VI

Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin d'échanger quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris de joie.

--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.

--Oh yes! Je les entends.Do you hear?

--Entendamus omnes... répondit l'ex-élève.

Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand l'ex-élève improvisait son latin. Il souriait d'une façon mélancolique. Les autres riaient de bon coeur.

--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en gagnant directement l'embouchure de la rivière Claire.

Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux sa troupe de quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent ordre d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'autre côté où le danger devait être plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela était probable--en côtoyant la rivière. Le grand-trappeur choisissait toujours le poste le plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient traînant leur victime. Déjà les blancs entendaient au loin le bruit de leur marche.

--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.

La troupe fit cercle autour du renégat.

--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se cachent partout pour vous surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles qu'eux-mêmes. Nous allons faire le festin sur la grève de sable, au pied du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous ne descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au supplice du prisonnier.

Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter la garde sur le bord de la baie restèrent en arrière, et les autres descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa cachette, la grève et les sauvages. Il les compta.

--Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est donc divisée! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et peut-être nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous sommes peut-être tombés dans leur piége.

Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; les uns ramassèrent du bois et allumèrent un grand feu, juste au pied du rocher où se trouvait caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche.

Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indifférent. On ne pouvait pas lire le désespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou deviné qu'un ami se tenait là pour le protéger. Il avait toujours les mains liées derrière le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller.

On fit rôtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois, puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu.

Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder avec envie le frugal repas; et, la senteur de la truite dorée à la braise flattait bien agréablement son odorat, mais agaçait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef s'en aperçut, prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:

--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton dernier repas.

Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants attouchements de la truite, se tournait la tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflammée. Les sauvages riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la colère s'allumait dans son âme. Un instant il prit sa carabine pour viser le renégat, mais un bruit de pas se fit entendre auprès de lui. Alors déposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'étaient deux sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas.

--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, et j'irai à mon tour, fit l'un des indiens.

--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.

Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche moussue et couverte de sapins.

--Oh! oh! commença-t-il...

Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le saisit à la gorge et le coucha sur le lichen. Il se tordit comme un serpent dont on écrase la tête, et son fusil lui échappa. Ses bras se raidirent et ses poings fermés essayèrent de frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais rien ne put faire desserrer les doigts musculeux du grand-trappeur. La pieuvre ne tient pas mieux sa victime dans ses dix bras visqueux armés de suçoirs. L'indien se déchirait les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent un morceau de la veste du chasseur. Ses yeux sortirent de leurs orbites, et sa langue flotta en dehors de la bouche. Ses membres qui s'étaient d'abord roidis avec violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts crispés se détendirent. Le trappeur desserra les doigts et le cadavre roula à côté de lui.

--Et d'un! pensa-t-il....

On se mit à danser sur le sable, devant le feu. Déjà l'ivresse commençait à transformer ces sauvages, et, de singulières fureurs passaient dans leurs regards. Ils chantaient en dansant, et battaient la mesure en se frappant dans les mains. Quand ils passaient près de Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes sortes de menaces, et souvent même le frappaient dans la figure. Baptiste, soumis à son funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse patience. De temps en temps il faisait un effort pour rompre les liens d'écorce qui enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en arrière, s'approchant de la flamme du foyer qu'on attisait toujours.

Vent qui souffle, trouvant que son camarade ne revenait pas vite, l'appela par deux fois: Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne répondit, et pour cause. Alors, maugréant, il s'approcha à son tour de la redoutable cachette du grand-trappeur.

--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à la mienne, Nid d'écureuil? dit-il, en s'avançant: Les frères s'amusent-ils bien en bas?...

--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna à son tour et, d'un élan terrible, le poussa dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras comme des ailes, tourbillonna deux ou trois fois et tomba la tête sur un cailloux.

Il y eut un moment de terreur parmi les sauvages et la danse cessa.

--Une imprudence, dit le chef: il se sera trop approché du bord....

--O quam degringolat!exclama, pas trop haut, l'ex-élève qui voyait tout de l'autre côté de l'anse étroite.

--O what a nice culbute!dit l'anglais!...

Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages, poussa un sifflement aigu auquel plusieurs sifflements répondirent aussitôt.

--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont tranquilles... c'est un accident.

Et la danse recommença, et l'eau de feu circula de nouveau. Cependant le jour baissait et les guerriers sentaient la fatigue et le besoin de repos. Ils demandèrent le supplice du visage pâle. Le chef appela, par un signal convenu, les guerriers qui étaient restés en faction sur la côte. Ils répondirent par une clameur de joie. Le prisonnier ne put s'empêcher de frémir à la pensée des tourments qu'il allait endurer. Il recula encore d'un pas et se trouva près du feu. Alors le grand-trappeur se leva debout, et, prenant le cadavre du guerrier qu'il avait égorgé, il le lança en bas du rocher. La stupeur se peignit sur les figures des indiens. Ils entourèrent le cadavre en poussant des cris de douleur.

