vous tenez à marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher une voiture.»

Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'était bien celui qu'il avait vu à Lyme s'arrêter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manière d'être et ses façons étaient celles d'un parent, ou d'un ami privilégié. Il lui offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu'un bonjour, accompagné d'un doux et timide regard.

Quand ils furent partis, les dames qui étaient avec le capitaine se mirent à parler d'eux.

«Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois?

—Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air.

—Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu'elle n'a jamais vu un homme plus aimable.

—Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je la préfère à sa sœur, malgré l'avis général.

—Moi aussi.

—Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss Elliot. Anna est trop délicate pour eux.»

Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein d'attention, et choisissait des sujets propres à l'intéresser, soit des louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu'à Wenvorth. Elle ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni être calme. Elle espérait être sage et raisonnable plus tard; mais, hélas! elle devait s'avouer qu'elle ne l'était pas encore.

S'il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquerde le voir. Le reconnaîtrait-elle? Qu'en résulterait-il? Déjà elle avait dû dire à son amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.

Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel, aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue. Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu'elle observait attentivement Wenvorth. A la difficulté qu'elle avait à en détacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerçait sur lady Russel une sorte de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa bonne mine.

A la fin, lady Russel détourna la tête:

«Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps: je regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m'a parlé.»

Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu s'assurer s'il les avait aperçues.

Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus forte qu'elle n'était, attendait avecimpatience un concert donné pour le bénéfice d'une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait qu'il serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle désirait causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de lui adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n'avaient voulu le reconnaître, et elle pensait qu'elle lui devait une réparation.

Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.

«Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. Où allez-vous?»

Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme Shmith lui dit d'un air moitié sérieux, moitié malin:

«Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous ne viendrez plus.»

Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux. Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la sœur. Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et du concert, il lui dit en souriant et en rougissant un peu:

«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez renfermée.»

Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.

«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux, comme si ce souvenir étaitencore trop pénible, mais bientôt il ajouta en souriant:

«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa.

—Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils ont tous deux de bons principes et un bon caractère.

—Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......»

Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit sa voix, et continua:

«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande. Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent; mais il semble, aucontraire, qu'il y ait eu chez lui un attachement soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un cœur presque brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il l'aimait sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un tel amour pour une telle femme.»

Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion. Elle sentait son cœur battre plus vite. Il lui fut impossible de continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un détour:

«Êtes-vous resté longtemps à Lyme?

—Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.

—J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.

—Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.

—Les dernières heures furent certainementpénibles, répondit Anna, mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions agréables,» dit-elle en rougissant un peu.

A ce moment la porte s'ouvrit.

«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle.

On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret, regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait au comble du bonheur.

Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le comparer à celui de sa sœur. L'un prenait sa source dans une vanité égoïste, l'autre dans un noble attachement.

Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheurétait en elle-même. Ses yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien. Elle ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du capitaine, le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant Benwick, ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait pu finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce cœur lui revenait enfin; que la colère et le ressentiment n'existaient plus, et qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse. Oui, il l'aimait; ces pensées et les images qu'elles suggéraient l'absorbaient entièrement.

Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très savante.

—Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornezà traduire fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve complète.

—J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne voudrais pas subir un examen sérieux.

—Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait pas naturelle.

—De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer maintenant? dit-elle en regardant le programme.

—Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis plus longtemps que vous ne pensez.

—Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que depuis mon arrivée à Bath.

—Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon esprit.»

M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveillerl'intérêt d'Anna. On éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire.

«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.»

Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du capitaine, qui avait parlé d'elle.

«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.»

Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady Dalrymph.

«C'est un très bel homme, disait-il.

—Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais?

—Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa sœur est la femme de M. Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.»

Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens.

Mais la musique recommença, et elle fut forcéed'y donner son attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.

La première partie du concert étant finie, quelques personnes proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas échangé avec lui un regard ami.

Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation; il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte, d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un sourire et que sa figure s'éclaircit.

Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y prendre place à côté d'Anna. Ace moment elle se sentit toucher l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait chanter.

Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un plus grand sacrifice.

Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu précipitamment.

«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement poussée à encourager Wenvorth.

—Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.» Et il partit.

Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible. Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais connaître les vrais sentiments d'Anna?

Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce soir-là.

Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour.

Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui demanda des détails particuliers sur les personnes.

«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la musique, comme des moineauxqui demandent la becquée. Elles ne manquent jamais un concert.

—Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la salle.

—Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec lady Dalrymph?

—Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai pas vu grand'chose.

—Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable. Vous causiez dans les entr'actes?»

Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux?

—Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que l'univers entier.»

Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre.

«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part, vous qui avez tant d'autres invitations.»

La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnementet de confusion; elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth.

«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je suis à Bath, et que vous me connaissez?

—M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez?

—Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais c'est fini maintenant.

—Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le plaisir de lui parler de vous.

—Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de prendre ma cause en main, elle sera gagnée.

—J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce titre seulement n'hésitez pas à m'employer.»

Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit:

«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi,j'aurais dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss Elliot, dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé, et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot?

—Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui vous le fait croire?»

Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit:

«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé. Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux connaître que le colonel Wallis?

—Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte. Votre supposition n'est pas admissible.

—Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère, chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront pas à sa ruine.

—Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect. Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien? S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M. Elliot qui.....»

Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit. Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot.

«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.

—Vraiment, on en a parlé!

—Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous épousiez M. Elliot.

—Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun fondement,» dit Anna en riant.

Mme Shmith ne répondit pas.

«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath?

—Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.

—Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?

—Oui.

—Pas avant son mariage, sans doute?

—Il n'était pas marié quand je l'ai connu.

—Et vous étiez très liée avec lui?

—Intimement.

—Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était àcette époque: je suis curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui?

—Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si grave, que continuer ce sujet devenait impossible.

La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux silencieuses; enfin Mme Shmith dit:

«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:

»M. Elliot est un homme sans cœur et sans conscience; un être prudent, rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être ou son intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait aucun risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la ruine sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de compassion. Oh! il n'a pas de cœur, et son âme est noire.»

Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus calme:

«Mes expressions vous étonnent; il faut fairela part d'une femme irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.

»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.

—Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma sœur. Je n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.

—Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son mariage. Sa femme était d'une condition inférieure;je l'ai connue pendant les deux dernières années de sa vie.

—On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.

—M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre sœur.

—Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous quelquefois parlé de moi?

—Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais que vous ne ressembliez guère à........»

Elle s'arrêta brusquement.

«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son caractère?»

Ici Mme Shmith hésita:

«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyaisrien de répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant tout me paraissait naturel.

—Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition?

—Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation, et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang. Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois vous donner des preuves.

—Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il est si différent maintenant?

—Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller prendre dans ma chambreune petite boîte incrustée que vous trouverez sur la tablette du cabinet.»

Anna fit ce que son amie désirait, et laboîtefut placée devant Mme Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:

«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité:


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