IV

Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son ancien compagnon l'ex-élève. Surpris de ce manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui gardait rancune à cause qu'il avait mal parlé de Picounoc; et, en sortant, il lui dit:

--Djos, tu as tort de m'en vouloir.

--Je sais ce que j'ai à faire, avait répondu Djos.

--Si tu le sais, éloigne Picounoc....

--Il y en a d'autres qui devraient être éloignés avant lui. Cette dernière parole surprit tellement l'ex-élève qu'il ne répliqua rien. Noémie était à côté de son mari, dans la porte, et prenait ces paroles pour une plaisanterie. L'ex-élève lui tendit la main.

--Bon soir, madame, dit-il.

--Bon soir! Vous reviendrez bientôt n'est-ce pas?...

--Quand je pourrai vous être utile.

Il rejoignit Emmélie.

Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape.

--Allons-nous à l'épluchettece soir? dit Noémie à son mari, quelques jours après la petite soirée que nous venons de raconter.

--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigué, répondit Joseph.

--Cela te remettra:... allons! ne fais pas le vieux sitôt... ton bon ami l'ex-élève y sera.

Un nuage passa sur la figure de Djos.

--L'ex-élève, l'ex-élève!... tu tiens peut-être plus que moi à le voir, répondit-il d'une voix sourde.

--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..

--Depuis qu'il est le tien....

--Que veux-tu dire? je ne te comprends, pas....

--Tu me comprends, Noémie....

--Mon Dieu! quel est cet air mystérieux?...

Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies! tu n'est plus le même depuis quelques jours! dit la jeune femme d'une voix émue!

En effet, depuis l'épluchette, Djos n'avait pas eu les franches et plaisantes manières de son accoutumée: il était resté morose, sortait le matin sans embrasser sa femme, et le soir, à son retour du travail, paraissait lui laisser prendre à regret le baiser qu'elle avait l'habitude de prendre. Noémie avait bien remarqué cette froideur subite, car les femmes sont sensibles et rien n'échappe à leur esprit d'observation,--mais elle n'avait pas interrogé son mari, croyant que chaque minute de ce petit contre-temps était la dernière, sachant qu'elle n'avait rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert en secret et s'était rapprochée davantage de son enfant. Les mères qui ont des afflictions ne se lassent point de les confier, à ces divines petites créatures que Dieu leur a données dans sa miséricorde, et elles épanchent leurs regrets sur les berceaux qui devaient être les confidents de leurs espérances.

La nouvelleépluchettede blé d'Inde eut lieu le mardi suivant, et elle fut joyeuse comme la première. On regretta cependant l'absence de Joseph et de Noémie, car tous deux étaient estimés, d'un entretien agréable et bien éveillés.

--C'est curieux que Djos ne soit pas encore revenu de St. Jean, dit le maître de la maison.

--En effet, il devait être chez lui à six heures, le plus tard.

Et il passe huit heures.

--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc.

Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs robes les épis entassés dans le coin de la salle.

Il pensait bien que Noémie était seule encore, et que c'était à dessein que Djos s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux qu'ont les jaloux de captiver leurs femmes. Il courut d'une haleine à la maison de Joseph Letellier, et, suivant sa grossière habitude, regarda à la fenêtre avant d'entrer. Noémie filait en chantant. Mais le bruit du fuseau était monotone et la chanson, mélancolique.... De temps en temps elle détournait un peu la tête et regardait avec amour le berceau où dormait son petit enfant. La chandelle, versant une pâle lumière sur les murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la figure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effilés qui tenaient la laine et la laissaient peu à peu s'allonger, se tordre et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris.

La pauvre créature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans l'humeur de son mari, était pour elle une source d'inquiétudes et de tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. Nul souvenir, nulle parole, nulle action, ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque lumière sur ce mystère. Et elle souffrait en silence.

