Un sifflement léger se fit entendre.
--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit Baptiste s'interrompant de nouveau.
--Une balle: l'écorce de l'arbre est déchirée.
--Sauvons-nous!
--Pas de ce côté! la balle vient de là.
--C'est vrai;... mais nous nous éloignons de la rivière.
--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos peaux d'abord nos chemises après....pellis ante chemisam!
Une autre balle siffla et quelques rameaux de sapin, coupés par le projectile, tombèrent sur la tête des chasseurs.
--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de nous couronner de feuillage--corona pro nobis!
Et, tout en s'assurant que leurs fusils étaient en bon ordre et prêts à la riposte, ils s'enfuirent à travers les bois. Rendus à quelques arpents du lieu qu'ils venaient de quitterex abruptoils s'arrêtèrent. Un grand bruit de pas rapides et de branches rompues retentit tout au près.
--Les damnés! ils courent vite, Baptiste. En avant! détournons-les!
Et ils reprirent leur course, décrivant une courbe pour revenir derrière leurs ennemis.
--Guerriers! cria une voix terrible.
A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et presque autant de femmes s'arrêtèrent.
--Prêtez vos oreilles aux voix du sol, et dites-moi ce que disent ces voix.
Alors les vingt-cinq guerriers indiens se couchèrent sur la mousse et prêtèrent l'oreille aux bruits qui s'en élevaient.
--La face pâle, ô chef, se croit plus rusée que nous, dit l'un des guerrier en se relevant; mon oreille entend le bruit de son pied qui court vers la rivière pour nous tromper; mais l'indien est habile et ceux qu'il poursuit ne lui échappent point.
--Notre frère a dit la vérité, ajoutèrent les autres.
--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui courent comme les daims sauvages, retournent vers l'endroit d'où nous venons et renferment les imprudents dans un cercle redoutable.
Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais ils coururent avec tant de légèreté que l'on entendit à peine bruire les feuilles des épinettes qu'ils touchèrent à leur passage. Le chef et les autres guerriers continuèrent à poursuivre les fuyards.
--Arrêtons! dit Paul à son compagnon.
--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici?
--Non, mais on le sera moins si l'on continue à courir de ce côté. Ils ont dû nous suivre à la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et ils vont nous couper la retraite. Allons de ce coté maintenant, et sans faire de bruit.
--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction, l'espace d'une demi-lieue puis ils consultèrent le sol. Alors ils se regardèrent avec une certaine inquiétude.
--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile d'échapper. Si l'on marche, ils nous entendront, si l'on arrête, ils nous prendront.
--Montons dans un de ces grands pins. De là, si nous sommes attaqués, Paul, nous pourrons riposter avec avantage.
--Hormis qu'ils coupent le tronc.
--Ou le brûlent.
Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient pas une minute à perdre.
--Montons! dit Paul.
Ils se mirent en frais de grimper au sommet d'un pin majestueux.
L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils; mais, avec ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et quand il fut sur la première branche, il tira à lui les deux fusils que Baptiste avait gardés, les coucha sur des rameaux au-dessus de sa tête, puis, aida Baptiste à monter. Une fois sur les branches, la besogne devint comparativement aisée.
--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tête, que l'on descendrait plus vite que l'on ne monte.
--Oui, Baptiste,hoc advenire....
Un hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages arrivaient; la nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient vite sous les rameaux.
--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes donc moins agiles et moins rusés que les blancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'échapper comme des renards mal pris dans les piéges.
--Chef courageux, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le courage des visages pâles, parce que tu le connais mieux que nous, toi qui as été blanc autrefois; mais les guerriers des bois ne sont pas peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis.
--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette, c'est le chef des Couteaux-Jaunes....
--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho.
Les guerriers indiens n'entendirent point la faible exclamation des chasseurs perchés sur les rameaux du sapin. Réunis autour de leur chef, ils semblaient attendre ses ordres. Déjà les cimes de la forêt se noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de s'élever faisait un grand murmure parmi les rameaux.