--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y a des blancs ici ou des Flancs-de-chiens.

--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa l'un de ces traîtres.

Le prisonnier avait la figure légèrement contractée et paraissait souffrir. Il avait les bras tendus vers la flamme. Un cri descendit du haut du rocher, un cri monta de la grève. Le grand-trappeur avait été aperçu quand il s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et les huit guerriers qui restaient encore sur la côte se précipitèrent sur lui à la fois. Le prisonnier, les mains libres, se jeta dans la rivière, à la grande stupéfaction de ses gardiens. Il avait brûlé ses liens.

Plusieurs coups de carabine firent rejaillir l'onde autour de lui, mais il ne fut pas atteint. La colère et la surprise faisaient trembler les mains de ses ennemis.

L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de joie en voyant fuir leur ami; mais aussitôt ils virent le danger que leur chef courait, et ils se levèrent pour voler à son secours.

Mais les guerriers montèrent la côte avant que le secours put arriver aux chasseurs qui se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le grand-trappeur se défendait bien et il était admirablement secondé par son ami John.

Tenant son fusil par le canon, il frappait en diable au risque de le casser, car il n'avait pas le temps de charger ses pistolets. Il ne restait plus que six sauvages en état de se battre, et six contre deux hommes comme le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une bouchée.

L'ex-élève et son compagnon revinrent par derrière les guerriers, et, pour donner le change ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en arrière. Il tomba sur la face pour ne plus se relever. Toute la troupe allait retourner sur ses pas pour riposter, quand une clameur s'éleva: le grand-trappeur! le grand-trappeur! Les guerriers venaient de reconnaître celui qui était la terreur des bandes sauvages. Alors, dédaignant les autres ennemis, tous se ruèrent vers le rocher où il s'était caché.

--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice nous dédommagera de la perte que nous venons de faire.

--Le grand-trappeur, acculé au rocher, voyait bien qu'il n'y avait plus de fuite, ni de salut possibles pour lui: il ne voulait que gagner du temps pour décimer quelques têtes de plus, ou permettre à ses gens de s'enfuir. Cependant la fatigue le gagnait, et son bras perdait de l'agilité. La carabine tournoyait moins vite. Rapide, l'un des guerriers s'élança à ses pieds, passant au dessous de l'arme dangereuse, et l'enlaça de ses deux bras. Le grand-trappeur le repoussa rudement et le fit rouler au loin, mais, dans cet effort, il perdit un mouvement des bras, et deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un des deux s'affaissa aussitôt; une balle, poussée avec adresse lui avait percé le crâne. Ce fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant canadien céda au nombre. Il fut écrasé. Six indiens, animés par la plus ardente colère, le garrottèrent étroitement pendant que les autres tenaient en échec ses compagnons désespérés.

Les indiens comprirent que les blancs n'étaient pas nombreux quand ils virent les coups de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors ils laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent un chant de victoire.

L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte de leur chef valeureux descendirent la côte et se cachèrent sur le rivage en attendant le départ de leurs ennemis.

Picounoc entra de nouveau chez la veuve Letellier en revenant de Ste. Emmélie. Il avait l'air découragé, et Noémie, en le voyant, comprit qu'elle n'avait plus rien à espérer.

Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.

--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement Noémie.

--Il refuse toute espèce d'arrangement. J'ai voulu me porter caution et lui donner une hypothèque sur mes terres: rien! pas d'affaire! O l'usurier! si je l'eusse mieux connu!...

--Et quand va-t-il faire vendre la terre?

--Sans délai. Elle est annoncée depuis trois mois dans la Gazette officielle.

--Victor est arrivé de Québec. Il est reçu avocat. Il pourra peut-être prévenir le malheur qui me menace; il doit avoir de l'influence.

--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reçu! que j'en suis aise! Mais où est-il donc? Il me tarde de lui serrer la main....

--Il vient de sortir pour aller chez vous....

--Il est jeune encore, et son influence ne peut pas être grande, mais il a du talent et de l'honnêteté; tôt ou tard il arrivera. En attendant, Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous me trouverez toujours quand vous aurez besoin de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, de bon gré--ajouta-il en souriant--vous m'aimerez de force: je vous rendrai tant de services que je gagnerai votre affection, et vous finirez par vous jeter dans mes bras, quand tout le monde vous abandonnera. N'importe, je ne vous garderai point rancune. Savez-vous que je suis presque heureux des malheurs qui fondent sur vous? Ils me fournissent l'occasion de vous faire du bien....