N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il demeurait impassible. Il s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne l'était point; car, en face de tant d'amour, son coeur se fondait, ses résolutions se trouvaient ébranlées, sa fermeté chancelait, et, plus d'une fois, il fut sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son âme trop soupçonneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait juré d'aimer et de protéger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui vient à l'idée d'un homme jaloux? Et qui peut délivrer une âme qui s'est donnée au démon de la jalousie? Joseph pensait: C'est peut-être pour mieux me tromper qu'elle feint de m'aimer davantage... attendons. Et il attendait. Et chaque jour Picounoc ravive à dessein la blessure mortelle qu'il a faite au coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une trame horrible: le crime ne lui répugne point: le mal semble son élément. Il arrange les fils de sa trame, en fumant tranquillement sa pipe, et il sourit à l'idée du succès qui ne manquera pas de couronner son oeuvre. Il se trouve habile et se félicite d'avoir été maudit de son père, car il attribue à la malédiction cette heureuse disposition au crime qu'il sent se réveiller en lui-même. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point le crime vulgaire que tout homme mal-né peut commettre, et pour lequel tout imbécile se fait pendre; c'est le forfait caché qui rapporte, à celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret pour tous; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupçon sur son auteur, mais souvent le protège comme d'une égide.

Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes ses paroles toutes ses démarches étaient calculées et tendaient à un même but. Le succès pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut espérer: et Picounoc était jeune encore. Il ne voulait pas risquer son jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi il prenait le chemin le plus long; c'était aussi le plus sûr.

Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse qui chantait son triste refrain, il entra.

--Djos n'est pas de retour? dit-il.

--Non, pas encore, répondit la femme.

--Vous ne viendrez donc pas à l'épluchette?

--Il sera trop tard, bien sûr... et je crois que Djos aime autant rester ici.

--Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à merveille.... Il y a deux joueurs de violon: le petit Jean Lafripe et le gros Zaïe.... On va danser.

--J'aimerais bien à y aller, mais....

Elle pesa d'un pied vigoureux sur lamarchettedu rouet, et le fuseau bourdonna plus fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle allait pousser du fond de son coeur malade.

--Vous n'êtes pas la même, Noémie, depuis quelques jours. Vous paraissez triste....

--C'estluiqui n'est plus le même.

Et une larme roula sur ses joues pâles.

--Il ne faut pas faire attention à ce petit caprice, ni se laisser attrister pour cela... ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il a contre vous? il vous l'a dit?...

--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien dit.

--Le fou! je me suis moqué de lui.... Il est jaloux!... imaginez donc un peu où il a pêché cette idée absurde... il est jaloux, il me l'a avoué.

--Jaloux! s'écria Noémie étonnée.

--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir.

--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois personne....

--De tout le monde... excepté de moi; peut-être parce que je vous aime plus que ne peuvent vous aimer tous les autres ensemble. Cet aveu n'était pas dans le programme diabolique de Picounoc, et il le regretta; mais la jeune femme n'y fît pas attention, tant elle était surprise.

--Mon Dieu! qui a pu le porter à me soupçonner ainsi? ah! non, ce n'est pas possible!...

--N'allez pas prendre au sérieux cette boutade de votre mari, continua Picounoc--et guérissez-le en vous moquant de lui. Il dit que vous aimez les autres, dites comme lui; il prend ombrage d'un regard, d'une parole, regardez, parlez davantage; mais avertissez-le que vous n'agissez de la sorte que pour le rendre raisonnable. C'est le seul moyen de guérir cette espèce de folie--la pire de toutes--qu'on appelle "jalousie."

Noémie était trop profondément blessée pour répondre de cette façon à l'outrage de son mari. Elle ne dit qu'une parole:

--Moi en aimer d'autres?

Son bonheur venait de recevoir un coup fatal. Elle apprenait que son Joseph qu'elle aimait tant manquait de confiance en elle, et la jugeait capable de le tromper. Rien comme l'honneur n'est cher à la femme, et la plus amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de la soupçonner.

Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments de la jalousie sont impitoyables. Il n'était pas entièrement dans les serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'échapper et conquérir sa liberté de pensée; mais le doute l'empoignait et le rejetait dans la désolation.

