L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai. On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau, dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs légers achèvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil, de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsème l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les sillons fument, et les prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'éternel concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants éveillés sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin, comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qui s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misère dans le sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renaît l'espérance. Mais non! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère mortelle; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, où l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille ne s'arrête plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une femme pâle, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la demeure solitaire. Le maître n'y vient plus que comme un étranger. Il entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de pitié à la femme infortunée qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le plancher couvert decatalognes. Oh! elle est bien triste la maison de Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour...
La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans l'âme de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang.... Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il était cause; mais il ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui parler de Noémie: il prenait un véritable plaisir à tourner, comme l'on dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un sourire même, il rappelait à l'infortuné jaloux, son irréparable malheur; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous prétexte de rétablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:
--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Noémie va à confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies, elle n'irait point.
Picounoc éclata de rire.
--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car si tu peux la croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.
Djos demeura un instant pensif.
--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les sacrements?...
--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller à confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..
--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie.
--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce qu'il y a de plus fin et de plus rusé dans la création... quand l'amour les pique, où les brûle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont méchantes et plus elles s'efforcent de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès; elles les nient toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.
--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit....
--Et il t'a dit sa confession, je suppose?
--Non, un curé ne peut jamais révéler la confession?
--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir qu'elle se confesse--
--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser le péché et de devenir meilleur.
--Eh oui!... cela n'empêche pas que les vieux soient aussi fringants que les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui des premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison....
--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour elle.
--C'est un joli remède que le mariage, tu peux en juger.... Tiens! écoute, je te l'ai dit déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition à remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix?
--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis là, mais c'est bien pénible à croire....
--Pour toi, oui, mais non pour moi.
--Pourquoi donc?
--Parce que ta femme est belle, ardente, passionnée, et que la mienne est d'une tiédeur désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les soixante-et-dix, la mienne....
--Elle le sera, et bientôt! ou....
--Que feras-tu?...
--Je la tuerai!
--C'est grave....
--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultère.
--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment....
--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.
--Et tu la tuerais?
--Oui, mille noms!...
--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Noémie?
--Toi?
--Oui, moi.
--C'est pour le coup que sa vie serait au bout.
--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur les caprices des femmes?
--Essaie.
--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Noémie, par égard pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras toi-même, tu verras de tes yeux....
Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur une table, déboucla les courroies et fit un tour dans laplace, en gesticulant et parlant avec volubilité:
--Que vous faut-il, madame et monsieur? --il s'adressait à Joseph et à Noémie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des prix excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure qu'il tirait à lui une pièce, il s'animait.
--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, à votre goût!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances, de toutes les qualités, de tous les numéros!... Je suis assorti, bien assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: ça reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dans cette paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche! cela se voit....
Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup d'autres petits objets.... Djos lui dit à la fin:
--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gêner.... Elle acheta, pour son enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il sera mignon là-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites choses.
--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame. J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée dans la pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entière dedans, voyez! je le déplie.
--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne vous donnez pas cette peine, c'est inutile....
Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoc entra sur ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses regards aperçurent l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il prit son sérieux.
--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en tâtant la soie du châle....
--Et pas cher! reprit le bossu.
--Quel prix!
--Dix piastres....
--Dix piastres!
--C'est pour la vie, remarquez ça....
--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph.
--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut.... Voyons, faites un cadeau à votre petite femme.... Elle vous aimera bien pour cela...
--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Noémie.
--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit la douce jeune femme.
--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le regretterez si vous ne l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir à votre petite femme.
Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps, découvrit un second châle, qui, à en juger par ce que l'on en voyait, devait être bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit:
--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tumesquinerquelques piastres?
--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son oeuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir.
--Je prends le châle, reprit Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela.
--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est ainsi, je ne veux pas de ce présent. Une femme honnête ne se vend pas--même à son mari....
--Prends-le, et faisons la paix....
Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer dans sa commode.
Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice.
Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies de cuir sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort.
--Quel drôle de compère! s'il avait la barbe rouge et le dos moins difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa Djos.
Quand le marchand fut à quelques pas de la maison, il se détourna.
--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que, c'est lui.
Le marchand continua sa route.
Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque chose en tête. Il partit et atteignit bientôt le colporteur.
--Vous avez encore un châle semblable à celui que vous venez de vendre, lui dit-il.
--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La différence n'est que dans la fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées, l'autre est bleue: une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus délicat que le rouge; c'est de meilleur goût.
--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?
--Non, je dois avouer que ça ne se vend guère....
--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier.
--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris....
--Oui, de cette dame que vous venez de quitter....
--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins....
--Pouvez-vous m'en apporter un?
--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard....
--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.
--Laquelle?
--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne, entendez-vous?
--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues?
--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux roses.
--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.
En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le châle demandé. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de le refuser. Aglaé ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la chambre où elle venait de donner le jour à une belle grosse fille.
Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier. Je ne parle pas du soleil matériel qui entre indifféremment dans toutes les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne brille que pour la vertu.
Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commença à croire qu'il l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à lui. Noémie renaissait à l'espérance, car elle trouvait son mari moins indifférent, moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lèvres, un soupir dans son coeur. Picounoc observait les époux.
--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il avait veillé avec eux, il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie.
Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforçant de leur être agréable en toutes manières. Djos était prévenu et faisait bonne garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au moulin, ou au marché; car les cultivateurs doivent voir à ce que leurs récoltes soient sauvées en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait le moment ou Noémie restait seule pour aller, sous un prétexte quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour raconter à Djos ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à dire du mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos en prit ombrage:
--Si tu veux que nous restions amis, dit-il à Picounoc, viens un peu moins souvent chez moi quand ma femme est seule.
--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la justesse de mon jugement sur les femmes en général et la tienne en particulier.... Ta femme m'aime.
--Tu mens!
--Je te le prouverai.
--Tu n'en es pas capable... comment?
--Comme je voudrai. Elle viendra où je l'appellerai, et à l'heure qu'il me plaira.
--Je vous tue tous les deux.
--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que mon amitié te protége, comme elle protége ta femme. Je n'abuserai pas de la faiblesse de Noémie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et le lieu, et tu seras là.
--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à oser te rencontrer quelque part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une chienne, et tu seras témoin de ma vengeance.
Picounoc souriait.
--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il se permet de ces corrections.
--Je me fiche pas mal d'être coupable ou non.
--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?
--Quand ta voudras....
--Je t'avertirai.
Djos était dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir la preuve de l'infidélité de sa femme.... Oh! quelles angoisses déchiraient son âme! Il ne dormait plus, ou s'éveillait en proie à d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dépérissait comme la plante que la rosée ne rafraîchit pas, que le soleil ne réchauffa jamais. Parfois il avait envie de se sauver pour n'être pas témoin de sa honte, et, parfois, il était tenté de tuer sa femme et de se tuer lui-même ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chérubin vermeil comme il sourit pendant que son père pleure et gémit! Pourquoi ce délai si long? S'il faut être plongé dans le profond de l'abîme autant vaut y tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente d'une calamité.
Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que Picounoc a déclaré à son ami qu'il allait le convaincre de l'infidélité de sa femme, et chaque jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de malédictions. Picounoc le sait et prolonge à dessein ce martyre. La fête de l'église arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller à confesse et de communier à cette grande fête. Et, par toutes les routes, les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci à Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église pour se confesser le soir, ou le matin de bonne heure. Noémie partit comme bien d'autres: mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pourgarderen son absence, Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, comme on la nommait toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle étrennait son châle neuf, et elle était bien belle ainsi drapée dans cette magnifique étoffe. Les compliments ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle ajouter à sa confession quelques pensées de vanité.
La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante arrive de bonne heure alors et les soirées commencent à s'allonger. Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance. Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil était chaud.
Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il aborda Djos et lui dit d'un ton moqueur:
--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...
--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est allée à l'église.
--Je le sais.
Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance à Joseph. Cependant il ajouta:
--Comment vas-tu faire alors?
--Suis-moi.
Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de minutes:
--Où me mènes-tu? demandait-il de temps à autres.