--Que vous êtes bon!

--Soyez donc reconnaissante! et....

--Et quoi? reprit la veuve avec timidité...

Et prouvez-moi votre reconnaissance en accédant à mes voeux.

--J'ai peur de finir par laisser paraître trop ma faiblesse.... ou ma gratitude.

--Noémie! que je serais heureux!...

--Si Dieu le veut, vous le serez!

Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. Décidément la fortune tournait en sa faveur, et son regard perçant pouvait entrevoir les premières lueurs de la félicité, à travers les brumes de l'horizon. Il avait manoeuvré habilement, et se trouvait en vue du port, après avoir franchi mille écueils, et vogué des années sur une mer sans bornes. Vingt ans il avait ourdi et déroulé des trames pour surprendre cette femme trop fidèle à son premier amour. Il n'avait trouvé qu'un chemin pour arriver à son coeur: le chemin de la reconnaissance. Il l'avait poursuivie de ses bons conseils et de ses soins charitables, comme d'autres poursuivent de leurs injures et de leurs vengeances. Comment rester insensible devant une pareille vertu? devant un si beau, si long dévouement? Mais la grande habileté de Picounoc avait surtout consisté à faire faire par d'autres la plupart des bonnes oeuvres qu'on lui attribuait. Et il fallait le voir rire sournoisement quand il repassait dans sa mémoire, en fumant sa pipe, au coin du foyer, la suite de ces belles actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il demandait le prix avec instance.

La veuve Letellier n'avait jamais manqué de serviteurs, pour les travaux de sa terre, et c'était grâce à lui. Mais toujours ou presque toujours, ces ouvriers étaient devenus infidèles, et c'était encore grâce à lui. Victor, l'enfant de Noémie avait reçu une instruction classique et embrassé une profession, tout comme un fils de bourgeois; c'était grâce à lui. Mais le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire allait maintenant jeter la veuve dans le chemin, en la dépouillant de sa propriété, et c'était encore grâce à lui. Et mille choses étaient arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord, s'étaient bientôt changées en adversités.

Picounoc se rendit à sa maison. Il trouva Marguerite et Victor assis dans la fenêtre ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la main à son protégé et le félicita de ses succès. Victor laissa parler son coeur et fut éloquent. Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et il était à l'âge où nulle passion ne fait taire la voix de la reconnaissance. Picounoc recueillait avec avidité les bonnes paroles du jeune homme et devinait qu'il avait un auxiliaire nouveau.

Le soleil rayonnait dans les champs; les oiseaux gazouillaient de toutes parts; les fleurs avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages. Les deux jeunes gens regardaient les prairies, aspiraient les tièdes haleines et paraissaient n'avoir qu'une pensée: aller se mêler aux plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui gazouillent. Ils se comprirent, et, souriant, se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient à mûrir et les gadelliers s'émaillaient de grappes brillantes. Le long des allées, sur les plates-bandes, des marguerites de toutes couleurs offraient aux curieux leurs feuilles devineresses, l'immortelle élevait son front que nul souffle ne saurait flétrir, la zinnie entr'ouvrait ses étoiles plus petites, mais plus durables que le dahlia. Sur des ronds, des losanges, des carrés, cent autres fleurs: la violette humble, la pensée qui ouvre ses feuilles comme des ailes, le royal-george aux touffes de roses, l'héliothrope aromatique, la verveine éclatante, le myosotis couleur du ciel, les géraniums et les oeillets qui renaissent toujours si beaux et si parfumés, formaient des chiffres, des lettres, des figures gracieuses et charmantes à voir. La jeune fille cueillit une marguerite et se mit à l'effeuiller en disant: Il m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; il m'aime...

--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne devais pas en douter.

--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me l'a jamais dit!...

--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?...

Marguerite regarda le jeune homme d'une étrange façon. Il sentit comme un courant de feu passer dans ses veines.

--Il faut que j'interroge aussi la marguerite. Et il prit une fleur qu'il effeuilla à son tour, en prononçant les paroles sacramentelles: Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; elle m'aime--pas du tout...

--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur! si j'avais su cela! je t'aurais bien laissée sur ta tige. J'aurais au moins le doute encore et, quelquefois, c'est un grand bonheur que de pouvoir douter....

--Elles ne disent pas toujours la vérité ces fleurs, répliqua Marguerite, et il faut ne s'y fier qu'un peu.

--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur de voir se confirmer le témoignage de celle-ci.

--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs?