--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours et elle n'aime que moi.... L'ex-élève est un ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne se tient pas ainsi auprès des autres femmes.... Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne pas être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est pas comme cela que l'on se regarde quand on éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux me convaincre que je rêve et voilà que, sans le vouloir, je cherche à me prouver le contraire.... Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit que c'est une chose terrible que la jalousie... et que les hommes mordus de ce vice deviennent de véritables bourreaux.... Mais non, je ne suis pas jaloux... j'aime ma femme, ma Noémie; je l'aime de tout mon coeur, voilà tout... je l'entoure de tous les soins, je ne travaille et ne vis que pour elle et pour notre enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais je n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix harmonieuse de ma Noémie; nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne sourit agréablement comme elle.... Oh! oui je l'aime.... Et, c'est parce que je l'aime que je la trouve plus belle et plus aimable que toutes les autres... et que je ne me plais qu'en sa compagnie.... Oui la vie et toute la vie avec elle seule, loin du monde, au milieu de la solitude... et je serai le plus heureux des hommes!... Mais elle!... O mon Dieu! elle ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plaît en la présence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce et les regarde d'un oeil si plein de douceur!... Non, elle ne m'aime point comme je l'aime... Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers caprices.... On en voit de bien sages qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le dépit, la vanité, l'amour des parures... Et pour éviter de paraître jaloux vais-je fermer les yeux et devenir peut-être la risée de mes amis? Si quelque jour l'on apprenait que je suis un mari joué et content?... Comme je passerais pour bête!... Par exemple! moi en arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai bien manquer des rendez-vous! j'en fustigerai des chercheurs de bonnes fortunes et des femmes complaisantes, avant de souffrir une pareille honte!... Qu'on y prenne garde!...

Telles étaient les pensées folles qui assaillaient sans cesse le malheureux Joseph. Tout le long de son chemin, en allant à St. Jean et en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles absurdités dans la tête. Il espérait que l'ex-élève ne reviendrait plus, et cela le calmait un peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait bien se laisser attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celui-là, et qu'elle n'oublierait probablement l'ex-élève que pour se consoler ailleurs. Oh! les jaloux comme ils sont ingénieux à se tourmenter! Il avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le secours de cet habile garçon, il déjouerait toutes les ruses de sa femme, et finirait par désespérer les amoureux. Il arriva chez lui comme Picounoc venait de partir, et trouva Noémie toute en pleurs à genoux contre son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une femme qui prie ne fait jamais de grosse peine à son époux. Noémie se leva et courut à lui:

--Petit méchant, va, comme tu me fais de la peine!... dit-elle en l'enveloppant de ses deux bras.

--Tu pleures? pourquoi?...

--Tu le sais bien pourquoi... penser que je puis en aimer un autre que toi!... et elle l'embrassa avec effusion.

--Si je savais!...

--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de ma sincérité? quand t'ai-je donné le droit de me soupçonner?

--Je veux bien croire que je suis fou, que j'ai tort... mais aussi, tu me mets un peu à l'épreuve....

--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. Et elle lui donne un nouveau baiser...

--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres qu'avec moi... Plusieurs--c'était un mensonge--ont remarqué, à notreépluchette, que tu restais trop longtemps en la compagnie d'un garçon étranger, de l'ex-élève....

--Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de moi, et nous avons parlé de mille choses bien indifférentes... je ne pouvais pas le planter-là à propos de rien... et m'en aller.

--Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne t'auraient pas manqué, si tu l'eusses voulu.

--Tiens! ne pense donc plus à cela, tu te rends malheureux pour rien, et tu me causes de la peine.

--Je le veux, mais c'est à toi à faire attention... tu sais que je t'aime et que tout mon bonheur est d'être auprès de toi.. fais de même...

--Et je ne t'aime pas! moi? petit méchant, va!...

--Djos se retourna et vit un papier sur la table.

--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre?

Noémie se détacha de lui, courut à la table et saisit la missive:

--C'est pour moi seule; il faut que tu ne voies pas cela....

--Ah! fit Djos un peu surpris.