En arrière de la maison de Picounoc, à quelques arpents, se trouvait un jardin planté d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient leurs branches serrées, les pommiers arrondissaient en dômes leurs cimes chargées de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le long de la clôture, et quelques grands cerisiers élevaient, au dessus de tout, leurs têtes chargées de grappes de pourpre. Sous ces arbres le gazon était épais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le soleil brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux pieds des troncs épars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit Joseph dans ce jardin:
--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange des pommes pour te désennuyer.
--Et toi, où vas-tu?
--Au devant de ta femme.
--Est-ce qu'elle doit....
--Venir ici, mon cher....
--Tu te moques de moi, je le vois bien....
--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession....
--Elle n'est pas allée à confesse?
--C'est un prétexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout à l'heure, pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jetés près de la clôture, en dehors--on l'aura oublié.
Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras.
--Cela frapperait bien, dit-il.
--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait tuer, repartit Picounoc, et il sortit du jardin.
Djos était ahuri.
--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger....
Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.
Picounoc avait dit à sa femme:
--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie, avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.
--Un beau châle? Montre donc!
--Tiens! mets-le sur tes épaules....
--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.
--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie, je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et c'est assez de cela pour le guérir.
Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son mari au jardin.
--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux.
La brûlante déclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, pommes et prunes, roulaient avec un bruit léger sur le gazon.
Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était le poids de la douleur et de la colère--il râlait comme un moribond; une sueur froide mouillait ses tempes.
--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle, ô ma douce Noémie.
Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il serra convulsivement le bâton qu'il tenait à la main.
--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la première fois.
Un baiser sonore retentit sous les arbres chargés de fruits, et la joue de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches. Djos fit un pas. Celui-là eut été effrayé qui eut pu voir la pâleur de son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient et se fermaient comme les serres des éperviers; il se penchait sous les arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, ce qui se passait à quelques pas de lui.
--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidèle!... elle me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! c'est trop souffrir, mon Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma honte et mon infortune!...
Il fut distrait de ces pensées amères, par le bruit de plusieurs baisers; il s'avança soudain vers le couple heureux, puis s'arrêta comme s'il eut regretté de s'être trahi....
--As-tu entendu, dit Picounoc?
--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois, sauvons-nous!...
--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons encore.
Ils écoutèrent longtemps, mais le silence était profond. Djos se tenait immobile à quelques pas.
--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombée de l'arbre, ne crains rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle à cause du serein. Appuie ta tête sur mon bras ma bien-aimée. Il faut que je voie tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.
--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la pâle lueur qui s'épandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans le beau châle de soie aux roses entrelacées, une femme à demi-couchée sur la pelouse, les pieds perdus sous les touffes de trèfles et la tête appuyée sur le bras de Picounoc.... Au même instant Picounoc, soulevant le coin du châle qui voilait la tête de cette femme, imprima sur des lèvres brûlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur s'éteignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix. Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau, bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur la tête de la femme heureuse.
--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colère:
--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....
--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par la jalousie, la colère et le sang. Puis il se pencha sur le cadavre.
--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, que Dieu te pardonne ce que je n'ai pu te pardonner, moi!...
Il prit la femme et la releva.
--Es-tu morte?
Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors il étendit la morte sur la couche de verdure tachée de sang, et se dirigea vers la barrière du jardin. Quelque chose d'étrange se passait au fond de son âme, et sa colère, un instant apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait plus son arme meurtrière, mais ses poings osseux étaient fermés, et il éprouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frémit et leva le bras sur elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur.
--Picounoc! cria t-il.
--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient prudemment à l'écart.
--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colère rend tremblante.
Picounoc ne répond pas.
--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme? Pourquoi m'as-tu révélé mon malheur? J'étais heureux! je l'aimais! fallait me laisser ignorer ses fautes!...
Et, tout en faisant ces reproches à son ami, il le cherchait sous les arbres, marchant fiévreusement, tantôt droit, tantôt courbé, secouant et cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le passage. S'il l'eût attrapé, il lui eût fait payer cher sa dernière fantaisie; mais Picounoc avait enjambé la clôture et s'enfuyait à la maison.
--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te rejoindrai tôt ou tard....
Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, qui berçait l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer.
--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous êtes changé! êtes-vous malade?
Djos ne répondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras, le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers.
--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence à parler un peu. Je lui ai fait dire: Papa, maman....
L'enfant sourit en regardant son père et répéta: Papa, maman.