--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin d'ici, dit, à voix basse, le chef à ses guerriers, car nous n'entendons plus le bruit de leurs pas; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins qu'eux; restons ici plusieurs, cachés sous la forêt; soyons muets et attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'éloigner, en criant, comme s'ils retrouvaient leur trace.
A ces paroles succède un long cri de joie, et la troupe obéissante s'élance dans la forêt.
--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à voix basse.
--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages sont rusés.
--Allons-nous descendre?
--Pas maintenant; attendons.
--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses.
--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,... mais le temps des lits de plume est passé!
--Si je continuais mon histoire pour tuer le temps?
--Si tu allais m'endormir?
--Alors, parlons de Lotbinière et du temps passé.
--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.
--Mon histoire du grand trappeur est intéressante, va!
--Tu l'achèveras quand nous serons descendus de ce juchoir.
--Si je ne parle point je vais m'endormir.
--Dors.
--Si je tombe?
--On dira:De branchâ in brancham dégringolat atque facit pouf.
--En voilà du jargon, par exemple.
--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais été au Séminaire, toi, tu ne connais pas ce personnage distingué, Virgile?
--En fait de séminaire je n'ai connu que l'école de mon village, et, en fait de maître, je n'ai eu que ce damné de Racette.
--Racette! Je l'ai connu, quel misérable! c'est lui qui est la cause principale des malheurs de ce pauvre Djos.
--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?
--Brulé dans sa grange probablement.
--Quelle triste destinée!
--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort, de même qu'en la fin tragique de la femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.
--Moi aussi.
--Parle moins fort, Baptiste.
--Ne crains rien, les branches parlent plus fort que nous; elles nous empêchent d'être entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.
--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi ensuite.
Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait de se nicher à la place des oiseaux, ronflait comme s'il eut été couché sur la mousse. Baptiste le tenait d'une main ferme en cas d'accident, car sur ce lit d'un nouveau genre, le dormeur ne pouvait rester longtemps dans la même position; il fallait donner à chaque partie du corps la chance d'être endolorie à son tour. Paul dormit trois heures consécutives, non pas sans pousser quelques plaintes dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant il se prit à rire.
--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en oiseau,Avis sum?
--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanité.
--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.
--Je dors à mon tour.
--Dors.
--Tiens-moi bien.
--Noli timere, j'ai bonne poigne.
Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, rêva qu'il était le roi des oiseaux.
Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel, au dessus de sa tête, des clartés indécises: c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur la terre, au dessous de lui, une obscurité encore profonde: c'était la nuit qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas bougé depuis la veille, et ses guerriers s'étaient montrés aussi patients dans leur cachettes. Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour paraîtra, les chasseurs sortiront de leur retraites, car ils nous jugeront loin d'ici.
Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté de l'Orient, et des rayons de flamme, sortis d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel en se développant comme un immense éventail. La cime des bois parut tressaillir sous les caresses de la lumière, et les feuilles prirent une teinte radieuse. Quelques oiseaux chantèrent, et leurs notes joyeuses se répétèrent au loin. La brise devenait silencieuse à mesure que le soleil montait au firmament et que les oiseaux chantaient.
--Battefeu! Je donnerais trente sous pour le moindre gibier, dit Baptiste... j'ai faim.
--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques uns des sauvages sont cachés dans les environs ils s'éloigneront alors, croyant que nous ne sommes pas ici.
Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté les cris des pique-bois (piverts) et des écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. Le chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire bruire les rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un vieux tronc renversé, il prêta l'oreille aux murmures divers de la forêt. Rien ne dissipa le calme froid de son visage tatoué; les bruits n'avaient rien d'insolite.... Ses regards interrogèrent, aussi loin qu'ils le purent, la forêt profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient continué à fuir, et que les guerriers, lancés à leur poursuite ne les avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient dépêché un envoyé pour le prévenir. Il sentit un vif mécontentement et imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens. C'était le signal convenu. En même temps que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les deux chasseurs, et Baptiste disait à haute voix, mettant le pied à terre:
--Pas plus de sauvages que sur la main!
--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné.
--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste.
--Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant le silence, et plongeait son regard perçant à travers les rameaux, vers l'endroit d'où partaient le rire et les paroles. Il aperçut les deux chasseurs blancs qui écoutaient, immobiles et craintifs, adossés au tronc du sapin. De tous côtés on entendait les craquements des branches sèches sous les pieds, et les secousses des broussailles repliées qui se redressaient violemment après le passage des guerriers.
--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous étions restés une minute de plus dans l'arbre!
--Vendons cher nos vies!
Une balle vint effleurer l'écorce du sapin qui protégeait les deux trappeurs canadiens.
--Les lâches! hurla Paul Hamel.
--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons échapper encore.
--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas entendu de bruit de ce côté; il n'y a peut-être personne.
--Es-tu blessé?
--Non! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil.
--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les voie, les damnés!
Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils n'avaient pas entendu de bruit. Ils passèrent près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son arme et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut Paul Hamel; l'autre se trouva soudain en face d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais le frappa si fort du canon de sa carabine qu'il lui perça le ventre. Le sauvage poussa un rugissement terrible; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur canadien n'eut pas le temps de retirer, des entrailles du guerrier, son arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une bande furieuse, désarmé et garrotté.
--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!
--Il a la face sur la terre comme un lâche qui tombe en se sauvant, dit l'un des guerriers.
--Mon pied lui a écrasé la tête en passant, dit un autre.
--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, ajoute un troisième.
--Allons danser autour de son cadavre, reprit le chef, les mânes des Couteaux-jaunes se réjouiront.
Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le lieu où l'ex-élève était tombé.
--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le chef, je ne le vois plus.
--Il était ici, il y a une minute....
--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était... mais il n'y est plus!...
Et les indiens se regardaient d'un air hébété. Ils se mirent l'oreille contre la terre.
--Le chien de visage pâle!... il court! il est déjà loin.
--Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant! Il y aura fête joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anse, à l'embouchure de la rivière Claire.
Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des Couteaux-jaunes, guidés par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada, au milieu des campagnes où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des hommes civilisés et chrétiens poursuivent, avec non moins de malice et d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes. Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont écoulés depuis le tragique événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie inconsolable. Picounoc et le bossu s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants les portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient pas été longues à se deviner. Le colporteur avait passé bien des fois, depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait semé partout sa marchandise choisie, récoltant, en retour, les gros sous qui s'étaient changés en dollars. Et puis, il avait prêté à courte échéance et à gros intérêts, sur billets ou obligations par devant notaire, les précieux dollars; comme prêtent encore, de nos jours, certains usuriers sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pavé, dans le déshonneur ou le désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs serres; qui croient se racheter aux yeux de la société ou de Dieu, en offrant de temps à autres, avec ostentation, et grand fracas de réclame, aux églises ou aux communautés, une partie des deniers qu'ils ont extorqués aux malheureux! Bref, le bossu était riche, et avait ouvert un magasin à Leclerville, près du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans comme les autres; mais le gaillard portait bien son âge.
On le disait l'habitant le plus à l'aise de la paroisse. Il possédait deux belles terres en culture et une terre à bois, bonne maison, grange vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, montons, porcs et volailles. On le jalousait. L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, il n'est pas, comme moi, accablé par la famille. L'autre: il est si ménager! il tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de pertes, jamais d'accidents, et celui-là: s'il avait une femme gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-être pas mieux que moi....
Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme, bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines.
Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille, établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin. Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le cas actuel.
Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur.
Noémie travaille aumétier, pendant qu'une de ses nièces qui demeure avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre desmarches. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses cinq aunes d'étoffe avant la nuit.
Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé; les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous saurons bientôt comment cela s'est fait.
Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au visiteur qui s'approchait d'elle.
--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf.
--Entrez ici, monsieur.
Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de bois peint en bleu.
--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des nouvelles?
Noémie pencha la tête et pâlit.
--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assuré, déjà, qu'il éprouverait un dommage énorme s'il ne rentrait immédiatement dans ses fonds. Le commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est nécessaire à quelqu'un, c'est bien, au négociant?