--N'aie pas de soupçon, cher ami; tu sauras tout plus tard... aujourd'hui, impossible.

--Quelque billet doux, je suppose... c'est bon! garde tes secrets; je suis simple et naïf, je croirai tout... pendant ce temps-là....

--Chasse donc ces mauvaises pensées.... Tu n'étais pas comme cela autrefois, et nous étions si contents; si heureux!...

--Montre-moi cette lettre.

--Non, cher, impossible... cela détruirait tout le charme de l'affaire. Plus tard... dans quelques semaines....

--C'est bien, garde-la.

Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'où il ne revint que deux heures après.

Noémie s'était mise au lit, mais ne dormait point; elle priait.

La prière est la consolation des âmes chrétiennes, le baume divin qui guérit les blessures. La créature qui prie ne tombe jamais dans le désespoir et peut supporter les peines les plus profondes. Car l'âme s'élève vers le ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance humblement acceptée. Elle s'appuie sur Dieu quand les hommes lui manquent, et elle sait que les jours de la désolation passent vite et se changent à la mort, en des jours de gloire et de délices. Malheureuses les âmes qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher à Dieu! elles se replient sur elles-mêmes comme des ailes blessées, et s'abîment dans le découragement.

A quelque temps de là Picounoc mit les bans à l'église. Chacun fit les commentaires que lui inspira la malice ou la charité. Il faut s'attendre à être un peu maltraité quand on se marie--pas toujours par la partie conjointe--mais par les langues envieuses; et pour faire dire du bien de soi, il faut mourir. En vérité, j'aime autant que l'on me déchire à belles dents,--et diantre! il en est qui font joliment cette besogne--que d'acheter à ce prix la louange des hommes.

Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce soit elle que moi.

Elle faisait allusion à Aglaé Larose, la mariée.

--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugré, et j'aimerais mieux coiffer Ste. Catherine ma patronne que de prendre un tel mari.

--Un ivrogne.

--Un effronté.

--Uncoureux....

--Tout de même il est chanceux ce Picounoc, observait, d'autre part, un gros garçon à l'air un peu décontenancé.

--Je crois bien! Une belle terre... un établissement complet, rien de moins, ajoutait un autre gaillard non moins penaud.

C'étaient deux pauvres cavaliers éconduits depuis peu, braves garçons, du reste, qui n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter assez, et de manquer de toupet; mais c'est un tort impardonnable, je le sais, au temps où nous vivons. Aglaé voulut un homme qui eut de la façon et qui fut capable de riposter à propos. Allez donc présenter une emplâtre, sous forme de mari, à vos compagnes moqueuses, Aglaé prit donc pour fidèle et légitime époux Pierre Enoch Saint Pierre, surnommé Picounoc, et elle se crut heureuse; donc elle l'était. Ses parents ne l'en dissuadèrent point. D'abord son père était mort, ses frères et soeurs n'étaient jamais venus au monde, et sa mère n'avait d'autre volonté que la volonté de son unique Aglaé. Le seul ami qui osa risquer un conseil, fut l'ex-élève. Il réussit à empêcher le sourire de s'étendre une fois de plus sur la figure béate de la fiancée, et ce fut tout. Le moment d'angoisse passa vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans le coeur de la jeune fille.

Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme il lui fallait quelques témoins, il invita ses principaux amis, Djos et l'ex-élève.

Quelques jours avant son mariage, il vint chez Letellier. Celui-ci était sorti: cela simplifiait l'affaire. Il dit à Noémie qu'Emmélie se sentant mieux désirait assister au mariage, et même avoir pour compagnon, son ami l'ex-élève.

--Elle m'envoie exprès pour vous demander conseil, dit-il, et un mot de votre part lui fera grand plaisir.

Noémie ne vit rien que de naturel en cela: elle dit qu'elle serait heureuse de voir Emmélie sortir un peu de sa solitude, respirer l'air, voir le soleil. Elle lui écrivit quelques mots que le faux commissionnaire garda soigneusement dans sa poche. Le jour du mariage arriva. Djos servit de père à son ancien camarade de chantiers. En allant à l'église, il lui dit:

--Pourquoi as-tu invité l'ex-élève? On n'avait pas besoin de lui.