--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulèrent le long de ses joues. Il embrassa de nouveau, avec frénésie, l'ange qui souriait.
--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite gardienne, aies-en bien soin, veille sur lui, car il n'a plus de mère!...
--Elle va revenir demain sa mère, répondit, demi-souriante, la jeune fille qui n'avait pas compris.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua Djos d'une voix sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais.
Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, courut chez ses parents, tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.
Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, en entrant dans sa maison, Geneviève la folle, assise au pied du lit et la tête appuyée sur le poteau tourné qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la cheminée, alluma sa pipe, mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir. Geneviève ne bougea pas.
Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer raisonnablement sa présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il est animé du désir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il n'a pas songé à tout, et que plus d'un détail peut le compromettre. Picounoc songeait qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, à neuf heures du soir, dans son jardin, à causer avec sa femme, comme si les ténèbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, et il voulait s'en débarrasser.
Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, se fera justice lui-même, et alors mon succès sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène à la potence.
Tout à coup il releva la tête en souriant:
--C'est cela, dit-il, c'est cela....
Et il alla décrocher son fanal pendu à une cheville, au côté de l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans, puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin. Il jeta près du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, à plusieurs reprises, il appela à demi-voix, en se penchant vers la victime: Aglaé! Aglaé!
Mais la pauvre femme était bien morte.
--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.
Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps.
--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut à la barrière il s'arrêta, inclina la tête et réfléchit.
--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses.
Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son châle.
--On n'est pas si bête que le monde pense, murmura-t-il encore à demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver....
S'écartant un peu du sentier qui conduisait à la maison, il arriva près d'un puits encadré de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et, contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa dans le châle et le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, rendit un son mat, fit surgir quelques bouillons à la surface, et reprit son calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se dirigeait vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. Picounoc, prenant des airs épouvantés, allongeant sa figure hypocrite déjà bien longue, faisant des gestes de désespoir, courut chez les voisins, annoncer l'événement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou de douleur et passait d'une maison à l'autre en criant: Ma femme vient d'être tuée! ma femme vient d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est Djos, le jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...
Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le temps de lui faire des questions qu'il était sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La petite gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait de dire et de faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie du malheureux garçon, disait à sa femme qu'en effet la chose était bien possible. Mais quand Picounoc, à son tour, se précipita dans la maison en criant: ma femme a été tuée! ma femme a été tuée!... C'est Djos! c'est Djos!... José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux meurtres à la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'était incroyable.
--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est morte....
--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne!
--C'est la femme à Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos lui-même qui a tout déclaré....
--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... j'étais là, à côté d'elle, dans le jardin... Il l'a tuée d'un coup de rondin... le misérable!... Il l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle était si bonne, si sage, si honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... Elle le recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il méritait d'être traité, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours à venir à la maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?...
Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire dans le village. Tout le monde accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé fut transportée à la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en la considérant, et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait ses observations....
--Quelle triste mort!
--Pas une minute pour penser à son Dieu et à son âme....
--Elle était si bonne!... Elle est au ciel, bien sûr.
--C'est un exemple, mes chères amies, c'est un exemple, ajoutait une vieille accoutumée de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui meurt.
--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue avant le souper, je lui ai parlé, jamais elle ne fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa mort....
--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin... quelle nouvelle à lui apprendre! ce n'est pas moi qui voudrais la lui annoncer....
--Est-elle à l'église sa mère?
--Oui, elle est descendue à confesse avec la femme à Hilaire Charette.
--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de Djos à été tuée elle aussi? s'écria une femme qui faisait irruption dans la maison en deuil.
--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction toutes les autres voix....
--C'est la petite José-Antoine qui dit cela, et c'est Djos lui-même qui avoue l'avoir tuée... c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel siècle sommes-nous?
--Ce n'est pas possible, elle est à l'église!
Picounoc pleurait toujours pendant qu'on discourait ainsi. A cette remarque, il prit la parole:
--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais s'il pouvait faire croire au monde que c'est elle qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie pour tâcher de se faire pardonner le meurtre de ma femme, de mon Aglaé! pauvre Aglaé!...
Et il se mit à sangloter de nouveau....
--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une jeune fille....
--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit une femme d'expérience... une veuve.