--Mais c'est à la Marguerite que je le demande. Et il regarda la jeune fille avec tant de douceur, il eut tant de caresses dans la voix que Marguerite, émue, laissa tomber de ses lèvres, involontairement peut-être, le plus suave des aveux.... Je ne sais ce qui se passa alors, mais les fleurs parurent se vêtir de plus riches couleurs, et verser de plus odorants parfums, les oiseaux chantèrent plus haut, la brise murmura plus doucement, les rayons du soleil jouèrent plus gaiement sur le sable, et les peupliers sauvages eurent une ombre plus fraîche. Et, sous l'ombrage agréable, dans cette atmosphère de lumière et de joie, loin du bruit de la foule, Victor et Marguerite qui n'avaient plus de secrets l'un pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les regards suspendus aux regards, de l'ivresse plein le coeur, de l'amour et du sourire sur les lèvres.

Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas, lui non plus, mécontent. Il avait servi les intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela il avait trouvé son compte. Le motif déterminant de sa conduite était le même que pour Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est un motif puissant, toujours nouveau, bien qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille, il faut commencer par conquérir le père.... ou la mère. Surtout quand la fille est jeune et que l'on est à la période du refroidissement; surtout encore lorsque l'on porte sur le dos une protubérance ridicule.

Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec le bossu, mais il ne tenait pas non plus à laisser connaître au bossu le fond de sa pensé, et il voulait le ménager, entretenir ses espérances jusqu'au jour de son mariage avec Noémie: Il avait pour cela quelques petites raisons. Il avait parlé devant son ami; et les amis, vous savez comme c'est dangereux! Le bossu venait de doubler la quarantaine, et voguait à pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer sans fin ou nous allons tous fatalement nous perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans, ce n'est ni gai, ni consolant pour une jeune fille. Il est vrai que monsieur le marchand était riche et pouvait donner à sa femme des robes de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de nos jeunes filles échangeraient l'humble robe d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait en même temps échanger leur jeune et joli cavalier contre une vieille parodie de la gente masculine.

Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait dans les bras de Marguerite, et, tout en songeant, il mangeait prosaïquement sa soupe au boeuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il songeait ainsi. Il fut tiré de sa rêverie par l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec et maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes blanches, deux chevelures grises, deux faces ridées et curieuses.

--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu, entre deux bouchées.

--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs des pays hauts, et, comme vous le voyez, nous ne sommes plus desjeunesses.

--Non, Seigneur! dit le gros en branlant la tête.

--Nous avons bien travaillé, reprit le grand.

--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant la tête.

--Nous avons essuyé bien des épreuves, et nous voici rendus à la vieillesse sans avoir, continua le grand, la moindre peccadille à nous reprocher.

--Non, Seigneur! soupira le gros.

Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours qui nous restent à vivre, faire le moindre tort à qui que ce soit...

--Non, Seigneur!

--Nous avions amassé quelques piastres... assez pour mettre nos vieux jours à l'abri de la misère, et nous revenions content dans nos familles, quand le malheur nous fit entrer, à Montréal, dans une maison d'où, hélas! nous ne sommes sortis que la vie sauve...

--Oui, Seigneur!

--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons? demanda le bossu un peu intrigué.

--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur. Mais c'était une honnête maison: nous n'allons jamais ailleurs...

--Non, Seigneur! fit le gros écho.

--C'était une honnête maison, à preuve qu'il y avait une enseigne écrite en grosses lettres au dessus de la porte: Eusèbe Asselin's restaurant.

--Eusèbe Asselin! fit le bossu avec étonnement.

--Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard.

--Le connaissez-vous? demanda le grand.

--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis....

--A Québec peut-être?

--A Québec et ici; mais cela ne fait rien: continuez votre histoire... et assoyez-vous donc.

Les deux étrangers s'assirent.

--Et que fait-il à Montréal ce Asselin?

--Il tient un restaurant près du Canal.

--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai pas de mémoire, et je raconte mal, dit le grand à son compagnon.

--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut la savoir, je la raconterai bien, reprit le gros.

--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais vous allez manger la soupe avec moi... Paméla!

--Monsieur!

--Apportez deux assiettes.

--Paméla s'en vint de la cuisine, souriante et lissée. Les deux étrangers la regardèrent attentivement, puis se firent un signe de l'oeil. Paméla qui les surprit se dit en elle-même.

--Friponne que je suis! je fais encore frissonner les barbes blanches....

Les trappeurs entendirent longtemps les sauvages joyeux chanter en s'éloignant, et ces chants de triomphe les remplissaient de douleur. Tantôt ils regrettaient de ne s'être pas fait tuer tous en défendant leur brave compagnon, et, tantôt ils se consolaient par la pensée que, peut-être, ils pourraient le délivrer.