--Un caprice de ma soeur, répondit Picounoc. Elle y tenait, et tu sais que je ne veux pas la contrarier, la pauvre enfant.

C'était un mensonge, on le sait. Mais Picounoc voulait que l'ex-élève et Noémie eussent une occasion de se rencontrer. Il se doutait bien que Djos en prendrait de l'ombrage et que, peu à peu, il en viendrait à ne plus aimer autant sa femme... il en viendrait, peut-être, à la haïr. Quel succès que celui-là et comme il faut être rusé pour y atteindre!

--Mais Emmélie n'est pas ici, comment expliques-tu cela? observa Djos.

Picounoc songea une minute:

--Tiens! répondit-il, je vais tout avouer; j'ai manqué envers toi, mais sans le savoir; oui, quand j'ai découvert la ruse, il était trop tard, l'ex-élève était ici.

--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton trop tard.

--Emmélie parlait pour une autre... et ce n'était pas pour elle qu'elle faisait inviter l'ex-élève....

--Pour qui? parle! mais parle donc!

--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon frère et je ne veux rien refuser à ma soeur... pauvre Emmélie qui va me laisser bientôt!...

Djos était sombre et ses yeux se fixaient sur le sol.

--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! répéta-t-il avec terreur.

--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le secret; j'aurais mieux fait de ne rien révéler; mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincère, et que je sais ce que je dis quand je dis quelque chose.

--Djos rageait comme un cheval enchaîné qui ronge son frein.

Picounoc tira de la poche de sa veste un petit billet soigneusement plié et le remit à Joseph.

--Lis ceci, dit-il connais tu cette écriture?... ce nom?

--C'est l'écriture de ma femme.... Noémie! voilà son nom.

Et il tremblait comme un vieillard, car il s'attendait à quelque terrible révélation. Il lut:

Ma chère Emmélie.

Votre frère se marie. La noce ne sera pas forte, mais j'espère que le bonheur des époux sera grand. Essayez la distraction une fois encore. Il faut le revoir, cela vous est si doux. Mon Dieu! on ne voit jamais trop ceux que l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons tous heureux.

Votre amie,

NOÉMIE.

Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, moins il comprit: son regard était troublé comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée qu'il était le jouet d'un misérable. L'absence d'Emmélie lui prouvait bien, d'un autre côté, qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et qu'une femme coquette l'avait ourdi toute seule. Il fut d'une tristesse mortelle et ne pria point dans l'église, pendant la messe. Il prenait en aversion son ancien ami, et ne pouvait détourner ses yeux de sa personne. L'ex-élève priait avec ferveur.

--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il songe à toute autre chose qu'au bon Dieu....

Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller, en suppliant, se jeter aux genoux de sa femme. Mais l'amour propre reprenait le dessus et la colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, est-ce donc que vous ne m'avez pas assez châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans ce que j'ai de plus cher au monde!...

L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait, avait retrouvé sa verve d'autrefois. De retour à la maison il aborda la jeune femme et entama avec elle la conversation. Noémie jeta d'abord un coup d'oeil craintif autour d'elle et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle se mit à causer, mais avec une certaine gêne. L'éx-élève était en verve et, devant sa gaîté, elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son mari et goûta sans contrainte les charmes du babil de son compagnon. Malheureusement Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et voient partout, découvrant même des choses qui n'existent point. Il se mordit les lèvres regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un oeil sanglant. La pauvre jeune femme ne songeait pas à mal, et demeurait bien sage assurément.

Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la susceptibilité de son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit avec assez de froideur à l'ex-élève qui lui adressait la parole, et s'éloigna.

--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur elle.

Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle était d'une réserve admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la soupçonnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colère, il demeura silencieux et sortit. Noémie qui avait jusqu'alors partagé l'enjouement général, devint pensive tout à coup, car elle devina le mécontentement de Joseph. Elle fut tentée de voler sur ses pas pour le ramener à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur d'éveiller l'attention. Le plaisir qu'elle goûta ensuite fut mêlé d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait semblant d'adorer sa nouvelle épouse, ne la laissait point, se montrait empressé auprès d'elle et la comblait d'attentions. Aglaé ne comprenait guère son bonheur, tant il était grand. Elle se croyait aimée pardessus toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable à Picounoc. Elle en voulait à l'ex-élève qui l'avait conseillée de renoncer à son amour, disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. Jamais jeune épousée n'a vu la vie lui apparaître plus riante et plus belle, pensait-elle, et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle d'une reine. Le bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le bonheur ne consiste ni dans la gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans la paix de la conscience et la soumission à Dieu. Entrez dans les palais, approchez des trônes, et vous verrez presque toujours des fronts soucieux, des regards inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent d'un masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumière, souvent vous serez étonnés du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demandé à Dieu dans leurs prières. Le soir de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il la boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, ni aussi bien que de coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion. Noémie pria longtemps et fut agréable au Seigneur. Mais Dieu ne détourna point de sa tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent à ceux qu'il aime et prédestine à l'éternelle félicité.

L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmélie une fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils s'efforçaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'espérance. Aglaé surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille jeune et belle comme Emmélie pût renoncer à jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient rester avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son rétablissement, ensuite ils iraient avec la belle mère sur la terre du village.

Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.

--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras à moi quelquefois....

--Toujours! toujours répondit avec feu, le malheureux garçon. Mais il faut espérer encore, chère amie... reprit-il après un moment de silence.

--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je voudrais avoir le prêtre.

--Tu as communié ces jours derniers, dit Picounoc.

--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le médecin m'a avoué que je peux trépasser subitement à cause de ma maladie de coeur....

L'ex-élève courut à l'église et revint avec le prêtre. Le ministre du Seigneur portait le viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite sonnette, pour avertir les chrétiens que le Seigneur de miséricorde allait consoler une créature mourante. Tout le monde sortait des maisons pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la Sainte Eucharistie et prier pour la malade.

Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie d'un drap blanc, était un crucifix, deux chandelles allumées et une soucoupe remplie d'eau bénite, dans laquelle trempait un petit rameau de cèdre bénit. Le prêtre entra, la foule se tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion avec une foi touchante et les assistants étaient dans l'admiration. Le prêtre allait sortir quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna et vit la malade retomber sur son oreiller, les yeux levés vers le ciel et les mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend l'âme. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent les péchés commis par nos sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:

--Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des Saints Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il!

A ces mots; un dernier souffle s'échappa des lèvres blêmes de la jeune fille; un sourire d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, et ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme s'ils eussent contemplé une céleste apparition. Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur le front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, et des larmes roulaient sur ses joues. Il sortit et s'éloigna en silence.

Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au village chez sa belle mère.

Alors commença pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup, selon qu'il l'avait rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré du respect et de l'amitié de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence à ses appétits sensuels. Mais le succès le grisa au lieu de le rendre sage. Il se dit qu'il réussirait dans une autre affaire, comme il avait réussi dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient point; bien au contraire, ils aiguillonnaient ses désirs. La religion ne pouvait mettre de frein à ses passions, car il la méprisait, et se moquait de ses préceptes; non ouvertement--il était trop habile pour agir ainsi--mais dans le fond de son coeur. Il était à lui-même son Dieu, et se dressait des autels en son âme. Il venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il offrait ses hommages au dieu de la volupté. Il allait à la messe chaque dimanche, et entendait aussi les vêpres, comme les autres habitants, et nul n'aurait osé dire qu'il n'était pas rempli de bons sentiments et d'une vraie piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la confiance aux hommes en les trompant.

Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de neige; sur les coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, dans leur nudité, et paraissent comme des panaches de deuil sur des catafalques blancs.

Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi, derrières les Laurentides couvertes de sapins.

Les bordées de neige se succèdent rapidement, et, bientôt, les champs ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend le tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans cesse sur les épis étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature; mais il y a quelque chose d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme universel qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de grain, ou la plainte aiguë d'unelissed'acier sur la neige. Joseph Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant lahauteur des neiges, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris, examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait à des amis. Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.