--Une voiture fut dépêchée vers la mère de la défunte et la femme du meurtrier. On conçoit la peine qu'éprouve une mère en apprenant la mort d'une fille chérie, mais on ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur et l'esprit d'une femme qui apprend que son mari bien-aimé est un meurtrier infâme.... Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux et le plus court. Noémie se fit répéter deux fois l'horrible nouvelle.... Elle ne dit rien, pencha la tête, joignit les mains, et demeura longtemps ainsi. Tous les yeux étaient fixés sur elle, et elle ne voyait personne.... Elle était livide à force d'être pâle, ses paupières se fermaient et s'ouvraient souvent sans se mouiller de pleurs, et sa bouche était serrée comme par une convulsion.... Ce qu'elle souffrait nul ne le pouvait deviner.
--Venez vous, madame? lui dit celui qui devait la reconduire chez elle.
Elle le regarda fixement et ne bougea point.
--Voulez-vous venir? la voiture est prête, répéta-t-il.
Elle le suivit machinalement et ne dit pas une parole. Quand elle fut rendue à la porte de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il y avait beaucoup de monde venu là par curiosité. Elle entra; la petite José-Antoine vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses bras. A la vue de son enfant qui sourit, lui tend les bras et l'appelle, elle jette un cri terrible, éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur sa poitrine, et le couvre de baisers et de larmes....
--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.
--Il n'est pas ici, madame, répond la petite gardienne... il est parti.... il a dit qu'il ne reviendrait jamais.... jamais!...
--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse femme, et elle tombe sur le plancher, comme si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant se fit mal en tombant et se mit à pleurer. On le coucha dans son petit lit, et il s'endormit bientôt en balbutiant d'une voix douce et faible: papa! maman! papa! maman!
Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce fut en vain que l'on s'efforçât d'éteindre l'incendie, le feu sortait de partout à la fois, et il était évident qu'une main vengeresse l'avait allumé de façon qu'il ne put être éteint jusqu'à ce que tout fut consumé. Dans les cendres on trouva quelques ossements. On crut que c'étaient les restes du malheureux Djos. Et cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit plus parler de lui.
Picounoc, quelques jours après, voyant entrer une vieille femme qui passait pour tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne de remarque--lui donna un jeu de cartes et, sous prétexte de lui demander des révélations sur le meurtrier de sa femme, lui demanda cent choses pour lui-même. Il lui demanda, d'abord, si Djos était mort véritablement; si les ossements calcinés que l'on avait trouvés dans les cendres étaient bien ses os; si Noémie se remarierait un jour: et la cartomancienne répondait à merveille. Il demanda si jamais quelqu'un aveindrait ce qui se trouvait au fond d'un certain puits. Il pensait au châle.
--Jamais une main de vivant! répondit la tireuse d'horoscope.
--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, je ne les redoute guère....
--Paul!
--Baptiste!
Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la surprise et au plaisir, sortaient de deux larges poitrines de chasseurs, tombaient de deux bouches épanouies dans leur franche gaîté.
--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je te croyais pris pour la vie dans les neiges de la baie d'Hudson, comme ces squelettes de baleines qui traînent depuis le commencement du monde sur les grèves de glace.
--Comme te voilà beau diseur! Tu ne dégainais pas de ces belles phrases au temps jadis--in illo tempore, répondit Paul.
--Toujours le mot latin?
--Toujours! mais où vas-tu?
--Loin! jusqu'au Mackenzie....
--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, plus d'affaires, une fière carabine, bon pied, bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers l'étoile polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.
--Ah! que je serais heureux! et les autres aussi....
--Les autres?
--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau.
--Le grand-trappeur! Je serais bien aise de faire sa connaissance! où est-il? où sont-ils tous?
--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la Saskatchewan. Je désirais passer un jour ou deux avec mon ami le traiteur du fort Green, et j'ai pris les devants. Je les attendrai là.
--Varenne! je marche seul depuis un bon bout de temps, je ne suis pas fâché de trouver enfin un compagnon et un ami.
--Oui, un ami: car nous avons fait plus d'une chasse ensemble ces années passées. Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq ans de cela--toi pour retourner au pays, moi pour m'enfoncer plus avant dans le grand Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur....