Noémie soupira profondément.
--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez encore, vous seriez à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. Un deuil de vingt années doit être assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en voulez pas pour vous même, que ce soit pour votre enfant.
--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je l'espère, conquérir une place au soleil, dit Noémie.
--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra la position qu'il est destiné à occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé, ne vous aurais jamais prêté un sou.
--Je le sais.
--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et sans garantie; je n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui vous met dans le chemin aujourd'hui.
--S'il pouvait attendre que mon fils soit reçu avocat!
--Noémie, vous ne savez pas comme sont épineux les commencements d'une carrière. Il s'écoulera nécessairement plusieurs années avant que Victor puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez.
--Trois cents louis? dites-vous.
--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prêté à intérêt composé....
--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-là.
--Noémie, si vous vouliez!...
--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....
--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutôt, dites un mot, faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-même....
La veuve, émue et troublée, ne répondit rien.
--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà comme s'il était mien, un avenir prospère: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne détestait pas Marguerite.... Que de bonheurs à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mérite pas autant!
--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...
--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la première fois que vous êtes cruelle à mon égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, sans doute....
--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aimé?
--Noémie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est témoin. Aimez-le toujours, évoquez son souvenir sans cesse oubliez-moi pour ne voir que son image adorée! si j'en souffre, ce sera en secret; et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous aime.
--Vous méritez bien d'être aimé, reprit Noémie à voix basse et d'un air effrayé.
--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi un peu!...
On dit que j'aime les pommesA la douzaine!On dit que j'aime les pommesA la douzaine!J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, ni deux, ni une, ni point.A la douzaine que j'aime, que j'aime!A la douzaine que j'aimerai!
On dit que j'aime les pommesA la douzaine!On dit que j'aime les pommesA la douzaine!J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, ni deux, ni une, ni point.A la douzaine que j'aime, que j'aime!A la douzaine que j'aimerai!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, ni deux, ni une, ni point.
A la douzaine que j'aime, que j'aime!
A la douzaine que j'aimerai!
C'était Geneviève la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain des écoliers.
--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.
--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la nuit pour moi, la nuit pour toi, la nuit pour Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu, la nuit pour tous les fous!
On dit que j'aime les pommesA la douzaine!
On dit que j'aime les pommesA la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
--Comme tu es éveillée, Geneviève.
--Je suis éveillée parce que je suis triste; je chante parce que je pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? On dit qu'elle va se marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier mineure.
La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe à la folle d'entrer dans la chambre où se trouvaient Picounoc et Noémie.
Elle y entra en effet.
--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous? Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux pas être longtemps.
On dit que j'aime les pommesA la douzaine!On dit que j'aime les pommesA la douzaine!
On dit que j'aime les pommesA la douzaine!On dit que j'aime les pommesA la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, accoutumés qu'ils étaient à ces folies inoffensives.
--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le bossu, de ce pas-là; il m'a promis une épinglette pour me mettre dans les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me montre, ça fond comme le beurre dans la poêle!
--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.
--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, dit Picounoc.
--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant à Noémie, si je le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui était un bon patriarche. Je l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il avait un beau manteau qu'il prêtait aux dames trop frileuses. Mais tiens! je m'aperçois bien que vous me dérangez, adieu! bon jour, bon soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous vous en allez, ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!
Et elle sortit.
--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres.
Noémie avait des larmes dans les yeux.
--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de faire l'impossible pour le désarmer et vous le rendre un peu plus favorable.
Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, mais son visage impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages à déguiser ses sentiments et à cacher ses émotions. On lui délia les pieds pour qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrière le dos. Il trébuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrassé. On le rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'était pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas été, comme son compagnon qu'il croyait mort, atteint par une balle meurtrière. Que d'ignominies et de souffrances lui eussent été épargnées! Il eut envie de réveiller la sensibilité du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait dû aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait, ce chef n'était pas un véritable indien, mais bien un renégat.