Quand les voix aigres et insolentes des guerriers se furent éteintes dans le lointain, les trois blancs sortirent de leur cachette et remontèrent un peu le cours de la rivière, marchant sur le rivage désert. Ils espéraient être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il avait dû être curieux de connaître le résultat de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait de l'autre côté de la rivière, et un silence profond régnait aux alentours. Alors l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix, cria par trois fois, avec une force étonnante que multipliaient les échos de la rive et des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...! Et loin, bien loin, de divers côtés, on entendit répéter dans la vaste solitude: Baptiste! Baptiste! Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais, bientôt, à cet appel répondit une voix connue, et l'on vit descendre un homme sur le rivage. C'était Baptiste. Nageur habile, il eut vite fait de s'ouvrir un chemin dans les vagues limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, il se précipite dans les bras de ses amis. Raconter la scène qui venait d'avoir lieu fut l'affaire de quelques minutes. Quand Baptiste apprit que le grand-trappeur était tombé au pouvoir des Couteaux-jaunes, il leva les bras au ciel avec désespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce possible...? Il faut le sauver ou mourir avec lui!

--All right!dit John.

--Bene!cria Paul Hamel, l'ex-élève.

--Oui! oui! ajouta Félix.

--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul.

--Et tes mains aussi, ajouta, Félix...

--It is too bad!continua John.

--Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé les lèvres, en me forçant à manger du poisson un peu chaud, et moi je me suis brûlé les mains pour défaire mes liens...

John jeta dans le feu qui se mourait une brassée de fagots secs qui ne tardèrent pas à s'enflammer en pétillant.

--My goodness!disait-il, ce pauvre grand-trappeur se battre commeune brick. Nous autres manger quelquesfisheset le chercher après.

--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.

--Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns en bas du rocher, ajouta Baptiste, et c'est leur mort qui m'a sauvé.

--Où sont-ils? demanda John.

--Le diable les a emportés, dit Baptiste.

--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève: ils attendent la résurrection générale.

--And thecorbeaux, dit John.

--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé à me raconter une petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton récit, en attendant notre souper.

--Où en étais-je rendu?

--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Iréma à s'asseoir à ses côtés.

--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils du chef de sa tribu, et Kisastari avait déjà chassé, pour elle, le renard argenté et le vison: il lui avait apporté les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On disait dans la tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt leur wigwam, malgré les voeux des anciens, et les fiançailles de Naskarina. Naskarina sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes entraîner sa rivale, à la table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari: Iréma que ton coeur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef étranger, moi, je ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus fortement.

Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et longtemps ainsi il demeura silencieux. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent mille marques d'amitié, et les paroles de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres, les blancs, comme amis des indiens, nous avions la permission d'assister à la fête. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien comment elle finirait, cette fête.

Le calumet fut allumé et passa de bouche en bouche. Chacun tira quelques bouffées qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. Puis, la danse commença. C'était le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai et le plus dévergondé. Au son des tambours et aux cris mesurés des joueurs, tous les sauvages se mirent à sauter et gambader en rond, gesticulant comme des damnés, riant parfois et parfois prenant des airs terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantôt, le sensible chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux à sa compagne sauvage qui se sentait touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait le cri de guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait de son bras vengeur, un ennemi invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son coeur la belle Iréma; elle s'en alla se jeter dans les bras de Kisastari. Naskarina, emportée par la jalousie s'écria:

--Quelle injure, Iréma, ton imprudence fait au grand chef des Couteaux-jaunes! Tu porteras la peine de ta faute!

Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne dansait plus, mais, retiré à l'écart, il fixait sur la cruelle un regard plein de vengeance. Naskarina s'approcha de lui et lui dit:

--Chef valeureux, la vengeance est douce au coeur bien fait. Veux-tu enlever Iréma, et l'emmener au loin? je vais t'aider.

--Je le veux bien; mais comment faire? ses amis sont nombreux et bien armés.

--Je vais aller cacher leurs armes.

Le vieux chef, feignant la joie, se remit à danser avec une nouvelle ardeur, et l'on crut qu'il avait oublié l'affront que venait de lui faire Iréma. En passant auprès des siens il leur disait à l'oreille: Armez-vous. Cela suffisait. Accoutumés à la surprise ou à la trahison, les indiens trouvaient moyen de sortir tour à tour pour mettre, à leur portée, leurs carabines et leurs pistolet. Cependant les chasseurs Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune chef en était un peu froissé, car il pensait que c'était par indifférence ou ennui. Naskarina, disparue depuis assez longtemps, rentra tout-à-coup le sourire sur les lèvres, et, regardant le vieux chef, elle lui fit un signe qui échappa aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma dans ses bras et prit la fuite.

--Guerriers! dit Kisastari. Nos frères les Couteaux-jaunes sont des lâches et des traîtres, sachons les punir!