--Où vous êtes-vous rencontrés pour la première fois?
--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand fleuve McKenzie.
--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?
--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il est de bonne humeur; mais, quand il se fâche, le vide se fait autour de lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme un sauvage, et ne parle guère plus que s'il s'il était de bois. Personne ne peut dire d'où il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé du nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous les indiens le craignent.
--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais, à son sujet, une histoire assez intéressante, reprit Paul.
--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, au lac Supérieur. Battefeu! c'est lui qui vous règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait quelque chose, ajouta Baptiste.
--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!...Dic mihi Dameta.
--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler.
--Volontiers, Baptiste.
Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui suit:
--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la fiancée du chef des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mère d'une fille, venait d'être convertie et baptisée, à la mission de St. Joseph. Elle fut inébranlable et dénonça à son futur les intentions du jongleur. Celui-ci, irrité de se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. Il tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du démon l'art de se faire aimer d'un amour coupable. Sous prétexte de demander pardon à la femme chrétienne qu'il avait outragée par ses infâmes propositions, il rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perçant, plein de feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point effrayée, car une sensation nouvelle et ravissante se réveillait en même temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tête dans ses mains; puis elle se mit à prier, mais avec tiédeur et distraction, car l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus séduisante devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur à son visage et ses regards prirent un éclat radieux. Elle se leva, saisit un long couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle franchit le seuil du wigwam. Elle était perdue. Sur le seuil une jeune fille--Naskarina, son enfant bien-aimée--voulut la retenir où la suivre; elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef, par hasard vint à sa rencontre:
--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.
--Je vais à celui que j'aime.
--Satalia!
--Laisse-moi!
--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien! vociféra Porc-Epic, le chef.
--Il est plus beau que toi, il m'aime! je veux être à lui....
Et elle brandit son couteau.
--Satalia! que va dire la robe noire?
--La robe noire? Elle courba la tête, et resta pensive, les yeux fixés sur le sol, mais, se relevant soudain:
--J'y vais! dit-elle.
Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de son couteau et s'enfuit. Le jongleur l'attendait non loin de là.
--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! j'ai bien tardé à t'aimer! J'ai bien tardé à venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne te quitterai plus!
Le jongleur la serra contre sa poitrine.
--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau dans le coeur de mon fiancé qui voulait me retenir!
--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous séparera désormais! rien!
--Moi, je vais vous séparer! cria une voix formidable....
C'était le grand-trappeur! Il connaissait le jongleur et le surveillait depuis longtemps. Le jongleur eut froid jusqu'au fond de l'âme. Il voulut frapper le trappeur de son poignard, mais il fut vite désarmé! Le trappeur mit le poignard à sa ceinture.
--Tu ne tueras plus personne avec cette arme, dit-il.
Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. Il était depuis des années, paraît-il, l'ami intime, le compagnon inséparable du grand-trappeur.
--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.
Le grand-trappeur lui dit:
--Pierre, tiens la femme!
Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la tint comme si elle eut été fourrée dans un étau.
--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant ça va aller! Jongleur maudit, dit-il, il faut que tu délivres, à l'heure même, cette femme du sort que tu lui as jeté.
--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime, est-ce ma faute?
--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle comme un chat! Enlève le sort! entends-tu?
Le jongleur tremblait, car il savait que le grand-trappeur ne badine pas, et qu'il l'étranglerait bien en effet....
--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.
--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille noms! on va voir....
Et, saisissant les deux poignets du jongleur dans sa main gauche, il les broya. Le jongleur poussa un cri féroce.
--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi à genoux.
Le jongleur obéit.
--Fais ton acte de contrition.
Le jongleur leva sur le trappeur un regard épouvanté. Pierre Robitaille riait. Les doigts de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge du méchant qui se mit à râler et à faire de la tête un signe d'acquiescement. Les doigts s'ouvrirent un peu.
--Je vais enlever le sort... murmura le jongleur....
Et alors il fixa sur la femme un regard chargé de mépris et de haine.
Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!...
--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait? s'écria-t-elle....
Et fondant en pleurs elle retourna dans sa cabane. Son fiancé venait d'expirer. Elle voulut se tuer elle-même, mais on réussit à l'en empêcher.