--Chef, dit-il en français, car je vois bien que tu n'es pas né dans les bois, et que tu es un enfant des peuples civilisés, au nom de la mère qui t'a donné le jour, rends-moi donc la liberté, et jamais, je le jure, je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.
--La mère qui m'a donné le jour a bien eu tort, répondit, en français, le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes mains.
--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal.
--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens.
--Comment? mais il y a une justice.
--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai juré que je me vengerais! et je voudrais bien que tous ceux à qui je garde rancune passassent à la portée de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque ceux que je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets.
--De quelle place viens-tu? chef.
--Cela ne te regarde en rien.
--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, à son tour, le chef.
--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.
Le faux indien se mordit les lèvres et ses yeux lancèrent un éclair de feu.
--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne fois!
--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.
--Tu le connais donc?
--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt, à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.
Le renégat rougit sous son masque de cuivre.
Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au loin la forêt.
--Well!well! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont assesstioupidespourcry upsi fort.
--Bene!bene!fusillabimus omnes! nous les fusillerons tous s'ils continuent à se trahir.
Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et plaisant.
L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et, au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé, comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine. Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort. Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt.
Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas son camarade.
A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal, mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures. L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles, car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes. Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière. Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit.
Une détonation soudaine l'éveilla après deux heures de repos. Il se leva d'un bond, et, croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à fuir au hasard. Il avait à peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en face de trois hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise et sa joie, de lâcher un mot latin:O quam felix!Le plus grand des trois chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'étonnement en entendant cette voix et ce latin; un autre dit:
--He speaks latincomme une vache espagnole. Le troisième, plus étonné que les autres, s'écria:
--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui êtes-vous donc. Je ne vous remets pas moi?
--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays, au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis.
--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom, puisque vous vous êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!
L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, à la grande stupéfaction de Félix.
--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent reprit l'ex-élève; cela m'échappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais pas que je prononçais votre nom. Vous vous appelez donc Félix?
--Félix Rivard, pour vous obéir.
Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs avec une indifférence mal dissimulée.
--J'ai été au séminaire de Québec, dans mon enfance....
--Au séminaire de Québec!... Et après?
--Après! dans les chantiers de la Gatineau.
Une émotion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses yeux se fixèrent avec une attention, extrême sur le nouveau chasseur.
--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque gibier à me mettre sous la dent?
--Une perdrix, deux perdrix même, que Félix vient de tuer.
--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a éveillé et me donne trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre.
--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui était-il?
--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir mon dîner, et je vous conte, en deux mots notre histoire.
L'anglais dit: C'est moi allumethe fire and cook theperdrix. Et il se mit à l'oeuvre.
--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi, puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le mort, ça y était. Nous avons passé la nuit dans le faîte d'un arbre comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper à nos pieds. Si nous étions restés dans notre cachette cinq minutes de plus, nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.
--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?
--Nous les pensions décampés.
--Sont-ils nombreux?
--Vingt cinq, sans les femmes.
--Nous ne sommes que quatre....
--Si nous pouvions délivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq.
--Baptiste?
--Oui, le connaissez-vous?
--C'est un brave! Il nous a laissés au lac Supérieur, il y a un mois environ. Nous avons protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un chef cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille Lithchanrée.
--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la troupe à laquelle je n'ai échappé que par miracle, et qui emmène prisonnier mon cher camarade.
--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, le chef des Couteaux-jaunes! En marche alors!
--Vous êtes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec une sorte de respect, l'ex-élève.
--Oh yes! that is the man, reprit vivement l'anglais, c'est ça le grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir!
--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.
--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-élève, et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous chasserons ensemble....
--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au nouveau compagnon.
--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de leste dans l'estomac,in stomacho meo!
Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil mélancolique.
--Le nouveau camarade il est drôle comme undevil, observa en riant le trappeur anglais.
L'ex-élève eut vite fait son repas: Une gorgée d'eau maintenant, pour me rincer le palais, dit-il, et filons!
--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur.
--A quelques heures seulement.
--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous.
--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par où ils ont coutume de passer.