A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens s'élancent vers leurs tentes pour prendre leurs fusils et leurs poignards. La colère donne de l'agilité à leurs pieds et de la force à leurs bras. Bientôt, une clameur douloureuse s'élève: ils ne trouvent plus leurs armes: la trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes se sauvent avec leur victime; mais à leur tour ils sont frappés d'étonnement, et poussent une sourde clameur: dix hommes armés semblent sortir soudain de terre et s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur est à leur tête. Quelques uns des indiens veulent s'arrêter; mais le vieux chef qui est plus traître que brave, se sauve toujours. Cependant le grand-trappeur le rejoint: Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître que tu es, ou je t'égorge comme un chien.

Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer. Nous fîmes de même, et nous n'avions pas peur. Je dis: nous, car nous y étions, n'est-ce pas, John?

--Oh! yes! my! my!... répondit John!

--J'aurais voulu y être! fit l'ex-élève. Et comment avez-vous pu exécuter ce joli tour?--C'était simple. Je te l'ai dit, nous avions la liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le grand-trappeur s'aperçut qu'il se tramait quelque chose; cela se voit quand on observe; et tu le sais, les sauvages aiment ce genre de passe temps. Il suivit Naskarina et la vit cacher des armes derrière un rocher. Il comprit tout, nous fit un signe, nous dit un mot, et ça y était!

--Bien! magnifique! j'aurais voulu en être!

--La boucherie allait commencer, continue Baptiste, quand tout-à-coup des cris de fureur ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés, brandissant leurs armes retrouvées. Effrayés d'avoir à lutter contre des ennemis nombreux et irrités, les ravisseurs s'enfuient en hurlant comme des loups. Cependant le grand-trappeur saisit le vieux chef à la gorge et l'écrase à ses pieds.

--Tu vas payer pour les autres, dit-il.

--Grâce! supplie le vieux brigand, grâce! je suis un des vôtres! un de vos compatriotes!

Il s'exprimait en bon français. Le grand-trappeur, étonné, lâche prise: Toi, reprit-il, un des nôtres! toi, un compatriote?... Infâme! renégat! tu es cent fois plus coupable que les autres...

--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant, mais à tout péché miséricorde...

--A tout péché miséricorde! à tout péché miséricorde!... murmure le grand-trappeur en baissant la tête, et des larmes coulent le long de ses joues bronzées....

--Tu me pardonnes?... demande le chef.

--Ton nom? répond le grand-trappeur.

--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'élançant avec la rapidité d'un chien, il rejoint ses amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le tuez pas maintenant, le confesseur est trop loin.

Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes pour exprimer sa reconnaissance. Les Litchanrés arrivèrent à la course, au moment où le vieux chef renégat rejoignait ses complices. Ils s'arrêtèrent tout surpris devant la troupe des chasseurs. Iréma tenait enlacée de ses bras nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée. A la vue de Kisastari, elle s'éloigna de son sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit:

--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un ami fidèle, c'est lui qui nous rend l'un à l'autre.

--Oui, Kisastari, répondit le grand-trappeur, aidé de mes compagnons qui sont braves, je l'ai sauvée pour te la rendre.

Les sauvages poussèrent des cris de joie et revinrent dans leur campement. Naskarina, qui se louait du succès de sa ruse, et se flattait de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empêcher de laisser paraître son dépit: Les Couteaux-Jaunes sont lâches, grinça-t-elle, ils ne savent pas se défendre, ni garder leur proie.

--Naskarina serait-elle traîtresse? demande le jeune chef surpris de ce langage.

--Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie, oui Naskarina a conseillé au chef des Couteaux-Jaunes d'enlever Iréma, et c'est elle qui a caché les armes! parce qu'elle t'aime...

Un cri d'horreur s'éleva dans la tribu.

--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici! va-t-en rejoindre tes amis les Couteaux-jaunes!...

La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria:

--Kisastari, prends garde à toi, car je t'aime!...

Pendant que les trappeurs, réunis à l'endroit que viennent de laisser les Couteaux-jaunes, écoutent le récit de Baptiste et mangent, à belles dents, la truite rôtie, la veuve Noémie songe aux paroles de Picounoc et à tout ce qui s'est passé depuis vingt ans; Victor et Marguerite jurent de s'aimer toujours, et les deux hôtes du bossu continuent à parler d'Asselin en jetant un coup d'oeil à Paméla. Noémie n'a plus d'effroi à la pensée d'épouser Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant et regrettant toujours Joseph le pèlerin, comme on l'appelait jadis, elle pourrait entourer de soins et de respect son nouveau protecteur. L'indigence où elle est tombée n'est pas étrangère à ces dispositions. Elle flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté, par le souvenir et l'amour, attirée, de l'autre, par la souffrance de la pauvreté et la reconnaissance. Picounoc se voyait à la veille de recueillir le fruit de son oeuvre. Et, pour mieux sceller son bonheur, il favorisait les amours de sa fille et du fils de Noémie: Nos enfants s'aiment, disait-il à la veuve, et j'en remercie Dieu. Leur amour sera le gage de notre bonheur. Cependant l'un des vieux étrangers assis à la table du bossu, disait:

--Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à Montréal; il cultivait une ferme vers Joliette, et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui qui nous a dit cela, c'est un habitué du restaurant. Pas vrai, vieux?--il s'adressait à son compère.