--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir averti? je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué aux cartes.

--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivés.

--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous êtes altérés?

--Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons soupé, repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un médecin, s'il vous plaît! le nouveau médecin de la paroisse--quant à la seconde partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons jamais.

On convint de trouver cela drôle et l'on rit.

--De quoi donc? demanda Djos.

--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour.

--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc.

--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous.

Au bout d'une demi-heure il revint fort bien mis et de belle humeur.

Alors le jeune médecin, s'approchant de lui, lui présenta un énorme paquet; c'était un casque et des mitaines de vison.

--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis vous offrent à l'occasion de votre anniversaire. Ils vous offrent, en même temps, à vous, à votre femme bien-aimée et à votre enfant, les hommages de la plus sûre amitié, et les voeux les plus ardents pour votre bonheur.

--La jolie surprise, en vérité, que vous me faites là!... J'en suis tout attendri. Je ne sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, je puis toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi dévoués que vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus beau jour de ma vie....

Des bravos couvrirent la voix de Joseph et l'empêchèrent de continuer.

--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment, que j'avais aujourd'hui vingt deux ans...

--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et joyeuse--c'était la voix de Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'était une lettre du docteur au sujet de cette petite fête.

--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement Joseph.

La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait honneur à la cuisinière--et à la basse-cour du jeune cultivateur.

Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme:

--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.

Noémie répondit avec une certaine inquiétude.

--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'était de si peu d'importance....

--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'était d'une grande importance?

--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut été en moins... et c'est quelque chose qu'une agréable surprise....

--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir tomber sous ma main?

Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante.

Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte d'éveiller les soupçons de Djos; et, c'était justement en cachant cet insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien.

--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite? répliqua-t-il.

Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à l'âme chagrine de Joseph.

Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix, qui s'était assis au foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient corrompre le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils pouvaient, au moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'était pas encore entièrement affermi dans le bien.

Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en attendant le sommeil.

A la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait reçu du médecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile incident, il accosta, quelque temps après, la petite Angèle Mercier qui demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une pièce blanche dans la main.

Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traîneaubâtonné, et se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Sachant que Joseph avait du bois à charroyer, il lui demanda en passant--car il passait à sa porte--s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait commencé àbattre, mais, qu'ayant au moins unemoulée(mouture) de battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit:

--Embarquedonc avec moi, ton cheval suit bien.

Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on abuse étrangement du mot, sinon de la chose.

--C'est bon! dit Djos, arrête.

Les deux amis continuèrent leur route, debout dans le même traîneau, et le cheval de Djos suivit fidèlement. La conversation roula sur divers sujets: sur le rendement du grain et sur les fréquentes bordées de neige, sur les chevaux et sur les amis.

--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis.

--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement qu'il aime ma femme?

--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi; et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce me semble....

--Il vaut mieux être prudent que téméraire.

--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu les femmes, toi?

--Pas beaucoup... Je connais la mienne....

--Tu connais la tienne?... c'est là que tu fais erreur. On connaît toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre femme.

--Va donc!

--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la tienne pour l'ex-élève?

--C'est vrai.

--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?

Djos prit une expression de douloureux étonnement.

--Qu'est-ce donc encore?

--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un soir, oublié sur la table?...

--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fête?

--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, d'un ton ironique.

--Non, je ne l'ai pas vu.

--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni celui-là, ni d'autres.

--Comment? penses-tu que....

Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.

--Le docteur est un joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible?

--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais à la maison.

--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah! les femmes dévotes! les femmes dévotes!...

--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir.

--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne aux maris trop aveugles?...

--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas....

--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. Si ta femme a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est le cas--elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et toujours ainsi.

Djos avait la tête basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec rage les bâtons du traîneau, et son pied droit fouillait la neige attachée au fond.

--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc après quelques moments de silence.

--Il faut que cela finisse! répondit Djos d'une voix sombre.