--Ils iront peut-être à l'embouchure de la rivière Claire pour faire la pêche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant dans la forêt, observa Félix Rivard.
--Oh! yes, dit l'anglais, car ils ontmuch wisky.
--Ils ont coutume de faire la traite à la baie d'Hudson; j'ai entendu parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-élève.
--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre à la rivière Athabaska. Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons par le fort Pierre à Calumet pour acheter de la poudre et des balles.
--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon pauvre compagnon de chasse, et nous arriverons trop tard.
--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, et se complaisent trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tôt. Ce n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils s'arrêtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se gorgent de sang.
--God dam!frémit l'anglais en serrant sa carabine.
Ils marchaient depuis quelques heures à peine, quand ils entendirent la clameur joyeuse des indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice prochain de Baptiste.
Picounoc sortit de chez Madame Letellier avec l'espérance dans l'âme: J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans sont passés et la volupté que j'ai si longtemps désirée semble m'être promise. Qu'est-ce que c'est que vingt années de martyre pour une heure de pareilles jouissances? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure seulement que je la posséderai, mais pendant des années, car je ne suis pas vieux encore! je suis solide et plein de vigueur! Oh! la persévérance! la persévérance! quelle force et quelle vertu! Je n'ai que celle-là, mais!... Si je me faisais illusion! Illusion! Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement, impitoyablement? Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a accueilli avec froideur, avec indifférence? Illusion? Allons donc! on n'est plus à l'âge des illusions. Elle s'incline vers moi, elle penche, elle penche, comme... n'importe? je ne suis pas un poète, moi, pour faire des comparaisons. Si Victor son garçon peut monter de Québec maintenant, il la fera bien se décider, lui! Il m'aime, ce Victor; il me considère comme un père!... Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant; je le protégerai, je le pousserai dans le monde. Il faut bien, après tout, qu'on répare un peu le dommage fait au père.... On est chrétien ou on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours, je ne sais pas comment il prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire. Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa grange, j'aurai bien soin de sa veuve.
C'est en se parlant ainsi à lui-même que Picounoc arriva chez son ami le bossu.
--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.
--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre sa résistance, je crois, serait de faire vendre la terre. Quand Noémie se verra dans le chemin elle se montrera plus accommodante.
--Je suis prêt, dit le bossu.
--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu ne me nuiras pas?
--Non, pourvu que mes intérêts soient protégés.
--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.
--Monsieur le marchand, empêchez donc ces gamins de me persécuter, pour l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi!
--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car c'était elle, la pauvre folle, qui entrait--que te font-ils donc, ces mauvais garnements?
--Ils m'appellent "la folle."
--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais bien que tu es plus fine qu'eux.
--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser.
--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le bossu.
--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle; j'aurais du dire:meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ.
Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.
--En me perçant le coeur avec un poignard.
--Penses tu encore à Racette? demanda Picounoc.
--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je l'aimais bien, comme cela, pour lui dire un mot sans faire semblant de rien et continuer ma route.
--Je croyais que vous vous étiez connus intimement, reprit le bossu.
--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue des limbes que je ne puis me remettre chacun. Mais vous autres, je vous reconnais bien toujours. Vous allumiez les étoiles tous les deux pour éclairer le paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Champlain, et vous allumez maintenant la colère de Dieu.
--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu en éclatant de rire.
--C'est presque de l'idiotisme, répondit Picounoc.
--Veux-tu me prêter cela pour jouer un peu? dit-elle au marchand. Elle montrait des rouleaux de fil.
--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.
--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les suis lavées il n'y a pas plus de quinze jours.
Et elle se mit à faire des tourelles et des colonnes avec des fuseaux. Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.
--Tu l'as donc toujours aimée cette femme? demandait le bossu.
--Toujours, depuis que je la connais.
--Et tu en as épousé une autre cependant?
--Avec raison, puisque je suis veuf.
--Farceur, tu fais du mystère.
--C'est mon fort.
--Et tu es devenu veuf si tôt!
--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je ne commençais le siège que d'aujourd'hui, où cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux blancs quand j'entrerais dans la place....