Le missionnaire lui apporta l'espérance. Elle avait la contrition déjà. Et puis, qui peut dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi soumise à un maléfice? L'infortunée mourut de désespoir un an plus tard, laissant sa fille orpheline.
--C'est une histoire bien pénible, observa Baptiste.
--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu connais la petite île déserte et presque nue qui gît en face du fort Chippeway?
--Oui.
--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte assez petite et peu connue. Un jour, pas bien longtemps après l'événement que je viens de rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille étaient sur cette île, pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort, laissant, pendant quelques heures, son ami seul près de la grotte. Les Couteaux-jaunes passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur reconnut Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu. A force de chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. On le somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrèrent pour le prendre. Alors le jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau du visage pâle, et l'on amassa des branches à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles que tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et attendre, dans l'angoisse, la volonté de Dieu, car il était bon chrétien.
Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait le jongleur, à l'autre maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il se douta bien de quel côté venait la vengeance. Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de cenellier nain, et l'appuya contre la paroi de la caverne, à l'endroit où se trouvaient les restes sacrés de celui qui avait été son ami fidèle....
Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent quelques instants muet. L'ex-élève prit le premier la parole:
--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?
--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages ensemble, et la plus franche amitié nous unit.
--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?
--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit encore du même jongleur canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu des Litchanrés, la fille de cette même Satalia dont tu viens de parler. Il y a un mois à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne traduit pas leurs noms--se trouvaient réunis au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky. Ils ne descendaient pas souvent jusque là. Plusieurs, même, de l'une et de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux plaisirs et aux danses. Nous étions là plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu, Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur.... Nous avions le privilège de les voir s'amuser, mais il ne nous était pas permis de prendre part à la fête. Le chef des Couteaux-jaunes était vieux, laid, et cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu un pied, disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrés était jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'était sachem que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge de sa tribu, la belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, il s'était laissé fiancer à Naskarina, la fille de Satalia. Son père, un chasseur habile, n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas de retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours après. Il était horriblement mutilé et mourant. Surpris par les ours affamés, il avait courageusement défendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il appela Kisastari son fils et lui révéla un secret que nul autre ne connut. Il mourut et fut enterré, il y a deux mois, à la mission du lac Supérieur....
--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.
Baptiste s'interrompit et se mit à écouter.
Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à deviner s'il passait quelqu'un auprès.
--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un moment, et ils marchent avec précipitation et sans ordre.
Baptiste recueillit à son tour les échos du sol.
--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont nos amis les Litchanrés, peut-être.
--Attendons-les? Baptiste.
--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons à eux car ils aiment les Canadiens du pays.
Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe au pied d'un sapin, le dos appuyé au tronc.
On était au commencement de juin. La senteur des bois embaumait l'air, et les reflets du soleil jouaient mollement à la cime des arbres. Sous les premiers rameaux, en bas, les ombres commençaient à rouler en silence, sur les derniers, en haut, la lumière dansait.
--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, dit Paul, en battant le briquet pour allumer sa pipe.
--Je vais prendre une chique, d'abord.
Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà raccourci d'unetorquettede tabac noir.
--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des Litchanrés aimait la belle Iréma. Les deux tribus s'étaient réunies pour les jeux, les danses et les festins. Litchanrés et Couteaux jaunes ne semblaient faire qu'une même nation tant ils se montraient d'amitié.
Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite le festin commença. Pendant les jeux, les vieilles femmes avaient surveillé la cuisson des gibiers et du caribou, dans les vastes chaudières, de sorte que l'appétit violemment surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le chef des Couteaux-Jaunes devait prendre la première place, comme le voulaient son âge et sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon des visages pâles, inviter une des femmes à s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire à terre, sur des feuilles, autour du chaudron. Naskarina rougit de plaisir en le voyant s'avancer vers la belle Iréma, car elle était certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de Kisastari. Naskarina était la rivale d'Iréma. Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu friponne et elle est jalouse. On disait que le Grand-Esprit ne devrait pas la donner à Kisastari, mais à un guerrier peureux, pour qu'il expiât sa honte. Car une femme jalouse c'est un rude boulet à traîner, paraît-il. Je n'en sais rien, toi non plus, puisque nous sommes encore garçons tous deux, Dieu merci! Alors...