--Le moyen?

--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de ce que ta avances, Picounoc.

--Pas de preuves? demande à la petite Angèle Mercier, c'est-elle qui est la messagère de l'amour et porte les billets doux.

--La petite Angèle Mercier?

--Oui.

--Comment as-tu découvert cela.

--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme, tu le sais, tu m'as vu passer. La petite était là, dans l'office.

--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande.

--Non, monsieur, répond-elle naïvement....

--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.

--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, visiblement contrarié. Il faut que je lui prépare quelque chose et lui écrive une prescription. Ne l'attendez pas....

--Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un qui n'est pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... et je faillis m'éclater de rire.... Le médecin ne s'aperçut pas de la bourde qu'il venait de dire.

--Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai-je à l'enfant.

--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix mal assurée.

--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous?

--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond rien. Le médecin, furieux, m'apostrophe en ces termes:

--Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession....

--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas être indiscret.... Je sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et la fis asseoir à mes côtés....

Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dût céder.

--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui demandai-je.

Elle pencha la tête en souriant.

--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour t'acheter des bonbons.

Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est comme... la gourmandise encore chez les grandes.

--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère?

--Ce n'est pas pour maman.

--Pour qui donc?

--Ahben!...

--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier.

--Qui est-ce qui vous l'a dit?

--C'est-elle.

--Je ne le crois pas....

--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de te ramener en voiture.

--Vous voulez me faire parler....

--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné un petit papier pour le docteur?...

--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle d'un air triomphant. Ce pas aujourd'hui vaut son pesant d'or....

--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier?

--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi tranquille....

--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je.

--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le docteur?

--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit Djos d'une voix courroucée.

--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donné un casque de vison pour rien, le jour de ta fête... il avait son intention c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.

--Gare à lui! il ne me pèserait guère au bout du bras....

Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage, toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau grief contre la femme de son ami.

Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se venger de sa honte.

L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas d'arriver.

Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu, pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux d'une femme coupable.

Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder, et il demeura plusieurs jours sans lui parler.

Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela, car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le maudit.

Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St. Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec politesse.

--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.

Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et son air de tristesse.

--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée.

--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, en affectant un sourire où perçait la souffrance....

--Et le bébé?

--Oh! il se porte à merveille voyez-le....

Le médecin s'approcha du berceau où dormait l'enfant....

--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous ressemble.

Et le docteur regardait Noémie qui devenait rouge, et reprenait sa beauté flétrie.

--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.

--Oui, mais vous allez le réveiller.

--Quand même; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire.

En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut....

--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour, sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un instant, fort rapprochés, au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est souvent une source d'erreurs.

Depuis une minute un homme regardait par la fenêtre, et la fureur bouleversait sa figure. Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, jusqu'à la première vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur.

--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait pas sitôt, le misérable!... Quand il vit sa femme et le médecin se tenir ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans la maison.

--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!...

--Noémie n'a que le temps de relever la tête, et elle pousse un cri à la vue de la colère de son mari.

--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! écoute!

Djos la repousse violemment.

--Misérable! tu me trompes!

Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication.

--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos desseins.... Mais j'en étranglerai quelqu'un de ces maudits-là qui nous volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez, entendez-vous? où je vous déchire en mille morceaux comme une guenille!

Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possédait plus, et pouvait, d'un instant à l'autre, se porter à des violences terribles. Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval....

--Il est fou, pensa-t-il....

Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs efforts furent à peu près inutiles; ils ne réussirent point à le délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait contre sa femme. Il croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence obstiné. Il aimait encore mieux passer à tort pour jaloux, que de subir la honte de posséder une femme infidèle. Et il pensait en savoir assez pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait sournoisement certains avis qui étaient toujours trop fidèlement suivis.

Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, une parole méchante qui fit son chemin. Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui jura de ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, était lui-même un mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de respect envers Aglaé. La nouvelle se répandit vite--bien que toujours elle fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite connue, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et dévouée de Picounoc, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche. Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les nouvelles éditions de son mensonge.


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