--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur l'épaule, tu es si fort que cela?...
Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la finesse du renard il faut unir la prudence du serpent.
--Mais deux d'un coup! allons donc! son mari et ta femme?...
--Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit la folle, c'est décourageant; comment monter au ciel?
--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.
--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la terre de suite, reprit Picounoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la famine, réduisons-la!
--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? j'ai corrompu tous ses serviteurs.
--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.
--C'est le plus sûr moyen de perdre un homme et de l'empêcher de travailler.
--Aussi, la terre est-elle dans un état pitoyable. Elle ne se vendra pas cher.
--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais?... l'autre affaire....
--Marguerite?
--Oui, il faut que les deux mariages soient célébrés à la même messe. Je deviens ton gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon auguste beau-père.
--Mais si Marguerite refuse?
--Il n'y a pas de si....
--Je m'en vais, dit la folle, excusez.
--Tu reviendras, Geneviève.
--Merci bien de la politesse, vous dites des choses qu'on ne peut pas comprendre; j'aime bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.
--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! dirent à la fois les deux amis.
--Mère, je suis avocat! je viens d'être reçu avec distinction, s'écria un beau jeune homme, en se précipitant, tout joyeux, dans les bras de la veuve Noémie....
--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant le nouveau disciple de Thémis. O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus jamais éprouver les douceurs d'une joie véritable!... Tu viens te reposer! tu vas passer quelque temps avec moi, reprit-elle après un moment.
--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai besoin de respirer l'air des champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord des ruisseaux.... Mais avant tout, j'ai besoin de manger un croûton.
Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce.
--Tiens! ma cousine Henriette! dit le jeune avocat. Comme te voilà belle! comme te voilà grande! Un baiser, voyons! encore un, cela fait oublier la faim.
--Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la veuve avec des larmes dans la voix.
--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.
--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.
Et vous le mangez, vous? petite mère?
--Faut bien!
--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la déroule et voit tomber un morceau de ce misérable pain d'avoine amer que trop de pauvres gens sont condamnés à manger.
--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?
--On y est accoutumé; mais toi!...
--Mais moi? j'en mangerai aussi.
--Va chercher du pain de blé, Henriette.
--Où vais-je aller?... les gens, vous le savez bien, n'aiment guère à prêter....
--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, dit-il.... Bientôt, je l'espère, je pourrai vous apporter de meilleur pain, ma bonne mère. Je pourrai relever cette maison qui tombe, améliorer cette terre qui ne produit plus que du mauvais grain, car je vais travailler; je veux me faire une place au soleil!
La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, il sera trop tard.
--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... Vous êtes malade? les chagrins, le travail et les privations vous ont brisée?...
--Notre terre va être vendue... tu le sais, elle a été décrétée....
--Vendue! c'est vrai! et par celui qui vous a prêté de l'argent pour me faire instruire! C'est pour moi que vous vous êtes ainsi jetée dans la misère! Oh! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma reconnaissance! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu service pendant tant d'années, retire tout à coup ce bras qui nous soutenait?
--Quand on doit, mon fils, il faut payer: souvent le créancier n'a pas tort.
--Le créancier, c'est toujours....
--Monsieur Chèvrefils.
--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente encore un peu. Il comprendra que je suis en état de gagner quelque chose maintenant.
--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon ami St. Pierre est allé lui parler à ce sujet; et s'il est possible d'obtenir du délai, il en obtiendra.
--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!
--Son dévouement ne s'est jamais démenti.
--Vient-il ici souvent?
La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher son émotion et se détourna pour tousser.
--Assez souvent, répondit-elle.
--Sais-tu une chose, mère?
--Non... qu'est-ce que c'est?
--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il t'aimait et serait heureux de t'épouser....
--Il t'a fait de pareilles confidences?
--Indirectement... mais, j'ai compris.... Il ne vous en a jamais parlé?...
--Comme te voilà curieux, fit la veuve en riant.
--Ah! je devine. C'est bien, petite mère, épouse-le, c'est un bon parti... et moi....
--Et toi?...
--Et moi j'épouserai Marguerite