--C'est vrai comme il y a un plat de soupe devant moi!

--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le bossu; continuez.

--Avant de demeurer à Joliette, il avait possédé une propriété quelque part par ici. Mais, cela importe peu.

--Au contraire, dit le bossu, cela m'intéresse; continuez.

--Il avait une femme, reprit le gros, et des enfants aussi. Les enfants, il les possède encore, mais la femme, nenni! elle s'est éclipsée un jour et n'a plus reparu; elle a filé comme une comète en compagnie d'un satellite sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux?

--C'est vrai comme un et un font deux!

--Il paraît qu'elle ne valait pas grand'chose, cette femme là, continua-t-il, et qu'elle avait fait parler d'elle ailleurs. Mais pour revenir à nous, et à ce que nous avons vu, et à ce qui nous est arrivé, voici: Mon camarade et moi, nous n'étions pas millionnaires, mais nous avions dans nos goussets plus d'un rouleau de dix piastres quand nous entrâmes au restaurant d'Asselin. Pas vrai, vieux?

--Vrai comme Mademoiselle est là!

Paméla qui écoutait, les poings sur les hanches, rougit comme une jeune fille et se retira dans la cuisine. L'étranger continua:

--Nous déposâmes notre argent entre les mains d'Asselin puis, légers et sans soucis, nous descendîmes prendre l'air sur le bord du canal, où nous fîmes rencontre de quelques amis. Nous leurs serrons la mains, et les invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-coup, pendant le souper, voilà la porte qui s'ouvre.

--Monsieur Chèvrefils, dit la vieille servante au bossu, il y a quelqu'un qui vous demande au magasin.

--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, murmura le bossu. Excusez-moi un instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je reviens de suite. Et il sortit.

--C'est toujours comme cela, maugréa la servante, tout refroidit! on ne peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent vous déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais paître, par exemple!

--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand ça rapporte des sous? observa le grand vieillard. Et votre maître est riche, n'est-ce pas?

--Pour cela, il l'estgros, répondit Paméla.

--Fait-il le commerce depuis longtemps?

--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, il s'occupait d'affaires déjà, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se réduisait à bien peu de choses... mais il était habile comme un lutin. On voyait dès lors ce qu'il ferait un jour.

--A-t-il toujours demeuré ici?

--Seigneur! non;il a porté la cassettelongtemps.

--Ça devait être assez drôle, de voir une cassette juchée sur sa bosse, dit le gros.

--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habité cette paroisse; il me semble que je vous ai vue ailleurs.

--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus.

Le bossu entra et reprit sa place à la table.

--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là, ne se font pas plus scrupule de déranger un homme qui dîne, que de saisir un débiteur qui ne paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une propriété, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine, à deux lieues et demie d'ici.

--Par le shérif? demanda le gros.

--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare. Pour moi, je vais la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, et, si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui vaut bien 2,000 à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve Djos Letellier. Vous ne connaissez pas ça, vous autres: Djos! Djos! le pèlerin! le muet! fit le bossu avec une grimace amère, un chenapan qui a bien fait de se tuer lui-même, car le gredin!...

--Le muet? firent les deux vieillards.

--Oui, l'avez-vous connu?

--Diable! Et il vous avait fait du mal?

--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant mieux pour lui! sa veuve vit encore, tant pis pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra jamais sa terre.

Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une belle occasion, si vous voulez en profiter.

--Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et vous jugerez après si nous sommes en état d'acheter des terres.

--C'est bien, continuez.

--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant s'ouvre tout-à-coup et une femme se précipite dans la maison:

--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon! je suis Caroline, ta femme, Caroline, ton amie d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette et reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant cela, elle pleurait; mais elle restait debout. Nos amis que nous avions à souper avec nous, avaient des larmes plein les yeux: Que c'est consolant, dit l'un d'eux de voir un pareil retour à la vertu! Mon camarade et moi, nous nous mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de rire....

--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu racontes avec une verve et une fidélité étonnantes, observa le grand.

--Fort bien dit le bossu.

--Asselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait l'air bien peinée. On voyait qu'il était partagé entre l'envie de la renvoyer et le plaisir de la reprendre. A la fin, il s'écria avec une certaine émotion et en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! Je ne te reconnais point; mais je n'ai rien à y perdre!...

--C'est vrai comme vous êtes un honnête homme! glissa le grand.

--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! la manche de leur vareuse, car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, nous nous mordions toujours la langue pour ne pas rire.... La soirée fut agréable, la nuit eut ses enchantements, mais le réveil fut terrible. Asselin ne trouva plus sa femme à ses côtés; nos amis étaient disparus, et nos rouleaux de billets roulaient grand train avec les voleurs....

--C'est vrai, comme vous êtes un honnête homme! reglissa le grand. Le bossu fit une grimace.

--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était donc pas la femme d'Asselin?

--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme que tout cela est arrivé, et aussi parce que nous avions trop parlé sur le bord du canal. Il n'est jamais bon de dire à ses amis les trésors que l'on possède....

--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?

--Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous est pas aisé d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte pour la moitié de sa valeur. Ce que nous voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour cette nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard.

Le bossu secoua la tête et ne répondit rien.

--Nous serions fâchés de vous causer le moindre embarras, reprit le grand.

--C'est bien assez que Monsieur nous ait donné le souper, continua le gros, n'abusons point de sa bonté.

--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma fille deuxjeunessescomme vous.

Les étrangers ne parurent pas offensés de cette plaisanterie; ils partirent, après avoir payé leur souper par de nombreux remerciements, et le bossu, ayant attelé son cheval, se rendit à la concession St. Eustache, chez son ami Picounoc.

Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas le rencontrer. Il prit à peine le temps d'attacher son cheval à la porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna après elle. Elle arrivait chez la veuve Letellier et marchait vite, espérant de pouvoir entrer avant d'être rejointe.

--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des ailes, dit le bossu essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune fille pour lui parler.

Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: Je n'ai pas peur, cependant dit-elle.

--Alors, c'est le désir de voir M. Victor?

--C'est que je suis pressée.

--Me permettez-vous de vous attendre?

--Vous attendrez peut-être un peu longtemps.

--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite; je vous aime pourtant beaucoup.

--Vous avez tort.

--Vous voulez dire que vous me haïssez?

--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que l'on n'aime pas qui l'on veut, ni quand on veut.

--Rêverie de poëtes.

--N'importe!

--Votre père désire que vous m'épousiez, Marguerite, et si vous aimez votre père, soumettez-vous à sa volonté.

--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.

--Il vous en donnera.

--Je ne crois pas.

--J'en suis certain.

--Alors, tant pis pour lui et pour vous!

--Marguerite, votre père!... Je ne vous en dis pas davantage. Mais vous le verrez à vos genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me donner votre main. Et, si vous refusez, vous l'avez dit: tant pis pour lui... et pour vous!

--Que voulez-vous dire, Monsieur?

--Que vous viendrez à moi quand vous m'aurez défendu d'aller à vous.

--Moi!

--Voulez-vous revenir chez vous?

--Non, Monsieur, pas à présent.

--C'est bien! au revoir.

Le bossu tourna les talons; il était furieux. Marguerite se rendit chez Noémie. Elle était comme abasourdie par la menace mystérieuse du bossu, mais peu à peu, dans la douce intimité de Victor, elle oublia le fâcheux prétendant. Ce fut le rayon du soleil après le grondement du tonnerre.

Picounoc et le bossu causèrent longtemps. Picounoc dit: Il faut que je fasse accroire à Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche et me fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mère en raffole et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il lui a laissé entendre qu'elle ferait bien de convoler avec moi, mes affaires de coeur ont avancé de moitié. Ça va comme sur des roulettes.

--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me trompes je te dénonce: Je révèle à Victor et à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre eux, pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misère.

Les deux amis se donnèrent une poignée de main.

Quand le bossu entra dans sa demeure de la rivière du Chêne, il la trouva dans un désordre complet. Il était évident qu'elle avait été mise à sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles renversés, le comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait le passage d'un voleur bien décidé à accomplir son oeuvre en conscience. Le bossu poussa un juron énorme:

--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais dû m'en douter! Comment se fait-il que je ne vous aie pas devinés plus tôt?...

Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne répondit point. Il la trouva liée solidement sur un lit, un bâillon entre les dents. La délivrer ne fut pas long.

--Ce sont eux, dit il, les misérables?

--Oui, dit Paméla en poussant un profond soupir, ce sont eux!

--Robert et Charlot?

--Charlot et Robert!

--Ils t'ont respectée au moins?

--Ils auraient dû, dans tous les cas...

--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut dire?

--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin comme l'iniquité....

--Comment? ils... et toi, tu n'as?...

--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? une femme contre deux gros hommes?

--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?

--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché, plutôt....

--Je les rejoindrai!


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